LUI
La partie interrompue et reprise fut suivie de plusieurs autres, émaillées d'un nombre incommensurable de bocks et de petits verres.
Jules Cordier fut peu dérangé dans la j ournée par les soins de la pharmacie, ce qui lui permit de fêter sans entraves deux de ses péchés mignons, le jeu et la dive bouteille.
Bref le soir arriva, et vers onze heures l'élève pharmacien, presque aussi lancé q\ie la veille, se coucha sans avoir rectifié sur le registre l'erreur commise le matin.
Georges de Nerville, après avoir payé son déjeuner et repris son cheval, ne gagna point la route de Lamorlaye qu'il avait suivie pour venir.
Il traversa la pelouse des courses, s'engagea en pleine forêt, puis quitta les grandes voies de communication pour un sentier couvert, fréquenté seulement à de rares intervalles par les bûcherons et les gardes.
Au bout d'un quart d'heure il descendit de cheval,
i7S MADAME DE TRÊVES
attacha Stop à un tronc d'arbre et s'assit au bord du sentier.
Tirant alors de sa poche une des deux fioles livrées par Jules Cordier, il la déboucha, jeta l'enveloppe sous bois et plaça la fiole près de lui.
Ceci fait, il se fouilla de nouveau, exhiba son portefeuille et prit dans un des compartiments un papier qu'il déplia.
Ce papier contenait une petite quantité de poudre blanche et brillante.
C'était la poudre de strychnine volée dans le cabinet du docteur Lucien d'Harblay.
Georges étala ce papier sur l'herbe.
— Vingt grammes... — murmura-t-il. — L'aide pharmacien a dit qu*il suffirait de vingt grammes pour tuer vingt hommes... donc il ne faudrait qu'un gramme par homme, et j'en mettrai deux !...
Prenant alors son canif qu'il ouvrit, il en plongea la maîtresse lame dans la poudre blanche, et l'en retira en la tenant bien en équilibre.
Elle supportait à peu près un gramme de poison qu'il introduisit dans la fiole.
Il renouvela une seconde fois cette opération, reboucha le flacon qu'il mit en poche, replia le papier, le réintégra au fond de son portefeuille, détacha Stop et reprit le chemin de Lamorlaye.
Au moment où il arriva au chalet trois heures sonnaient, c
Léonide veillait toujours auprès de son mari dont le visage était empourpré, la respiration haletante, et
dont la tête allait et venait sur l'oreiller, par saccades. En voyant entrer M. de Nerville, la jeune femme se leva vivement et alla à sa rencontre.
— J'ai peur... — lui dit-elle d'une voix basse et sourde en désignant Max.
— Que craignez-vous, chère cousine?
— Un malheur... — A chaque aspiration il semble près d'étouffer... — On croirait qu'il va mourir...
— Rassurez-vous... — M. d'Harblay répond de lui....
— J'apporte la potion préparée d'après l'ordonnance de ce cher docteur...
Georges posa sur la table de nuit celle des deux fioles qu'il avait laissée intacte et qui, bien ficelée, portait le cachet de la pharmacie,
— Faut-il administrer cette potion dès à présent?
— demanda madame de Trêves.
— Non. — Le docteur a recommandé de l'attendre. En ce moment Max sortit de sa lourde somnolence.
— J'ai soif... — murmura-t-il.
Léonide s'empressa de lui présenter une tasse de tisane qu'il but avidement, puis sa tête retomba sur l'oreiller et ses yeux se refermèrent.
Georges avait tout préparé pour la réussite de son plan monstrueux; il laissa la jeune femme seule avec son mari.
Lucien d'Harblay, rentré chez lui en revenant du chalet, s'était enfermé dans son cabinet de travail en donnant Tordre de ne le déranger sous aucun prétexte.
Le docteur avait dit à Georges qu'il allait faire une tentative hardie, presque téméraire.
De cette tentative pouvait dépendre l'existence du baron, mais il ne fallait rien livrer au hasard.
M. d'Harblay tira de sa bibliothèque plusieurs volumes, les plaça sur son bureau à côté d'un cahier de papier blanc pour prendre des notes, s'assit et se mit en devoir de feuilleter les ouvrages des maîtres de la science qui s'étaient particulièrement occupés du traitement de la maladie dont M. de Trêves était atteint.
Lucien allait d'un volume à un autre, lisant, compulsant, étudiant, et entassant notes sur notes. — En dernier lieu il consulta le livre, récemment traduit, d'un spécialiste allemand.
Pendant plus de trois heures il s'absorba dans ses investigations.
' Au bout de ce temps il murmura, en appuyant la main sur les ouvrages où il aVait chercher la lumière : — Je suis autorisé par ces maîtres... — Si grande que soit la responsabilité qui m'incombera, je l'accepte... — Je vais marcher en dehors des sentiers battus et transgresser les règles du Codex... — Que m'importe? — 11 faut agir vite et énergiquement, disent-ils to:is... — Eh bien! j'agirai... — Je dois réussir...
Il s'interrompit pendant quelques secondes puis poursuivit, en prenant son front dans ses mains :
-— Si je ne réussissais pas, cependant, au lieu de prolonger la vie, je hâterais la mort... — et je veux
qu'il vive, cet homme que je hais... — Pour le sauver je donnerais mon sang... — Je réussirai... — A la potion, j'ajouterai moi-même la digitaline, ce que le Codex n'aurait pas permis au pharmacien de faire... j'aurai accompli mon devoir d'honnête homme... Quoi qu'il advienne, ma conscience sera calme...
Lucien s'était levé.
Il s'approcha de la vitrine qui renfermait sa pharmacie particulière, l'ouvrit et y prit une petite fiole à moitié pleine d'un liquide transparent et incolore.
— Ceci doit me donner raison... — ajouta-t-il en mettant le flacon dans une de ses poches. — Je déplacerai le mal et M. de Trêves sera sauvé.
Le jeune médecin réintégra les volumes sur les rayons de sa bibliothèque et regarda la pendule. Elle indiquait six heures.
On frappa doucement à la porte.
— Lucien, — lui cria sa mère, — viens dîner, mon enfant...
Il ouvrit aussitôt et. suivit à la salle à manger madame d'Harblay.
— Tu avais défendu de te déranger, — dit-elle en s'asseyant, — et je n'ai pas osé violer la consigne...
— Quelqu'un est venu pour moi?...
— Oui... — Le garde Brigard... — il tenait à te parler...
— Aurait-il retrouvé mon agenda? — demanda vivement Lucien.
— Non... —Il a cherché et fait chercher de tous côtés et n'a rien découvert, absolument rien...