Le Pour et le Contre [80], VII
qu'aux sentiments les plus g-énéraux. Si Mmede Sévigné avait écrit des romans, elle n'eût pas osé sans doute y porter la libre verve de ses lettres, et, par scrupule I l'art, elle eût détruit, elle aussi, le meilleur de son art. Ne cherchons donc pas dans les romans de Mme de Tencin ce qu'elle n'a point voulu y mettre, ce qu'elle n'y a mis que par accident, et presque sans le savoir : ses souvenirs, ses idées, sa façon de sentir la vie et de voir les gens. OEuvres volontairement impersonnelles, d'une correction toute littéraire, elles demandent à être jugées en elles-mêmes, pour ce qu'elles peuvent contenir de subtilité psychologique et de vérité humaine. C'est de ce point de vue qu'il les faut examiner. Mais on ne peut en parler comme de La Prhicesse de Clèves ou de Manon Lescaut. Qui a lu aujourd'hui Les Malheurs de f Amour ou même le Comte de Cotnminge'! et, les ayant lus par hasard, qui se les rappelle malgré leur brièveté? Qui aurait la mémoire assez sûre et assez souple, pour se retrouver dans la multiplicité indistincte de leurs personnages et la complication si dense de leurs épisodes? Sans vouloir tenter ici des analyses impossibles, j'essaierai du moins de réduire à ses données essentielles le problème psychologique qui est posé dans chacun d'eux.
Les Mémoires du comte de Comminge débutent comme Roméo et Juliette et comme VAstrée : l'amour a surgi, inattendu, irrésistible et fatal, entre deux jeunes cœurs, que la haine héréditaire de leurs familles aurait dû éloigner l'un de l'autre pour toujours. Mais « la tyrannie des pères » fait de cet amour un martyre. L'amante est mariée à un aiïreux jaloux, et l'amant
désespéré ensevelit son amour dans un cloître. C'est dans ce même cloître que, plus tard, enfin délivrée de son mari, essayant sous des habits d'homme d'oublier qu'elle est femme et doublement veuve, l'amie errante viendra, elle aussi, chercher la paix. Elle n'y trouvera que celui qu'elle croyait mort, et qu'elle n'a cessé d'aimer. Sans se révéler à lui, elle saura découvrir qu'il g-arde son cœur tout plein d'elle; et, dans cette maison où elle devrait être toute à Dieu, elle g-oûtera un plaisir triste, et comme une veng-eance contre le ciel, à se nourrir ainsi solitaire de cet amour profane : douloureuses voluptés, qu'elle caressera jusqu'au jour suprême, où, la cloche des ag-onisants ayant rassemblé autour de son lit tous ses frères agenouillés, et son amant parmi eux, elle osera devant lui confesser sa misère et ses délicieuses faiblesses, d'une voix apaisée déjà par la mort, mais toujours amoureuse.
En dépit de ses titre et sous-titre, Le Siège de Calais, nouvelle historique, n'est qu'un roman de mœurs contemporaines, encadré dans une «histoire >> fantaisiste. Parg-ag-eure, dit-on ', Mme de Tencin le fit commencer là où les autres le plus souvent finissent : sans le vouloir, et même d'abord sans le savoir, une honnête femme « a accordé ses dernières faveurs » à un ami de son mari, alors qu'elle croyait satisfaire sans plaisir au devoir conjugal. Cet homme, qui l'a prise et surprise, elle le hait pour la honte qu'il lui a laissée, mais ne peut s'empêcher de l'aimer pour les g-râces infinies de sa personne. Lui, le trop charmant voleur d'amour,
^. Delandine, Observations sur les Romans [126], p. xxxvt.
tout humilié de cet ég-arement d'une nuit, s'enfermant désormais dans un silence respectueux, ne veut plus vivre que pour se faire pardonner. C'est là ce que se disent Tun à l'autre ces deux amants inavoués dans plusieurs entrevues muettes. Peu à peu, le pénible souvenir s'éteint, l'amour gag-ne, le mari meurt, et ils sanctionnent dans toute la liberté de leur tendresse ce que le hasard avait consommé. A l'arrière-plan, des jeunes g-ens jouent au chassé-croisé d'amour : chacun prend la place de l'autre, et se croit trahi; mais aucun ne l'a été, et les groupes se reconstituent en fin d'histoire, suivant les affinités des cœurs.
Il y a deux romans dans Les Malheurs de l'Amour : celui de Pauline et celui d'Eug-énie. Moitié par naïveté, moitié par dépit, Eugénie s'est abandonnée en toute confiance à un homme dont elle se croyait aimée ; mais ce n'est qu'un libertin, et qui la trompe. Décourag-ée par cette première expérience, elle n'a plus la force de vivre le vrai amour avec un vrai amant. Elle se retire au couvent, relig-ieuse-philosophe; et, dans le parloir conVentuel, elle reçoit l'amant fidèle, qui se contente d'être l'ami. — Pauline, qui a de beaux écus et de plus beaux yeux, s'est trouvé un amant sincère dans la foule de ses prétendants intéressés. Des circonstances tragiques les séparent pour un temps. En cet éloig-nement, elle ne vit que de ses souvenirs et de ses espérances; lui, plus lôg-er, « jeune et sensible », trouve un divertissement dans un amour de grand chemin. Pris de remords, il se libère, sans pourtant oser revenir à son ancienne amie. Croyant la trahison sans retour, elle cherche l'oubli dans un mariag-e raisonnable; mais
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[ toute son estime pour un mari honnête est impuissante à se muer en amour; et ce n'est que très tard, avec une douloureuse résignation, qu'elle le laisse exercer tous ses droits. Il sent sa blessure en homme passionné, qui voudrait être amant plus encore que mari, et en meurt de déplaisir. L'amant d'autrefois, enhardi, revient. Il a la bonne fortune et la consolation d'arracher à la mort celle qui l'aime toujours, et de mourir pour elle amoureux et repentant. Pauline, dolente, rejoint Eugénie au couvent.
C'est encore une « nouvelle historique » que les Anecdotes de la Cour et du Règne d'Edouard II, roi d'Angfeter're, mais l'histoire y est aussi frelatée et modernisée que dans Le Siège de Calais. Comme Les Malheurs de r Amour, les Anedoctes sont la juxtaposition de deux romans : l'un, très médiocre, où la responsabilité de Mme de Tencin est à peine eng-ag-ée, puisqu'il a été terminé par Mme de Reaumont, est un vrai roman d'aventures avec enlèvements; assassinats, chevaliers errants, maris barbares, etc. ; l'autre est une adroite esquisse d'homme frivole, qui est beau et qui le sait, qui aime, mais qui s'aime plus encore, qui ne se croit pas oblig-é, même dans ses plus sincères amours, à une exacte probité, si sa vanité est enjeu, et qui, parmi toutes ses conquêtes amoureuses, cherche moins les douceurs de l'amour que les satisfactions de son amour-propre.
Mais on défigure ces romans en les simplifiant ainsi : dans leurs quelque cent ou cent cinquante pages, ils enferment la matière de plusieurs volumes, et il est difficile à une première lecture de s'y sentir à l'aise.
Sauf les Mémoires du comte de Comminge, ils se développent tous sur triple ou quadruple plan. Le Siège de Calais est le chef-d'œuvre du genre : sur le devant de la scène, M. de Ganaple et Mme de Granson traînent leur languissante histoire d'annour; derrière eux milord d'Arondel et Soyecourt se disputent Mlle de Roye; M. de Ghalons fait sa cour à Mlle de Mailly; M. de Mailly épouse Mme du Boulai. Glisson et Mauny enlèvent Mlles d'Auxi et de Liancourt. Gette complication, qui pourrait croître à l'infini, est rendue plus g-ênante encore par le manque de concentration dans l'intéi'êt dramatique et de relief dans les personnug-es. Le roman va et vient au gré d'une fantaisie, dont on ne surprend point le secret ; c'est pour ainsi dire aux dernières pages que l'histoire principale parvient à émerger hors du fouillis des anecdotes adjacentes. Pour se retrouver en ces dédales, les noms seuls des personnag'es offrent une prise à la mémoire. Les personnages eux-mêmes, tous ou « presque tous beaux et bien faits ' », avec des « visages réguliers », « pleins d'agréments et de charmes particuliers » {sic), se suivent indiscernables en une longue théorie grise : Adélaïde, « une jeune fille qui joignait à la plus parfaite régularité des traits l'éclat de la plus brillante jeunesse - » ; — AJ. de Canaple : « peu d'hommes étaient aussi bien faits que lui ; toute sa personne était remplie de grâce, et sa physionomie avait des charmes particuliers, dont il était difficile de se défendre-' » ; — Mlle de Mailly : «' je n'ai