‹ Madame de TencinChapitre 103 sur 200 · Malheurs de l'Amour · texte numérisé non relu

Malheurs de l'Amour

4. « Voulez-vous l'aire l'héroïne de roman, cl vous enl'oinier dans un cloître, parce qu'on ne vous donne pas l'amant que vous voulez » [Id., 327)?

Mme de Tencin restait donc dans la tradition, en utilisant, après tant d'autres romancières, les commodités du couvent. Mais, si Ton se servait du couvent, on ne le faisait point connaître ; c'était une force anonyme qu'on mettait sans peine en mouvement, et qu'on ne songeait pointa analyser. Mme de Tencin, qui sortait du cloître, y fit rentrer ses lecteurs derrière elle ; elle sentit, et ce fut là une très juste intuition, que la vie religieuse pouvait fournir non pas seulement des épisodes dramatiques, mais des états d'âme encore mal étudiés.

Ce sont des raisons d'art qui l'ont ramenée vers son passé ; et dans ce retour en arrière, elle n'a pas cherché un biais facile pour dég-uiser des souvenirs ou des aveux. Elles existent, je crois, ces demi-confidences, et j'ai essayé moi-même de les mettre en valeur, mais elles sont involontaires, comme le pittoresque très maig"re qui les accompag-ne.

Si pourtant Mme de Tencin avait voulu se mettre en frais d'enluminure, elle aurait su trouver comme personne les mots colorés, au besoin les mots crus, les imag-es réalistes, même brutales, qui font revivre choses et gens ; ou plutôt elle n'aurait eu qu'à les laisser venir sous sa plume. On verra, par ses lettres, quelle lang-ue énerg-ique, presque effrontée, était naturellement la sienne, avec quelle vig-ueur elle savait dessiner un personnag-e, soulig-ner son geste familier, faire saillir son ridicule ou son vice. Quel contraste avec ses héros de romans, qui, toujours rebelles au mot propre, prennent en g-uise de petite vérole « cette maladie contagieuse si dang-ereuse pour la vie et si redoutable à la

beauté »'! Pauvres ombres décolorées, dont on sait qu'ils ont tous « la plus parfaite régularité des traits » et les plus vifs « ag-réments dans l'esprit »-, et qui sont moins des individus que des résidus d'espèces. Cette pâleur uniforme du récit a permis à Mme de Beaumont d'écrire la troisième partie des Anecdotes de la Cour d'Edouard 11^ sans qu'une lecture rapide laisse apercevoir la soudure': c'est en apparence le môme style déteint et lessivé. Celui de Mme de Tencin a cependant beaucoup plus de finesse, de propriété, de sûreté rapide : il suit avec précision les sinuosités de la pensée ; c'est un exact et subtil instrument d'analyse. Tous les critiques furent alors unanimes à l'admirer. L'abbé Prévost en louait la « vivacité », V « élég"ance », la « politesse », la « pureté^ » ; et Voltaire écrivait à Mlle Quinault : « Je lis actuellement Le Siège de Calais; j'y trouve un style pur et naturel que je cherchais depuis long-temps" ». Dans le public, les romans de Mme de Tencin « passaient tout d'une voix pour des livres fort bien écrits ^ ». Nous saisissons là sur le vif les conséquences de la discipline classique, à laquelle Mme de Tencin n'a point échappé. Il lui a semblé que, pour atteindre au vrai et grand art, il fallait atténuer, et souvent supprimer, ses sensations personnelles, leur ôter ce qu'elles pouvaient avoir de trop particulier ou de trop vécu, et ne s'intéresser

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