Chronique de Louis XV, 30 décembre
l'ière une résolution g-énérale. En fait, son salon demeurait toujours l'une des antichambres académiques; et, un an à peine après avoir refusé à la duchesse d'Aiguillon d'intervenir pour son candidat, elle faisait campagne pour, ce « bon diable » d'abbé Girard contre l'abbé de Bernis. Cette fois elle fut battue, mais la bataille fut chaude, et la défaite honorable'. Au reste, l'élection de Marivaux disait assez sa puissance. Il se présentait contre Voltaire, qui avait juré de réussir, et prodiguait serments et courbettes dans les milieux académiques. Mme du Châtelet faisait pour son amant une chasse ardente aux parrains ; Richelieu ne savait comment résister aux sollicitations câlines de son poète préféré; presque tous les grands seigneurs de l'Académie ne demandaient qu'à céder; le précepteur du Dauphin, M. de Mirepoix, chef du parti dévot à Versailles, mais courtisan retors, n'osait combattre ouvertement ce Voltaire qu'il détestait, et se répandait devant le Roi en louanges complaisantes sur le talent de l'écrivain ; le Roi lui-même semblait oublier l'impiété des Lettres philosophiques et promettre son consentement : les chances étaient douteuses pour le discret auteur du Jeu de VAtnour et du Hasard. Mais il était l'ami de Mme de Tencin, et « depuis trente ans »; elle ne l'abandonna point. Elle « se donna de grands mouvements », et mobilisa tous ses amis. Voltaire prit peur, et lui demanda une entrevue, où il espérait sans doute la séduii'e par ses gentillesses; elle lui fit consigner sa porte. Coup sur coup elle écrivit trois lettres à Riche-
1. Bernis, Mémoires [104], 88-91 ; Galerie de l'ancienne Com?'[12;)], m, 290.
lien, pour emporter ses dernières hésitations, et le détacher de la coalition voltairienne : «J'ai parlé à mes serviteurs de Dieu, lui dit-elle; ils m'ont dit que je ne ])ouvais trop vous représenter qu'il ne convenait pas à un homme comme vous de protéger un athée, que vous aviez la réputation de- parler toujours de la religion comme il convenait, et que, si vous faisiez recevoir Voltaire à l'Académie, on dirait qu'il vous a perverti ». La victoire lui resta : « Marivaux a été élu unanimement », écrivit-elle à Richelieu avec un accent de triomphe ' .
Dans ce tournoi académique, elle combattait autant contre Voltaire que pour Marivaux, Elle n'aimait point Voltaire : tante de Pont-de-Veyle et de d'Argental, amie intime de Richelieu, elle ne pouvait sans doute déclarer une guerre ouverte à un adversaire dangereux, au reste fort galant, et même déférent ^ ; mais elle n'avait grande tendresse ni pour sa politique ni pour son esprit. Elle lui en voulait de ne s'être pas enrôlé dans le parti du cardinal. Quand il partit pour Berlin, en apparence exilé, en fait secrètement chargé par Amelot et Maurepas de « sonder les intentions de Frédéric à notre égard », elle fut d'abord ironique pour ce diplomate improvisé; elle raconte cà Richelieu, avec une satisfaction visible, que Maurepas a dit à son frère : « ce n'est pas pour négocier, comme vous
1. Lettres à Richelieu, des 12, 16, 17, 18 décembre 1742 et 6 janvier 4743 [2], 23-30 et 40; Chronique du Règne de Louis XV, 23 no- .vembre 1742 [89], 70 et 7G.
2. Cf. ses lettres à Mme de Ferriol, du G mai 1720, à d'Argental du 15 juillet 1707 [70J. XXXIII, 158. XLV, 316.
pouvez, bien le penser. — Vous voyez par là, ajoute-telle, le cas que ces Messieurs font de Voltaire ». Mais bientôt elle s'inquiète : quoiqu'en disent les ministres, Voltaire négocie et « la négociation va bien. Si elle réussit, Amelot et Maurepas s'en donneront les violons », et son frère y perdra encore quelque chose de son crédit'. Elle essaie alors de se gag-ner Voltaire, en gagnant la Du Ghàtelet, sa maîtresse. Cette « singulière créature » l'amusait et l'irritait tout ensemble par l'exubérance de sa passion ; mais, « folle » ou non, on l)0uvait l'utiliser et la faire jaser '^ : « c'est mon intention de faire l'impossible auprès d'elle pour savoir la négociation de Prusse... Elle n'est pas habile, et je sais recoudre^ ». La Du Ghàtelet, confiante, se laisse conseiller et interroger. Il faut qu'elle dise à Voltaire de ne point parler aux ministres, mais de se réserver pour Mme de la Tournelle, qui pourra seule le faire valoir auprès du Roi : « Mes avis ont bien pris, raconte Mme de Tencin à Richelieu; je parlerai* encore plus fortement quand le moment sera plus prochain* ». En attendant, elle continue à la caresser, à « lui faire amitié », à « lui rendre toutes sortes de petits services ° ». Vaines cajoleries! La Du Ghàtelet et son amant restaient « livrés au Maurepas » et ne savaient être que ses « esclaves* ».
1. Lettres à Richelieu des 18 juin et 30 août 1743 [2], 59-01, Klj.
2. Id., lettres des H juillet, 4 et 10 octobre 1743 [2], 80, 223, 238.
3. Lettres des 10 septembre 1743 et 20 janvier 1744 [2], 187, 205.