‹ Madame de TrèvesChapitre 12 sur 23 · II · texte numérisé non relu

II

de VOUS prévenir et de vous adresser quelques recommandations...

— Elles seront suivies religieusement... —Que doisje faire?

— Distraire M. de Trêves le plus possible...

— Et comment?...

— En évitant de le laisser seul... En l'empêchant de s'absorber dans ses réflexions, ce qui fatigue le cerveau et dispose à l'hypocondrie...

— Bien, monsieur...

— Voici la formule d'une potion que je vous prierai de faire préparer à la pharmacie Godelot, Grande-Rue de Chantilly...

— Je vais envoyer à Chantilly... — Cette potion doit-elle être prise en une seule fois ou à des intervalles réguliers ?...

— En une seule fois, madame ; une heure avant le repas du soir...

Le docteur Marais prit congé de madame de Trêves, qui le reconduisit avec M. de Nerville jusqu'au seuil du chalet.

— Chère cousine, — demanda Georges à Léonide, — voulez-vous m'accorder un instant d'audience ?

— Vous avez à me parler?...

— Oui.

— Eh bien ! venez dans mon appartement. Georges la suivit.

Son visage exprimait l'embarras.

— Asseyez-vous... — dit madame de Trêves après avoir refermé la porte du petit salon qui précédait sa

MxVDAME DE TREVES 111

chambre. — Et maintenant, qu'y a-t-il ? ^— ajouta-telle avec inquiétude. — Vous paraissez en proie à un trouble très grand... — Le médecin ne m*a-t-il donc pas dit toute la vérité?...

M. de Nerville, ' saisissant l'occasion de marcher à son but par les chemins tortueux qu'il avait préparés, sut augmenter encore l'expression d'embarras peinte sur sa figure.

— J'en ai peur... — murmura-t-il.

— Max est plus malade qu'on ne le croit?

— Oui.

— De quelle maladie ?...

— Hélas ! chère cousine, pour le docteur Marais aussi bien que pour inoi, la maladie de Max est toujours la même...

Léonide frissonna.

-^ Que dites-vous ! 1 — s'écria-t-elle.

— Je dis ce que je pense, et j'ai la certitude d'exprimer en même temps la pensée du docteur Marais... — Sa physionomie parlait pour lui tandis qu'il répondait à vos questions, ou pour mieux dire tandis qu'il n'y répondait pas...

— Vous m'épouvantez ! I

— Mon devoir est de vous apprendre la vérité tout entière, quelle qu'elle soit, et si douloureux qu'il puisse vous [sembler de la connaître... — C'est ainsi que je vous payerai ma dette de connaissance... C'est ainsi que je vous donnerai la preuve irrécusable de ma profonde, de mon ardente affection pour vous...

— Mon cousin... — murmura la jeune femme que l'accent de M. de Nerville étonnait.

— Oh ! je vous en prie, — poursuivit Georges, — ne m'interrompez pas... — Laissez mon cœur déborder... C'est à cette tendresse infinie, brûlante et respectueuse à la fois, que vous devrez peut-être le calme de Tavenir, le bonheur et... qui sait ?... la vie...

Léonide regardait avec effroi celui qui lui parlait ainsi.

— Vous avez une entière confiance en M. d'Harblay ? — poursuivit-il.

— Une entière confiance, oui.

— Il ne vous est jamais venu à l'esprit que Lucien d'Harblay s'était abusé de «la meilleure foi du monde au sujet de Max et que, croyant guérir un mal inguérissable, il n'avait fait que l'enrayer?...

Léonide secoua la tête.

— Gomment cela me serait-il venu à l'esprit ? — reprit-elle. — Je ne doute point du docteur, et le docteur m'a vingt fois affirmé que Max était guéri...

— S'il s'était trompé ?

— G'est impossible...

— Rien n'est impossible, surtout l'erreur... — J'affirme, moi, que le docteur Lucien d'Harblay a commis une erreur!.,.

Depuis deux jours Léonide entendait les mêmes paroles.

On venait lui parler des mêmes choses, exprimer les mêmes craintes en termes presque identiques.

Son esprit, ébranlé par tant de chocs successifs, perdit sa force de résistance.

Jusqu'à ce moment elle avait ajouté une foi aveugle aux affirmations de Lucien.

Elle se prit à douter.

Sa pâleur soudaine, le tremblement presque imperceptible de ses mains, trahirent, aux yeux observateurs de Georges de Nerville, le sentiment nouveau qui s'emparait d'elle.

Aussi se hâta-t-il de poursuivre avec une conviction apparente :

— Certes, Max n'est point guéri !... — Notre ami le docteur d'Harblay soutient le contraire, mais malheureusement il n'est pas infaillible... — Je suis convaincu, moi, comme le docteur Marais et comme le docteur Pédagniel, dont vous ne pouvez avoir oublié

l'opinion, que le virus rabique se trouve à l'état latent dans l'organisme de mon pauvre cousin, et j'ai grandement peur que son malaise d'aujourd'hui ne soit l'avant-coureur d'une crise d'hydrophobie...

— Non I oh! non! — s'écria Léonide. — Ce serait horrible...

— H(^rrible, oui... — répondit Georges. — Horrible pour lui, pour vous, pour nous tous, car nous sommes sans cesse menacés...

Madame de Trêves était devenue livide.

Une sueur froide mouillait la racine de ses cheveux. Georges résolut de mettre à profit son épouvante» Il continua :

— Le mal peut éclater demain, comme il peut ne se manifester que dans quelques jours, dans quelques semaines, dans quelques mois... — Chaque heure pour vous va devenir un supplice, chaque minute écoulée redoublera vos justes terreurs en vous rapprochant du dénouement fatal et inévitable... — Une telle existence ne se peut supporter ! Vous péririez à la tâche ! — Léonide, ma chère cousine, vous savez combien j'aime Max, qui a toujours été pour moi presque un frère... il m'en coûte donc beaucoup de vous parler ainsi que je le fais... — Mon cœur se brise, mais j'accomplis un devoir sacré... — Il faut vous prémunir contre le péril... — Max est condamné sans appel, mais vous devez vivre, vous... je le veuxl...

— Mon Dieu... mon Dieu... — balbutia la jeune femme, — que faire?...

— Vous n'avez qu'un parti à prendre...

— Lequel?

— Demander légalement une séparation...

— Une séparation... — reprit Léonide, — M. Auguy me parlait aussi de séparation, lui...

— Il vous donnait le même conseil que moi?

— Oui.

— Vous voyez donc à quel point j'ai raison, puisque je me rencontre avec un homme dont la haute prudence et l'affection pour vous ne peuvent être mises en doute!... — Qu'avez-vous répondu?...

— Que je ne consentirais jamais à me séparer de Max... Que l'abandonner serait lâche...

— Il n'y a point de lâcheté à défendre sa vie !... — La vôtre est menacée...

— Qu'importe ? — La place d'une femme est près de son mari... — Le devoir m'impose de rester...

^- Ne vous exagérez pointée devoir!... — Fuir le plus effrayant des périls est votre droit absolu, et si vous le faites personne au monde ne pourra vous blâmer, pas même ma tante à qui vous venez de •prouver votre bon cœur... — En l'état des choses, et appuyée comme vous ne pouvez manquer de l'être, la séparation sera prononcée d'urgence... — Vous quitterez Lamorlaye. . . Vous voyagerez jusqu'au jour où l'inévitable catastrophe vous aura rendue libre... Je vous suivrai partout... prévenant vos moindres désirs..» veillant sur vous, vous protégeant... vous aimant...

Déjà Léonide n'écoutait plus.

Elle interrompit brusquement Georges dont la voix devenait de plus en plus insinuante et tendre.

— Non... non... — dit-elle avec exaltation. — C'est impossible, et c'est insensé! De tous ces médecins M. d'Harblay est le seul qui voie juste!... Max est guéri, Max vivra et d'ailleurs, même s'il doit mourir, je resterai près de lui jusqu'à la fin... — Je vous remercie de vos conseils, mon cher Georges, je suis profondément touché de votre tendresse fraternelle, j'attendrai la catastrophe dont on menace mon mari... — Si elle éclate, eh bien, advienne que pourrai... à la garde de Dieu ! — Je ne demanderai pas la séparation, et à vous comme à M. Auguy je réponds : — Quitter mon poste serait lâche ! Je ferai mon devoir... je resterai...

Georges profondément déçu, car pendant quelques minutes il avait cru toucher au but, comprit qu'il serait inutile d'insister davantage.

Il répliqua donc, en simulant une émotion violente :

— Que votre volonté s'accomplisse, ma cousine, mais vous me faites peur!... — Votre dévouement peut vous coûter la vie!... — Ne songez pas seulement à vous dont rhéroïsme est plein d'abnégation... pensez à ceux qui vous entourent... à ceux qui vous aiment...

— M. de Trêves est vivant... — dit la jeune femme d'un ton sévère. — Ceux qui m'entourent et qui m'aiment doivent s'en souvenir et, s'ils sont véritablement mes amis, ils doivent attendre les événements en demandant à Dieu d'épargner à Max une effroyable mort...

Georges baissa la tête-

— J*ai dit ce que ma conscience m'ordonnait de dire... ^- murmura-t-il. — Pardonnez-moi...

— Je n'ai rien à vous pardonner, mon cousin... — Si je ne suis point vos conseils, je sais du moins qu'ils étaient dictés par la plus sincère affection et je vous en remercie...

On frappait à l'une des portes de l'appartement.

M. de Nerville se retira.

Léonide donna l'ordre d'entrer.

C'était Jacques Hâbert, de retour de Goye.

— Ehl bien? — lui demanda vivement la jeune femme. — Il n'est pas mort, n'est-ce pas?... Il n'est que légèrement blessé?... — Réponds-moi... Répondsmoi vitel... Tu as vu le docteur?...

— Non... — répliqua le muet par geste.

— Sa mère?...

Même geste négatif.

— Quelqu'un à son service, enfin?... Tu t*es renseigné?

— Oui.

— Près de qui ?

Jacques Hâbert prit son ardoise et écrivit :

— Près (Tune paysmme aidant au ménage, — Elle m'a dit qu'au moment où je me présentais ^ M. d'Harblay allait très mal et que sa mère venait d'envoyer à Chantilly prier le docteur Marais de revenir en toute hâte,,.

Au fur et à mesure que Jacques écrivit, Léonide lisait par- dessus son épaule.

— Mon Dieu! — balbutia-t-elle avec un déchirement de tout son être, — mon Dieu ! s'il allait mourir sans que j'aie pu le revoir... sans qu'il ait su...

Elle n'acheva pas et plongea son visage dans ses deux mains pour cacher sa rougeur.

Le mot qu'elle allait prononcer lui faisait honte. Au bout d'un instant elle reprit :

— Il me semble c^e je deviens folle... Je parle de devoir... et à chaque instant je suis prête à oublier le mien... Tout cela est au-dessus de mes forces... Je ne peux plus lutter... je suis anéantie I... — Lucien d'Harblay va peut-être mourir, et je suis là, moi, me débattant avec mes horribles craintes... et je ne puis rien... rien pour lui...

Jacques Hâbert s'avança vers Léonide, les mains jointes.

— Toi non plus, tu ne peux rien î — lui dit-elle d'un ton presque dur. — Messager de mauvaises nouvelles, va-t'en!

Le muet regarda la jeune femme avec un étonnement douloureux, essuya deux grosses larmes et se retira.

Madame de Trêves, restée seule, reprit au bout de quelques secondes :

— Eh bien ! qu'il arrive donc ce moment terrible que Ton m'annonce où ma vie sera menacée! — Que Max en mourant m'entraîne avec lui dans la tombe l Au moins ainsi, j'aurai le repos ! — Je ne peux plus espérer... à quoi bon vivre?

Tout à coup le visage de Léonide changea d'expression.

. Ses yeux, secs et hagards jusqu'à ce moment, devinrent humides.

— Pourquoi l'ai -je vu, LUI?... — balbutia-t-elle. — Pourquoi lui ai-je donné toute mon âme?... Pourquoi, hélas ! ne peut-on s'empêcher d'aimer ?... — Je l'âime malgré moi... mais je l'aime... et il va mourirT..

Elle se raidit contre la pensée qui l'obsédait .

— Je ne veux pas penser à cela... — fit la jeune femme éperdue... — Je ne veux pas II...

Quittant alors sa chambre d'un air égaré, elle se dirigea vers l'appartement de Max.

Pierre Lion, qui vint lui ouvrir la porte, mit un doigt sur ses lèvres.

— Monsieur le baron est endormi... — dit-il d'une voix très basse.

Léonide entra sur la pointe des pieds.

— A-t-on fait préparer la potion commandée?... — demanda-t-elle.

— Pas encore, madame...

— Qu'on attelle et qu'on aille sur-le-champ à Chantilly avec l'ordonnance.

— Bien, madame...

Pierre Lion sortit.

Madame de Trêves s'assit au chevet de son mari et se plongea dans une rêverie profonde.

Le sommeil de Max dura longtemps.

Enfin le jeune baron se réveilla, juste au moment où on revenait de Chantilly en rapportant le médicament préparé à la pharmacie Godelot.

La présence de sa femme parut lui causer une joie

très vive; — il sourit en recevant de sa main la tasse pleine de potion.

— Avez-vous envoyé prendre des nouvelles du docteur d'Harblay? — demanda-t-il ensuite.

Léonide devint pourpre.

— Non, mon ami... — répondit-elle. — Désirezvous que j'envoie?...

— Je vous en prie...

— Ce sera donc fait à l'instant...

La jeune femme quitta son mari, heureuse du désir qu'il venait de témoigner.

Peut-être les nouvelles de Lucien seraient-elles moins mauvaises que celles rapportées par Jacques Hâbert.

Le jardinier fut expédié à Coye.

Quand il revint, Léonide reçut un coup terrible.

M. d'Harblay se trouvait dans un état d'effrayante agitation, et le médecin de Chantilly, installé près de son lit depuis une heure, ne paraissait rien moins que rassuré.

— Il est inutile que Max sache combien est grave l'état de son cher docteur d'Harblay... — fit observer la douairière, — mieux vaut le tranquilliser...

— Vous avez raison, ma mère, — répondit Léonide.

M. de Trêves dans la soirée se sentit un peu mieux ; — il annonça qu'il avait sommeil et qu'il espérait passer une bonne nuit.

Sa mère et sa femme le quittèrent pour regagner leurs appartements respectifs.

Brisée de fatigue et tremblant de fièvre, Léonide se mit au lit avant dix heures du soir.

.Sous l'empire d'un malaise général elle s'endormit presque aussitôt, mais d'un sommeil agité que hantaient des cauchemars.

Tout à coup elle se débattit en poussant des cris de détresse qui s'étranglaient dans sa gorge.

Brusquement réveillée, elle ouvrit les yeux et se souleva.

Une veilleuse placée sur la table de nuit répandait dans la chambre sa clarté pâle.

Léonide promena autour d'elle un regard effaré.

On eût dit qu'elle redoutait de voir sortir de l'ombre quelque sinistre apparition.

— Je viens de faire un horrible rêve... — balbutiat-elle en frissonnant, — Lucien pâle et souillé de sang tendait vers moi ses mains, et j'entendais sa voix me dire : — Je vais mourir,., venez.., je veux vous voir encore une fois..,

La jeune femme fut prise soudain d'une sorte de délire.

— Il m'appelle et je n'irais pas?... — balbutia-t-elle en s'élançant hors du lit. — Je le laisserais mourir ainsi?... Non!... non!...

Madame de Trêves était en ce moment sous l'empire d'une surexcitation passagère, d'un véritable accès de fièvre chaude.

Elle ne raisonnait plus. — La folie envahissait son cerveau.

A la hâte elle se vêtit, alla dans son cabinet de toi-

lette prendre une pelisse dont elle s'enveloppa, un chapeau dont elle rabattit sur son visage la voilette épaisse.

Tout en procédant d'une façon presque inconsciente à cette toilette rapide, elle murmurait des mots entrecoupés parmi lesquels revenaient ceux-ci :

— S'il va mourir, je lui dirai adieu... S'il est mort, j'appuyerai mes lèvres sur son front... le premier... le dernier baiser...

Onze heures du soir allaient sonner.

Madame de Trêves quitta son appartement, sortit du chalet, traversa le parc et se rendit au bâtiment des écuries ou Jacques Hâbert avait sa chambre.

Elle connaissait la situation de cette chambre et frappa doucement à la porte.

Le muet vint ouvrir aussitôt.

Rentrant à peine d'une longue course nocturne dans les bois, il ne s'était point encore couché. — Une petite lanterne éclairait l'étroite pièce.

— Jacques, — lui dit la baronne d'une voix à peine distincte, — je peux toujours compter sur ton dévouement, n'est-ce pas?

En voyant Léoziide, Jacques avait éprouvé une surprise plus facile à comprendre qu'à décrire. — Pour toute réponse il prit les mains glacées de la jeune femme et les appuya contre son cœur.

Léonide poursuivit :

— Oui, je comprends... ton cœur est à moi... — Alors, il faut m'obéir...

Jacques fit signe qu'il était prêt.

— On peut sortir du parc sans passer par la grille^ n'est-ce pas? — On peut ouvrir la petite porte ?

Le muet répondit par un geste affirmatif. Madame de Trêves continua :

— Ne t'étonne de rien... ne méjuge pas... obéis... — Je veux aller cette nuit à Coye... je veux voir M. d'Harblay qui se meurt... — J'ai besoin de toi pour m'ouvrir la porte que tu connais... j'ai besoin de toi pour me conduire... Feras-tu cela?

— Je le ferai... — répliqua le regard de Jacques.

— Viens donc !

Le vieillard éteignit sa lumière, prit une clef pendue au mur et guida la jeune femme vers la poterne donnant sur les bois.

Il l'ouvrit.

Tous deux sortirent.

XLVÎII

Le muet et madame de Trêves suivirent sous bois une sente étroite bordée de buissons dont les épines éraillaient la robe de Léonide.

On parvint à la route.

Elle était, ou du moins elle semblait déserte ; — on n'entendait aucun bruit dans les ténèbres.

Jacques, ne voulant point fatiguer la jeune femme, essayait de donner à sa marche une allure modérée, mais Léonide l'entraînait.

Poussée par un délire fait tout à la fois d'amour et d'angoisse, la pauvre enfant ne marchait pas, elle courait.

Nous allons devancer madame de Trêves et son guide dans la demeure de M. d'Harblay.

Après le départ du docteur Marais une fièvre violente s'était emparée de Lucien, malgré la potion calmante administrée par son confrère.

Effrayée par les hallucinations résultant de cette fièvre madame d'Harblay, nous le savons, avait en-

voyé à Chantilly prier le médecin de revenir au plus vite.

Dans l'après-midi le docteur se rendit à Goye L'état de Lucien lui parut plus inquiétant qu'il ne l'avait supposé d'abord ; — il ne changea rien cependant à ses premières indications, et il prescrivit de donner régulièrement la potion.

— La fièvre cédera, — dit-il, — et l'état général de notre blessé se modifiera d'une façon toute favorable.

Madame d'Harblay, qui ne quittait pas d'une minute le chevet de son fils, se sentit un peu rassurée.

Les pronostics du docteur Marais se réalisèrent.

Vers neuf heures du soir la fièvre diminua graduellement, les hallucinations disparurent et Lucien recouvra toute sa connaissance.

Il jeta un regard autour de son lit et vit sa mère attentive, les yeux fixés sur lui.

— Mère, — dit-il, — tu me veilles...

— Oui, cher enfant... — Comment te trouves-tu?...

— Mieux, mais bien faible... — Je sors d'un terrible accès de fièvre, n'est-ce pas?

— Oh! oui, terrible...

— J'avais le délire?... Je parlais tout haut?

— Sans doute...

— Qu'ai -je dit?

— Des mots interrompus... des phrases incompréhensibles... — Un nom revenait à chaque instant sur tes lèvres...

— Quel nom?

- Celui de madame de Trêves,

Lucien tressaillit.

— Mon confrère de Chantilly est allé au chalet de Lamorlaye ? — demanda-t-il...

— En te quittant. . .

— Est-il revenu ici depuis?

— Oui, vers six heures et demie... — La violence de ta fièvre m'inquiétait... — Je l'ai envoyé chercher... — Il m'a juré que je m'alarmais à tort.

— Comment avait-il trouvé M. de Trêves?...

— Très souffrant... — Il ne m'a point caché que son état lui semblait grave...

— Grave! — répéta Lucien avec un accent de colère, — et je suis là, cloué sur ce lit !...

— Cher fils, je t'en supplie, éloigne de ton esprit toute préoccupation... — dit madame d'Harblay d'une voix caressante. — Songe à toi, en ce moment, et rien qu'à toi... Tu penseras au baron quand tu seras guéri, ce qui ne tardera guère... Ta vie m'est précieuse... je n'ai que toi au monde à aimer... — Ménage-toi doncl... — J'ai écrit un mot à ton ami le médecin de Senlis... — Il viendra très certainement et pourra sans doute, pendant quelques jours, visiter une partie de tes clients... — Tout ira bien... n'aggrave pas ton mal en te forgeant des chimères...

— Tu as raison... — Je serai calme.

— A la bonne heure !

— Est-on venu du chalet de Lamorlaye demander de mes nouvelles ?

— Deux fois...

— Qui?

— D'abord le muet qui t'a ramené ici la nuit dernière...

Un rayon de joie illumina le visage de Lucien, Il se disait que Léonide avait envoyé Jacques. Madame d'Harblay reprit :

— Le jardinier du chalet est venu ensuite... — C'est Madeleine qui lui a parlé... — J'étais auprès de toi et ne voulais point te quitter...

— Venait-il de la part du baron, ou de la part de madame de Trêves?... — demanda le blessé d'unevoix émue.

Madame d'Harblay regarda son fils.

Ce nom, prononcé si souvent dans le délire de la fièvre, Lucien venait de le répéter avec le même accent.

Elle comprit.

— Je ne sais pas, cher enfant.., — répondit-elle. Lucien laissa tomber sa tête sur sa poitrine.

— Il faut prendre une cueillerée de potion... — continua la vieille dame.

— Quelle heure est-il, mère?...

— Bientôt onze heures et demie...

— Tu vas aller te reposer...

— Je n'éprouve aucune fatigue... Je compte bien veiller toute la nuit...

— Et moi je te conjure de n'en rien faire... — Je me sens beaucoup mieux... Je n*ai besoin que de sommeil... — La nuit dernière tu ne t'es pas couchée.. ► — Je te défends d'user ainsi tes forces...

— Eh bien ! je t'obéirai, mais un peu plus tard... —

Madeleine achève de ranger en bas... — Quand elle aura fini, j'irai me mettre au lit, mais elle veillera dans ma chambre à portée de ta voix...

— Comme tu voudras, mère...

En ce moment un coup de marteau retentit à la porte donnant sur la rue.

Lucien et sa mère échangèrent un regard où se lisait leur surprise.

— Qui peut venir à cette heure?... — demanda tout haut madame d'Harblay.

Le jeune médecin avait senti brusquement son cœur battre plus vite, sans motif appréciable. On entendit une porte s'ouvrir.

— Sans doute, — dit la vieille dame, — quelqu'un qui n'est pas au fait de ton accident t'envoie chercher pour un malade...

Lucien prêtait l'oreille.

— Ecoute... — murmura-t-il. — Ecoute...

L'escalier de bois résonnait sous des pas rapides. Madeleine, la paysanne venue pour aider au ménage, entra dans la chambre.

— Qu'y a-t-il ? — demanda madame d'Harblay.

— C'est une dame, madame, qui veut voir absolument le M. docteur, quoique je lui aie répondu que ce n'était pas l'heure des visites et que M. le docteur dormait probablement...

Le jeune médecin ne perdait pas une de ces paroles. Un tremblement nerveux agitait ses mains. La paysanne poursuivit :

— Ça doit être une dame du chalet de Lamorlaye,

car elle est avec le muet qui est déjà venu tantôt. Madame d'Harblay jeta sur son fils un coup d'oeil interrogateur.

— Faites monter, je vous en prie, ma mère... — dit vivement Lucien.

Madeleine tourna sur ses talons et disparut. M. d'Harblay rayonnant, appuyant ses deux mains sur son cœur qui battait à se briser, balbutia :

— C'est elle, ma mère... C'est elle...

Léonide, suivie de Jacques Hâbert, parut dans le cadre de la porte.

En voyant Lucien pâle d'émotion, les yeux brillants d'un feu qu'elle prit pour celui de la fièvre, la tête enveloppée de bandages, elle s'élança vers lui, se mit à sangloter, saisit une des mains qu'il lui tendait et s'écria :

— Ah ! mon Dieu I... mon Dieu !...

Madame d'Harblay avait reconnu la baronne^ de Trêves malgré la voilette baissée qui cachait une partie de sa figure.

Elle s'inclina devant la visiteuse et sortit discrètement, en refermant la porte derrière elle.

Jacques Hâbert resta debout auprès de cette porte, comme s'il avait mission de veiller sur Léonide et sur Lucien.

Des larmes de joie coulaient des yeux du jeune médecin. — 11 pressa contre sa bouche les mains de la baronne et les couvrit de baisers.

Brusquement, au contact des lèvres de Lucien, se dissipa le fiévreux délire qui venait d'entraîner Léo-

i30 MADAME DE TRÊVES

nide, à travers les ténèbres et les bois, jusqu'à cette chambre, jusqu'à cette couche.

La jeune femme se .^edressa, effrayée, tremblante.

— Oh ! qu'ai-je fait ? — balbutia-t-elle en dégageant ses mains pour cacher son visage que la pudeur et la honte empourpraient.

— Vous êtes venue me donner la force et la volonté de vivre... — répondit M. d'Harblay d'une voix presque indistincte. — Vous êtes venue m'apporter un peu de bonheur... Merci...

— Ne me remerciez pas ! — répliqua Léonide... — Oubliez une démarche folle dont je suis coupable, mais non responsable... — J'ai fait un rêve affreux... Je vous savais blessé... Je vous ai vu étendu sur ce lit, la figure tachée de sang... — Il m'a semblé que vous m'appeliez, prêta mourir... je me suis levée... je suis partie... je suis venue... pour vous dire...

Elle s'interrompit.

— Pour me dire? — répéta Lucien haletant.

— Que si vous m'aimiez il fallait vivre... que je vous ordonnais de vivre...

Ayant ainsi parlé Léonide s'élança vers la porte qu'elle ouvrit, descendit l'escalier, et sortit de la maison sans tourner la tête.

Jacques Hâbert la rejoignit, et tous deux reprirent le chemin de Lamorlaye.

Une heure après cette visite inattendue Lucien dormait d'un calme sommeil.

Jusqu'à ce jour il avait vécu dans des alternatives d'espérance et de doute.

Maintenant Une doutait plus. — Il était sûr d'être aimé.

Laissons s'écouler un intervalle de cinq jours.

Lucien d'Harblay allait de mieux en mieux. — La blessure de sa tête se cicatrisait; — il commençait à se lever, à marcher dans sa chambre; — ses confrères de Senlis et de Chantilly lui donnaient l'assurance qu'à la fin de la semaine il pourrait sortir et se rendre comme d'habitude chez ses clients.

Chaque matin on venait du chalet de Lamorlaye prendre de ses nouvelles et lui donner de celles du baron Max. — Le nom de Léonide n'était pas prononcé, mais le docteur savait bien qu'on venait de sa part.

M. de Trêves continuait à garder la chambre par ordre du médecin de Chantilly qui craignait une rechute.

Léonide et la douairière cherchaient à égayer par leur présence les trop longues journées que Max passait dans le cabinet de travail attenant à sa chambre.

Elles n'y parvenaient pas.

Le baron était devenu sombre, taciturne, hypocondriaque.

Il se plaignait d*une continuelle pesanteur du cerveau.

Parfois, quand son regard s'attachait sur Léonide, un sourire venait à ses lèvres, mais ce sourire s'éteignait presque aussitôt.

Le docteur Marais ne s'expliquait point la lourdeur cérébrale que nous venons de constater.

Il en avait parlé à Lucien qui s'était dit :

— Bientôt je verrai par mes propres yeux et, connaissant à fond cette nature étrange, peut-être découvrirai-je la cause du mal...

Ce mal, le médecin de Chantilly n'hésitait point à l'attribuer à l'accident dont Max avait été victime.

Lucien niait carrément que ce fût possible, et plus que jamais il affirmait que M. de Trêves, absolument guéri par la cautérisation faite en temps utile, ne pourrait subir à aucune époque une crise d'hydrophobie ; il se proposait même de rédiger à ce sujet un mémoire détaillé, de renvoyer à l'Académie de médecine et de le publier dans les feuilles spéciales.

L'absence du docteur d'Harblay était pour une grande part dans l'état maladif du baron, dans sa taciturnité, dans son hypocondrie.

Il doutait de sa guérison complète, — nous le savons déjà, — il avait peur.

Le retour de Lucien ferait renaître en lui la confiance, et par suite modifierait absolument ses dispositions d'esprit.

Georges de Nerville, gardant son masque d'indifférence, étudiait avec soin les symptômes qui se manifestaient chez son cousin.

— Qu'il succombe à l'hydrophobie, — se disait-il» — ou qu'une complication inattendue me débarrasse de lui, peu importe... — L'essentiel est qu'il meure... Léonide ne sera véritablement facile à vaincre que

l'orsqu'elle se trouvera libre et complètement isolée, maîtresse de tous ses droits et n'ayant plus de devoirs à remplir... — Alors, et seulement alors, je pourrai, sans me heurter contre une inflexible résistance, lui imposer mes volontés... — Mon heure arrivera certainement, mais il faut attendre... — Eh bien ! j'attendrai...

A mesure que s'écoulait le temps, l'agitation de Max augmentait.

Une idée fixe hantait son cerveau.

Le nom de Lucien revenait sans cesse à sa bouche.

— Quand donc reverrons-nous le docteur? — demandait-il dix fois par jour.

— Bientôt... — répondaient Léonide et la douairière.

— Il a promis de venir habiter le chalet...

— Sans doute, mais sa blessure retarde forcément la réalisation de cette promesse...

— Je voudrais le voir...

— Patientez...

Léonide, elle aussi, souhaitait avec ardeur la prompte guérison de Lucien d'Harblay.

Il lui semblait, ne le voyant pas, que quelque chose manquait à sa vie.

Mais, toujours en lutte contre son amour, elle murmurait :

— Pourquoi faut-il que Max ait impérieusement besoin de lui?... — Mieux vaudrait qu'il ne revînt plus... qu'il ne revînt jamais.

t34 MADAME DE TRÊVES

Quoiqu'on touchât à la fin de l'automne, l'atmosphère ce jour-là était lourde, chargée d'électricité, 'et des signes à.peu près infaillibles annonçaient un orage à courte échéance.

Max, quoique faible encore et fatigué par cette chaleur énervante, avait voulu descendre déjeuner.

— A-t-on des nouvelles de Lucien d'Harblay ? -^ demanda-t-il.

La baronne Germaine répondit par une question :

— Le docteur Marais ne t'en a-t-il pas donné ce matin?...

— Sans doute... — s'écria M. de Trêves avec impatience,— mais j'en voudrais d'autres... de plus certaines... de plus sérieuses... — Le docteur Marais ne m'inspire aucune confiance. — Je crois qu'il me trompe...

— Dans quel but ?

— Dans le but de me rassurer, pardieu ! !

— Mon ami, — fit Léonide, — Jacques Hâbert est ^Ué à Coye... Il a vu M. d'Harblay dont la convales-

cence fait positivement de grands progrès, et qui viendra dans quelques jours...

— On me dit la même chose depuis une semaine 1 1 — répliqua Max. — Je suis impatient... Le docteur d'Harblay m*est indispensable I... Je veux qu'il vienne...

— Il ne peut sortir encore...

— Eh bien ! j'irai le trouver, moi...

— Ce serait une grande imprudence I

— 'Pourquoi donc?... — Le soleil est chaud... il n'est même que trop chaud... Le grand air me fera du bien... D'ailleurs je ne suis plus malade et je dois une visite au docteur d'Harblay qui m'a guéri et qui est malade à son tourî... — C'est bien le moins que je la lui rende I... — Je veux me conduire en gentleman, et tous les raisonnements du monde ne m'empêcheront pas d'aller àCoye...' — Il est donc inutile de combattre ma détermination... absolument inutile...

Max s'emportait sans motif.

Une surexcitation singulière s'emparait de lui.

— Je t'accompagnerai si tu veux... — dit Georges de Nerville. •

— Oui, nous irons ensemble...

Léonide hasarda une dernière observation.

— Le ciel est très chargé... — murmura-t-elle timidement. — I/orage peut éclater d'un moment à l'autre...

— Eh bien, — répondit le baron sèchement, ■— qu'est-ce que ça peut nous faire ? Depuis quand, moii> cousin et moi, avons-nous peur de la pluie ?...

Puis, s'adressant au valet de chambre qui servait à table, il ajouta :

— Donnez l'ordre d'atteler la Victoria.

Le domestique sortit.

En ce moment le visage de Max était inquiétant. — Les traits contractés, la lèvre inférieure tombante, le pli profond creusé entre les sourcils, le cercle de bistre estompant le contour des paupières, donnaient au jeune homme l'air d'un vieillard.

On vint annoncer que la voiture était prête.

M. de Trêves y monta avec son cousin et dit au cocher :

— A Coye... chez le docteur d'Harblay... Les chevaux partirent rapidement.

A mesure qu'on approchait du but de la course, Max sentait se dissiper son oppression et devenait joyeux.

La Victoria fit halte à la porte de la maison qui nous est connue.

Max sauta lestement à terre et mit le marteau en branle. *

La paysanne Madeleine vint ouvrir.

Elle conflaissait de vue le visiteur et fit un geste de surprise.

— Monsieur le docteur, — cria-t-elle ensuite, — monsieur le docteur, c'est M. le baron de Trêves...

On ne mentait point en affirmant que la convalescence de Lucien étaittrès avancée ; — il ne sortait pas encore, mais il donnait des consultations chez lui.

En ce moment il se trouvait seul dans son cabinet.

Il entendit la voix de Madeleine et il s*empressa d'accourir au-devant de Max.

— Soyez le bienvenu, monsieur le baron... — lui dit-il en le regardant avec attention. — Je suis heureux de vous voir, mais vous venez d'être souffrant... votre sortie d'aujourd'hui n'est-elle pas une imprudence?...

M. de Trêves répondit en lui serrant les mains :

— Si c'est une imprudence, tant pis I — Vous ne veniez pas à moi, je viens à vous...

Lucien introduisit les deux cousins dans son cabinet ^t les fit asseoir.

Georges, ne perdant pas de vue le docteur, semblait épier ses impressions sur son visage.

M. d'Harblay continuait son examen.

L'altération des traits l'étonnait,

— Vous avez souffert... — dit- il. — Vous soufïrez encore...

— C'est vrai, — répliqua M. de Trêves, — mais n*allez pas vous abuser, cher docteur, sur la cause de ma souffrance... — Depuis que vous êtes absent du chalet, je ne vis plus... — Il me semble qu'un vide immense s'est fait autour de moi et que tout me manque. .. — Votre abandon serait ma mort...

Max parlait avec fièvre.

— De grâce, calmez-vous! — fit Lucien en lui prenant les mains à son tour. — Je suis touché, profondément touché de la sympathie, de l'estime que vous voulez bien me témoigner et que je suis fier de vous inspirer ; mais pourquoi vous préoccuper de mon absence invo-

lontaire, au point de vous en rendre malade?..? — Victime d'un accident qui me clouait ici, je pensais à vous et j'avais de vos nouvelles par le docteur Marais.

— Je ne conteste pas le mérite de votre confrère, — interrompit M. de Trêves, — mais il m'inspire peu de confiance...

— Heureusement me voilà hors d'affaire, — continua le jeune médecin, — dès demain vous aurez ma visite...

— Faites cela, cher docteur, et je serai guéri rien que par votre présence... — Quand vous n'êtes pas là^ j'ai peur...

— La peur dont vous me parlez n'a point de raison d'être...

— C'est possible, mais je lutte vainement contre elle... Je ne puis la chasser...

— Voulez-vous me permettre de vous adresser quelques questions?

— Des questions médicales ? — demanda Max avec un petit frisson.

— L'état de surexcitation fiévreuse dans lequel vous me voyez vous inquiète, n'est-ce pas ?

— Non, mais il me préoccupe... — Je ne sais que trop d'où il vient... — Toutes mes affirmations n'ont pu arracher de votre esprit le doute qui vous obsède,, l'épouvante qui vous mine... — Vous vous tuez vousmême avec vos terreurs insensées...

— Quand vous êtes là ces terreurs disparaissent.

— Aussi je vous répète que dès demain j'irai au chalet.

— Pour ne plus le quitter, n'est-ce pas?— dit M. de Trêves impétueusement.

— Je tiendrai le plus tôt possible la promesse que je vous ai faite...

— Le plus tôt possible.,, — répéta Max. — C'est trop^ vague.

— EhMen! dans très peu de jours je serai votre commensal.

— A la bonne heure...

— Maintenant, je vous en prie, rentrez... — Vous avez besoin de repos, et le mouvement de la voiture peut vous fatiguer...

— Je crois le contraire... — Le grand air me semble bon... — J'aurais voulu faire un tour en forêt...

— Vous y tenez beaucoup ?

— Oui, beaucoup...

— Eh bien ! je vous le permets, à une condition...

— Laquelle?

— C'est que votre promenade sera courte, car l'orage peut éclater d'un moment à l'autre...

— Fiez-vous à moi, docteur, — dit M. de Nerville» — Je ne laisserai pas mon cousin Max s'attarder...

Max avait quitté son siège.

— Regardez- :ïioi, cher docteur! — s'écria-t-il d'un ton joyeux. — Je suis sûr que vous ne me reconnaissez déjà plus!... — Il me semble que je suis un autre homme... — Je vous ai vu cinq minutes et me voilà-

calmé!.. . — A demain 1 Vous en prenez l'engagement solennel?...

— Vous pouvez compter sur moi... / De nouvelles poignées de main furent échangées et '

les jeunes gens, reconduits jusqu'au seuil de la maison par M. d'Harblay, remontèrent dans la voiture qui prit le chemin des Étangs.

Lucien les regarda s'éloigner.

Son visage était devenu sombre. — Une ride profonde se creusait sur son front.

— Il n'est que temps d'agir... — se dit-il. — Le malheureux se frappe... — Avant huit jours il serait fou à lier... — Encore une fois, je ferai mon devoir...

La Victoria, menée rapidement par des trotteurs trois quarts de sang, soulevait sur la route des tourbillons de poussière.

— 11 me semble que nous ne marchons pas!... — dit Max brusquement. — Ces chevaux trottent sous eux... — Je voudrais aller vite... C'est si bon, la vitesse...

Georges, surpris de l'accent étrange avec lequel son cousin venait de prononcer ces paroles, le regarda à la dérobée.

M. de Trêves poursuivit en s'adressant au cocher :

— Rendez la main, Richard !... Rendez la main, que diable!... — C'est le train de la malle des Indes que je veux!...

Le cocher obéit.

L*allure des chevaux s'accéléra.

— A la bonne heure ! — cria Max. — C'est un peu

mieux ainsi... — Passez par la forêt... — Je me sens bien... tout à fait bien...

Et les mains crispées sur les coussins, la tête nue penchée en avant, il présentait son front brûlant à l'air rafraîchi parla vitesse des trotteurs, et riait d'un rire nerveux.

— Ma parole d'honneur, — se disait Georges, — il a l'air d'un fou, ce cher baron !..,

Max reprit :

— Gagnez la ferme de Gommelle... et du train, surtout!... du train !...

L'étonnement de M. de Nerville se changeait en inquiétude ; son cousin lui faisait peur.

— Souviens-toi de la recommandation du docteur, mon cher ami... — dit-il. — Le ciel devient noir comme de l'encre et la chaleur redouble... — Nous allons avoir de l'orage...

— Eh I bien, tant mieux !... qu'il vienne, l'orage ! ! — Je voudrais entendre gronder le tonnerre et la foudre éclater... — Ça serait drôle! ! — Allons, Richard!... du train! du train!...

Le cocher, se retournant à demi sur son siège, regarda son maître d'un air singulier.

Il se demandait, lui aussi :

— E-st-ce que M. le baron devient fou?... Soudain une rafale, passant sur les cimes des

arbres, fît frissonner et gémir les feuillages.

En même temps une obscurité crépusculaire, remplaçant l'éclat du jour, enveloppa la forêt.

On arrivait par une large avenue aux étangs de Coramelle, près de la ferme.

— Prenez la route des Étangs ! — commanda Max. Le cocher fit décrire à son attelage une courbe savante et gagna le chemin indiqué.

Les rafales se succédaient. — Des grondements sourds montaient à l'horizon.

Un immense éclair, — le premier, — déchira les nuages entassés.

M. de Trêves battit des mains pour applaudir, et sonrire nerveux redoubla d'intensité,

— Positivement il est foui — pensait Georges. Les chevaux épouvantés se cabraient.

Un coup de tonnerre retentit, strident, métallique,, assourdissant.

L'attelage partit ventre à terre, sans qu'il fût possible au cocher de le retenir.

— Tonnerre du diable ! — dit M. de Nerville à haute voix. — Nous sommes emballés...

— Ça devait finir comme ça... — répliqua philoso^ phiquement le cocher.

— Bravo ! — glapissait Max. — Bravo 1... — Ça va bien! du train!... du train!...

iOn était à la hauteur de la troisième chaussée des étangs.

La voiture légère, emportée à une vitesse de dix lieues à l'heure, bondissait et craquait.

Max se leva tout debout.

— La troisième chaussée... — fît-il d'une voix sif-

'.fiante. — Nous sommes juste à l'endroit où on a voulu assassiner mon ami Lucien... Ah! ah! ah! Et de nouveau il se mit à rire.

Les éclairs et les détonations se succédaient. — Pour le coup nous sommes flambés ! — s'écria le cocher qui s'épuisait à peser sur les guides sans le moindre résultat.

Les chevaux, que rien au monde ne pouvait plus maîtriser désormais, venaient de se jeter sur la chaussée et couraient avec une vitesse de locomotive vers les barrières servant de garde-fous aux étangs. M. de Trêves restait debout et semblait ivre de joie. Georges, livide, se cramponnait à la capote rabattue.

Malgré l'imminence du péril, et très convaincu qu'un malheur était inévitable, le cocher ne perdait pas la tête.

— Tenez-vous' bien, messieurs... — dit-il... — La secousse sera terrible...

A cette minute précise les chevaux heurtèrent du poitrail la barrière qui craqua sous le choc, et s'abattirent, empêtrés dans leurs traits.

En même temps retentit un cri terrible. Max, toujours debout, venait d'être lancé par-dessus la barrière et se débattait dans les eaux profondes de l'étang...

L'orage s'était déchaîné tout à fait.

Les rafales pliaient les arbres, et la pluie torrentielle fouettait les eaux avec un bruit sinistre.

— Il est perdu !... — s'écria Georges de Nerville dont l'affolement semblait complet.

A cette exclamation de découragement le cocher répondit :

— Il faut le sauver...

Et, descendant du siège où il s'était maintenu, il ne prit que le temps d'ôter sa redingote de livrée et sauta dans l'étang.

Très habile nageur, en deux brassées il atteignit le corps de Max qui ne se débattait plus que faiblement, et il le poussa vers la berge.

— Vite, monsieur de Nerville... vite... un coup de main... — fit-il avec un accent d'autorité au moment de toucher le bord.

Ne pas venir en aide au brave garçon qui réclamait son secours était impossible.

Georges descendit au milieu des roseaux, saisit par

les épaules le corps du baron inanimé que le cocher souJeva parles pieds, et tous deux le portèrent dans la voiture, où ils retendirent.

Ceci fait, le cocher releva les chevaux qui, blessés gravement au poitrail et couronnés jusqu'aux os des genoux, tremblaient de tous leurs membres ; — il remonta sur son siège, tandis que M. de Nerville s'asseyait à côté de Max inanimé pour le soutenir, et les trotteurs, si ardents naguère, reprirent au pas, en boitant et tête basse, le chemin de Lamorlaye.

Derrière les rideaux de l'une des fenêtres du chalet la baronne Germaine et Léonide guettaient le retour des deux cousins.

— Il est arrivé un malheur! — s'écria la jeune femme en voyant Max étendu sur les coussins de la Victoria désemparée.

Et elle s'élança dans l'escalier, suivie de la douairière qui poussait des gémissements sourds.

Déjà les domestiques entouraient la voiture.

Georges leur ordonna de transporter le baron de Trêves dans sa chambre.

— Chère tante, chère cousine... — dit-il ensuite, — calmez-vous... — La chose est plus grave en apparence qu'en réalité... — Max n'est point blessé... Il ne tardera guère à reprendre connaissance.

Et M. de Nerviile raconta brièvement ce qui s'était passé, tout en gagnant avec les deux femmes l'appartement de son cousin.

Dès que M. de Trêves fut dans son lit, chaudement II. 9

couvert, il revint à lui, mais il grelottait de fièvre et iî

divaguait. *

— Un médecin... — commanda Léonide. — Vite ua \ médecin... j

— Qu'on aille chercher le docteur d'Harblay... — \ ajouta la douairière. — Quand il connaîtra l'accident

il n'hésitera point à venir, puisqu'il est valide... Qu'on attelle une voiture fermée et qu'on parte à l'instant...

En cinq minutes un coupé fut attelé et Georges,, conduit par Jacques Hâbert, se rendit à Coye.

Lucien était toujours dans son cabinet.

Lorsqu'il aperçut M. de Nerville il pressentit que^ quelque fait très grave venait de se produire, et il demanda :

— Que se passe-t-il?... — Il y a un malheur, n'estce pas?

— Oui.

Et Georges recommença son récit pour le docteur.

— M. de Trêves était à coup sûr sous l'empire d'un accès de folie ou de fièvre chaude... — murmura Lucien.

— On vous attend au chalet. . . — poursuivit le cousin de Max.

— Je n'hésite pas à m'y rendre, croyez-le bien... — Le temps de prévenir ma mère et je suis à vous.

— Allez, cher docteur...

Lucien sortit.

Quand il eut refermé la porte, Georges se dit tout bas :

— Médecin maudit, tu auras beau faire, cette fois

tu ne le guériras pasi... Je veux que Léonide soit veuve...

Le jeune docteur monta chez sa mère.

— Je sors... — dit-il.

Madame d'Harblay fit un geste d'étonnement.

— Aujourd'hui, et par ce temps orageux!... — murmura-t-elle.

■ — Il le faut... — On vient me chercher en voiture pour me conduire au chalet... — Un accident grave est arrivé à M. de Trêves... Ma présence est indispen^ sable...

— Va donc, puisqu'il le faut...

— Mère, donne-moi mon agenda, je te prie...

— Où est-il?

— Il doit se trouver dans la poche de côté du vêtement que je portais la muit où j'ai été blessé.

Madame d'Harblay secoua la tête.

— Ce vêtement était souillé de poussière et de sang, — répondit-elle. — J'ai visité moi-même les poches^ avant de l'envoyer au nettoyage... — L'agenda dont ta parles n'y était point...

Lucien pâlit.

— En es-tu sûre, mère? — demanda-t-il.

— Oh! parfaitement sûre... — Voici, sur cette table, ce que contenaient les poches ; ta petite trousse de campagne, un bistouri et un crayon... ^ Il n'y avait pas autre chose, je l'affirme...

— Voilà qui me semble étrange...

— Pourquoi?...

— J'ai la certitude que j'étais porteur de mon agenda à Pontarmé...

— Ne peux-tu te tromper?

— Non... — Après l'opération j'ai écrit quelques notes sous la dictée de mon confrère de Senlis...

— L'agenda a pu glisser de ta poche quand tu es tombé sans connaissance sur la chaussée des Etangs.

— C'est possible, en effet... — dit Lucien dont la préoccupation était visible. — Je le ferai chercher... — A bientôt, mère, je pars...

Le jeune homme embrassa madame d'Harblay et descendit rejoindre Georges, qui l'attendait avec impatience.

Tous deux montèrent en voiture et le cheval fila vers Lamorlaye.

L'orage avait été aussi court que violent.

Le ciel était redevenu bleu, le soleil dorait les cimes des bois, et à l'horizon un grand arc-en-ciel étalait les couleurs du prisme.

On arriva.

Lucien, la tête encore enveloppée de bandes, mit pied à terre et gagna d'un pas rapide l'appartement de Max.

Léonide, assise auprès du lit, devint pourpre en le voyant entrer.

Néanmoins elle n'hésita pas à lui tendre la main.

— C'est la fatalité qui nous poursuit, docteur ! — dit-elle en désignant M. de Trêves.

Lucien ne répondit pas.

Il était tout entier h l'examen de son malade.

Cet examen dura plusieurs minutes.

Un silence de mort régnait dans la chambre.

Enfin M. d'Harblay releva la tête.

— Eh! bien? — demanda Léonide.

— J'ai à lutter contre une maladie grave, madame... — répondit Lucien.

— Laquelle ?

— Une fièvre cérébrale...

— Une^ fièvre cérébrale ! I — répéta la douairière. — Grand Dieu!!... Mais c'est très dangereux, cela!!

— Très dangereux, oui, madame la baronne, mais cependant rien n'est désespéré... — Je combattrai le mal de toutes mes forces et j'espère bien le vaincre...

Lucien s'assit au bureau de Max et écrivit son ordonnance.

— Faites préparer immédiatement cela à la pharmacie de Chantilly... — dit-il ensuite. — Que cette potion soit administrée ponctuellement au malade...

— Quelles autres prescriptions?... — reprit la douairière.

— Rien que de bien simple... — Il faut surveiller de près M. de Trêves, mais éviter autour de lui le bruit et le mouvement... — Je désire qu'à part la personne chargée de la surveillance dont je parlais, qui que ce soit, en mon absence, n'entre dans cette chambre...

— On vous obéira sans discuter et sans murmurer, cher docteur... — dit la baronne Germaine. — Notre confiance en vous est absolue, vous le savez bien...

Lucien s'inclina.

— Veuillez donc, — poursuivit-il, — me laisser seul

ioO MADAME DE TREVES

avec le valet de chambre de M. le baron... — J'ai quelques recommandations à lui faire.

Tout le monde se retira, sauf Pierre Lion, très pâle et très agité. — Il aimait son maître, nous croyons Ta. voir déjà dit.

— Je crains pour cette nuit un violent accès de <lélire... — commença Lucien — Donc, mon ami, ne vous couchez pas, et tenez-vous prêt à lutter au besoin contre M. Max.

— Je lutterai respectueusement... Mais est-ce que mon pauvre maître est perdu?

— Je vous répondrai ce que j'ai répondu tout à l'heure à madame la baronne : — J'espère le sauver...

Le jeune médecin jeta un dernier coup d'œil sur le malade et se retira.

Au bas du perron le coupé l'attendait, mais conduit cette fois par le cocher.

Léonide avait chargé Jacques Hâbert d'aller à Chantilly, faire préparer chez le pharmacien Godelot le médicament dont M. d'Harblay avait écrit la formule.

Georges de Nerville riait d'un mauvais rire en regagnant son appartement.

— Ce bon docteur renouvelle sa consigne d'autrefois et interdit à tout le monde la chambre de mon cher cousin... — se disait-il. — Naïf docteur!... J'y saurai bien* entrer, moi, dans cette chambre, sans que personne le sache... — Il faut que Léonide soit veuve !...

Le soir venu, la jeune baronne alla frapper à la porte de l'appartement de son mari.

Pierre Lion vint ouvrir.

— Comment va M. de Trêves? — lui demandât-elle.

— La fièvre est très violente, madame, mais M. le docteur s*y attendait... — Il prévoit même qu'elle redoublera cette nuit...

— Accompagnée de délire, n'est-ce pas?

— Je ne puis cacher à madame que c'est la crainte de M. le docteur...

— Si vous aviez besoin qu'on vous aide, Pierre, appelez-moi, je vous en prie... — Je serai courageuse et calme. . .

— Puisque madame veut bien le permettre, je prendrais la liberté d'aller chercher madame si j'avais besoin de quelqu'un, mais j'espère n'avoir besoin de personne.

Léonide se retira et le valet de chambre regagna sa place au chevet du malade.

La crise prévue par Lucien d'Harblay arriva vers une heure du matin.

Max eut un terrible accès de délire.

Il s'élança hors de son lit et parcourut la chambre comme une bête fauve en cage, cherchant une issue, poussant des cris farouches, et prononçant des paroles inarticulées parmi lesquelles on distinguait vaguement des menaces adressées à quelque ennemi invisible.

Pierre Lion eut besoin de toute sa force, de toute son énergie, pour empêcher son maître d'ouvrir une fenêtre et de se précipiter.

L'accès dura vingt minutes environ.

Au bout de ce temps M. de Trêves, épuisé par la violence même de la crise, se laissa ramener à son lit, tomba comme une masse sur les matelas et s'endormit d'un sommeil profond.

Laissons la maladie du baron Max suivre son cours régulier et prions nos lecteurs de nous accompagner à Cbantilly, dans le magasin acheté par Mariette Mutel à madame veuve Pareur.

La ci-devant cocotte devenue commerçante, et point du tout ingambe, avait été obligée de prendre une femme de ménage qui venait le matin et partait le soir, vers neuf heures, après avoir fermé la boutique.

Mariette s'était attaché en outre, comme apprentiemodiste, une gamine du pays âgée d'environ quatorze ans et qui l'aidait beaucoup.

Très adroite de ses mains, n'ayant point oublié le métier de sa première jeunesse, la boiteuse mit en montre une demi-douzaine de chapeaux de sa façon.

Ils avaient bonne apparence el ce chic parisien fort apprécié en province.

Leur succès fut grand et plusieurs clientes arrivèrent à l'Écureuil.

La papeterie et les journaux se vendaient comme du pain.

Les romans, vieux et nouveaux, se louaient à merveille.

Bref, 1g commerce prospérait depuis l'installation de Mariette, et cependant la jeune femme ne fut point satisfaite d'abord.

Pourquoi?

MADAME DE ÏUÈVES 153

Tout simplement parce qu'elle avait compté plus que de raison sur ses goûts champêtres et sur ses aptitudes commerciales pour empêcher l'ennui de l'atteindre.

En réalité la vie de Paris lui manquait. — Or, la vie de Paris qu'elle avait comprise et pratiquée jusque-là, c'était sinon l'amour du moins la galanterie, avec ses intrigues, ses fourberies, ses chagrins et ses plaisirs.

Mariette, ayant gâché son cœur et traîné ses jupes dans une foule d'endroits mal situés, se croyait blasée.

Elle ne l'était point, et elle s'aperçut bien vite qu'elle ne pouvait voir passer un joli garçon sans se rappeler mal à propos ses conquêtes et ses caprices d'autrefois.

Rarement l'occasion se présentait, à Chantilly, de faire les yeux doux aux jolis garçons.

Il en venait cependant quelques-uns chez elle acheter des journaux ou du papier à lettres, mais c'étaient des gens attachés aux écuries de course, palefreniers, jockeys et grooms que Mariette, habituée à des fréquentations plus aristocratiques, regardait avec une indifférence voisine du dédain.

Assurément elle savait bien que, malgré son joli visage et ses grands yeux provocants, sa difformité lui enlevait le droit de se montrer difficile.

Elle ne rêvait plus de parfaits gentlemen et d'aimables cabotins, ces types si dissemblables que les déclassées aiment d'une tendresse égale, payées par ceux-ci, payant ceux-là...

Un beau jour son choix fut fait.

Elle jeta son dévolu sur un Parisien d'agréable apparence, Jules Cordier, entré comme aide-pharmacien chez son voisin M. Godelot.

Un simple couloir séparait la pharmacie du magasin de Mariette.

Le pharmacien Godelot, obligé de quitter Chantilly pour quelque temps, avait laissé son aide, — très capable de le suppléer d'ailleurs, — seul maître dans la maison.

Jules Cordier, nous l'avons dit, était un garçon fort instruit et très intelligent, mais un viveur de bas étage, à conscience élastique, paresseux, joueur, buveur et libertin.

La vie de province, à laquelle il se résignait pour des raisons qui nous sont connues, ne lui plaisait pas plus qu'elle ne plaisait à Mariette Mutel, et il cherchait tous les moyens possibles de se distraire.

Maître de son temps aussitôt que la pharmacie était close, il passait ses soirées au café, regardant jouer mais sans jouer lui-même, à son grand regret, car sa bourse était maigrement garnie.

Le travail quotidien des manipulations médicales lui laissait aussi beaucoup de loisirs qu'il ne savait à quoi employer.

Bref, il s'ennuyait à miracle.

Un matin, une carriole s'arrêta devant le cabinet de lecture de la veuve Pareur.

Mariette descendit de cette carriole.

Elle venait prenr're possession de son magasin^

Jules Cordier se trouvait sur le seuil de la pharmacie, regardant les passants trop peu nombreux selon lui.

— Voilà une jolie fille î — se dit-il. — Un vrai Grévin!... — C'est dommage qu'elle marche avec des béquilles...

Malgré cette réflexion il s'enquit de ce que sa nouvelle voisine pouvait être.

La province est le pays des potins par excellence.

Madame Duval, l'honorable propriétaire de Y Hôtel de la Cloche dOr, à Montgrésin, avait quelque j)eu bavardé.

L'élève en pharmacie apprit bien vite que Mariette Mutel était une cocotte de Paris, forcée de renoncer à la vie galante par les suites d'un grave accident.

Le bruit public ajoutait qu'elle devait avoir quelque argent.

— Tiens! tiens \ tiens ! — se dit Jules Cordier. — Ça ne serait pas bête, dans ce pays de loup, d'être l'amant de cette petite... — Béquilles à part elle est gentille et, si elle a le sac comme on le prétend, ça deviendrait très chic!...

A partir de ce moment le jeune homme, au lieu d'envoyer acheter son journal par le gamin de la pharmacie, y alla lui-même.

Parisien dans les moelles, il était drôle et blagueur.

Il fit rire Mariette, qui au bout de huit jours vafTola de lui et ne demanda qu'à le lui prouver,

Jules Cordier ne fut point cruel.

Mariette cessa de s'ennuyer.

Son amant dîna presque tous les jours avec elle et passa chez elle une partie de ses soirées.

S'il avait des potions à préparer pour le lendemain, il ouvrait la porte du couloir et l'Ecureuil venait le retrouver dans le laboratoire bien clos.

Cette existence plaisait à la déclassée. — Jules Cordier prenait sur elle un empire extraordinaire ; elle ne savait rien lui refuser, le trouvait plus que parfait, et lui reprochait uniquement d'aimer plus que de raison le vin blanc et surtout l'absinthe.

— Bah ! — rèpondait-il en riant. — Tu t'y feras, ma bichettel — G'esl si émoustillant d'avoir un petit p/wmet coquet... — On voit tout en rose et on trouve son Écureil encore plus joli!...

De temps en temps le jeune homme arrivait la tête basse.

. — Qu'est-ce que tu as ? — - demandait Mariette.

— J'ai joué, hier soir, au café, en te quittant...

— Tu t'étais grisé...

— Un peu.

— Et tu as perdu?

— Naturellement.

— Combien?

— Yingt francs... — Le pis, c'est que je ne les ai pas... — Le patron est absent, tu sais, et mes appointements courent... — Peux-tu me prêter un louis?

— Le voici...

Et Mariette donnait la pièce d'or.

En somme elle était heureuse, ne trouvait pas le

temps long, et s'étonnait seulement de ne point vol? Lucien d'Harblay qui avait promis devenir.

Quelques jours s'étaient écoulés depuis le dernier accident arrivé au baron de Trêves dont Tétat restait alarmant.

Le docteur continuait néanmoins à espérer, niais il ne se prononçait point d'une façon positive.

L'existence au chalet de Lamorlaye était triste et sombre.

Les premiers froids se manifestaient.

Les gelées blanches du matin flétrissaient les fleurs d'automne; — les arbres commençaient à se dépouiller de leurs feuilles.

Max subissait l'influence de ce changement de température. •

La fièvre diminuait, mais ne cédait pas complètement.

Lucien guettait une période prévue du mal et se disait :

— Si une méningite ne se déclare point, il sera sauvé. — Dans le cas contraire, j'aurai bien de la peine à continuer la lutte...

Léonide et Lucien évitaient les occasions de tête-àtête et se parlaient peu.

L*un comme l'autre ils souffraient , mais s'étudiaient à renfermer leurs souff'rances en eux-mêmes.

Georges de Nerville se trouvait, lui, sur des charbons ardents.

Son amour et sa cupidité grandissaient chaque jour.

Il convoitait à la fois la femme et la fortune, et les voulait à bref délai.

Or, pour les avoir, il fallait avant tout que Léonide fût libre...

Avec son adresse habituelle il se rapprochait de plus en plus de Lucien d'Harblay qui, ne pouvant soupçonner une si noire hypocrisie, le croyait absolument dévoué à Max.

Tous les deux venaient de monter à l'appartement de M. de Trêves.

Pierre Lion, exténué par ses veilles successives de plusieurs nuits, dormait sur un fauteuil près du lit de son maître.

Il n'entendit pas la porte s'ouvrir et se refermer.

Lucien semblait soucieux.

La période décisive approchait.

La méningite pouvait se déclarer d'un instant à l'autre, de même que d'un instant à l'autre elle pouvait n'être plus à craindre.

Le docteur toucha l'épaule du valet de chambre.

Celui-ci se dressa tout confus, en se frottant les yeux.

— Excusez-moi, monsieur d'Harblay, je vous en prie... — dit-il. — Je me suis laissé vaincre par le sommeil... ce n'est pas ma faute...

— Tous êtes fatigué, mon ami.

— Ah ! ce n'est point fatigué, qu'il faut dire, c'est éreinté... c'est moulu !... j'ai passé tant de nuits...

— Eh ! bien, allez vous reposer...

— Pour cela, non, par exemple!... — Abandonner monposte, jamais !...

— Je l'exige... .— Vous finiriez par tomber malade...

— Mais si je me repose, monsieur le docteur, qui veillera ici à ma place?...

— Moi... — dit Georges vivement. — Je serai trop heureux de rendre ce service à mon cousin...

— Nous arrangerons cela...

Pierre Lion quitta la chambre pour aller se jeter sur son lit.

Quelques minutes plus tard il ronflait à poings fermés.

Lucien d'Harblay s'approcha du baron et prit une de ses mains qui pendait hors du lit.

Max ouvrit les yeux.

— C'est vous, docteur... — murmura-t-il d'une voix à peine distincte, avec un vague sourire.

— Oui, mon cher malade... — Comment vous trouvez-vous ?

— Bien faible...

— Vous avez encore de la fièvre... Soufïrez-vous ?

— J'ai mal à la tête... très mal... voilà tout... Lucien avait tâté le pouls en consultant sa montre. L'artère donnait cent vingt-six pulsations à la mipute.

En entendant la réponse du malade à sa dernière

question, M. d'Harblay lui posa sa main sur le front qu'il trouva brûlant.

Son regard s'assombrit et pendant une ou deux secondes il parut découragé, mais la lueur de ses yeux se raviva bien vite.

— Gomment, — se disait-il, — après avoir arraché ce malheureux à la plus effroyable mort, je ne le sauverais pas d'une simple maladie? — Allons donc! — Je veux qu'il vive !

Il se tourna vers Georges et lui dit :

— Vous avez offert, monsieur de Nerville, de remplacer momentanément Pierre Lion près de votre cousin...

— Oui, cher docteur...

— Eh ! bien, je vais avoir besoin de votre aide...

— Disposez de moi...

— Le valet de chambre est tellement brisé que je ne puis en ce moment compter sur lui... — Rien au monde ne saurait l'empêcher de s'endormir... — Vous veillerez cette nuit à sa place et vous donnerez à M. de Trêves la potion dont je vais écrire la formule et qu'on ira faire préparer à Ghantilly... — Du reste jereviendrai.ee soir, j'examinerai la potion et je vous indiquerai le mode d'emploi... — Je vais prier madame de Trêves d'être pendant toute cette journée la garde-malade de son mari; — La nuit venue vous la relèverez de b-es fonctions...

— Vous me trouverez à vos ordres...

Max était retombé dans une torpeur lourde qui ne l'empêchait pas de souffrir, car d'instant en instant le?

soubresauts de son corps trahissaient quelque élancement douloureux.

Lucien lui fit prendre une cuillerée de la potion ordonnée la veille.

Les soubresauts diminuèrent.

— Retirons-nous, — dit alors le jeune médecin à M. de Nerville, — nous allons envoyer ici madame de Trêves.

Une fois hors de la chambre Georges arrêta Lucien.

— Est-ce que je me trompe en vous croyant soucieux, cher docteur? — lui demanda-t-iL

— Vous ne vous trompez pas.

— Vous êtes inquiet?

— Beaucoup.

-^ L'état de Max vous semble-t-il donc désespéré?

— A cela je ne puis répondre... — L'état de votre cousin est grave... très grave. — Je vais faire une tentative hardie, presque téméraire, sur le résultat de laquelle je compte beaucoup... — M. de Trêves ne me semblera perdu sans espoir que si cette tentative échoue...

Lucien et M. de Nerville arrivèrent au salon oi!i les attendaient Léonide et la douairière.

— Eh! bien, docteur? — firent les deux femmes à la fois.

— Rien d'alarmant, madame... — répondit le jeune médecin qui cachait à dessein l'efTrayante vérité. — La fièvre lutte toujours, mais nous triompherons de sa résistance...

Puis, s'adressant particulièrement à Léonide, il ajouta :

— Je viens d'envoyer le valet de chambre de M. le baron prendre un peu de repos dont le pauvre garçon avait le plus grand besoin... — Je vous demanderai, madame, de vouloir bien passer la journée auprès de notre malade... M. de Nerville sera le veilleur de nuit. •

— Je suis prête... — répondit madame de Trêves. — Vos instructions ?

— Faire boire d'heure en heure à M. Max une cuillerée de la potion qui se trouve sur sa table de nuit, et lui donner de la tisane aussi souvent qu'il en manifestera le désir.

— J'y vais...

Et Léonide gagna rapidement la chambre de son mari.

Lucien reprit :

— Je vous demande la permission, madame la baronne, d'écrire mon ordonnance...

— Mettez-vous là, docteur... — répliqua la douairière en désignant une table sur laquelle se trouvait tout ce qu'il fallait pour écrire.

M. d'Harblay prit une feuille de papier, une plume, et griffonna l'ordonnance suivante que nous reproduisons textuellement :

Eau distillée 125 grammes.

Strychnine 0 10 cg

Sp Diacode 20 9'.

E, de L. cerise • • • • ^ 9-

E. d. fl, d'oranger 8 ^.

Une cuillerée à bouche toutes les dix minutes,

16 octobre 1881.

Et il signa :

t « L. d'Harblay,

Il se leva quand il eut achevé et dit à la douairière :

— Voici la potion qu'il faut faire préparer à Chantilly, madame... — Je désire la trouver ici quand je reviendrai ce soir...

— Vous la trouverez, docteur...

,ucien se retira.

La baronne Germaine avait pris l'ordonnance et la parcourait du regard.

— Ont-il des griffonnages de chats, ces médecins I — s'écria-t-elle en haussant les épaules. — Lettres et chiffres, tout est à peu près illisible!... — On dirait tes pattes de mouche, mon cher Georges... — Quand tu es à Paris et que tu m'écris, je mets une demiheure à déchiffrer tant bien que mal le plus court de tes billets... — Qu'est-ce qu'il a écrit là, le docteur?...

Et la douairière désignait du bout du doigt le deuxième mot de l'ordonnance.

Georges avait suivi le doigt de sa tante.

— Strychnine... — lut-il à haute voix, — zéro grammes, dix centigrammes.

— Gomment, tu comprends ces hiéroglyphes ?

— Très bien...

— C'est merveilleux... — Je vais envoyer faire préparer cette potion. . .

Georges saisit le papier.

— J'irai moi-même, ma tante... — dit-il.

— Après déjeuner, alors?

— Non, tout de suite... — je déjeunerai à Ghantilly.

— Tu feras la route à pied?

— Non pas... — Je vais donner l'ordre de seller Stop...

— Sois ici pour le retour du docteur...

— N'ayez aucune crainte... je serai ici longtemps avant lui...

M. de Nerville fit seller le cob, alluma un cigare et se mit en selle en se disant :

— Je profiterai de l'occasion pour voir l'Écureuil installé dans son magasin. .. Un rongeur en cage !... Ça sera drôle...

LU

Georges lança d'abord sa monture au grand trol^ mais un peu après son entrée en forêt il la remit au pas et s'abîma dans ses réflexions.

Il pensait :

— Ce médecin a dit : — Je vais faire une. tentative hardie^ presque téméraire, ce sont ses propres expressions... — Il regarde Max comme très dangereusement atteint, mais il espère encore le sauver... ert qui sait s*il ne le sauverait pas, s*il ne retarderait pas indéfiniment mon bonheur et ma fortune?... Heureusement je suis là pour y mettre ordre... — J*ai trop attendu déjàl — Il est temp's que Léonide soit veuve !

Tout en monologuant, M. de Nerville fouilla la poche de côté de son pardessus.

Il en tira l'ordonnance de Lucien d'Harblay, la déplia et la relut.

— Strychnine.., — fit-il en s'arrêtant sur ce mot. — Et c'est moi qui, cette nuit, toutes les dix minutes, verserai à Max une cuillerée de cette potion...

Un sourire d'une expression indéfinissable vint aux

lèvres du misérable qui replaça l'ordonnance dans sa poche et lança de nouveau son cheval au grand trot.

Arrivé à Chantilly il alla droit au restaurant à la mode, fit mettre Stop à l'écurie, commanda son déjeuner pour midi et prit le chemin de la pharmacie Godelot.

Jules Gordier, la veille, avait passé la soirée au café, jouant au besigue avec un bonheur soutenu, et absorbant coup sur coup une foule de consommations, petits verres de fine Champagne et de chartreuse, grogs à l'américaine, punch au kirsch, etc., etc.

Rentré chez lui presque complètement ivre, il avait en se réveillant mal aux cheveux, la tête lourde, la bouche pâteuse.

Installé dans le grand fauteuil de cuir, derrière le comptoir de la boutique, il lisait un journal, ou plutôt il croyait le lire et dormait aux trois quarts.

Le bruit de la porte qui s'ouvrait le tira de sa somnolence.

Il quitta son siège pour aller au-devant du visiteur.

Georges le reconnut du premier coup d'œil.

— Ah 1 — se dit-il, — c'est le bonhomme que j'ai vu au café il y a quelques semaines avec le pharmacien...

— Que désirez-vous, monsieur? — lui demanda Jules Gordier en étouffant un bâillement,

— Une potion à préparer.

— Vous avez l'ordonnance?

— La voici...

L'aide pharmacien y jeta les yeux.

— Du docteur d'Hârblay... — fît-il. — Serait-ce pour M. le baron de Trêves?

— Oui, monsieur.

— Bien malade, à ce qu*il paraît, le baron de Trêves?...

— Oh ! très malade...

— Mais non désespéré cependant, n'est-ce pas, monsieur?...

— Je l'espère bien...

— Veuillez vous asseoir... ce sera prêt dans quelques minutes...

Georges s'assit, et Jules Cordier se mit en devoir de composer la potion.

Tout en se livrant à ce travail, il reprit :

— C'est pour une fièvre cérébrale, sans doute, que le docteur d'Harblay soigne le baron de Trêves?

— Oui, monsieur...

' — Compliquée, je suppose, d'un soupçon de méningite?...

-^ Qu'est-ce que c'est que la méningite?

— Un commencement de paralysie du cerveau...

— A cela je ne saurais répondre... — Le docteur ne veut pas effrayer la famille et ne s'est point expliqué à ce sujet.

— Il emploie les grands moyens... — continua l'aide pharmacien. — Le remède que je prépare est brutal en diable!... Une médecine de cheval, comme on dit...'

M. de Nerville garda le silence.

Jules Cordier versa la potion dans une fiole qu'il

boucha, et dont il entoura le goulot d'une feuille de papier vert, fixée par une ficelle rouge qu'il cacheta à la cire.

Il colla ensuite une étiquette sur la fiole et revint au comptoir,

— C'est fini? — demanda Georges en se levant.

— Oui, monsieur, mais j'ai à transcrire l'ordonnance sur le livre de la pharmacie et à inscrire le numéro d'ordre sur l'étiquette de la fiole.

— Êtes-vous donc obligé de copier ainsi chaque ordonnance?

— Toutes, non, monsieur, mais celles qui contiennent une ou plusieurs substances toxiques... — C'est un règlement de police auquel nous sommes tenus d'obéir strictement, sous peine d'une amende plus ou moins forte, ou même de la prison, s'il se produisait quelque accident...

— Dans ce cas un médecin ne pourrait préparer lui-même, chez lui, une potion pareille à celle-ci?

— Pardon, monsieur, il le pourrait très bien, s'il a son diplôme de pharmacien en même temps que celui de docteur, ce qui est fréquent dans les campagnes...— Mais généralement ces messieurs préfèrent nous envoyer leurs ordonnances quand elles sont un peu compliquées... — C'est plus correct.

Jules Cordier écrivait tout en parlant.

— Ah maladroit!... — s'écria-t-il tout à coup. Et il s'arrêta.

— Qu'y a-t-il donc? — fit Georges.

— Il y a qu'on ne devrait jamais causer en écrivant.

Je viens de commettre une erreur sur mon registre... , — Une erreur?...

— Oui... — En face du mot strychnine j'ai placé le chiffre affecté au sirop Diacode, ce qui pourrait laisser supposer que l'ordonnance porte vingt grammes de strychnine... — Il y aurait de quoi tuer vingt personnes...

Georges tressaillit.

L'aide pharmacien continua :

— J'arrangerai cela tout à l'heure... — Je gratterai quand l'encre sera sèche...

Puis il se remit à écrire.

— Numéro 1249... — acheva-t-il en traçant ce chiffre sur l'étiquette. — Yoilà, monsieur...

Et il tendit la fiole à Georges.

— M. de Trêves a-t-il un compte à la pharmacie? — fit ce dernier.

— Non, monsieur.

— Alors, combien vous dois-je?

— Quatre francs, monsieur...

— Les voilà...

Jules Cordier inscrivit au registre la somme reçue, et aussitôt après s'écria :

— Décidément, ce matin, je suis un imbécile...

— Qu'y a-t-il encore?...

— Je vous réclame quatre francs et vous ne me devez que quarante sous... — Voici deux francs qui vous reviennent... — je rectifierai sur le registre, car ma balance de caisse se trouverait inexacte... — Dois-je vous rendre l'ordonnance, monsieur?

— S'il VOUS plaît.

Le suppléant de M. Godelot imprima à l'encre bleue sur l'ordonnance en question le timbre de la pharmacie, au milieu duquel il traça le chiffre 1249, puis il présenta le papier à Georges, qui le mit dans sa poche avec la fiole et sortit.

Losque Jules Cordierne mangeait pas chez Mariette, il prenait ses repas au café oîi nous l'avons vu pour la première fois.

Ce matin-là l'Écureuil le boudait à cause de son intempérance de la veille.

— Si l'on me demandait, je suis à côté... — dit-il au gamin chargé de faire les courses.

Et il alla déjeuner.

En sortant de la pharmacie, Georges se rendit au magasin de son ancienne maîtresse.

Mariette était seule, ayant envoyé en courses la femme de ménage et l'apprentie.

Elle poussa un cri de joie en voyant M. de Nerville.

— Ah ! par exemple, ça, c'est gentil 1 — dit-elle en tendant la main à Georges. — Je croyais que tu m'avais oubliée...

-r- Tu vois le contraire...

— C'est vrai... Je fais amende honorable... As-tu le temps de causer un peu ?...

— Pas trop... — mon déjeuner m'attend...

— Tu peux toujours bien me donner dix minutes ?

— Oui, mais pas plus...

— Assieds-toi donc et mettons les morceaux doubles... — Oih en sont tes affaires ?...

— Juste au même point qu'il y a un mois.

— Ah ! çà, tu te croises donc les bras ? ïu ne fais rien ?

— Je n'ai rien à faire qu'à attendre...

— Attendre quoi ?

— Que ma cousine soit veuve...

— Espères-tu qu'elle le sera bientôt?

— Pardieu, oui, je l'espère !... — Mon cousin Max est au plus mal...

— Va-t-il mourir des suites de la morsure ?

— Non, mais d'une fièvre cérébrale... avec commencement de paralysie du cerveau...

— Une fièvre cérébrale... — On en revient.

— Pas quand il y a des complications... — Max est flambé...

— Mes compliments I — Tu touches au but, mais pendant le veuvage prends bien tes précautions pour que la belle cousine ne t'échappe pas.

— Sois tranquille... — Je suis prudent et avisé...

— Et toi, que fais-tu ?...

— Pas mal d'afi'aires... — La maison est bonne...

— Alors tu es. contente?..

— Autant qu'on le puisse être...

— Depuis quand es-tu installée ?

— Depuis quinze jours...

— Tu n'as encore eu le temps de t'ennuyer..

— Je l'aurais eu peut-être, — fit Mariette en riant,

— mais il s'est présenté une distraction...

— Un amoureux, je parie...

— Ne parie pas... tu gagnerais...

— Peste, c'est affaire à toi ! ! il est gentil, cet amoureux?...

— Il me plaît...

— Ça durera-t-il, ton caprice?...

— Eh ! eh ! C'est un caprice qui pourrait bien tourner à la passion sérieuse.

— Bah !... un mariage?...

— Qui sait?... Pourquoi pas?...

— S'agit-il donc d'un homme établi?

— Non, mais d'un homme qui s'établira quand il voudra...

— Enfin, qui est-ce? — Tu peux m'initier, ce me semble, à tes projets d'avenir et à tes espérances...

— Eh ! bien, c'est un garçon charmant, très Parisien^ très instruit et très drôle... Toutes les qualités... et un seul défaut... mais un gros...

— Lequel?

— Celui d'aimer trop tutoyer les bocks et les alcools.

— Aïe!... vilain défaut...

— Je l'en corrigerai peut-être...

— Il habite Chantilly?...

— Nous sommes porte à porte.... — C'est l'aide pharmacien de mon voisin Godelot...

— Tiens I Tiens I Tiens !

— Tu le connais ? — demanda vivement Mariette.

— De vue, oui...

— Comment le trouves-tu?

— Il n'est pas mal... — Mais, tu sais, on est potinier dans les petites villes... — Ne crains-tu point de faire bavarder sur ton compte et de perdre ta clientèle?

— Oh ! nous sommes circonspects... Jules n'a que le couloir à traverser pour venir causer avec moi... S'il est occupé le soir, c'est moi qui vais à la pharmacie... ^

» Nous bavardons dans le laboratoire... je Taide à rouler des pilules... c'est très amusant... — Son patron est riche... Les trois quarts du temps il voyage... — J'ai dans ma folle idée qu'un jour ou l'autre il laissera à Jules, pour quatre sous, la pharmacie qui vaut de l'or... — Je fournirai les quatre sous, et Jules m'épousera...

— Tout est donc pour le mieux, ma chère Mariette, et je te souhaite de tout mon cœur une prospérité sans nuages...

— Tu me quittes déjà ?

— Oui... — Mon déjeuner m'attend... — Au revoir...

— A bientôt, n'est-ce pas ?

— Je te le promets...

Georges serra la main de Mariette et gagna le restaurant oh son déjeuner l'attendait en effet.

Brusquement il était devenu soucieux ; — il songeait; — il s'efforçait de bâtir un plan dont les combinaisons semblaient difficiles à son esprit fertile en ressources.

Tout à coup il se frappa le front.

— J'ai trouvé... — murmura-t-il.

Il acheva son repas, alluma un cigare et quitta le restaurant en donnant l'ordre de seller Stop, puis il se dirigea de nouveau vers la pharmacie Godelot.

MADAME DE TREVES i '•:>

^^gf^a^^ I IL IL-I .1 - -- ■ ■ ■ ■ ' — —

Le gamin seul flânait dans la boutique et lui demanda :

— Vous venez chercher quelque chose, monsieur ?

— Je voudrais voir l'aide pharmacien...

— Il déjeune.

— Où?

— Au café, là, tout à côté... — Si ça presse, je vais l'appeler...

— Ça presse...

— Attendez-moi donc une seconde.

Le gamin sortit et rentra presque aussitôt avec Jules Cordier dont le visage était violemment enluminé.

— Je vous dérange, monsieur... — lui dit Georges.

— Je faisais une partie de jacquet enragée, mais cela importe peu... — Vous avez oublié quelque chose, monsieur?

— J*ai commis une maladresse insigne... — J'ai laissé tomber la fiole que vous veniez de me remettre... Elle s'est cassée et tout est perdu.. .

— C'est un bien petit malheur, monsieur, et je vais le réparer à l'instant...

— Je vous en prie, car j'ai hâte de regagner Lamorlaye.

Jules Cordier, très pressé de retournera sa partie de jacquet, se hâta de préparer une deuxième potion d'après la formrle donnée par Lucien d'Harblay.

11 la boucha, la ficela, la cacheta comme 1^ première, colla l'étiquette, et sur cette étiquette transcrivit le numéro d'ordre.

— C'est fait, monsieur, — dit-il en tendant la se-

conde fiole à Georges. —Prenez garde, cette fois, de la briser... — ajouta-t-il en souriant.

— Je tâcherai...

M. de NerviUe donna deux francs à l'aide pharmacien qui les mit dans sa poche au lieu de les placer dans la caisse, et courut au café où le jacquet réclamait impérieusement sa présence.

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