Cf. sa lettre à Hoym du !) mai
Madame, des nouvelles que vous me mandez, et dont vous avez fort mal à propos grossi une lettre que vous pouviez remplir de quelque chose de meilleur. Pourquoi n'y pas mettre, par exemple, ce que je mettrais si naturellement dans la mienne, si vous me laissiez faire ? Mais vous avez mieux aimé m'entretenir de Bobour, delà Desmar, de l'incendie, et de M. l'abbé de Saint- Pierre, et de mille autres choses, auxquelles je prends beaucoup moins d'intérêt qu'aux plus indillerentes de toutes vos actions. Ce n'est pourtant que de ces choseslà que vous me parlez; et, de cinq ou six pag-es qu'a votre lettre, à peine y a-t-il le quart d'une qui vous reg-arde. En vérité, Madame, c'est nous faire tort à tous les deux de croire que vous n'ayez rien de plus intéressant à me mander » *. On comprend que Mme de Tencin ait pu trouver parfois le comte de Hoym trop empressé, et qu'elle ait un peu redouté ses visites. Parmi les premiers habitués de son salon, beaucoup sans doute sont comme lui : ils sont venus chercher quelque chose, qu'on ne leur a point donné; et, tout en disant leur déception, ils essaient de prendre g"OÙt au succédané qu'on leur sert.
D'autres, plus heureux peut-être en amour et plus illustres en littérature, n'avaient pas besoin d'une permission expresse pour se faire ouvrir la porte, à la maison de la rue Saint-Honoré. Ils y venaient à toute heure, en hôtes familiers et toujours invités. Un petit tableau, peint vers 1710 par ce pauvre diable de Jacques Autreau, nous a gardé le souvenir de ces réunions du
]. Hoym à iMme de Tencin, l--' juin 1718 [4oJ, 11. i'a'J-240.
matin, toutes gaies, tout intimes, autour de la table du déjeuner : trois convives seulement, et de cérémonie point. Fontenelle, correct et soig-né, porte larg-e perruque blonde, habi-t clair et veste en drap d'or; La Motte s'est emballé dans un manteau roug-e; Saurin, tout en noir, est plus négligé, comme il est permis à un mathématicien. Derrière ce respectable triumvirat, la maîtresse de maison fait une apparition jeune: toute simple, en robe du matin avec un bonnet bien retroussé, qui laisse voir sur le front deux jolis accroche-cœurs, elle apporte elle-même la chocolatière. Cependant Saurin arg-umente et gesticule. On cause, et doctement semble-t-il. Voilà les premiers « mardis » du salon Tencin. Les débuts sont humbles, mais charmants'.
Pendant bien des années, Fontenelle et La Motte s'en furent ainsi causer chez elle sans pédanterie ni apprêt. On voit, par des notes de police prises en Juillet- Août 1729, qu'ils lui faisaient des visites presque quotidiennes, et dînaient à sa table plusieurs fois la semaine. Si ces notes — ou plutôt ces frag-mcnts de notes, car du carnet de l'agent nous n'avons conservé que quatre feuillets - — si ces fragments de notes, tout brefs et tout secs qu'ils soient, nous permettent de reconstituer quelques journées de Mme de Tencin ou nous en ollrent du moins le cadre, on m'excusera sans doute d'en citer ici quelques extraits:
Du 27 juillet 1729.
— M. l'abbé de Fontenay est venu aujourd'hui en
i. ce. Appendices, IV, Note iconoyruphique, n» 173. 2. Cf. Appendices, II, BihUofpaphie, n" 74 bis.
chaise à porteurs, à onze heures du matin, chez Mme de Tencin, avec laquelle il a resté pendant une heure.
— M. de la Mothe y est venu dîner, et n'est sorty qu'à huit heures du soir.
— M. de Fontenelles, de l'Académie des sciences, est entré à cinq heures, et sorti à pareille heure de huit (sic).
— Il n'est point venu de domestiques avec ces messieurs; le dîné que Mme de Tencin a donné estoit bon ; on y a mang-é un jambon cuit à la broche.
— On a joué ensuite au cadrillc.
Du 7 août 1729.
— M. l'abbé de Saint-Pierre est entré à onze heures et sorty à deux heures.
— M. Destouillets, receveur g-énéral des finances de Soissons, est entré à midy, et sorti aussi à deux heures.
— M. le président Fériol est entré à une heure, et sorty à deux.
— M. le président Tansin, M. Soullet, médecin de Mme de Tencin, M. de la Motte le poète et M. de Fontenelles, sont tous venus entre une heure et deux, et y ont dîné; ils ont joué ensuite le quadrille, et sont tous retournés sur les sept heures.
Du huit.
— Il n'est entré personne dans la matinée chez M'' Tansin.
— A trois heures de l'après midi, M. l'abbé de Saint- Pierre et M. le président Tansin sont entrés et sortys à cinq, l'un après l'autre.
l.E PREMIER « ROYAUME DE LA RUE S'^-HONORÉ ». i79
— A cinq heures et demy, M. de la Motte le poète est entré, et sorty à huit.
Dans cette affection, qui unissait Mme de Tencin à ses deux vieux amis, il restait peut-être, si la lég-ende est exacte, quelques souvenirs d'amour ; mais ce qui la vivifiait surtout, c'était la sympathie ou plutôt la camaraderie des intelligences. Mme de Tencin n'en fit pas pourtant une amitié purement intellectuelle : elle ne la laissa pas oisive et sans profit. Ses amis devaient s'attendre à être réquisitionnés pour des besognes parfois inattendues : c'est Fontenelle, on s'en souvient, qui travaille en cour de Rome pour l'annulation de ses vœux, Fontenelle, qui la présente au Palais-Royal, Fontenelle, qui intrig-ue au ministère près de son ami Morville, pour obtenir à Tabbé une ambassade ou un évêché. Faut-il rappeler enfin le rôle de l'excellent La Motte dans les afi'aires de Rome et la préparation du concile d'Embrun ? Mais ils faisaient mieux encore pour leur amie. Ils la couvraient, pour ainsi dire, de leur dignité, l'entouraient de leurg-loire, alors considérable, et lui amenaient, pour qu'elle en fît sa cour, les jeunes auteurs à la mode et les vieux académiciens. Sauf Voltaire, qui resta rebelle, il n'est guère d'écrivain disting-ué qui ne soit venu chez elle apporter un hommag-e curieux, bientôt déférent, et chercher comme un supplément de célébrité : Duclos, l'abbé de Saint- Pierre, l'abbé Prévost, Marivaux, Montesquieu, Piron, Mably, Helvétius, Marmontel, bien d'autres, dont la faveur fut courte et la réputation mourut en chemin, vinrent ainsi lue Sainl-Honoré, et pour la plupart y
revinrent '. Elle sut en effet les g-agner par la cordialité virile et la simplicité de son accueil. Plusieurs même, et des plus illustres, lui donnèrent une amitié spontanée, faite d'affection, de respect et de confiance intellectuelle, amitié dont elle aimait se parer, et qui reste aujourd'hui le plus sûr témoig-nag-e de sa valeur et de son charme. Toujours prête à leur être utile, elle mettait à leur service ses influences politiques et ses relations mondaines. Si Piron part pour Bruxelles, elle le recommandera à l'ambassadeur français ; et l'hôtel de l'ambassade s'ouvrira devant son protégé « avec toutes sortes de marques d'estime et d'amitié ». Si Préron a outragé Fontenello dans quelque feuille diffamatoire, elle stimulera son repentir par la menace de la Bastille^. Elle avait pour ses amis une bonté ingénieuse, qui touchait par son à-propos et sa discrétion. L'argent, qu'elle avait amassé dans les tripots et les banques louches, elle savait le dépenser largement et noblement. Plus d'une fois elle a réparé d'une main légère la petite fortune, que Marivaux, trop distrait, trop charitable et trop élégant, émietlait sans y penser".
1. Il est inutile de rappeler tous leurs noms, dont quelques-uns ne sont plus que des noms : un Saurin. un Danchet, un abbé Girard, un Le Vayer, un Autreau, un d'Anfreville, sont aujourd'hui des gloires plus que défuntes; mais, en ce temps-là. ils avaient encore ([uelque lustre. O'ailleiirs, ils faisaient nombre dans le salon, et contribuaient, pour ainsi parler, h y créer une atmosphère.
2. Piron, Lettre à Mlle de Bar du 2G Juillet 1740; Noies sui- Fréron [85 B], CO-1, 202.
3. Cf. La Vie de Marianne [82], 288-9. Larroumet, dans son Marivaux [1.57 A], 142 et n. 1, renvoie à un passage de L'Esprit de Marivdux, Paris, Pierres, 1769, 1 vol. in-8, p. 9, où Lesbros parlerait des « généreuses attentions de Mme de Toncin yjour Mari-
Sa dernière générosité fut pour Montesquieu. Quelques mois avant sa mort, au moment où L'Esprit des Lois venait de paraître, elle acheta une bonne partie de l'édition, et en fit distribuer les exemplaires à tous ses amis *. II n'y a pas de charité plus exquise, et qui honore plus son jugement. Aussi Montesquieu l'appelle « notre amie », avec une intonation presque tendre ^ ; et, quand elle mourut, Marivaux resta tout désorienté : « Mme de Tencin n'est plus, écrit-il à la comtesse de Verteillac ; la longue habitude de la voir qui m'avait lié à elle n'a pu se rompre sans beaucoup de sensibilité de ma part » ^ On sent, sous la réserve voulue des mots, une tristesse qui a sa pudeur et qui atteint le cœur au fond. Mais il avait déjà trahi toute l'ardeur de son amitié dans ce merveilleux portrait de La Vie de Marianne, où il l'a peinte avec une minutie et une subtilité d'admiration, qui est le moins dég-uisé des aveux \ Avant l'affaire La Fresnais, tant et de si diverses intrigues absorbaient Mme de Tencin, que le monde bel esprit n'obtenait chez elle qu'une attention intermittente. Cependant, dès son arrivée à Paris, la vie académique, avec ses complots et ses scandales, la passionna : c'était pour elle comme la politique de la littérature, et elle y retrouvait la bataille, qu'elle aimait ''. Elle s'intéressait aux g-ens de théâtre, auteurs et acteurs,
vaux » ; mais je n'ai pu retrouver ce texte ni à la page 9, ni dans le reste de l'ouvrage.
i. Delandinc, Observations sur les Rojnans [12G], p. xxix.