‹ Madame de TencinChapitre 8 sur 200 · Les Malheurs de l'Amour [34], 3G · texte numérisé non relu

Les Malheurs de l'Amour [34], 3G

beaux-esprits, s'essayaient aux badinages galants dans ce pelit cercle féminin. J'ai retrouvé, parmi les manuscrits de l'Arsenal', un billet en vers du P. Maniquet, religieux minime, qui était alors l'un des moines familiers du monastère. Le bon Père, qui habite Grenoble, est en peine de Montfleury, car voici quelques jours qu'il n'a pu y aller. Il pleut, les chemins sont mauvais, il voudrait bien qu'on lui prêtât carrosse. Il adresse sa supplique à quelque dévote dame de ses amies:

A vous, madame. Madame Bailly, H nui la voilu nu jamais failli.

Faudrait-il en conclure que les dames de Montfleury avaient la vertu plus « faillible »? Ce seraient là d'indiscrètes conjectures. Le Révérend Père continue:

Vous l'entendez : c est Monlfleury, où il ne fut depuis lundy, et où n'ira de la semaine, si la saison n'est plus humaine.

Or il sait (|ue chevaux avez, qui s'échaulFent sur le pavé, et à qui (|uatre pas hors la ville pourraient bien rafraîchir la bile.

Si vouliez donc les lui prêter, sous serment de ne point trotter, il pourrait faire le voyage tranquillement en équipage.

On croirait lire l'épître d'un M. Thibaudier à quelque comtesse d'Escarbagnas. Il est consolant d'apprendi-e, par ailleurs et ])ar une plume peu suspecte-, que le

i. Mss. français, n» 3;>:ÎU, i" 'ML

2. Suite lies nouvelles ecclésias tiques [~Z]. 2i février lli'J, p. 13. On verra plus loin, chap. II, p. G3, que le 1^. Maniquet fut un des « Pères » du concile d'Embrun.

10 MADAME DK TENCIN.

P. Maniquet avait « de l'esprit et beaucoup de littérature ». Au reste, je ne veux ici m'intcresser à lui que parce qu'il semble avoir été le directeur intellectuel d'Alexandrine de Tencin, et son initiateur à la philosophie cartésienne. Les vers qu'on vient de lire sont datés do 170G. Au mois de juin de cette même année, le Révérend Père avait résumé Les Principes de la Philosophie à l'usag-e de sa dirig-ée. Mais elle n'était pas une Armande. Les « tourbillons » et les « mondes tombants » la laissaient indifférente; et elle ne cherchait dans toute cette physique que des métaphores ou des sug-g"estions pour mieux comprendre la vie humaine et quotidienne, qui seule l'attirait: « Je ne sais, lui écrivait-elle en g-uise de remerciement', si vous m'avez fait du bien ou du mal de me donner quelque connaissance de la philosophie de M. Descartes. Il ne s'en faut g-uère que je ne m'égare dans les idées qu'elle me fournit; tous les tourbillons qui composent l'univers me font imag-iner que chaque homme en particulier pourrait bien être un tourbillon ». Le reste de la lettre n'est que le développement spirituel de cette première comparaison. Elle se rallie dès l'abord et sans incertitude au maître principe de La Rochefoucauld : « Je regarde l'amour-propre, qui est le principe de tous les mouvements, comme la matière céleste dans laquelle nous nag'eons. Le cœur de l'homme est le centre de son tourbillon; les passions sont les planètes qui l'environnent. Chaque planète entraîne après elle d'autres petites planètes qui sont à son ég^ard ce que la lune est

1. Cf. le texte complet de cette lettre aux Appendices, n° 9.

LH COUVENT ET LES DÉBUTS A PARIS. il

à notre terre: l'amour, par exemple, emporte la jalousie; elles s'éclairent réciproquement par rédexion ; toute leur lumière ne vient que de celle que le cœur leur envoie ». Elle s'arrête long-uement à l'ambition, en femme qui en soupçonne déjà les joies ardentes: « Je place l'ambition après Tamour : elle n'est pas si près du cœur que la première; aussi la chaleur qu'elle en reçoit lui donne un peu moins de vivacité ». Chez les uns, avoue-t-elle, l'ambition entraîne après soi « la vanité, la bassesse, l'intérêt, les inquiétudes », mais chez d'autres — et c'est son idéal inconscient qui s'exprime ici — elle a pour « satellites » « la véritable valeur, la gTandeur d'àme et l'amour de la g-loire ».

« La raison, continue-t-elle, aura aussi sa place dans le tourbillon, mais elle est la dernière : c'est le bon Saturne ; nous ne sentons les effets de sa révolution qu'après trente ans. Les comètes ne sont autre chose dans mon système que les réflexions : ce sont ces corps étrang-ers qui, après bien des détours, viennent passer dans le tourbillon des passions. L'expérience nous apprend qu'elles n'ont nulle part ni bonnes ni mauvaises influences ». La lettre se termine par une amusante assimilation des taches du soleil aux efl'ets de l'âge: « Il affaiblit peu à peu et fait enfin cesser la chaleur naturelle dont le cœur tire toute sa vivacité. Peut-être que le temps fera la même chose sur notre soleil : nous ne différons avec lui que du plus ou moins de durée ». La religieuse qui écrivait ces méditations astro-psychologiques avait alors vingt-quatre ans. Plus lard, sans doute, elle ne placera plus l'ambition après l'amour; mais, dès à présent, il n'y a pas chez cette

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jeune apprentie philosophe intempérance d'idéalisme ou de sentimentalité. Elle est déjà la femme positive qui se servira d'autant plus utilement de l'humanité qu'elle la connaîtra mieux.

Elle la connaissait assez déjà pour désirer en jouir et s'y mêler. Elle n'avait point l'àme clausti'ale, et les commodités qui lui étaient ollcrtes ne faisaient qu'irriter ses désirs: « Dans un couvent, écrira-t-elle vers la fin de sa vie, il ne suffit pas de vouloir être contente pour l'être,... elles chaînes y sont bien pesantes, quand la raison seule est charg-ée de les porter »' . Il n'y avait là, semble-t-il, nulle répugnance religieuse, nulle révolte « philosophique », mais elle était femme et voulait vivre. On le sentit trop facilement dans la petite cour provinciale qu'elle s'était faite: « On la venait trouver, dit Saint-Simon, avec tout le succès qu'on eût pu désirer ailleurs » ^ ; et ce fut de la façon la plus vulgaire qu'AIexandrine défroqua. Quand et comment abandonna-t-elle Montfleury ? La rupture fut-elle brutale et scandaleuse? ou cette ingénieuse diplomate sut-elle trouver un accommodement? Les documents font défaut ou sont peu sûrs. Quelques historiog-raphes réduisent à cinq années son séjour au couvent, et la font ainsi défroquer dès 1703 ^ Mais la lettre au P. Maniquet, de juin 1706, semble bien avoir été écrite à Montfleury ; il serait, d'ailleurs, étonnant, qu'après une émancipation si prompte, il fallut encore

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