MADAME DE TE.XCIX
tient a opéré pour moi, mais je vous assure qu'elle m'a paru très aimable » (290). Elle aime les enfants de son ami comme s'ils étaient les siens; à la moindre égratignure, elle s'atTole pour eux. Voici le duc de Fronsac qui a la roug^eole : « Si je ne connaissais pas combien je vous aime, écrit-elle au père du petit malade, c'est dans ces occasions que je verrais le fond de mon cœur... J'aime mon frère et ma sœur comme je vous aime, mais je ne les aime pas mieux » (176, 231). Rien de plus familier, de plus abandonné, de plus cordial, de plus « camarade » que le ton de ses lettres; ce sont des embrassades répétées, des protestations alfectueuses," des recommandations infinies, et de toute sorte, des compliments câlins, des sermons g-entiment gTondeurs : « Si vous n'étiez pas duc et pair, oh! que je vous gronderais de ce que vous oubliez de numéroter vos lettres ! vous seriez traité de franc étourdi ; mais la dignité m'en impose. L'amitié y est cependant supérieure, et autorise tout; c'est donc elle, mon cher duc, qui vous dit que vous avez tort de manquera cette attention. Vous sentez qu'elle est nécessaire, et que je ne sais où j'en suis avec vous » (4G). Cette amitié « supérieure à tout » est faite de confiance, d'une confiance sans réserve, et qui réclame la réciprocité : « On a toujours un ami dans le monde, à qui on dit tout, et vous êtes cet ami » (318); mais il faut que l'ami aussi lui dise tout: « Je vous boude, mon cher duc, écrit-elle à Richelieu, un jour qu'elle a appris par un autre ce que le duc aurait dû lui confier : vous avez fait un péché mortel envers l'amitié, de n'avoir pas eu toute la confiance que vous me devez « (88). Autour d'elle, on
essaie de la mettre en garde et d'attirer son attention sur tous ces péchés mortels: <* Des amis prétendus viennent me conter à l'oreille que je prends trop de confiance en votre amitié, que vous ne changerez pas pour moi, et que vous n'en avez pour personne. D'autres me demandent si je suis bien assurée que vous nous aimez, que je prenne garde, que vous êtes plein d'ambition, que vous ne voulez que pour vous, et mille impertinences de cette espèce.... Gomme on croit que vous gouvernez la personne aimée, on s'imagine qu'il ne tient qu'à vous de faire tout pour mon frère. Mais moi. qui sais le dessous des cartes, qui sais les préventions que vous avez à craindre, et môme l'éloignement, je sens jusqu'au fond du cœur tout ce que vous faites, et c.rains seulement que vous n'en fassiez trop et que vous ne vous nuisiez à vous-même » (287j. Le duc proteste contre ces perfidies << des amis prétendus », comme si Mme de Tencin s'y était laissée prendre, soupçon injurieux, qui indigne son amie ; tout de suite, elle « soulage son cœur » : « Avant que de vous parler d'autre chose, il faut que je vous gronde sur la morale que vous me faites au sujet de ce que je vous ai mandé des discours qu'on affectait de me tenir. 11 semble, à vous entendre, qu'ils m'aient fait impression. Je vous battrais, si je le croyais. Pouvez-vous avoir le plus léger doute sur ma façon de penser? Je me méfierais de moi-même plutôt, je ne dis pas que de me défier de vous, mais que d'avoir le plus léger ombrage. Vous ne connaissez pas encore mon cœur, et c'est là ce qui me fâche. Je vous ai dit ce mauvais propos, parce que je vous dis généralement tout, et que sur ce qui me
reg-arde, je me ferais scrupule de vous taire la moindre chose. Ne fant-ilpas vous instruire? Ne faut-il pas vous faire connaître, par cette circonstance, que l'on vous tend de tous côtés des pièg-es? Encore une fois, ditesvous bien que je douterais de moi-même avantde douter de vous. Demandez-moi pardon, et dites-moi que c'est de bon cœur que vous m'aimez, et, ce qui m'est plus important, que vous êtes assur.é que je vous aime, et que ma confiance n'a et ne peut jamais souffrir la moindre atteinte »*.
Cette exubérance sentimentale masque à peine des desseins très positifs. Ce qui lui rend le duc si cher, c'est qu'il fait à la Cour la principale force du parti Tencin, et qu'en lui repose le dernier espoir du cardinal d'arriver peut-être au « grand objet » : « Nous n'avons point de famille, lui disait-elle un jour trop naïvement; nous ne tenons à la cour que par vous » (228-9). Richelieu, qui ne manquait point d'esprit, n'avait sans doute aucune illusion sur la sincérité de son amie. Ne lui laissait-elle pas entrevoir son égoïsme jusque dans les déclarations les plus tendres ? « Mes inclinations, mes amitiés, lui écrivait-elle, sont toujours subordonnées au sentiment de mon cœur, et vous savez que ce cœur est bien à vous » (284) ; et ailleurs : « Je suis ainsi faite ; dès que je n'estime plus, je n'aime plus » (240). Les mots d' « estime » et de « cœur » essaient de donner le chang-e ; mais l'aveu est lâché :
1. Lettre du i'2 avril 1744. 268-9. Cf. aux Appendices [3], le texte rntier de cotte lettre. L'éditeur a daté du 8 mai la lettre à laquelle celle-ci fait suite manifestement, et dont elle s'efforce de réparer les effets. Il faut sans doute lire : ^8 mars.
elle aime dans la mesure de ses ambitions et de ses besoins. Gomme tant d'autres, Richelieu n'est entre ses mains qu'un « instrument dont il faut se servir >>, sans s'y attacher (383). Elle ne s'attachera qu'au ppuvoir, si jamais elle le conquiert. Elle veut être « un des ressorts principaux de la grande machine », ou plutôt mettre elle-même « la grande machine » en mouvement ^ C'est là, chez elle, le désir dominateur, qui commande ou annihile tous les autres. Elle déteste Mme de Bouftlers, mais, s'il le faut, « elle cultivera cette liaison avec soin... ; je l'aime puisque vous l'aimez, et je veux qu'elle m'aime aussi » (175). Cet appétit de conquête la tient toujours haletante. Si elle cédait à toutes les envies qui la tourmentent, chaque jour, chaque minute, on la verrait installer quelque batterie nouvelle, pour emporter plus sûrement la place qu'elle assièg'e. Elle accable Richelieu de ses lettres jusqu'à satiété ; elle sent qu'elle le lasse, mais elle ne peut se tenir de parler, de conseiller, d'aig-uillonner : « Si vous n'êtes pas fatigué de mes lettres, mon cher duc, il faut que votre patience soit extrême ; mais il me semble que l'amitié doit vous donner celle dont vous avez besoin; et, en vertu de cette opinion, je vais mon chemin » (341). Il lui faut tout l'elTort de sa raison pour se refuser parfois le plaisir d'écrire à la favorite : « Dites, je vous prie, que je n'écris pas par discrétion, et qu'il m'en coûte d'être si discrète. Il faut qu'on m'en sache gré, et qu'on reçoive par vous mes hommages » (341). Corps et âme, elle est prise tout entière par sa passion. Elle