CHAPITRE TROISIEME
Necker et sa famille en relations avec un étranger que l'éclat de son nom et de sa situation, non moins que ses mérites personnels et sa religion, désignaient comme un parti désirable ; c'était William Pitt, second fils de lord Chatham, âgé alors de vingt-quatre ans, et membre, depuis quatre années, de la Chambre des Communes. Il avait passé quelque temps à Paris, puis à Reims, avec ses amis Elliot et William Wilberforce, et ces jeunes gens se proposaient d'apprendre le français. L'archevêque de Reims était alors un Talleyrand. Il reçut à cette «époque la visite de son neveu Maurice, qui portait le nom d'abbé de Périgord^ et qui ne tarda pas à se lier avec Pitt. Pendant six semaines, le jeune Anglais et le jeune Français s'enseignèrent réciproquement leur langue : ensuite, Pitt se rendità la cour de Louis XVI '. On ignore si ce fut pendant ce séjour qu'il pensa sérieusement à épouser M"** Necker ; ce qui est certain, c'est que la mère de celle-ci désirait vivement cette union. Le jeune homme, déjà célèbre, avait déclaré un jour, en plein Parlement, qu'il ne pouvait occuper dans son pays que la première place ; au bout d'un an, en effet, il était ])remier ministre.
En caressant ce projet, M"" Necker, selon son habitude, songeait bien plus à son mari qu'à sa fille ; elle voulait avant tout assurer à celui-là le puissant appui et les hautes relations d'une alliance avec Pitt. Il ressort des communications de M. d'Hausson ville que Necker désirait cette alliance, mais qu elle échoua
* The Greville Memoirs, edited by H. Reeve, II, 345.
(levant l'invincible aversion de M'^^ Necker pour tout mariage qui la forcerait à vivre hors de France.
Quant au mot attribué au jeune Pitt : « Je suis déjà marié à ma patrie », il n'est sans doute pas plus exact que la plupart des mots historiques du même genre.
L'incident ne fut toutefois pas exempt de suites fâcheuses pour la jeune lille, si l'on en juge par les aveux de son journal :
« Pourquoi faut- il que cette malheureuse Angleterre ait développé contre moi la roideur et la froideur de maman ? Isle maudite, source présente de mes craintes, source à venir de mes remords, pourquoi faut-il que toutes ces offres brillantes soient venues m'ôter le droit de me plaindre de mon son et le rendre cependant plus malheureux? Faut-il qu'elles soient venues m 'obliger à choisir, à vouloir ce que j'aurais tant aimé qu'on me forçât de faire, et me plonger dans une incertitude si terrible qu'il n'y a pas un argument qui ne soit combattu par l'autre? Je n'ai pas varié intérieurement parce qu'un mouvement du cœur m'entraîne, mais seule agitée, effrayée... Ah I c'en est fait, je ne puis aller en Angleterre^ » .
Tel est le récit un peu embrouillé de la jeune fille sur ce qui se passa alors ; l'occasion de devenir la femme d un grand homme ne se présenta plus. Les écrits du temps s'occupent à diverses reprises de cet épisode; Wilberforce le mentionne ^ et le comte de Fersen parle à son père de l'homme d'Etat
* D'Haussonvïlle, Le salon de madame Necker^ II, 53.
* Wilberforce, Life, letters and diary, I, 39.