Cf. plus haut, chapitre III, p
nous avertit qu'il faut lire : « J'ai vu le cardinal Fleury pourlui parler de Mme de la Tournelle; il prétend que vous l'avez mal à propos conseillée au Roi ; Mme de Mailly prétend aussi que c'est vous qui avez fait tout son mal, etc.* ». Mais la clef de l'éditeur est insuffisante et fantaisiste; elle ne s'adapte pasàtouslestextes: il en est qui demeurent obscurs et inutilisables^. Au reste ces lettres dég'uisées sont peu nombreuses. Mme de Tencin se précautionnait ainsi contre les indiscrétions du cabinet noir, quand elle se servait de la poste royale et qu'elle n'avait pas le temps de chiffrer, ou qu'elle avait perdu «son grimoire ». Mais le plus souvent elle confiait ses lettres à des courriers, ceux de son frère, des Paris, des Salles, oudu maréchal de Noailles. Elle se soulageait alors, et « parlait à découvert^ ».
1. Correspondance du card. de Tencin, etc. [2], Observations, p. 7.
2. Par exemple : « J'ai envoyé chercher, suivant vos ordres, votre intendant, pour faire retirer du ménage le syrop de vie; il m'avait d'abord dit qu'il était aigri » (13) ; « L'évoque de Langres ne veut point du sel d'Angleterre » (17) ; « Écrivez-moi par la voie des pois de chambre » (23); « Les aliments amers sont employés pour la fortifier, on les mettra en œuvre dans peu de jours » (239), etc.
3. Ce que Mme de Tencin appelle « son grimoire », c'est la clef de l'alphabet chiffré : « .le suis à la campagne, chez Montmartel. Je n'ai point vion grimoire, je ne puis par conséquent vous dire bien des choses ». Les lettres, qui n'étaient pas chiffrées, étaient du moins numérotées, pour que les deux correspondants pussent se rendre compte s'il s'en égarait quelqu'une : « Je vous envoie un nouveau chiffre ; accusez-moi les numéros, et tâchez de vous accoutumer à en mettre aussi » (300) ; la lettre autographe, qui est publiée aux Appendices [3], porte en tête : « w 4 », et indique le nom des courriers le plus souvent utilisés. — Sur la méfiance de Mme de Tencin à l'égard de la poste, cf. lettres des 18 juillet et 23 septembre 1743 : « Je vous écrivis hier par la poste, et je vous
MADAME DE TENCIX KPISTOLIEHE. 22S
Cette correspondance, trop peu connue, est un document précieux pour l'histoire du XYur siècle : les Concourt en ont tiré parti dans leur livre sur La Duchesse de Châteauroux. 11 s'en faut qu'ils en aient épuisé le contenu ou l'intérêt. Je n'essaierai point de le faire ici; mais il y a dans ces lettres une vie intense et drue, lient je voudrais pouvoir communiquer la sensation.
Cette sensation est d'autant plus forte, que la réalité apparaissait dans les romans de Mme de Tencin plus exsangue et plus décolorée. Dans ces pag-es, écrites pourtant de la même main, elle surgit au contraire tumultueuse et riche, d'une couleur crue, d'un relief trop accusé, presque brutal; la langue, souple et diverse comme cette réalité, hardie, parfois même cynique, accueille tous les mots et toutes les images — qu'ils soient nobles ou plébéiens — pourvu que le frémissement de la vie y passe. En chroniqueur passionné, sa façon de conter les choses dit à plein comment elle les sent. Elle écrit : « Je redouble de jambes autour du beau-frère » (23) ; — « Si Voltaire réussit, Amelot et Maurepas s'en donneront les violons» (165) ; — « Si on ne vient pas à bout de le dég-oter, on travaille en vain (137)»; — « Je vous réponds qu'elle ne s'oublie pas, et qu'elle met bien du foin dans ses bottes » (1~6) ; —
ai écrit un mot par un courrier le mi^mo jour; je ne conGerais pas à la poste fout ce que jai à vous dire » (93); « Comme celle-ci sora portée à Fontainebleau par mon frère, qui la remettra luimême au courrier, je vais vous parler à découvert » (196) ; « je n'ose même me confier à notre grimoire : on m'a averti, qu'à force de tourner les lettres de plusieurs fai;ons, on vient à bout d'y donner un sens qui peut être mille fois plus dangereux que le véritable » (30-1).
« Maurepas jette le chat aux jambes du chevalier de Canilly, qui n'en peut pas davantag-e » (313-4) ; — « Mon frère sert le maréchal sur les deux toits » (63); — « Belle-Isle prendra le haut du pavé, et donnera du bâton à nos fichus ministres» (30), etc., etc. Les idées abstraites ne parviennent point chez elle à s'isoler, mais se logent et s'insinuent en des imag-es courtes et savoureuses : Mme de la Tournelle est trop distante : « On commence à s'apercevoir que la dame est haute comme les monts » (34) ; — Les ministres sont satisfaits: « Il paraîtpar leur mine qu'ils sont très bien en selle...; pour Maurepas, il se donne des talons dans le cul toute Ja journée...; si le maréchal n'y met bon ordre, les ministres nous mang-eront le gras des jambes » (126, 234) ; — Ghavigny n'a qu'une honnêteté douteuse : « Sa probité est faite à la fatig-ue depuis long-temps » (100); — Amelot est un instrument de Maurepas: « Il ne fait pas une panse d'« que par les ordres qu'il en reçoit » (100) ; D'Argenson est un ingrat : « 11 se sert de tout pour échafauder, mais il abat l'échafaud, dès que le bâtiment est achevé » (184) : — On peut se fier à Mme de Montauban : « Elle est sûre dans le commerce comme la Bastille » (338) ; — M. de Mirepoix n'a pas de parole : « Soyez assuré que, quand on viendra à fondre la cloche, il manquera » (28) ; — Ne vous enthousiasmez pas trop pour Mme de Boufflers : « Prenez garde d'être comme Dieu, et de vous repentir d'avoir fait l'homme ))(327) ; — Pourquoi ne me dites-vous pas quand vous allez à la tranchée? « Il semble que ce sont de petits soupirs que la discrétion vous oblige de taire (300) ; je sais que vous ne craig-nez pas plus de
VOUS battre que d'attaquer une jolie femme ' », etc. Rien ne ressemble moins que ces imag-es à des métaphores ou à de la rhétorique, tant l'artifice littéraire en est absent, tant elles paraissent imposées parles choses mêmes, et font corps, pour ainsi dire, avec l'émotion ou l'idée. De petits contes, écrits dans cette lang-ue, trouveraient encore des lecteurs aujourd'hui; et Mme de Tencin serait peut-être à la mode. Mais il est rare qu'elle s'amuse à trousser joliment une anecdote à la façon légère et court vêtue d'une Sévigné. Elle est trop pressée, pour s'attarder complaisamment à des détails qui n'intéressent point l'actiorî. Voici pourtant une historiette, qui a été écrite sans fièvre ; elle n'est point de« haute graisse » ; et, si elle est charmante, c'est dans le g-enre tempéré: « Il faut que je vous conte, mon cher duc, une petite aventure. Nous étions, mon frère et moi, dans ma chambre, et nous parlions de vous, quand un de mes gens vint m'annoncer: M. le duc de Richelieu. Nous tressaillîmes de joie, et aussi d'inquiétude: et il me passa dans la tête dans un instant je ne sais combien de pensées dilï'érentes. C'était M. votre fils qui causait toutce mouvement. Je voudrais que vous eussiez vu la grâce avec laquelle il fit tous ses petits compliments à mon frère, et avec quel plaisir mon frère les recevait. « Je sens, me disait-il, de la tendresse pour cet enfant ». Il furent bientôt bons amis. M. de Pronsac fit toutes ses petites confidences : c'est la plus aimable créature du monde. Nous sommes peut-être les seuls, mon frère ot moi, qui vous aimions assez pourne lui avoir rien