Cf. Larroumet, Marivaux [ibl B
s'ils savaient surtout, comme Astruc, travailler pour la Bulle ! En face de Voltaire, esprit fort et « athée », Mme de Tencin, ultramontaine et constitutionnaire fidèle sinon dévote, entourée de « ses bons amis jésuites » et de « ses serviteurs de Dieu », représente à l'ég-ard de l'Église cette déférence traditionnelle et toute mondaine qui se refuse à la discussion. Son salon n'est donc point une « synag'og-ue philosophique », ou un campement d'avant-garde comme sera celui de Mme Geoffrin. On y « parle toujours de la relig"ion commeil convient » ; et l'on croirait que les Anglais, qui fréquentent si nombreux chez elle, ont donné à tous les habitués du mardi le sens de la « respectability ' ».
Ne faisons point pourtant trop ennuyeuse et trop hypocritement décente cette maison très française, où l'on tenait la franchise pour la suprême vertu de l'esprit. A côté des mardis officiels, involontairement cérémonieux et compassés, il restait des réunions plus intimes, où la conversation, moins ordonnée, courait familièrement et g-aillardement, comme jadis, lorsque la dame de céans versait elle-même le chocolat à ses invités du matin. Toute contrainte bannie, on causait et plaisantait en camarades, avec une liberté qui paraissait « triviale » au,x puristes et aux prudes^. C'est dans ce petit cercle des vieux amis qu'on complotait, aux jours anniversaires, l'achat de quelques menus cadeaux, qui symbolisaient la reconnaissance de tous pour la maî-
1. Cl', la lettre de Mme de Tencin à Riclielieu du 10 décembre 1742 [2], 26.
2. Duclos, Les Confessions du Comte de '" [86], 91 ; Les cinq Années' littéraires [105], II, 17.
tresse de maison : cadeaux de ménage, de toilette ou de salon, tels que boite à quadrille, balance en émail, marteau pour casser les amandes, « parfait contentement », etc. * Chacun de ces bibelots était accompag-né d'une épitre dédicatoire, où Ton courait moins après Tesprit qu'après la g-aîté. Au nouvel an de 1747, le Grand Mog-ol envoie des étrennes à Mme de Tencin : c'est « une balance en émail, où elle est représentée seule du côté qui penche, et, de l'autre, Junon, Minerve avec leurs attributs » ; l'envoi est accompag-né d'une lettre fort respectueuse, où le Grand Mogol donne les détails les plus précis sur sa corpulence et son poids ; mais ce lourd potentat n'est qu'un fétu de paille à côté de sa correspondante, car, s'il pèse « environ trois quintaux, c'est-à-dire à peu près la valeur de deux Fontenelle, elle pèse à elle seule plus que trois grandes divinités- ». Mais voici des divertissements moins mythologiques: le cuisinier de Madame désirerait placer son garçonnet comme « laqueton » chez une aussi bonne maîtresse; il a demandé à l'un de ces messieurs de rédiger [)Our Tenfant quelque supplique efficace: le petit marmiton est introduit, et débite devant l'assemblée un compliment spirituel et sensible, accommodé à la sauce Piron^ Un autre jour, pour consoler le cardinal de n'avoir pu replacer les Stuarts sur le trône, les
1. Cf. Piron, Êpîlres et Lettres diverses [85 A], VIH, 33, 45, 47, IX. 137; [83 B], 222, 392.
2. Pi l'on, Lettre du Grand Mogol à Mme de Tencin, l'an de l'Hégire 1158 [85 B], 222-4.
3. Id., Compliment à la même, prononcé par un enfant de son cuisinier que lui présentait ce dernier comme laqueton [85 Bj, 223-6.
amis de sa sœur en installent un autre chez elle, un
trône « bas, mais stable », lui disent-ils,
où vous aurez ceci de doux, (ju'à la barbe, au nez des jaloux, vous y serez en paix profonde, et que, si le tonnerre gronde, ce ne sera que dessous vous *.
Pour donner le ton et mettre à l'aise ses amis,
Mme de Tencin affectait de leur parler et de les traiter
avec un sans-gêne de garçon. Elle disait en les montrant :
« ma ménagerie », « mes bêtes », et se faisait peindre en
bergère avec son « troupeau » derrière elle^; à chacun,
le premier de l'an, elle donnait « deux aunes de velours
pour une culotte » * ; mais ils usaient de « représailles
honnêtes » ; et, lorsqu'elle partait pour sa villégiature
de Passy*, ils lui offraient en réponse un « gentil »
chapeau de paille, avec des considérants familiers :
Vous nous couvrez le cul l'hiver; l'été nous vous couvrons la tète!*.
1. Id., A Mme de Tencin, en lui envoyant une chaise percée [83 A], VIII. 45-6.
2. Id., A la même. Chanson sur l'air : « Laissez paître vos bêtes » [8.") A], IX. 22.t; Sabatier, Trois siècles [122J, 372.
3. Marville à Maurcpas, 27 février 4746 [9.^], II, 230; c'était une vieille habitude: cf. Roy. Le Coche (1727) [43 CJ. XIV. 433 :
le vieux syndic des bourgeois de Gythère (Fontenelle),
s'évertuanl pour sortir de l'ornière,
pleure un habit de vieux velours tanné
qu'une Sybille (.Mme de Tencin) au cancre avait donné;
cf. encore Mathieu Marais, lettre à Bouhier, du 21 janvier 1728 [66 A], III, 515.
4. « Passy. où je vas couclier tous les soirs » (lettre à Richelieu du 11 juillet 1743 [2], 80).
5. Piron, A Mme de Tencin, en lui envoyant un chapeau de paille à Passy, au twm de son cercle [85 A], IX, 137.
LE PREMIEIl « ROYAUME DE LA RUE S^-HONORft ». 219
La dame « au chapeau de paille » les remerciait sans s'ell'arouchcr, et leur faisait sentir, qu'en causant avec elle, ils restaient entre hommes. Si l'on veut retrouver quelque chose de ces libres conversations, où s'échappait le naturel de la femme émancipée, où son esprit aigu et agile étonnait les hommes par sa sûreté, il faut lire ses lettres, qui g-ardent pour nous son parler tout vif : elle v est tout entière.