Lettre du :22 octobre 174:2 [21J
206 MADAME DE TEXCIN.
leur présentait les écrivains inconnus, que guettait la gloire prochaine : c'est chez elle que Mirabaud donna lecture de son Arioste français, et fit pleurer de bien jolis yeux, en racontant la mort de l'aimable Dardinel ' ; Marmontel y déclama son Aristomène^ \ et plus d'un auteur apprenti, avant de risquer sa pièce sur les planches, vint subir dans le salon de Mme de Tencin une première épreuve publique. Elle s'intéressait avec vivacité à tous ces débutants, et ne se faisait point prier, pour leur donner des consultations littéraires, et môme morales. Ils ne trouvaient chez elle ni compliments fades, ni admiration polie, mais bienveillance sincère et amitié positive. Voici un jeune poète qui lui apporte une comédie ; les vers sont jolis et les plaisanteries fines. Marivaux s'emballe, se fail ing-énieux pour louer la pièce et s'engage à la patronner aux Italiens. Mme de Tencin, plus maîtresse de son enthousiasme et plus soucieuse de la réalité, — après un mot d'éloge aimable, mais bref, — préfère rappeler quelques principes, qui révèlent la femme d'esprit, et plus encore la femme de sens : « A votre âge, lui dit-elle, on peut faire de bons vers, mais non une bonne comédie; car ce n'est pas seulement l'œuvre du talent, mais aussi de rexf)érience. Vous avez étudié le théâtre; mais, heureusement pour vous, vous n'avez pas encore eu le temps d'étudier le monde. On ne fait point de portraits
1. Piron, A Mme de Tencin, sous le nom de Dardinel, pour qui elle s'était tendrement intéressée, à la lecture d'une traduction de VArioste, que M. de Mirabeau (sic) nous avait faite chez elle [83 Al, VIII, .42.