‹ Madame de TencinChapitre 147 sur 200 · Marmontel [133], I · texte numérisé non relu

Marmontel [133], I

sans modèles. Répandez-vous dans la société; l'homme ordinaire n'y voit que des visages; l'homme de talent y démêle des physionomies. Et ne croyez pas qu'il faille vivre dans le grand monde pour apprendre à le connaître. Regardez bien autour de vous; vous y apercevrez lés vices et les ridicules de tous les états. A Paris surtout les sottises et les travers des grands se communiquent bien vite aux rangs inférieurs ; et peutêtre l'auteur comique a-t-il plus d'avantage à les y observer, par cela même qu'ils s'y montrent avec moins d'art et des formes moins adoucies. Dans chaque époque, il y a dans les mœurs un caractère propre et une couleur dominante qu'il faut bien saisir. Savez-vous, ajoute-t-elle, quel est le trait le plus n)arqué de nos mœurs actuelles? — Il me semble, répond le jeune auteur un peu embarrassé, que c'est la galanterie. — Non, c'est la vanité. Faites-y bien attention, vous verrez qu'elle se mêle à tout, qu'elle gâte tout ce qu'il y a de grand, qu'elle dégrade les passions, qu'elle afîaiblit jusqu'aux vices. M. de Marivaux que voilà a dévoilé avec un art infini dans ses comédies, comme dans ses romans, toutes les ruses de l'amour-propre : il s'est fait un genre, et c'est celui d'un homme de beaucoup d'esprit; mais il est trop fait pour les gens d'esprit, et les elTets de la comédie doivent être plus populaires. Attachez-vous à relever les ruses ou plutôt les bêtises de la vanité ; c'est une passion bien plus comique ; et, si le théâtre peut en corriger une, c'est celle-là. Le ridicule en est le véritable antidote, car rien n'est plus misérable que la vanité démasquée' ».

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