‹ Madame de TencinChapitre 142 sur 200 · Marmontel [133], I · texte numérisé non relu

Marmontel [133], I

3. Piron, A Mme de Tencin, sous le nom de Dardinel [8S A], VIII, 42.

4. Marivaux [82], 290 el295 ; Duclos, Mémoires secrets [120], 417.

peot trop joyeux à l'égard des Anciens, et tropd'indilférence pour l'art pur. Mais chez Mme de Tencin, comncie chez la marquise de Rambouillet ou chez Mlle de Scudéry, le cœur humain reste le principal sujet d'étonnement, d'étude et de jouissance pour l'esprit. On y fait des portraits, on y cisèle des maximes, on y discute des problèmes sentimentaux. C'est la maîtresse de maison qui le plus souvent les propose : elle met toute son ing-éniosité à en sug-g-érer d'imprévus, qui font le tour de Paris et divisent les salons; par exemple : « On dit d'un amant : il ne la voit pas où elle est; on dit d'un autre amant : il la voit où elle n'est pas; lequel exprime la passion la plus forte »? ou encore : « Est-il plus insupportable de se croire haï de ce qu'on aime que d'en pleurer la mort »' ? Chacun prépare une réponse fine, et cherche à la placer au bon moment : Fontenelle, un peu sourd, et dont la réputation n'est plus à faire, laisse parfois passer l'occasion ; Montesquieu l'attend avec calme, Mairan la g-uette, Astruc va au-devant; Marivaux surtout est impatient de se montrer au jeu, d'étonner le petit cercle de ses amis par la souplesse et les minuties de sa « métaphysique^ »; c'est lui qui fait les réponses les plus subtiles, inexactes parfois à force de recherche; c'est Mme de Tencin qui fait les plus simples et les plus vraies. Tandis que Marivaux s'étale complaisamment en une série de petites phrases

1. Abbé de Saint-Pierre, Lettre à Mme Dupin, du fi novembre 1740 [81J, 221; Delandine, Observalioiis sur les Romans [126], p. xxix-xx\.

2. Marmonlel [1.33], I, 233-4; Rigolcy de Juvigny, Vie d'Alexis Pi/'o/t [123], 113; Le Solitaire des Pyrénées [127], 1104.

Ruancécs pour arriver au fin du fin, elle résume toute une expérience en des formules brèves et fortes : « La grande erreur des g-ens d'esprit est de ne pas croire les hommes aussi bêtes qu'ils sont ». — « On se persuade facilement, quand on est riche, que les talents s'achètent comme une étoffe ». — « L'état le plus difficile à supporter est celui où l'on est mal avec soimême ». — « Les malheureux tournent toujours leurs pensées du côté qui peut augmenter leurs peines; dès que nous g"émissons sous quelque infortune, tous ceux qui nous entourent prennent le plus grand empire sur nous », etc. '.

Quelques-unes de ces réflexions et maximes ont passé dans ses romans, après avoir été ainsi éprouvées dans son salon par un tribunal d'élite, qui en contrôlait l'exactitude psychologique et en raffinait l'expression-; car, pour tous ces esprits, encore très fidèles à la discipline classique, une pensée ne valait guère que par la façon dont on la présentait : l'art de trouver le mot juste, de le mettre en sa place, restait toujours à leurs yeux l'art suprême; et ils ne connaissaient point

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