Q0 MADAME DE TENCIN
hisc/u'à quel point ils ont poussé fa science du cœtw » '.
Cette page a été écrite en 1685, mais elle est surtout le programme d'un art qui se développe, et dont Mme de Tencin, amie et élève de Fontenelle, apportera les chefs-d'œuvre : petites « découvertes » dans de petits recoins de l'âme, rapprochements ingénieux d'émotions contradictoires, notation légère et brève d'états d'âme incertains et de sentiments qui se transforment, analyses un peu froides et artificielles, quoique d'une spirituelle justesse, — voilà « cette science du cœur », dont elle a cherché la maîtrise, et où s'est complu son talent. Un lecteur attentif et fin, qui sait goûter la joliesse des détails, trouvera, en la lisant, des jouissances menues, mais vives, qui lui rappelleront parfois Marivaux, un Marivaux moins compliqué, plus ramassé, plus rapide surtout, mais un Marivaux qui pourtant « marivaude ». Rien d'étonnant du reste que la si fraternelle amitié de Mme de Tencin pour l'auteur de La Vie de Marianne n'ait pas été sans influence sur son art de romancière. Il y a des réminiscences certaines de Marivaux dans Les Malheurs de r Amour ^; mais la plus certaine de toutes, si l'on peut ainsi parler, ne serait-ce point cette subtilité un peu précieuse, dont Marivaux avait fourni les modèles trop savants, et qu'on retrouve, non sans plaisir, dans les dernières œuvres de Mme de Tencin?
Si par là elle a conquis l'estime discrète des ama-
1. Réflexions sur la poétique, Œuvres de Fontenelle, Paris, Salmon et Peytieux, 1825, 5 vol. in-8,,t. IV, p. 317-9.
2. Cf. en particulier, l'histoire d'Eugénie dans Les Malheurs de l'Amour et celle de la reliffieuse dans La Vie de Marianne.
leurs de salon, ce n'est pas à ces marivaudages qu'elle a dû la plupart de ses lecteurs ; et ils furent légion. Peu de romans ont été aussi répandus que les siens au xviii" siècle ; leur succès est même allé croissant jusqu'aux environs de 1830'. Le Siège de Calais souleva un enthousiasme universel; on l'égala sans scrupule à La Princesse de Clèves'^ \ il eut trois éditions l'année même où il parut, et fit naître derrière lui des Eustache de Saint-Pierre^ des Siège de Calais^ des Décius français '. Le Comminge surtout connut cette forme populaire de la gloire que donnent les imitations et les contrefaçons : romancières, poètes, dramaturges, peintres, graveurs, trouvèrent dans les « Amants cloîtrés » une belle matière à exploiter ''.
Ce grand succès s'explique par des raisons diverses, dont quelques-unes ne touchent l'art que de loin. Un siècle avant Les trois Mousquetaires ou LesMystèi^es de Paris, le lecteur avide d'aventures avait moins d'exigences : les romans de Mme de Tencin étaient assez