‹ Madame de TencinChapitre 125 sur 200 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Elle a toujours eu un w salon », je veux dire qu'elle a toujours eu autour d'elle une petite cour de g'ens d'esprit; ils étaient venus peut-être près de cette jolie femme avec des desseins plus positifs, mais, à défaut d'autres faveurs, ils se contentaient de sa conversation, trouvant encore l'aubaine assez rare. A Montfleury déjà, dans le parloir du couvent, ceux qui ne faisaient pas avec elle l'expérience de l'amour, en apprenaient du moins la métaphysique. A Paris, à peine installée, gens de lettres et habitués de ruelles l'entourèrent et jouèrentavec elle même jeu : à qui perd, g'agne encore. Le comte de Hoym, — bibliophile très avisé, Saxon qui ne pouvait vivre qu'à Paris, et qui désig'nait toujours

1. Mme de Tencin habitait rue Saint-Honoré, après le rul-de-sac de l'Oratoire, Elle y demeurait encore l'année. de la grande inondation (1741), où, pendant ([uclque temps, on ne put entrer chez elle qu'en bateau : cf. l'iron, Poésies inédiles [85 BJ, 392. Peu avant sa mort, à ce qu'il semble, elle alla s installer rue Vivienne; cf. le Billet d'enterrement de Mme de Tencin [98]. — Il est, je pense, inutile de rappeler que « le Royaume de la rue Saint- Honoré » était gouverné par Mme Geoffrin ; cf. le livre du Marquis de Ségur [164J.

la France par cette amoureuse périphrase: « le pays que j'aime »*, — est le plus touchant de ces quémandeurs inlassables, qui se faisaient mendiants d'amour près de la chanoinesse, et ne recevaient d'elle que l'aumône de ses bons mots : « J'aimerais presque autant, Madame, lui écrivait-il dans un petit billet du matin, que vous fussiez à la campagne comme Madame votre sœur (Mme de Ferriol allait souvent à Ablon), que de vous savoir à Paris, sans pouvoir avoir l'honneur de vous voir. C'est devenu pour moi une chose trop nécessaire pour pouvoir m'en passer ; et, depuis que vous m'avez joué le mauvais tour de me dégoûter de tout ce que je trouvais aimable avant que d'avoir l'honneur de vous connaître, vous êtes obUgée à présent, en conscience, de me dédommager de l'ennui que vous êtes cause que je trouve partout. Faites-moi donc, Madame, s'il vous plaît, la grâce de me faire savoir quand je pourrai avoir l'honneur de vous voir et de vous assurer de mes très humbles respects. C'est bien fâcheux. Madame, qu'il faille finir par des respects les lettres qu'on vous écrit » ; et, un autre jour, Mme de Tencin lui ayant fait porter quelque petit cadeau, il en profitait pour renouveler ses avances ingénues : « Votre libérahté est parfaite, Madame; et, si vous aviez ajouté aux g-râces que vous m'avez faites celle de me permettre de vous aller rendre mes devoirs, j'aurais été au comble du bonheur; mais on n'est point dans ce monde pour en avoir tant à la fois. Quand M. de Montargon a vu le paquet que vous m'envoyiez, il m'a

1. Iloym à Mme de Tencin, lettres dos l'""juin et 10 septembre 1718 [45], II, 240, 241.

demandé si nous nous rendions nos lettres; et je vous avoue que, par un petit mouvement d'amour-propre, j'ai été tenté de le lui laisser croire. Vous voyez, .Madame, que j'avoue ingénument mes faiblesses; mais qui est-ce qui n'a pas les siennes ? Et il y en a qui sont d'une nature à n'être pas désavouées ». La lettre se terminait, comme la précédente, par une demande d'audience, où « il aurait l'honneur de l'assurer de ses très humbles respects; c'est bien fâcheux, Madame, ajoutait-il en manière de refrain, qu'on n'ose finir que par du respect les lettres qu'on vous écrit »^ Il avait beau g-émir, comme il était homme de goût, et qu'il éprouvait plus qu'aucun autre la séduction de l'esprit français, il n'avait garde de bouder sérieusement, trop heureux de trouver à Paris une aussi spirituelle initiatrice. Rappelé à Dresde, il lui écrit lettres sur lettres, pour raviver les souvenirs qu'il lui a laissés. Mme de Tencin, paresseuse, ne souffle mot d'abord, ou fait écrire par Fontenelle ^ ; si enfin elle se décide à lui répondre, elle croira lui être agréable, en envoyant à ce demi-parisien exilé une chronique « du pays qu'il aime » : elle lui raconte l'incendie du Petit-Pont, les nouvelles de la Comédie-Française et des Italiens, l'expulsion de l'abbé de Saint-Pierre hors de l'Académie, bref tous les petits faits divers qui amusent son salon '. Mais cet Allemand tenace s'obstine à demander davantage. « Je vous ai très peu d'obligation,

1. Billets sans date, années 1715, 171G ou 1717 [43], If, 229-230.

2. Hoyni à Fontenelle, lettre du 30 novembre 1718, et réponse do Fontenelle [4oJ, I, 20-23.

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