‹ Madame de TrèvesChapitre 9 sur 23 · II · texte numérisé non relu

II

74 MADAME DE TUÈYES

Max, en disant ce qui précède, regardait madame de Trêves avec une expression de tendresse infinie.

Il tenait ses mains serrées dans les siennes.

Pendant quelques secondes ils restèrent ainsi, immobiles et silencieux.

— A quoi pensez-vous, mon ami? — demanda tout à coup Léonide, faisant un effort pour rompre avec ses propres pensées.

— Je vous regarde... — Je me dis que vous êtes belle et charmante, et que je vous aime...

Madame de Trêves devint pourpre.

Max poursuivit :

— Il me tarde d'être tout à fait sorti de convalescence pour mettre à exécution un projet qui hante en ce moment mon esprit...

— Un projet?... — répéta Léonide.

— Oui.

— Lequel?

— Je voudrais voyager... aller passer l'hiver au pays du soleil... en Italie, en Espagne, ou même en Afrique...

— Qui vous en empêcherait?

— Vous, peut-être...

— Comment?

— Je sais que vous aimez peu les voyages...

— Vous pensiez donc à m'emmener!... — s'écria la jeune baronne avec un involontaire effroi.

— Certes ! Pourrais-je admettre la possibilité de m'éloigner de vous? — Le docteur Lucien d'Harblay nous accompagnerait...

— Luil — fit Léonide avec un redoublement d'inquiétude.

— Sans doute... — A tort ou à raison il me semble que ses soins me sont indispensables... Vous savez qu'il va devenir mon médecin attitré et qu'il me quittera le moins possible... — J'éprouve à son endroit une reconnaissance sans bornes, et pour un double motif : d'abord il m'a sauvé la vie, ensuite il a le premier dessillé mes yeux... il a mis pour moi en pleine lumière des mérites et des charmes qu'un absurde aveuglement m'empêchait d'apprécier... — N'est-il pas juste qu'il soit témoin d'un bonheur que je lui dois, puisque sans lui je l'ignorerais encore?

Léonide se sentit frissonner.

— Toujours... toujours lui !... — se disait-elle.

— Eh bien I chère enfant, — reprit le baron, — que pensez-vous de mes projets?...

— Je ne puis que les approuver... si le docteur les approuve lui-même... — répondit évasivement madame de Trêves.

— Vous êtes adorable... et je vous adore...

Puis Max appuya ses lèvres sur les mains de Léonide.

Celle-ci se sentait troublée. — Le tête-à-tête commençait à lui paraître d'autant plus long que le baron devenait plus tendre.

Elle tourna les yeux vers la pendule et demanda :

— A quelle heure M. d'Harblay vient-il habituellement?

— A neuf heures...

— Il se met donc en retard aujourd'hui, car il est neuf heures et demie...

— Retard dont on ne doit pas s'étonner... — répliqua Max. — Songez que le docteur a peut-être passé une partie de la nuit à Pontarmé, où il se rendait hier en nous quittant, pour faire une opération...

— C'est juste...

— Mais, si tard qu'il se soit couché, il ne tardera pas sans doute...

En ce moment, le valet de chambre frappa discrètement.

Il venait annoncer que la baronne douairière désirait voir son fils et il reçut l'ordre de l'introduire.

Madame Germaine embrassa Max d'abord, puis elle serra Léonide dans ses bras avec une effusion qui semblait témoigner de la plus vive reconnaissance.

Le temps s'écoulait.

Dix heures sonnèrent, puis dix heures et demie.

Max avait passé tour à tour de la confiance à l'étonnement et de Tétonnement à l'inquiétude.

— Il faut que le docteur ait été retenu à Pontarmé... — fît-il tout à coup. — S'il était rentré cette nuit, il serait ici depuis longtemps déjà...

Léonide se taisait, mais elle éprouvait une vague angoisse.

— En l'absence du docteur, mon valet de chambre va procéder à un pansement sommaire... — reprit M. de Trêves. — Je m'habillerai ensuite et j'irai vous rejoindre pour déjeuner.

Les deux femmes se retirèrent.

Léonide regagna son appartement ; — madame Germaine se rendit au salon où Georges de Nerville lisait les journaux que le facteur venait d'apporter.

— Peux-tu répondre aujourd'hui à la question que je te posais hier, mon cher neveu? — demanda la douairière à Georges.

— Quelle question, ma tante?

, — Celle-ci : — ■ Comprends-tu quelque chose à ce qui se passe ici depuis deux ou trois jours, et te charges-tu d'expliquer la métamorphose imprévue des dispositions de ma belle-fille à notre égard ?

— Je m'en charge d'autant mieux que je suis pour beaucoup dans cette métamorphose.

— Toi !

— Parfaitement... — J'ai fait comprendre à ma cousine, dans une causerie tout intime, que certaine clause de son contrat de mariage était indubitablement le motif de la froideur de Max et de votre manque absolu de sympathie... — Je dois ajouter que le docteur d'Harblay nous a donné un bon coup d'épaule.

— Tu crois?

— J'en ai la conviction... — Quelques mots échappés à Léonide me l'ont fait comprendre, et comme moi vous avez entendu Max affirmer à mainte reprise que, grâce aux conseils du docteur, il rendait enfin . justice aux mérites de sa femme...

— Mais alors, — s'écria la douairière, — nous devons au docteur ce qui nous est arrivé d'heureux !..

— Sans le moindre doute.

— M. d'Harblay est dans ce cas le plus galant homme du monde...

— Je le crois comme vous...

— En l'attachant entièrement à sa personne, Max a fait preuve de tact...

— C'est mon avis.

— Le docteur sera toujours là, près de lui, pour lui donner des conseils utiles, et qui sait si plus tard Léonide enchantée ne fera pas pour nous mieux encore qu'elle ne vient de faire...

— Gela ne m'étonnerait pas, chère tante... — répliqua Georges en souriant.

— Bref, le jour oii M. d'Harblay a franchi le seuil du chalet fut un jour heureux pour nous...

— Un jour à marquer d'une pierre blanche ! — appuya le cousin de Max avec un nouveau sourire.

L'heure du déjeuner sonna.

Léonide vint retrouver sa belle-mère au salon où le jeune baron la rejoignit bientôt.

— Gomment vas-tu, cousin ? — demanda M. de Nerville en serrant la main de Max.

— Assez bien...

— Je te trouve un peu pâle.. — Tu aurais mieux fait peut être de garder la chambre.

— Non... — J'ai besoin de distraction... -— Qu'a dit le docteur?..'.

Georges formula avec un effrayant sang-froid cette question si simple en apparence, si monstrueuse sur

ses lèvres en réalité.

— Le docteur n'est pas venuce matin... -répondit Max.

— Bah I — s'écria M. de Nerville d'un air surpris. — 11 est exact cependant d'habitude.

— Très exact... — C'est la première fois qu'il me manque de parole...

— Il doit avoir quelque sérieuse excuse...

— Je devine la sienne. — L'état de l'opéré s'est sans doute trouvé fort grave, et le docteur a dû coucher à Pontarmé...

— C'est juste... — Je me souviens maintenant que M. d'Harblay avait une opération à faire... — Ton explication est plausible...

Un domestique vint annoncer que le déjeuner était servi.

On se mit à table.

Max ne mangea qu'à peine.

Il n'avait point d'appétit. — Son visage exprimait l'inquiétude, ses regards vacillaient.

Georges causait avec sa tante et sa cousine, parlant de mille choses, s'efforçant de mettre un peu de gaieté, ou du moins un peu d'animation dans une atmosphère de tristesse, et n'y parvenant qu'à moitié.

Il était midi.

Le déjeuner venait de finir.

L'inquiétude empreinte sur le visage de M. de Trêves devenait de plus en plus visible.

— Mon cher enfant, — dit la baronne Germaine, — veux-tu que j'envoie un domestique demander à Coye, chez le docteur, la cause d'une absence qui me paraît maintenant inexplicable?..,

— Je vous en prie... — répliqua Max. — Ce sera un

soulagement pour moi, car je suis assailli d'idées noires...

— Je vais envoyer Jacques Hâbert... — dit Léonide. LMdée de jouer un coup de maître traversa l'esprit

de Georges.

En payant d'audace il écarterait de lui tout soupçon pour l'avenir, en admettant, — chose improbable — qu'un soupçon pût l'atteindre un jour.

— Ne dérangez pas Jacques Hâbert, ma chère cousine, — fît-il en se levant, — je vais aller moi-même à Coye...

— Merci, cousin... — répliqua Max. — Fais seller Stop et reviens vite...

— Je pars...

M. de Nerville alluma un cigare et quitta la salle à manger.

A six heures précises du matin Jacques Hâbert était entré avec Brigard chez le garde général de la forêt de Chantilly.

Brigard lut son rapport relatif aux faits dont la chaussée des étangs de Gommelle avait été le théâtre la nuit précédente, et Jacques Hâbert écrivit et signa le récit du rôle joué par lui, et de la façon dont il avait trouvé le corps inanimé du docteur.

Le garde général était un homme plein de bon sens et d'intelligence.

Lui aussi connaissait d'Harblay et le tenait en haute estime.

— Messieurs, — dit-il à ses gardes qui tous avaient reçu du pauvre médecin quelques services, et qui par conséquent l'aimaient tous, — il me paraît indiscutable qu'un crime a été commis...

» L'auteur de ce crime doit être un de ces misérables braconniers qui infestent le pays et avec lesquels nous sommes sans cesse en lutte...

» C'est l'un de nous, très certainement, que le scélérat croyait atteindre ; c'est à nous qu'il appartient de venger le docteur...

)) Cherchons l'assassin... cherchons-le sans relâche, avec ténacité, avec adresse, avec prudence surtout... — Personne ne doit se douter de nos recherches... — Je vous donne pour consigne à tous de garder le silence au sujet de l'enquête à laquelle vous vous livrerez individuellement, lorsque nous aurons ensemble visité le théâtre du crime.

» Vous explorerez ensuite les communes envirour nantes.

» Vous ferez en sorte de découvrir quels sont ceux des braconniers de profession qui n'ont point passé chez eux la nuit dernière ou qui sont rentrés tard...

» Nous connaissons tous les gens suspects. — La tempête était propice pour le braconnage... — Le bruit d'une arme à feu se perdait dans le bruit du vent.

» Lesquels d'entre vous ont fait des rondes, cette nuit ?

Le brigadier répondit ;

— Les gardes des environs de la Faisanderie en étaient chargés, et les dernières rondes ont été terminées à quatre heures et demie du matin...

— Le garde de Gommelle, qui réside à trois cents mètres tout au plus de la troisième chaussée des étangs, n'a-il rien entendu?

— Rien, monsieur le garde général, — répondit un des gardes.

~ C'est bien... — Dans une heure rendez-vous chez Brigard, à la Reine-Blanche...

Les gardes quittèrent Chantilly pour prendre le chemin de la demeure de Brigard.

Jacques Hâbertles accompagna.

Il était sombre et marchait la tête basse, réfléchissant.

A huit heures et quelques minutes le garde général vint à cheval rejoindre ses subordonnés au lieu designé.

— Conduisez-nous à l'endroit oh. vous avez trouvé le corps... — dit-il à Jacques Hâbert.

Le muet obéit.

En vingt minutes on arriva.

— Voici une barrière ouverte... — s'écria le gardegénéral en montrant celle que Jacques, dans son affolement, avait oublié de refermer.

Le père nourricier de Léonide écrivit une brève explication du fait,

— Où était le corps ?

Jacques Hâbert marcha jusqu'au milieu delà chaussée, et désigna du geste une large mare de sang.

MADAME DE TRÈVîvS 83

— Vous m'avez dit je crois, Brigard, que le docteur venait de Pontarmé? — demanda le garde général.

— De Pontarmé oti il avait eu à faire une opération, oui, monsieur... — répondit Brigard. — Il descendait par conséquent la route de la Table pour gagner l'avenue qui conduit à la gare.

— C'est probable en effet.

— Je me permettrai d'affirmer que c'est certain.

— Où se trouve la blessure ?

— A la partie supérieure de la tête, du côté gauche... — La balle a touché là, et filé jusque-là, en contournant le crâne...

En disant ce qui précède Brigard avait ôté son képi, et il indiquait avec son doigt, sur sa tête, la place de la blessure du docteur.

— M. d'Harblay marchait en baissant la tête à cause du vent; — poursuivit- il. — Le braconnier devait être à l'affût là, en face, les yeux fixés sur l'abreuvoir, attendant le gibier... — C'est dans les fourrés qu'il

faut commencer nos recherches pour voir si nous découvrirons des foulures.

On se dirigea vers l'allée dont la barrière était ouverte.

De chaque côté de cette allée, nous croyons l'avoir dit, se trouvaient des talus gazonnés.

— Visitons la gauche d'abord... — fit le garde général.

Il mit pied à terre, confia les rênes de son cheval à un de ses subordonnés, et le premier gravit le talus.

L'herbe fut examinée avec soin afin de constater si elle ne portait l'empreinte d'aucun pied.

Les branchages croissant à hauteur d'homme furent étudiés comme le sol.

Ces premières investigations donnèrent un résultat négatif. — Aucune trace ne fut signalée.

— Le vent a balayé les feuilles, et la terre est sèche... — murmura Tun des gardes — Nous aurons du mal...

— Yoyons à droite... — reprit laconiquement le garde général.

Il traversa l'allée.

Au moment d'atteindre le talus de droite il s'arrêta et désigna de la main des endroits foulés.

— L'assassin était de ce côté, — dit-il. — Ses traces sont là...

Les gardes se penchèrent l'un après l'autre. Jacques Hâbert fit comme les autres.

On voyait dans l'herbe mélangée de mousse des empreintes de talons parfaitement distinctes.

— Parbleu I — s'écria Brigard, c'est clair !... On est descendu là, et celui qui descendait portait de très fortes chaussures... des souliers de paysan.

Le garde général gravit le talus, tout en examinant les traces qui continuaient à être visibles.

Une touffe de chêne qui se trouvait sous le grand hêlre avait de petites branches brisées.

Derrière le hêtre on voyait des piétinements. Les fortes semelles garnies de gros clous avaient en quelque sorte martelé la mousse.

— C'est bien ici que le meurtrier s'était installé, — fit le garde général. — Il surveillait l'abreuvoir.

Tous les yeux étudiaient le sol, cherchant un indice qui pût guider les recherches.

On n'en trouva point.

Le garde général regagna la chaussée où ses sousordres le suivirent.

— Rien ne venant nous éclairer, — dit-il, — le seul parti à prendre est de nous en tenir à ce qui a été décidé d'abord... — Chacun cherchera de son côté, et l'enquête ainsi divisée amènera sans doute quelque découverte... — Tantôt j'irai voir M. d'Harblay... — Venez au rapport demain matin... — Je promets une mise à l'ordre du jour et une gratification au premier qui m'apportera du nouveau.

Les gardes se séparèrent pour gagner leurs cantons respectifs.

Jacques Hâbert suivit Brigard.

Ce dernier l'invita à déjeuner avec lui, et le muet

accepta, parce que cette invitation lui fournissait un prétexte pour ne pas rentrer de sitôt au chalet de Jjamorlaye oti il redoutait les questions de Léonide.

Georges de Nerville, nous le savons, avait offert d'aller à Goye chez le docteur.

Il croyait fermement que Lucien d'Harblay, frappé d'une balle à la tête, était mort sans reprendre connaissance.

Le désir de s'assurer qu'il ne se trompait pas avait pris chez lui depuis le matin une intensité très vive.

En outre il se disait :

— Après une semblable démarche, faite volontairement, qui pourrait me soupçonner ? — Je me présenterai à la maison mortuaire, je proclamerai bien haut les sentiments de haute estime et de chaude sympathie que j'éprouvais pour le cher docteur, j'exprimerai mes vifs regrets en termes simples et touchants, puis je reviendrai apporter la nouvelle à mon excellent cousin Max et à ma charmante cousine.

Tout en monologuant ainsi Georges poussait Stop qui ne demandait qu'à courir.

Il arriva très rapidement à Goye.

En s'arrêtanten face de la demeure du médecin, une vive appréhension s'empara de lui.

Toutes les fenêtres étaient ouvertes.

Rien, dans l'aspect général de la maison, ne révélait la nrésence d'un mort à l'intérieur.

— N'aurait-on pas encore trouvé le cadavre ? — se demanda M. de Nerville. — Je vais le savoir...

Il mit pied à terre, prit son cheval par la bride, s'avança vers vers la porte, souleva le lourd marteau et le laissa retomber.

Une demi-minute s'écoula, puis la porte s'ouvrit.

Sur le seuil parut une paysanne.

— Que désirez-vous, monsieur? — demanda cette femme avec une révérence.

— Je viens du chalet deLamorlaye...

— De chez M. le baron de Trêves, peut-être bien?...

— Précisément et, le docteur n'étant point venu ce matin visiter M. de Trêves comme de coutume, je suis monté à cheval pour savoir au plus tôt la cause de son retard... — J'espère qu'il n'est pas indisposé...

— Entrez... entrez donc, monsieur... — dit la paysanne.

— Mais mon cheval ?

— Attachez-le au mur, à côté de la porte ; — il y a un anneau et un crochet tout exprès.

Georges, dont la curiosité et les appréhensions grandissaient, suivit la recommandation de la paysanne et entra.

La bonne femme referma la porte derrière lui, l'introduisit dans la pièce servant de cabinet à Lucien, et commença l'entretien par ces mots :

— Comme ça, monsieur, vous ne savez donc pas la nouvelle ?

88 MADxVME DE TRÊVES

— Quelle nouvelle? — demanda M. de Nerville en jouant merveilleusement la surprise.

— Un bien grand malheur, monsieur !...

— Vous m'épouvantez!...

— Il y a de quoi...

— Est-il donc arrivé quelque chose au docteur Lucien?...

— Hélas!...

— Expliquez-vous vite, je vous en prie... — Vous me faites mourir d'inquiétude...

— Et bien, cette nuit, on a relevé le corps inanimé de M. d'Harblay sur la troisième chaussée des étangs de la Reine-Blanche...

— Le docteur avait été victime d'un accident?

— Pas d'un accident, monsieur... d'une tentative d'assassinat...

Georges pâlit, et sous le coup d'une émotion violente dut s'appuyer à un meuble pour ne pas tomber.

Les mots : tentative d'assassinat venaient de le frapper en pleine poitrine.

Tentative signifie chose avortée.

Lucien n'était donc pas mort!...

— On a voulu tuer le docteur ! I — s'écria Georges.

— Oui, monsieur.

— Et, connaît-on le meurtrier ?

— Non monsieur, mais on le connaîtra... — C'est un braconnier, paraît-il... un braconnier à l'affût qui a pris ce pauvre M. Lucien pour un garde et qui lui a envoyé son coup de fusil...

Georges s'était remis de sa première émotion et désirait questionner la paysanne.

— Que m'apprenez-vous là ? — fit-il d'un air consterné.

— La vérité, monsieur... — Heureusement la balle n'est point entrée dans la tête et n'a produit qu'une blessure peu profonde, mais il ne s'en est pas fallu de l'épaisseur d'un fétu de paille que le coup fût mortel...

— Enfin, le docteur n'est point mort?... — continua Georges avec un tremblement involontaire.

— Grâce au ciel, non monsieur, et que le bon Dieu en soit béni !... S'il était mort, dans quel état serait sa brave et digne mère, à laquelle je donne un coup de main et qui a la tête perdue !...

— Cela se comprend!... Pauvre femme! — Au moins on est sûr que la blessure n'est pas dangereuse?...

— Pour ça, oui, monsieur... — Le médecin de Chantilly, qui est en ce moment près de M. le docteur, promet que dans cinq ou six jours il sera guéri...

Le tremblement nerveux de Georges grandissait. Il le domina de nouveau.

— Pourrais-je voir M. d'Harblay, de la part du baron de Trêves?... — demanda-t-il.

— Je ne sais pas, monsieur... — Je vais monter trouver madame et lui dire que vous êtes là...

— Oui... oui... je vous en prie...

— Je vous ferai peut-être un peu attendre...

— J'attendrai tant qu'il faudra...

La paysanne sortit.

Georges, resté seul, se laissa tomber sur un siège.

— Quelle mauvaise chance! — murmura-t-il avec accablement. — Ainsi j'aurais commis bêtement un crime inutile? — J'aurais risqué sans profit le bagne ou l'échafaud?... — Je verrais chaque jour ce docteur maudit, témoignage vivant de ma maladresse?... — Non ! cent fois non !... Cela ne sera pas...

Cinq minutes s'écoulèrent.

Au bout de ce temps la paysanne rentra.

— Et bien? — demanda M. de Nerville vivement.

— Eh bien! vous pourrez voir M. le docteur...

— Tout de suite?

— Quant à ça, par exemple, non... — Le médecin vous prie d'attendre qu'il ait fini le pansement... — Cane sera d'ailleurs pas très long...

— Rien ne presse...

Georges resta seul de nouveau et reprit son monologue.

— Le diable protège donc cet homme! — murmura-t-il. — Comment l'atteindre à présent?... — S'il m'échappe, tant pis pour Vautre.,, — Je veux que Léonide soit libre à tout prix... — Vautrent m'échappera pas...

Et le misérable, pris d'une agitation fébrile, se mit à marcher comme une bête fauve en cage dans le cabinet du docteur.

Tout à coup il s'arrêta en face d'une petite étagère vitrée dont les rayons supportaient, rangés côte à côte, des flacons et des fioles de plusieurs grandeurs, ayant des étiquettes différentes.

Il regarda ces récipients et tressaillit soudain. Sur une petite fiole de verre blanc, bouchée à l'émeri, il venait de lire ce mot :

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