Histoire de la comtesse de Savoie
lot MADAMK DR TEXCIN.
Ceux de Mme de Tencin ne sont donc pas sans famille. Aussi bien n'était-ce pas son intention de dépayser ses lectrices, en leur montrant des fig-ures inconnues dans des paysag-es exotiques. Il semblerait même qu'elle soit restée volontairement fidèle à tous ces procédés surannés du roman traditionnel, pour ramener plus sûrement l'attention sur les menus détails psychologiques. Alors que, parmi ses devancières, quelques-unes s'étaient essayées — encore g-auchement, mais déjà avec sincérité, et parfois justesse — à diversifier les physionomies de leurs personnages et les aspects de leurs décors, à en préciser les couleurs et les formes, Mme de Tencin ne veut utiliser que la palette un peu maig-re de Mme de La Fayette. La comtesse d'Aulnoy avait conduit sa Julie au coucher du soleil « dans un bois délicieux d'orangers et de g-renadiers », sur « l'herbe verte et fraîche » ; et là, parmi « le doux murmure d'un ruisseau », l'installant entre « les racines d'un arbre », et lui ôtant « son g-rand chapeau-parasol », elle l'avait laissé s'endormir*. Chez Mlle de La Force surtout, l'eflbrt était très sensible, pour donner aux choses et aux gens l'allure, le mouvement et la couleur. Sa Colombine est belle et bien faite, mais elle l'est à sa façon : « Elle était déjà de la taille la plus haute, fort menue, la gorge extrêmement avancée ; elle avait les chevaux blonds, naturellement frisés, de grands yeux bruns passionnés, le nez joli, une petite bouche façonnée, d'un rouge toujours éclatant, les dents admirables, mille agréments au menton
1. Histoire d'Hypolile, comte de Duglas, Paris, Sevestre, 4 090, 2 vol. in-12, t. II, p. 256-7.
LES ROMANS DE MADAME DK TEXCIN. 15îi
et aux joues, le visag-e rond, un air jeune et fin' ». Sa Délécarlie n'est pas un vag-ue jardin pour amoureux, l mais « un pays plein de forêts ; et il est commun d'en trouver de trente lieues de long-ueur, dont les arbres sont plantés sur une mousse Céladon : ils s'élèvent org-ueilleusement jusqu'aux nues; ils semblent avoir vu l'enfance du monde... Quelques rochers, couverts de mousse, s'élevaient d'une forme bizarre : et un ruisseau, serpentant en mille détours ag-réables, faisait que ce lieu, tout sauvag-e qu'il était, avait une beauté sing-ulière qui plaisait » ^. Je ne donne point ceci pour du Chateaubriand ou pour du Bernardin ; mais j'y trouve une bonne volonté descriptive, qu'on demanderait vainement à l'auteur de Co?nmitige, qui écrira pourtant (|uarante et cinquante ans plus tard. Mme de Tencin n'aimait point la campag-ne, et s'étonnait que son amie, Mme Dupin, eût assez de « raison » pour s'y plaire ^. Mais, quand bien même elle eût « aimé extrêmement les jardins, les fleurs, les ombrag-es », elle n'écrivait point des romans pour en faire sentir la beauté ; elle ne les écrivait même pas pour conter des histoires nouvelles ; elle préférait reprendre de vieilles histoires, et en tirer un parti nouveau : « Tantôt c'est un amant malheureux, qui voit l'objet de sa tendresse au pouvoir d'un homme respecté, mais peu aimé; tantôt c'est une maîtresse passionnée, que l'autorité paternelle accable de toutes ses rig-ueurs, et veut forcer de prendre un parti que son
i. Gustave Vasa, histoire de Suède, Paris. Bernard, 1698, 2 vol. in-l2, t. I, p. 206.