STRYCHNINE
Une effroyable lueur traversa son esprit.
Il jeta autour de lui un rapide coup d'oeil.
Tout était calme et silencieux dans la maison. — Aucun bruit de pas ne signalait l'approcbe d'un im-portun.
Yivement Georges s'approcha du bureau chargé de paperasses, de livres et de brochures.
Il y prit une demi-feuille de papier blanc, s'avança vers la vitrine renfermant les drogues de toute nature et les substances vénéneuses dont le docteur se servait pour composer des potions et des médicaments selon les prescriptions du Codex.
La clef se trouvait à la serrure.
Il ouvrit le vitrage, étendit la main vers le flacon de strychnine^ le prit, le déboucha, et versa une petite partie de son contenu sur la feuille de papier blanc.
Ceci fait, il reboucha la fiole, la remit à sa place, referma à cleff la porte vitrée, enveloppa soigneusement le poison, et glissa dans une poche de son portefeuille le paquet minuscule.
A cette minute précise un bruit de pas résonna dans l'escalier.
— 11 était temps I — se dit M. de Nerville en s'éloi-^ gnant de la vitrine et en allant s'asseoir à l'autre ex~
trémité de la pièce, près d'une fenêtre donnant sur le jardin.
La porte s'ouvrit.
Le médecin de Chantilly parut, ayant à la main une fiole à moitié pleine.
Georges se leva.
Les deux hommes se saluèrent.
— C'est vous, monsieur, — demanda le collègue de Lucien, — c'est vous qui désirez voir M. d'Harblay, de la part du baron de Trêves ?
— Oui, monsieur... — J'étais venu pour cela, mais j'ignorais le terrible accident dont il a été victime...
— Je regrette de vous avoir fait attendre... — Permettez-moi de compléter cette potion, — ajouta le médecin en désignant la fiole qu'il tenait, et je vous conduirai moi-même auprès du blessé...
Georges s'inclina.
Le docteur étranger ouvrit la vitrine, y prit un flacon rempli d'un liquide incolore dont il versa quelques gouttes dans la fiole, puis il agita le mélange.
Après avoir fermé la vitrine, il en retira la clef et dit au visiteur :
— Voulez-vous venir, monsieur... — Je passe le premier pour vous montrer le chemin...
Lucien d'Harblay était assis plutôt que couché sur son lit, les épaules soutenues par une pile d'oreillers.
Son visage offrait une pâleur mortelle. — Des compresses entouraient le haut de sa tête.
Georges de Nerville, en se trouvant face à face avec sa victime, éprouva un moment de trouble involontaire, mais il avait Thabitude de cacher ses impressions.
Il s'avança vers le blessé auquel il tendit la main.
M. d'Harblay souleva lentement la sienne et la plaça dans celle de son meurtrier.
Celui-ci ne sourcilla pas.
— Ah! cher docteur, quel chagrin pour moi... pour tous ceux qui vous connaissent et qui vous aiment !... — fit-il d'un ton hypocrite.
— On vous a raconté... — balbutia Lucien d'une voix à peine distincte.
— Oui... Je sais de quel guet-apens vous avez été victime...
Le jeune homme secoua la tête. <
— Victime d'une erreur, — répliqua-t-il. — Ce n'est point à moi qu'on en voulait...
— Le croyez-vous?...
— C'est prouvé, monsieur... — dit le médecin de Chantilly.
— Et comment?
— Le garde général sort d'ici... — Il a fait une enquête ce matin avec ses subordonnés, et de cette enquête résulte pour lui que M. d'Harblay a essuyé le feu d'un braconnier qui croyait tirer sur un garde...
— Le crime n'en est pas moins odieux! — M. d'Harblay va porter plainte, je l'espère... On retrouvera le misérable et on lui infligera le juste châtiment de sa tentative de meurtre...
Lucien secoua de nouveau la tête et murmura:
— Punir? à quoi bon?... Je vis... je lui pardonne...
— Que va dire mon cousin Max, qui s'inquiétait de ne pas vous voir, quand il saura la triste cause de votre absence? — s'écria Georges.
Le médecin de Chantilly prit la parole.
— M. d'Harblay m'a mis au courant de la situation... — fit-il. — Je connais l'état maladif de M. le baron de Trêves... Je sais que toute émotion vive serait pour lui fâcheuse et peut-être fatale... — C'est avec des ménagements infinis qu'il faut lui apprendre lé terrible accident de la nuit dernière... — J'aurai l'honneur, monsieur, de vous accompagner au chalet de Lamorlaye, je remplacerai mon confrère pour les soiQs à donner à M. de Trêves, et j'expliquerai moi-
même ce qui s*est passé, en atténuant beaucoup les faits...
— Je vous en saurai gré, monsieur... Mais que ma présence ne soit point pour vous une gêne... Je me retirerais sur-le-champ.
Le médecin de Chantilly allait répondre; —en ce moment madame d'Harblay entra dans la chambre.
Ses paupières rougies prouvaient qu'elle avait beaucoup pleuré.
Un salut fut échangé entre elle et M. de Nerville.
— Chère madame, — lui dit le confrère de Lucien, — voici la clef de la vitrine contenant les substances médicales, et voici la potion que j'ai préparée pour votre fils... — Je vous recommande de lui faire prendre une cuillerée de cette potion toutes les heures...
— Docteur, comptez sur moi... — Reviendrez-vous ce soir?
— A quoi bon? — L*état de mon cher confrère n'offre rien de grave... — Aucune complication ne me paraît à craindre... — Je reviendrai demain matin à la première heure.
Les deux hommes s'inclinèrent devant madame d'Harblay, serrèrent la main du blessé et se retirèrent.
— Je suis venu à cheval, — dit le médecin de Chantilly à Georges.
— Moi, aussi...
— Alors, monsieur, veuillez m'accompagner jusqu'à l'auberge où j'ai laissé ma monture... — Ensuite nous ferons route ensemble...
— Volontiers, docteur.
En allant à l'auberge, Georges questionna son compagnon.
— Avez-vous paru rassuré pour éviter toute inquiétude à madame d'Harblay — lui demanda-t-il, — ou la blessure de M. Lucien est-elle véritablement sans gravité?
— Sans gravité, oui monsieur, rien n'est plus vrai...
— Alors il sera bientôt sur pied ?
— Dans huit ou dix jours, au plus tard...
— Aucune complication ne peut survenir?...
— Je n'oserais le garantir, mais je crois le contraire... — Si une complication n'est point impossible, elle est du moins bien improbable...
La conversation se termina là.
Le cheval du médecin de Chantilly fut bridé, et les deux hommes prirent au trot le chemin de Lamorlaye.
Après le départ de Georges de Nerville pour le village ^e Goye, Max, sa mère et Léonide s'étaient rendus au grand salon où la douairière avait fait allumer du feu, la tempête de vent de la nuit précédente ayant singulièrement rafraîchi l'atmosphère.
A peine installé près du foyer Max, très fatigué, avait appuyé sa tête au dossier de son fauteuil et s'était assoupi.
La baronne Germaine lisait les journaux.
Léonide travaillait à un ouvrage de tapisserie.
De temps à autre ses regards interrogeaient le
cadran de la pendule, puis les fenêtres donnant sur la cour.
A travers les vitrages on voyait la grille par laquelle devaient arriver Georges de Nerville et Lucien d'Harblay.
Les inquiétudes de Max au sujet de ce dernier avaient fini par gagner la jeune femme.
Elle ne savait plus que penser, que croire; — l'absence prolongée du docteur lui paraissait inexplicable et, à mesure que les minutes s'écoulaient, le pressentiment d'un malheur s'emparait de son esprit.
Au moment où la pendule indiquait deux heures, un bruit de pas de chevaux retentit sur la route, un domestique ouvrit la grille et deux cavaliers entrèrent dans la cour.
Léonide courut à la fenêtre.
— Eh bien? — demanda Max, dont le demi-sommeil fut brusquement interrompu.
— C'est Georges... — répondit la jeune femme en pâlissant un peu.
— Avec le docteur?...
— Non... en compagnie d'un inconnu.
— Que veut dire cela?...
— Je ne sais pas... mais nous allons savoir. La porte du salon s'ouvrit.
M. de Nerville parut sur le seuil avec le médecin de Chantilly.
— Vous venez m'apprendre une mauvaise nouvelle, j'en suis sûr... — s'écria Max. — Il est arrivé malheur à M. d'Harblay...