‹ Madame de TencinChapitre 119 sur 200 · Malheurs de l'Amour · texte numérisé non relu

Malheurs de l'Amour

Ion taire des Lettres portugaises pour trouver de tels accents. Adélaïde et Gomnriinge, Mlle de Roye et milord d'Arondel, Pauline et Barbasan, — sœurs et frères cadets de Patrice, de Gleveland, de Fanny, de Manon et de Des Grieux, — ils vont au-devant de Saint-Preux et de la « nouvelle Héloïse ». La confession d'Adélaïde mourante, où lamour sensuel est comme exalté et purifié tout ensemble par l'ardeur religieuse, ne serait indigne ni de Prévost, ni même de Rousseau, quoiqu'on sente quelque chose de plus douloureux et de plus vrai dans la plainte d'une Manon ou d'une Julie : « Je suis indig-ne, s'écrie le soi-disant trappiste devant les moines ag-enouillés près de son lit; je suis indigne de ce nom de frère dont ces saints religieux m'ont honorée ; vous voyez en moi une malheureuse pécheresse, qu'un amour profane a conduite dans ces saints lieux..,. Quelle était la disposition que j'apportais à vos saints exercices? Un cœur plein de passion, tout occupé de ce qu'il aimait. Dieu qui voulait, en m'abandonnant à moi-môme, me donner de plus en plus des raisons de m'humilier un jour devant lui, permettait sans doute ces douceurs empoisonnées, que je g-oûtais à respirer le même air, et à être dans le môme lieu ». Et, après avoir raconté comment elle s'aperçut un jour que l'amour vivait intact chez son 'amant et son frère de cloître, elle continue : « Je vis alors que, bien loin de jouir de ce repos que j'avais tant craint de troubler, il était comme moi, la malheureuse victime d'une passion criminelle ; je vis Dieu irrité appesantir sa main toute-puissante sur lui ; je crus que cet amour, que je portais jusqu'aux pieds des autels, avait attiré

168 MADAME DE TENCIX.

la vengeance céleste sur celui qui en était l'objet. Pleine de cette pensée, je vins me prosterner aux pieds de ces mêmes autels ; je vins demander à Dieu ma conversion, pour obtenir celle de mon amant. Oui, mon Dieu ! c était pour lui que je vous [)riais, c'était pour lui que je versais des larmes, c'était son intérêt qui m'amenait à vous. Vous eûtes pitié de ma faiblesse ; ma prière, toute insuffisante, toute profane qu'elle était encore, ne fut pas rejetée : votre g-ràce se fit sentir à mon cœur. Je goûtai, dès ce moment, la paix d'une âme qui est avec vous, et qui ne cherche que vous » '. Ne retrouve-t-on point ici ce « mélang-e profane d'expressions amoureuses et théologiques », qui montaient aux lèvres de l'abbé des Grieux, en revoyant sa « chère Manon »^ ? Plus souvent, il est vrai, et plus volontiers peut-être, Mme de Tencin borne ses analyses à des sentiments plus humbles et plus mélangés. Amours qui naissent, tristesses qui s'endorment, ou qui se pénètrent de « douceurs»^, émotions qui s'apaisent, cœurs incertains qui s'écoutent — elle a, pour se mouvoir dans ces demi-brouillards de l'àme, des formules claires et brèves, qui sont un plaisir pour l'esprit, tant elles disent en leur précision condensée : « Je fus très touché des chag-rins que je causais à ma mère ; mais il me semblait que ce que je souffrais moi-même m'excusait envers elle m^. — « Cet homme qu'il fallait

Page 1