Piron, L'Amitié' médecin [So A], VIII
tiints les plus disting-ués alors de la culture européenne, exprime ce sentiment en phrases trop raflinces et trop jolies, pour que je ne la reproduise pas en entier. Il était venu à Paris en 1741 ; et, pendant les deux semaines qu'il y avait demeuré, Mme de Tencin, s'était montrée si particulièrement aimable pour cet ami de Montesquieu ', que, l'année suivante, à son tour, il se crut autorisé à lui présenter une amie : « Combattu par des mouvements bien diiïérents, lui écrit-il, j'ai longtemps balancé avant que d'oser me déterminer à vous envoyer cette lettre. Je sentais toute l'indiscrétion d'une telle démarche, et à quel point c'était abuser de la bonté, que vous avez eue pour moi pendant mon séjour à Paris, que de vous la redemander pour un autre; mais, sollicité vivement par une dame, que son mérite met à l'abri des refus, et porté, d'ailleurs, à profiter du moindre prétexte, pour rappeler un souvenir qui m'est si précieux que le vôtre, — le penchant, comme il arrive presque toujours, a triomphé de la discrétion ; et je satisfais en même temps à mes propres inclinations et aux instances de Mme Gleland, qui aura l'honneur de vous rendre cette lettre. Je sais par expérience, Madame, — car j'en suis moi-même un exemple — que ce n'est pas la première alVaire de la sorte, à laquelle votre réputation, qui ne se renferme point dans les bornes de la France, vous a exposée ; mais je me flatte aussi que vous ne la trouverez pas la plus désagréable. Un mérite supérieur, un esprit juste, délicat, et orné par la lecture de tout ce qu'il y a de
I. Cf. les Mémoirs of lord Chesterfield, par M. Maty, en tôte do Mil édition des Miscellaneous IVo/As [90 bis\, I, 101-::i.
bon dans toutes les langues, et un grand usag-e du monde, qui ont acquis à Mme Gleiand l'estime et la considération de tout ce qu'il y a d'honnêtes gens ici, me rassurent sur la liberté que je prends de vous la recommander, et me persuadent même que vous ne m'en saurez pas mauvais gré.
J'avoue, Madame, que ce serait vous faire un mauvais retour pour tout ce que je vous dois, que de vous endosser mes compatriotes, gens très peu faits pour répandre des agréments dans la société, et qui se trouveraient fort déplacés dans celle que votre mérite et votre bon goût forment chez vous, et dont vous êtes en môme temps le soutien et l'ornement. Mais ne craignez rien de ce côté-là; je ne pousse pas l'indiscrétion à ce point. Mme Cleland n'est Anglaise que de naissance, mais Française par régénération, si je puis me servir de ce terme. Si vous me demandez par hasard, pourquoi elle m'a choisi pour son introducteur chez vous, et pourquoi elle a cru que je m'étais acquis ce droit-là, je vous dirai naturellement, que c'est moi qui en suis cause. En cela j'ai suivi l'exemple de la plupart des voyageurs, qui, à leur retour, se font valoir chez eux par leurs prétendues liaisons avec tout ce qu'il y a de plus distingué chez les autres. Les rois, les princes et les ministres les ont toujours comblés de leurs grâces ; et, moyennant ce faux étalage d'honneurs qu'ils n'ont point reçus, ils acquièrent souvent une considération qu'ils ne méritent point. J'ai vanté vos bontés pour moi, je les ai exagérées même, s'il était possible ; et enfin, pour ne vous rien cacher, ma vanité a poussé l'ellronterie au point de me donner pour votre ami.
r.E PREMIER « ROYAUME DE LA RUE S^-HONORÉ ». 103
favori et enfant de la maison; quand MmeCleland m'a pris au mot et m'a dit : « Je vais bientôt en France, je n'y ambitionne rien tant que l'honneur de connaître Mme de Tencin; vous qui êtes si bien là, il ne vous coûtera rien de me donner une lettre pour elle ». Le cas était embarrassant ; cai', après ce que j'avais dit, un refus aurait été trop choquant à Mme Cleland, et l'aveu, que je n'étais pas en droit de le faire, trop humiliant pour mon amour-propre ; si bien que je me suis trouvé réduit à risquer le paquet ; et je crois même que je l'aurais fait, si je n'avais pas eu l'honneur de vous connaître du tout, plutôt que de me donner le démenti sur un article si sensible.
Ayant donc franchi le pas, je voudrais bien en profiter pour vous expliquer les sentiments de reconnaissance que j'ai, et que j'aurai toujours, des bontés que vous m'avez témoig-nées à Paris ; et je voudrais aussi vous exprimer tout ce que je pense des qualités qui disling-uent votre cœur et votre esprit de tous les autres ; mais cela me mènerait également au delà des bornes d'une lettre, et au-dessus de mes forces. Je souhaiterais que M. de Fontenelle voulût bien s'en charger pour moi. Sur cet article, je puis dire, sans vanité, que, nous pensons de même, avec cette ditîérence, qu'il vous le dirait avec cet esprit, cette délicatesse et cette élégance, qui lui sont personnelles, et seules convenables au sujet. Permettez donc, Madame, que, destitué de tous ces avantag-es de l'esprit, je vous assure simplement des sentiments de mon cœur, de Testime, de la vénération et de l'attachement respectueux avec lesquels, je serai toute ma vie. Madame,
votre, etc. ' ». — La lettre, on le sent, a été rédig^ée à loisir ; et ses élég-ances sont un peu travaillées. Le noble lord, en l'écrivant, savait bien, quoiqu'il s'en défende, qu'elle serait « exposée à la critique des souverains arbitres du goût » ; mais, comme il le disait un autre jour à Mme de Tencin, « avec tout le respect q ue je dois à ces Messieurs, dès qu'il me faut subir votre jugement, je ne me mets point en peine du leur '^ ». L'hommage est galant, il est aussi sincère.
Parfois Mairan amenait avec lui des visiteurs plus graves, quelque associé ou correspondant étranger de l'Académie des sciences qui venait reprendre contact avec la compagnie. Ainsi furent introduits dans le salon de la rue Saint-Honoré, en 1747 et 1748, deux des plus illustres professeurs de l'Académie de Genève, le mathématicien Gabriel Cramer et le physicien Jean Jalabert. Mme de Tencin accueillait ces savants avec une sympathie affectueuse qui les touchait, et dont ses amis étaient très fiers pour elle. Ils lui savaient un gré infini d'avoir pour le mérite scientifique cette considération déférente qu'elle refusait à tel ou tel grand seigneur : « Vous êtes chez elle, écrivait Mairan à Cramer, notre ami M. Cramer^ avec les éloges qui doivent accompagner ce nom. Je l'en aime et l'en estime davantage* ». On retrouve cet instinct de haute équité intellectuelle dans une lettre que Mme de Tencin elle-