II
— C'est bien étrange! — s*écria le jeune homme. — Mon nom était écrit sur la première page de cet agenda... — Comment celui qui Ta ramassé ne m'en a-t-il pas donné avis?...
— Renfermait-il des choses très importantes?...
— Non... non... ma mère... seulement des notes d'un assez grand intérêt pour moi...
En disant ce qui précède Lucien pensait à la déclaration qui lui avait été remise par Max de Trêves^ mais il voulait garder le silence à ce sujet.
La mère et le fils restèrent fort peu de temps à table.
M. d'Harblay avait hâte de se rendre à Lamorlaye.
La soirée était fraîche.
Il s'habilla chaudement et partit.
Pierre Lion, après s'être reposé pendant quelques heures, avait offert à madame de Trêves de reprendre son poste auprès du malade, ce à quoi elle s'était formellement refusée.
— Vous ne recommencerez votre service que demain, mon ami, — lui répondit-elle, — c'est convenu avec le docteur... — Donc, aller dîner et, aussitôt après, couchez-vous.
M. de Nerville avait dîné en tête-en-tête avec la baronne Germaine, et il attendait l'arrivée du docteur pour aller prendre la veille de nuit à la place de Léonide.
Il avait, en conséquence, revêtu un veston de chambre et chaussé des pantoufles fourrées.
MADAME DE TRÈVKS 183-
A sept heures et demie Lucien d'Harblay arriva, et monta directement à l'appartement de Max.
Au moment de son entrée dans la chambre, Léonide,. toujours sous l'impression de sa courte visite nocturne au médecin blessé qu'elle croyait mourant, pâlit et rougit tour à tour.
L'émotion de Lucien n'était guère moins violente, mais, il sut la cacher.
Après avoir salué respectueusement la jeune baronne, il s'approcha du lit.
— Toujours la fièvre, docteur, — murmura Léonide, — et sa tête s'agite sans cesse...
Lucien prit la lampe pour étudier le visage conges-^ tionné de Max.
— Il n'est que temps d'agir... — se dit-il à lui-même. Puis, à haute voix, il ajouta :
— Le moment est venu, madame, où vous devez céder la place à M. de Nerville... — Voulez- vous avoir la bonté de me l'envoyer...
— Oui, docteur... — Vous n'êtes pas inquiet?
— Assurément non, madame, et j*espère obtenir un soulagement rapide par la médication que je vais employer.
Madame de Trêves se retira.
Une des portes de la chambre, porte dissimulée dans la tenture et placée près du lit, s'ouvrit doucement.
Pierre Lion parut.
— Monsieur le docteur, — demanda-t-il, — vous n'avez pas besoin de moi?
— Apportez ici, je vous prie, des couvertures... — La nuit sera froide...
— Bien, monsieur le docteur...
Le valet de chambre sortit.
Lucien prit la fiole placée sur la table de nuit et la déboucha puis, tirant de sa poche le flacon bouché à l'émeri apporté de Goye, il fit tomber dans la potion quatre gouttes de son contenu.
A cette minute précise, Pierre Lion entrait d'un côté et Georges de Nerville de Tautre.
Tous deux virent l'action du docteur, qui ne songeait guère à se cacher.
Gette action sembla toute naturelle au valet de chambre, mais Georges fronça le sourcil et se demanda :
— Que diable vient-il de mêler au médicament? Lucien reboucha le flacon et le remit dans sa poche.
— Vous allez prendre votre veille, monsieur?... — dit-il à M. de Nerville en le saluant.
— Oui, cher docteur...
— Mais, monsieur le docteur, — fît observer Pierre Lion, — je suis tout à fait reposé et je pourrais éviter une nuit de fatigue à M. de Nerville.
— Ne changeons rien à ce qui est convenu... — répliqua Lucien. — Je vois votre mine... Vous vous croyez reposé et vous avez la fièvre. — Dormez tranquillement cette nuit... — Si M. Georges avait besoin de vous par hasard, il vous sonnerait... — Vous couchez près d'ici ?
— Au bout du couloir... — à vingt pas de la chambre de M. le baron.
— Étalez ces couvertures sur le lit de manière à ce que le malade ne puisse avoir froid...
Pierre obéit.
— Maintenant, mon ami, vous pouvez vous retirer. Le valet de chambre disparut.
— Accordez-moi toute votre attention, monsieur Georges, — dit Lucien resté seul avec le cousin du baron Max, — je dois vous donner des instructions précises... Il est indispensable de les retenir et ne point vous en écarter...
— Je vous écoute et je n'oublierai rien...
— Je vais administrer une première cuillerée de cette potion à M. de Trêves. — Vous laisserez s'écouler une heure avant de lui en donner une seconde, puis vous en donnerez toutes les dix minutes, jusqu'à ce que vous constatiez la raideur des muscles, surtout de ceux de la mâchoire, et le tremblement du corps... Une fois ce tremblement arrivé, une dernière cuillerée, une seule... — Vous avez compris?
— Parfaitement...
Et Georges répéta mot pour mot ce qu'il venait d'entendre.
— C'est bien cela... — reprit M. d'Harblay. — Ne vous effrayez pas... — Je vous préviens que le malade sera effroyablement agité, qu'il souffrira beaucoup, qu'il se plaindra de vertiges... — Soutenez-lui le moral de votre mieux... — La crise que je provoq^ue doit être le salut pour lui.
— Comptez sur moi... — dit Georges très calme. — Ouoi qu'il arrive, je vous promets de ne point me troubler...
— J'y compte...
Max fit un faible mouvement et ouvrit les yeux.
— Vous êtes là, cher docteur... — murmura-t-il d'une voix presque éteinte, — je vous entends parler...
— Oui, monsieur le baron, je suis là. — Gomment vous trouvez-vous?...
— Je souffre delà tête, horriblement... — Il me semble qu'on me troue le crâne avec des vrilles, que mon cerveau est lourd comme du plomb, et que mes ^tempes vont éclater...
— Cette douleur cessera bientôt... Je vais vous donner une nouvelle potion...
— Qui me soulagera?
— Oui, j'en réponds...
— Donnez vite...
Lucien souleva le malade sur son bras gauche, et de la main droite tendit la cuillère à Georges en lui disant :
— Versez, je vous prie...
M. de Nerville déboucha la fiole et remplit la cuillère que le docteur approcha des lèvres de Max.
— Buvez... — fit-il.
M. de Trêves obéit.
Le médecin lui replaça la tête sur l'oreiller.
— Maintenant, — reprit-il ens'adressant à Georges, — dans une heure...
— C'est toi qui me veilleras cette nuit, cousin? — demanda le baron en regardant M. Nerville.
— Oui, cousin...
— Merci, mon bon Georges... donne-moi ta main... — Vous me tirerez delà, n'est-ce pas, docteur?
— Ce n'est pas douteux...
Une lueur fauve passa dans les prunelles de M. de Nerville.
or Ifiw York,'