Lettre du 30 septembre
l«He d'une femme est une étrange girouette », etc., etc.* Quand elle parle des femmes, elle le fait toujours avec cet accent, comme d'un animal très incertain et très fuyant, dont il faut avoir peur et pitié. Rien de plus amusant, de plus significatif aussi, que ses impressions sur Mme du Chàtelet. On sent qu'elle est séduite par cette intelligence supérieure; mais tant de passion Jointe à tant d esprit la déconcerte . Son amour pour Voltaire lui paraît extravagance pure : « La vieille comtesse [Mma du Chàtelet) est plus folle que jamais du géomètre (Voltaire); elle vient me conter ses jllousies sur Mme de Boufflers ; je ne sais que lui dire : comment faire entendre raison à quelqu'un qui a la tcte et le cœur pris, et qui, en conséquence, s'alarme d'entendre trotter une souris?... La Du Chàtelet est si folle, qu'il n'y a pas moyen de commercer avec elle... C'est une tète bien complètement tournée; elle me fait grand pitié... Elle part cette nuit plus folle, plus perdue d'amour que tous les romans ensemble ; il faut en avoir pitié » ^.
Elle-même reste encore très femme par le goût des intrigues minuscules et la férocité de ses jalousies; mais elle fait elfort pour se libérer de ces mesquineries, pour hausser le ton, et parler gravement de choses giaves. Si parfois elle prend plaisir à bavarder, à colporter de petits commérages d'antichambres — plus souvent elle trouve un plaisir supérieur à étudier le cœur humain •', à en découvrir précisément ce qu'on
3. et. par exemple : « Je sais que le cœur de l'homme vous est connu, aussi je n'ai nulle inquiétude » (379); « Il est aisé, quand on connaît le cœur humain, de distin^'uer, etc. » (362).
voudrait le plus lui cacher, à « recoudre » des lambeaux d'aveux (265), à « pénétrer à travers toutes les ruses le fond du sac » (184); plus souvent encore, elle préfère méditer sur la chose publique et s'indigner contre l'incapacité des dirig-eanls. La critique est aisée; mais Mme de Tencin la fait si vigoureuse et si intelligente, qu'on serait presque tenté d'oublier que sa clairvoyance est l'envers de son ambition. Elle voit déjà la culbute de l'ancien rég-ime : « Il est impossible de rien faire de bon à moins de faire maison neuve'... 11 est impossible que tout ç'aille au diable à la façon dont les affaires sont conduites (322)... On ne fait partout que des sottises ; mais ;je crois qu'à la fin on en fera tant, qu'il y aura un bouleversement dans toutes les affaires^... Elles sont dans un état si déplorable que c'est un bien de ne s'en pas mêler; tout ceci finira par quelques coups de tonnerre (36)... A moins que Dieu n'y mette visiblement la main, il est physiquement impossible que l'État ne culbute » (227). Les ministres sont des tyranneaux incapables, qui ne savent que s'amuser : « Ils ont le ton plus haut actuellement que les ministres de Louis XIV, et ils gouvernent despotiquement... Tandis que les affaires actuelles occuperaient quarante-huit heures — si les journées en avaient autant — les meilleures têtes du royaume, ils passent leur temps à l'Opéra; ils y étaient dimanche » (24). Et ailleurs : « La conduite de ces messieurs est toujours aussi ridicule ; ils vont continuellement aux spectacles, sans néglig-er l'opéra-comique. D'Argenson