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Anecdotes

136 MADAME DE TENCIX.

lard des « réconciliations », et qui, dans toutes ces aventures successives, ne cherctie que « le plaisir d'un nouveau triomphe * ». En esquissant ce personnag-e d'arrière-plan, Mme de Tencin n'aurait-elle point song-é à ses années de jeunesse?

Mais il faut être prudent en ces conjectures. Si l'on recueillait comme des confessions de la femme toutes les réflexions de l'auteur ou de ses héros, on métamorphoserait sans peine la mère de d'Alembert en une repentie tardive, qui « aurait bien voulu que son cœur se lut toujours lu », mais qui, du moins, n'a pas pu « s'endurcir contre les reproches de sa conscience », qui gémit sur « la honte de ses accouchements secrets », qui reste ig-norée de ses enfants, « dont elle aime mieux perdre la reconnaissance que de leur donner la mortification de se connaître », et qui espère par ses « larmes », par ses « sacrifices », bientôt par « sa mort », « désarmer la justice de Dieu- ». On pourrait ainsi, en abusant des textes, dessiner une caricature larmoyante de Mme de Tencin, et fausser la valeur de son œuvre, qui reste toute littéraire.

Cependant il était inévitable que le passe aventureux de la romancière lui fournît parfois des expédients commodes. Ce sont surtout ses années de couvent dont elle a exploité les souvenirs. Dans tous les romans de Mme de Tencin, le couvent a un rôle. Il est le confident des amours naissantes et des espoirs joyeux, le refug-e des amours brisées et des tristesses résignées ; à tous es orages du cœur, il olfre un cadre « romantique »,

t. Malheurs de l'Amour, 317, 37F, 310, 42C, 413.

comme on dira bientôt : des deux côtés de la grille, dans les parloirs, sous les ombrag-es des parcs monastiques, parfois même dans le silence des chapelles, il se joue de plus douloureuses trag-édies que dans bien des salons mondains. Toutes les scènes et situations empruntées à la vie claustrale, et qu'exploitera à satiété le roman ultérieur, depuis le roman d'analyse jusqu'au roman feuilleton, sont déjà indiquées ou esquissées par Mme de Tencin : cérémonie de vêture, relig"ieuse surprise dans sa cellule par son amant, moine creusant sa fosse, moine sur son lit de mort, femme dans un couvent d'hommes, soldats dans un couvent de femmes, escalade d'une clôture monastique et enlèvement nocturne d'une relig-ieuse, etc., — l'imagination de Mme de Tencin semble se complaire en ces tableaux, qui lui sont familiers; et sa plume, d'ordinaire si sèche, prend comme malg^ré soi quelque couleur, au contact de souvenirs qu'elle sent encore vivre en elle. Est-ce réserve prudente ou témoignag-e sincère? Cette nonne défroquée n'a pas cherché à sa fuite une excuse rétrospective dans la satire des couvents. Les religieuses qu'elle nous montre ne ressemblent g-uère à celles de Diderot, ni même à la jolie dominicaine, qui attirait au parloir de Montfleury la jeunesse dorée de Grenoble. Il ne serait pas impossible que Marivaux ait connu par elle « les petites séductions », « les adresses monacales », les saintes duplicités, qu'il a si joliment détaillées dans quelques parties de La Vie de Marianne, ces histoires de vocations contraintes, dont il a exposé le pieux et savant manège avec une précision trop menue, pour qu'on n'y sente point une information directe et très

sûre'. Mais Mme de Tencin a jugé sans doute plus convenable, pour la sœur d'un cai'dinal, et jtour une « Mère de l'Église », de g-arderune réserve de bon ton. Son sentiment perce néanmoins, bien qu'exprimé en des incidentes rapides. Elle s'indigne contre « la barbarie » des parents, qui « obligent leurs malheureuses filles », parce qu'elles sont cadettes et pauvres, « à s'ensevelir toutes vives » dans un cloître^; elle constate, non sans tristesse, que,parmices religieuses forcées, les plus résignées « sont mal servies par leur raison », et « tournent plus d'une fois leurs reg^ards vers le monde», avec une envie et des regrets tenaces' ; elle laisse voir son mépris pour ces couvents mondains, « où les richesses imposent plus que partout ailleurs », où « de petits riens remplissent la tète de toutes ces filles enfermées », où il est impossible de n'être point malheureuse, « faute de pouvoir faire des sacrifices continuels de la raison et du bon sens* ». Le mot est dur, mais bref, et ne se renouvelle point. C'est avec une pitié déférente qu'elle songe ù ces relig-ieuses austères, qui vivent dans un entier oubli du monde comme dans un tombeau, de ces « bonnes filles qui n'entendent parler de personne », dont personne ne parle, et qui n'apprennent « qu'en général la mort môme de leurs parents» ». Au reste, tous les moines et nonnes qui apparaissent

1. La Vie de Marianne, VI« partie, édit. cit. au n" 82, t. VI, p. 388-400; IX» partie, id., t. VII, p. 110-120, sq.

2. Siège de Calais, 252, Malheurs de V Amour, 'i^i'i; cl', encore les textes cités plus haut, chap. I, p. 5 et 12.

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