D'Argenson, Journal, 12 lévrier 1750 [84], VI
104 MADAME DE TENGIN.
Mme de Tencin change facilement ses sentiments selon ses intérêts. Je crois bien qu'elle dit quelquefois juste, mais ce n'est pas son habitude. On m'a assurée qu'elle voyait tout dans un microscope. Son frère a, dit-on, de bonnes vues, mais tout ce qui s'est passé empêche sans doute qu'on ait pour lui toute l'estime qu'il peut mériter' ». La lettre est, je crois, authentique, et laisse voir assez clairement contre Mme de Tencin une défiance et une exaspération qui ne dureront pas toujours. La favorite se cabre et recule devant cette amitié tyrannique, qui veut tout envahir, tout g-ouverner. Parmi les habiles, on commence à douter de la Tencin et de son triomphe; l'intempérance lancinante de ses désirs fatig-ue les bonnes volontés et irrite les résistances. Après avoir hissé son frère à des hauteurs inespérées, elle le fait choir près du sommet, en voulant l'y pousser trop vite, dans un dernier et brusque élan de conquête.
Elle-même n'en a point conscience. La favorite lui plaît; elle en a besoin pour ses projets; elle la veut à soi, il le faut. Elle multiplie, autour de celle qu'elle a décidé de conquérir, le réseau de ses intrig-ues et de ses combinaisons sans cesse renouvelées. Ses lettres à Richelieu nous disent par le menu, et presque au jour le jour, ses démarches, ses entrevues, ses recherches, ses enquêtes inlassées, pour assurer à la favorite et à ses amis — dont elle entend bien être la première — la prépondérance politique à la Cour : Mme de la Tournelle est g-ênée, elle s'endette, il faudra lui trouver des
1. Lettre ilu 3 novembre 1743 [92], 123-4. Elle a été j)ubliée pour la première fois en IT'Jl par Faur [4], 111, 294-5.
DEIWIKIIES IN'TaiGUES, DRl\NIÈnES ANNÉES. i05
ressources: « De Betz a un moyen pour lui faire 80000 livres de rente, sans qu'il en coûte rien au Roi » (130, 2"-^;î). — Elle se prend d'amitié pour d'Arg-enson. Soit! Il ne faut cependant pas qu'elle aille trop loin (184)1
— Elle devrait se défier de Marvilie : ce lieutenant de police est « un sot » ; elle aurait besoin, dans ce poste, d'un homme qui soit parfaitement sur pour elle, et qui « haïsse cordialement les ministres ». Elle devrait, d'ailleurs, adopter ce « g-rand principe de politique de ne mettre en place que ceux qui n'ont d'existence que par elle ; les subalternes valent communément mieux que les autres et sont plus oblig-és à bien faire» (330, 352-3).
— Sait-elle enfin tout ce que l'on dit, tout ce que l'on pense d'elle? Sait-elle que celui-ci la trahit, que celuilà la déteste, que tel auti-e lui veut du bien et ne demande qu'à la servir? Sait-elle, par exemple, que « Maurepas prétend que le Roi est dég-oûté d'elle », et que lui, Maurepas, « en est transporté de joie, parce qu'il espère en faire prendre au Roi une de ses amies » (182)? Sait-elle que « la Maurepas ne peut soutenir l'idée de la voir devenir duchesse, et qu'elle et ses pareilles font dire par leurs maris tout ce qui peut retarder son élévation »? Mme de Tencin « le fera dire à l'intéressée » (144, 165).
C'est ici qu'elle excelle. Déjà, du temps de Pleury, elle « faisait écrire au cardinal des lettres anonymes, pour l'instruire du mauvais eifet » de telle ou telle mesure (43). Maintenant que le pouvoir lui semble plus voisin pour son frère, sa fièvre d'action est comme décuplée : elle accable la favorite de lettres anonymes ou apocryphes, de mémoires, de pamphlets, de rap-
ports * . Elle a sous ses ordres toute une armée de secrétaires, de «petits amis )),de «dévots» d'antichambre, de jésuites et d'ecclésiastiques de tout bois, qui travaillent pour la cause, s'introduisent chez les gens, font la chasse aux nouvelles, fabricfuent des lettres et bâclent des chansons^. Le plus assidu de tous ces collaborateurs, celui qu'elle trouve toujours sous sa main, c'est « le prêtre de paroisse », l'abbé Poissonneau. 11 n'est g-uère de jour où le bon Poissonneau n'écrive à la Tournelle ce que lui dicte Mme deTencin^ Ce sont des lettres en apparence tout objectives : « Elles ne disent que des faits, et lui donnent en même temps tous les moyens d'en éclaircir la vérité...; elles charg-ent le ministère d'une grande manière et ne disent pas un mot de louang-e pour le cardinal de Tencin* » ; mais tout observateur impartial n'a point de peine à y sentir, qu'en lui seul est le salut. Mme de la Tournelle peut laisser croire à Richelieu qu'elle ne tient pas compte de ces renseig-nements. Quoi qu'elle en dise, ces lettres « font sûrement impression » : « Elle était priée, si elle en était contente, démarquer sa satisfaction d'une manière qu'on lui indiquait, et elle l'a fait » (142, 188). — Rien de plus ingénieux, de plus roué que ces lettres. La correspondance avec Richelieu en renferme un très amusant spécimen. Il s'agit de faire comprendre au Roi et à sa maîtresse qu'Amelot est incapable, Maurepas vendu à l'Angleterre, et que les cours étrang-ères les