Lettre du 22 juin
masculins se laissent eiréminer et anémier par la vie de cour — elle, au contraire, se raidit dans une attitude forte, et cherche toujours à se viriliser davantage. Quand elle écrit à Richelieu : « Mon frère opine toujours pour les partis les plus vig-oureux », « mon frère est très persuadé que nous devons montrer partout de la vig-ueur », « je vous réponds que mon frère parlera, et parlera avec force » '. — qui ne sent que c'est elle qui « parle » ainsi, que c'est elle qui est la « force » et toute la « vigueur » de son frère? Ce qu'elle appelle « un cœur bien g-âté », c'est une volonté débile, qui M cède partout à l'intérêt présent », qui se dérobe à tout efTort, qui sacrifie ses desseins à ses plaisirs (224). Indulgente aux débauches qui n'évervent pas les courages et n'asservissent pas les intellig'ences, elle n'aura qu'un mépris sommaire pour « les âmes de chiffe » (186), les « nig-auds » et les « faibles » (162), qui ne savent pas résister aux pressions extérieures. En lisant ses lettres, il faut laisser là le détail des faits, les petites inlrig-ues, les passions d'un jour, il faut oublier la monotonie, et, somme toute, la médiocrité des intérêts; il reste alors ce spectacle, qui n'est ni sans rareté ni sans beauté, d'une volonté féminine, servie par un esprit très libre, et tendue sans défaillance vers un seul but.
Il y a d'elle un mot célèbre. Parlant un jour à son cher Fontenelle, et lui mettant la main sur la poitrine : « Ce n'est pas un cœur que vous avez là, lui dit-elle avec un sourire ; c'est de la cervelle, comme dans la tête' ». Elle aussi, ce n'était pas un cœur qu'elle avait là; ou, s'il existait, elle l'avait bien maté. La plupart de ses amitiés, toutes ses g-alanteries, semblent se succéder, pour ainsi dire, dans le silence de son cœur et même de ses sens : avoir un ami, c'est pour elle prendre un parti; se donner un amant, c'est travailler à un dessein. Fontenelle n'a que « de la cervelle » : c'est un dilettante, qui s'amuse avec les idées. Chez Mme de Tencin, tout est volonté : chaque désir tend. impérieusement à sa réalisation, et les mouvements de l'esprit s'achèvent en efl'ort et en lutte. Plus qu'aucun homme, cette femme a eu soif de pouvoir, besoin de dominer ; et dans la vie, tout autour d'elle, elle n'a vu que « des outils à mettre en œuvre» *,
Aprement, et jusqu'au dernier jour, elle fait la chasse à l'arg-ent, comme au plus sûr « moyen de parvenir'' »; elle ne se renferme dans son salon, que pour rétablir sur les intellig-ences une domination qui lui échappait ailleurs; elle se crée des amis dans le «grand monde », non pour flatter sa vanité, mais pour manifester sa