‹ Madame de TrèvesChapitre 15 sur 23 · LI · texte numérisé non relu

LI

— Tâchez de reposer un peu maintenant... — fit Lucien en prenant la main du baron de Trêves. — Je vous verrai demain matin, et certainement je vous trouverai mieux.

— A demain... — balbutia Max.

Le docteur fit signe à M. de Nerville de le suivre jusqu'à la porte.

— Veillez bien... — lui dit-il à voix basse.

— Comptez sur ma sollicitude...

— Je vais chez madame de Trêves...

Lucien d*Harblay quitta la chambre.

Georges poussa le verrou derrière lui, puis il alla s*assurer que la porte donnant accès dans le couloir qui conduisait au cabinet occupé par Pierre Lion était bien fermée.

Il fit glisser la targette qui l'empêchait d'ouvrir intérieurement.

Ceci fait, il s'approcha du lit.

— Tu dors, Max? — demanda-t-il.

— Non... — répondit le baron d'une voix de plus en plus faible, — je souffre beaucoup...

— Ne parle pas... Essaie de t'assoupir... Je veille.

M. de Trêves continuait à remuer lentement, automatiquement, de droite à gauche et de gauche à droite, sa tête pesante et douloureuse.

Georges s'assit dans un fauteuil, les yeux rivés sur le visage de son cousin. Il pensait à l'avenir.

— J'irai jusqu'au bout... — se disait-il mentalement. — Il me faut Léonide et la fortune...

Cependant le temps passait.

Les regards de M. de Nerville allaient du visage de Max au cadran de la pendule.

Le moment arriva où il s'en fallut de cinq minutes seulement que l'heure fût écoulée.

Sur la table de nuit était posé un verre.

Georges tira de la poche de son veston la fiole dans laquelle nous l'avons vu introduire deux grammes de strychnine.

Il en versa le contenu dans le verre qui se trouva à moitié rempli, et s'approchant de Max sans trembler, sans pâlir, il lui dit :

— Cousin, voici le moment de prendre ta potion. M. de Trêves essaya de se soulever, mais il ne put

en venir à bout.

Georges passa son bras gauche sous les épaules du malade pour le soutenir, ainsi qu'il l'avait vu faire à Lucien d'Harblay, et de la main droite il approcha le verre de ses lèvres en murmurant :

— Bois... c'est la vie...

Max renversa sa tête en arrière et but avidement.

Cette fois M. de Nerville fut pris d'un tremblement nerveux qu'il lui fut impossible de dominer.

Il laissa retomber lourdement les épaules de son cousin sur les oreillers, et faillit briser le verre en le remettant à sa place.

Pendant quelques secondes il resta debout, immobile, effaré, saisi d'une vague et insurmontable terreur.

Puis le sang-froid lui revint.

— Il faut que toute trace de ce qui vient de se passer disparaisse... — pensa le misérable.

La fiole vide fut glissée dans la poche de son veston.

Il rinça le verre et jeta Teau qu'il contenait au fond de l'âtre où flambaient des bûches de hêtre.

Ceci fait il versa successivement dans les cendres trois cuillerées de la potion dont le docteur avait fait usage.

Il s'assit ensuite et, croisant ses bras sur sa poitrine,

il attendit.

Lucien d'Harblay, en quittant la chambre de son malade, avait trouvé la douairière et la jeune baronne ensemble au petit salon.

Les deux femmes étaient sombres.

— M. de Nerville veille auprès de son cousin, mesdames... — leur dit-il. — Je lui ai donné des instructions détaillées, et j'ai la certitude qu'il s'y conformera...

MADAME DE TRÊVES 19i

— Vous ne craignez rien pour cette nuit, docteur? — demanda madame Germaine.

— Absolument rien... — Si j'appréhendais quelque chose je ne partirais pas... — Je reviendrai demain matin et j'espère trouver M. le baronbeaucoup mieux...

Le docteur se retira.

Malgré les paroles rassurantes qu'elles venaient, d'entendre, la belle*-mère et sa bru ne se sentaient rassurées ni Tune ni l'autre.

Quand onze heures sonnèrent au clocher de Lamorlaye, la douairière ne dormait pas encore... — Il lui semblait deviner qu'un malheur planait sur le chalet, et ses appréhensions la tenaient éveillée.

Léonide, la tête enfoncée dans ses oreillers, pleurait.

Au milieu delà façade morne de l'habitation brillait une seule lumière à la fenêtre de la chambre où M. de Nerville attendait, les yeux fixés sur sa victime.

Soudain des symptômes étranges se déclarèrent,

Max, pris de vertiges, se plaignit avec des cris d*épouvante de voir tout osciller autour de lui et de rouler vivant dans un abîme.

Puis il se mit à bâiller coup sur coup, sans interruption, dix fois, vingt fois, cent fois de suite.

Ses mâchoires s'ouvraient et se refermaient en faisant claquer ses dents, comme obéissant à l'action puissante d'un moteur invincible.

A ces bâillements succédèrent des tremblements pareils à ceux qui secouent les membres d'un homme atteint de delirium tremens.

Peu à peu à peu l'intensité de ces tremblements augmenta et prit de grandes proportions.

— A moi!... à moi!... — cria Max d'une voix rauque. Et il se tordit dans d'effroyables convulsions.

Son corps entier se soulevait en des soubresauts tétaniques.

Soudain, il bondit hors de son lit.

Georges de Nerville eut peur et recula devant son cousin qui marchait vers lui, chancelant, se déchirant la poitrine avec ses ongles.

— Du feu... — bégayait l'infortuné, — du feu... là!... — J'agonise... — A boire... à boire...

Une nouvelle convulsion le prit, plus épouvantable encore que la première.

Il s'abattit sur le tapis et s'y roula comme un serpent coupé qui veut réunir ses tronçons.

— C'est la mort... — pensa Georges. — Il est temps d'appeler...

Il alla tirer la targette qu'il avait poussée et il agita le cordon de sonnette correspondant au cabinet où couchait Pierre Lion.

Au bout d'une minute la porte s'ouvrit, et le valet de chambre à demi vêtu entra précipitamment.

— Pierre, venez à mon aide ! — dit M. de Nerville avec l'apparence de la plus terrible émotion. — Mon cousin se meurt...

Le domestique s'élança vers son maître qui gémissait faiblement et dont le visage contracté était déjà méconnaissable.

— Mon Dieu... — cria-t-il, — mon Dieu, est-ce que :*est la fin...

Les convulsions cessèrent brusquement.

La tête se renversa en arrière, la face cyanosée, les yeux fixes et vitreux; — le corps se raidit ; les battements du cœur s'arrêtèrent; un long soupir s*écliappa des lèvres tordues.

Le baron de Trêves était mort.

Georges cacha sa figure dans ses mains.

— Mon bon Max... mon pauvre cousin... — gémitil d'une voix dolente, en jouant avec un art consommé la comédie de la douleur.

— Oh! mon maître... mon cher maître... — balbutiait Pierre dont les larmes coulaient avec abondance.

M. de Nerville essuya ses yeux secs.

— Du courage, mon ami... — dit-il au valet de chambre. — Mon pauvre cousin soufi'rait tant, que pour lui la mort est une délivrance...

— Yous avez peut-être raison, monsieur... mais on n*en est pas moins bien affligé...

— C'est trop juste... — Je vais vous aider... — Nous allons remettre sur le lit le corps de mon malheureux cousin.. .

— Monsieur n'avertit pas ces dames?

— Y pensez- vous, Pierre? — Donner un pareil coup à ces pauvres femmes, au milieu de la nuit ! ! — Hélas ! elles n'auront que trop à souffrir demain...

— Mais, le docteur ?

— A quoi servirait-il maintenant?... — Demain malin on le fera prévenir...

Pierre Lion passa une chemise blanche à son maître puis, aidé par M. de Nerville qui ne frémissait point en touchant le cadavre de cet homme tué par lui, il plaça le baron Max sur le lit, la tête soutenue par les oreillers.

Il alla chercher ensuite un crucifix et une branche de buis bénit qu'il avait dans sa chambre, et les plaça sur la poitrine du mort.

— Je veillerai monsieur... — dit-il après avoir achevé cette pieuse besogne. — Je me permettrai de conseiller à monsieur d'aller prendre un peu de repos...

— Ah ! — répliqua Georges avec une intonation déchirante. — Du repos ! — En ce moment il n'en est pas pour moi ! — Je vais m'enfermer pour pleurer...

Il gagna sa chambre.

— Enfin I — murmura-t-il avec une joie farouche dès qu'il se trouva seul. — Enfin, Léonide est libre ! — Le docteur ne reviendra plus dans cette maison... — Avant un an, à moi la femme et les millions !...

Il se mit au lit, mais ne dormit pas. Au point du jour il était debout, sortait du chalet et se rendait aux écuries où il dit au cocher :

— Attelez à l'instant, allez à Coye, chez M. le docteur •d'Harblay, et prévenez-le du décès de M. de Trêves...

— M. le baron est mort!... — s'écria le cocher stupéfait et épouvanté.

— Cette nuit, oui... — Allez. — Vous donnerez à M. d'Harblay cette enveloppe qui contient ses honoraires... Deux billets de mille francs...

Tandis qu'on attelait en toute hâte, Georges gagna l'extrémité du parc et jeta dans la forêt, par-dessus le mur, la fiole dont il avait fait boire le contenu à Max.

11 entendit cette fiole se briser contre le tronc d'un arbre puis, regagnant aussitôt le chalet, il se rendit à l'appartement de Léonide et frappa doucement.

La jeune femme, levée de bonne heure, achevait sa toilette du matin.

— Qui est là? — demanda-t-elle à travers la porte.

— Moi, ma cousine...

Léonide se mit à trembler et s'écria :

— Mon Dieu I venez-vous donc m'apporter une mauvaise nouvelle?...

— Hélas!...

— Max est plus mal?...

— Mon pauvre cousin a cessé de souffrir... — Vous êtes veuve...

Georges entendit madame de Trêves pousser une exclamation étouffée.

Sans ajouter un mot il se rendit chez sa tante.

La baronne Germaine était debout et habillée. — Elle reçut son neveu sur-le-champ.

— Toi!... à cette heure! — s'écria-t-elle. — Ta présence m'épouvante...

— Armez-vous de courage, ma tante...

— Que vas-tu m'apprendre?...

— Attendez-vous à tout...

— Max va mourir?,..

— Max est mort...

La douairière pâlit et se laissa tomber sur son siège.

Son visage se décomposa, mais ses yeux restèrent fixes.

Pendant quelques minutes un silence profond régna.

Tout à coup madame Germaine releva la tête, prit les mains de Georges et dit :

— C'est un grand malheur... Un très grand malheur!... Pauvre Max!... Pauvre enfant!... Mon fils unique!...

Après une pause elle ajouta :

— Heureusement notre avenir est assuré, sans cela nous nous trouverions dans une position bien critique...— On va nous bannir de cette maison... Nous devons nous y attendre...

— Je crois que vous vous trompez, ma tante...

— Oh! que non pas! — répliqua madame de Trêves. . . — Max ne rendait pas sa femme extrêmement heureuse... — La voilà libre... — Elle profitera de sa liberté, sois-en certain...

— D'accord, chère tante, mais de quelle manière en profitera-t-elle? voilà ce qui reste à savoir.

— Explique-toi.

— J'ai un projet qui, s'il réusssit, nous éternisera dans une demeure où nous nous trouvons bien...

— Quel est ce projet?

— Tout simplement de ne point laisser la fortune de Léonide s'en aller en d'autres mains que les nôtres.

— Et le moyen?...

--Elémentaire, le moyen!.,. — Vous vous souve-

MADAMi: DE TRÊVES 197

nez que jadis j'avais posé ma candidature à la main de mademoiselle Desfontaines?

— Parfaitement... Madame Desfontaines donna la préférence à Max parce qu'il était titré... — Crois-tu qu'aujourd'hui Léonide veuve consentirait à devenir ta femme?

— Je l'espère beaucoup... — J*ai toujours été charmant pour elle...

— C'est vrai... tu préparais l'avenir...

— Non, car je ne pouvais prévoir la mort de mon pauvre cousin, mais Léonide m'était sympathique, et comme on l'humiliait pas mal je m'intéressais à elle... — Je n'ai pas besoin de vous dire, chère tante, que si je réussis, si je deviens maître de la femme et de la fortune, vous ne me quitterez jamais et vous serez chez vous au chalet de Lamorlaye...

— Ah ! que cela me fait de bien, mon cher Georges, de t'entendre ainsi parler! ! — s'écria la douairière en serrant affectueusement les mains de son neveu. — Je me sens presque consolée et je compte sur ton amitié...

— Elle ne vous fera jamais défaut.;.

Là se termina l'entretien de l'assassin lâcl^p et infâme et de la mère sans entrailles.

Georges sortit pour s'occuper des déclarations légales relatives au baron de Trêves.

La baronne Germaine se rencontra avec Léonide près de la couche mortuaire de Max.

Elle trouva moyen de mêler des larmes à celles de sa belle-fille sincèrement affligée, qui passa la journée

tout entière à prier auprès du cadavre et qui, la nuit venue, voulut veiller le mort.

Le lendemain tout était fini.

Le baron Max de Trêves reposait dans le caveau de la famille Desfontaines au cimetière de Lamorlaye.

LT

Lorsque Lucien d'Harblay apprit à Timproviste la mort du baron de Trêves, il lui sembla recevoir en pleine poitrine un coup terrible et il s'enferma dans son cabinet de travail, en proie aux pensées les plus sombres.

— J'ai trop présumé de ma science I... — murmurat-il. — J'ai hâté la fin de celui que je voulais sauver !.. Je suis un meurtrier !... — La loi ne peut m' atteindre mais je me sens coupable, et le châtiment de ma folle confiance en moi-même ne se fait pas attendre... Léonide est libre et me voici séparé d'elle... séparé pour toujours peut-être, car je ne peux remettre les pieds dans cette maison d*oùjen*aipas su écarter la mort I... L'aimer comme je l'aime et ne plus la voir, serait-ce vivre?... — Que ne suis-je couché dans la tombe à la place de M. de Trêves...

Lucien plongea son visage dans ses mains et pleura longtemps.

Ses larmes se tarirent tout à coup.

Une angoisse soudaine assiégeait son esprit.

— Libre et maîtresse d'elle-même, que va faire

Léonide ? — se demanda-l-il en pâlissant. — Son cœur est généreux : — Sans doute, oubliant les mauvais jours du passé, elle va garder au chalet la baronne Germaine qui l'a tant fait souffrir... mais M. de Nerville ne va-t-ilpas rester près d'elle aussi, lui, vivre de sa vie, et essayer de se faire aimer?

Le docteur sentit un frisson courir sur sa chair. ' — Ainsi, je suis jaloux !... — murmura-t-il avec désespoir, — jaloux de cet homme qui pourra la voir à toute heure et sans cesse lui parler de son amour !... — Mais non, c'est insensé ! — ajouta-t-il presque aussitôt, — Léonide refuserait de l'entendre... Léonide ne l'écouterait pas... Elle m'aime... Elle m'en a donné la preuve en venant ici, la nuit, quand elle me croyait mourant... — J'ai vu couler ses larmes... il me semble sentir encore mes lèvres sur ses mains... — Léonide est une de ces femmes qui ne reprennent point leur cœur... qui ne le reprennent jamais... — Elle ne peut en aimer un autre puisqu'elle m'aime... — J'ai confiance... — J'attendrai qu'elle m'appelle...

Quinze jours s'écoulèrent.

La veuve de Max de Trêves n'avait pas fait parvenir de ses nouvelles à Lucien, dont le doute et l'angoisse envahissaient l'âme de nouveau.

Que n'eût-il pas donné pour savoir ce qui se passait au chalet? — Mais le souci de sa dignité l'empêchait même de formuler une question.

Parfois, le soir, lorsqu'au crépuscule d'automne avait succédé l'obscurité complète, il se dirigeait vers la partie de la forêt touchant au chalet, et pendant des

heures il regardait briller une pâle lumière derrière les rideaux de la jeune femme.

Quand s'éteignait la lumière il s'éloignait, la tête basse et le cœur gonflé.

Un soir il vint comme de coutume.

La fenêtre resta sombre. — Les heures s'écoulèrent. — Aucune lueur ne traversa les rideaux abaissés.

Lucien crut entendre résonner au fond de son âme ce coup de cloche dont parle Balzac, et qui toujours annonce un malheur.

Il regagna Goye.

Sa mère l'attendait.

— Voici, — lui dit-elle, -^ une lettre apportée du chalet de Lamorlaye au moment où tu venais de partir

M. d'Harblay sentit son cœur cesser de battre et ses jambes faiblir sous lui.

Il prit la lettre d'une main tremblante et l'ouvrit.

Elle ne contenait que ces quelques lignes ;

« Tout ce qui dépendait de vous, mon ami, vous » l'avez fait pour sauver M. de Trêves. — J'en suis et » j'en serai éternellement reconnaissante.

» Je pars, sachant à peine où je vais ; ignorant î) quand je reviendrai.

» J'emporte avec moi mes souvenirs... — les uns î) sont bien amers et les autres bien doux...

)) Merci de votre dévouement, merci de votre affec- » tion; — je ne cesserai jamais d'y croire...

» LÉONiDE DE Trêves. »

Lucien se laissa tomber sur un siège.

Deux grosses larmes mouillèrent ses joues.

Madame d'Harblay, qui ne l'avait point quitté du regard, l'entoura de ses bras et balbutia, en l'embrassant avec une effusion de tendresse :

— Mon enfant... mon cher enfant...

Les sanglots qui étouffaient le jeune médecin éclatèrent.

— Partie !... Elle est partie I ! — s'écria-t-il avec une explosion de douleur.

La pauvre mère comprit la souffrance aiguë de son fils.

— Du courage, Lucien ! — lui dit-elle. — Sois homme I sois fort ! — Arrache de ton âme un amour insensée 1...

— Pourquoi insensé ? — bégaya le jeune médecin.

— Tu sais, mon enfant bien-aimé, que pour moi tu n'as pas d'égal au monde, mais les conventions sociales existent... Si honorable que soit ta naissance, si grand que soit ton mérite, songe qu'une barrière à peu près infranchissable sépare l'obscur médecin de campagne de la veuve trois ou quatre fois millionnaire du baron de Trêves... — Ce serait folie d'espérer que madame de Trêves, en échange de ton amour, te donne autre chose que son estime et son amitié...

Lucien se leva, essuya ses yeux mouillés, embrassa sa mère et, sans répondre un seul mot, se retira.

Pendant les premiers jours qui suivirent la mort de

MADAME DE TRÈVKS 203

Max, Léonide s'était isolée, sinon dans une douleur profonde du moins dans un chagrin réel.

Elle avait pardonné tous les dédains, oublié tous les outrages, et pleuré de vraies larmes sur celui qui, si jeune encore, venait de disparaître du monde des vivants.

, Puis, au chagrin, la réflexion succéda.

Elle se préoccupa de l'avenir et jeta les yeux sur le

vide qui Tentourait, vide que la douairière et Georges

de Nerville remplissaient d*un façon très insuffisante.

Léonide ne pouvait ni aimer ni estimer la douairière

dont elle avait à prix d'or acheté les sympathies.

Quant à Georges, qui ne l'avait jamais attaquée^ mais qui jamais non plus n'avait pris sa défense quand on l'attaquait devant lui, elle n'éprouvait à son endroit qu'une sorte d'indifférence bienveillante.

En revanche elle aimait Lucien d'Harblay, elle l'aimait de toute son âme, avec une exaltation ardente et aussi avec une admiration respectueuse.

Lucien lui paraissait si grand, si courageux, si loyal et si fort, qu'il revêtait pour elle des proportions plus qu'humaines.

Un instant elle eut la pensée de courir à lui et de lui crier...

— Je suis libre! Aimons-nousI...

Le sentiment de sa dignité et le culte du devoir Tarrêtèrent.

Elle résolut de respecter la tombe de son mari jusqu'au jour où la loi lui permettrait d'oublier et derem^ placer l'homme dont elle avait porté le nom, et en

même temps, craignant sa propre faiblesse, elle décida qu'elle s'éloignerait pour rester digne d'ellemême et digne de celui qu'elle aimait.

Une fois sa résolution prise elle fit appeler Jacques Hâbert.

Le muet l'avait à peine vue depuis quinze jours et la trouva si pâlie, si changée, qu'il ne put retenir ses larmes.

— Il ne faut pas pleurer, mon vieil ami... — lui dit-elle. — Je ne suis point malade et, quand s'effaceront les traces des émotions subies, je reprendrai mon visage d'autrefois... — J*ai besoin de toi...

La figure de Jacques s'illumina.

Son regard brillant répondit clairement :

— Disposez de moi... je suis à vous... Léonide poursuivit :

— Je vais voyager et je t'emmène... — Tu sais que je possède en Suisse, à Vevey, une propriété où vivent de vieux serviteurs de ma mère qui ne m'ont pas vue depuis des années... Nous y passerons quelques semaines, quelques mois peut-être, dans une solitude absolue...

— Quand partirons-nous? — demanda le muet par gestes.

— Ce soir... — Et personne ne doit connaître le but de mon voyage... — Personne, tu m'entends bien...

Jacques attacha sur Léonide un regard profond, interrogateur. Elle en comprit le sens et répéta :

— Personne...

Le muet prit son ardoise sur laquelle il écrivit ces deux mots :

(c Même lui? »

. Puis il la tendit à la jeune veuve. Madame de Trêves lut et tressaillit.

Les larmes montèrent à ses yeux; elle fît un effort pour les contenir et répondit ;

— Oui, même lui, lui moins que personne. Jacques Hâbert reprit l'ardoise et son crayon courut

de nouveau, traçant cette phrase :

« Le chagrin le tuera.,, — Écrivez-lui. »

— Je lui écrirai; — balbutia Léonide. — Il saura mon départ, mais ne saura que cela... — Fais tes préparatifs, mon vieil ami... Ce soir nous partirons pour Paris, et de là pour la Suisse.

Jacques s*inclina et sortit.

L'heure du déjeuner approchait.

Madame de Trêves descendit au salon où elle trouva la douairière et M. de Nerville.

— Ma mère, — leur dit-elle, — et vous mon cher cousin, je viens vous faire part d'une résolution que j'ai prise, après avoir mûrement réfléchi.

— Une résolution, chère enfant... — répéta la baronne Germaine d'une voix doucereuse.

— Oui...

— Laquelle?...

— Après une succession d'événements si tristes, j'ai besoin de changer d'air... je vais voyager...

— Et vous avez compté sur nous pour être vos com-

pagnons de voyage?... Sur moi, du moins? — fil vivement M. de Nerville.

Léonide secoua la tête.

— Non... — dit-elle. — Je désire être seule...

La vieille baronne et son neveu échangèrent un rapide coup d'œil.

— Seule!! — s'écria la douairière. — Ehl chère enfant, y songez-vous?

— Parfaitement...

— Ignorez-vous que tout est danger pour une jeune femme?...

— J'aurai un compagnon, un défenseur...

— Qui donc?

— Jacques Hâbert.

— Le muet! !

— Mon père nourricier... le dévouement incarné...

— Ma cousine a plus de confiance en lui qu'en nous ! ! — murmura M. de Nerville avec une amertume peu dissimulée.

— Georges, ce que vous dites est mal!... — s'écria Léonide. — Vous savez bien que j'ai confiance en vous... — Je vous en ai donné la preuve...

— Eh! bien, alors, ne choisissez pas un dévouement subalterne quand je suis là!! — Ne dédaignez point une affection telle que la mienne... — Permettez-moi de vous accompagner.

Léonide répondit froidement :

— Je refuse...

— Pourquoi?

— Je veux m'isoler...

madamiî; de trêves 207

— Cependant... — commença Georges.

— Oh! ne discutons pas?... — interrompit madame de Trêves. — Ce serait inutile... ma résolution est prise, et rien ne m'empêchera d'agir à ma guise...

M. de Nerville comprit que toute insistance resterait sans résultat.

Il essaya de se rassurer lui-même.

— Caprice de jolie femme... — se dit-il. — Cela durera quinze jours...

Léonide sembla deviner la pensée de son cousin, car elle reprit :

— L'isolement s'accorde bien avec les voiles de veuve, et je dois porter le deuil de mon mari pendant un an...

— Mais vous ne resterez pas absente toute une année, chère cousine ! ! — s'écria Georges avec un véritable talent de comédien. — Ce serait imposer à ceux qui vous aiment un supplice sans noml...

Ces paroles rappelèrent brusquement à Léonide le docteur Lucien d'Harblay.

Elle" sentit un flot de sang monter de son cœur à ses joues, et détourna la tête pour cacher sa rougeur.

— N'est-ce pas, — répéta Georges, — n'est-ce pas que vous ne resterez point absente une année tout entière?

— Peut-être reviendrai -je plus tôt... — balbutia la jeune femme.

— Où allez-vous?

— Je l'ignore moi-même...

— Quoi, vous partez ainsi sans but? à l'aventure?

— Oui...

— Mais c'est insensé I

— C'est ma volonté, cela suffît.

- Vous nous écrirez, du moins?

— Sans doute... — Je vous laisse pleins pouvoirs au chalet... — Mon notaire, M. Auguy, a reçu mes instructions à ce sujet. — Vous êtes ici chez vous...

— Dès que je saurai sous quelle tente reposera ma tête pendant quelque temps, je vous en ferai part.

La douairière allait parler.

Un regard de son neveu lui imposa silence.

— Chère cousine, — dit-il, — nous ne combattrons pas une détermination qui nous cause un profond chagrin, mais nous espérons de toute notre âme que bientôt vous nous serez rendue... — Jusqu'à votre retour nous compterons les jours et les heures...

Georges poussa un soupir et ajouta :

— Quand partirez-vous?

— Ce soir.

— Ce soir II — répéta la douairière avec stupeur.

— C'est aujourd'hui que vous nous quittez ! I

— Oui.

— Au moins vous dînerez avec nous?...

— Sans doute.

— Vos préparatifs de voyage seront-ils terminés?

— Ces préparatifs se borneront à bien peu de chose, je vais donner des ordres à ma femme de chambre.

Et Léonide regagna son appartement.

LYI

Georges et madame Germaine se retrouvèrent seuls.

— Que signifie ce voyage? — demanda la douairière.

— Absolument rien, chère tante...

— Il ne t'inquiète pas?

— Pourquoi m'inquièterait-il ? — Léonide veut oublier... — Elle a besoin de changer d'air,,, ce sont ses propres expressions. — Elle se persuade qu'en se trouvant isolée pendant quelque temps les souvenirs pénibles s'effaceront plus vite... — Elle nous laisse tout pouvoir ici... Au chalet nous sommes chez nous... — C'est nous dire que nous sommes sa seule famille... — Je crois connaître ma cousine... — D'ici à trois mois elle en aura de la solitude par-dessus la tête... elle nous écrira d'aller la rejoindre ou viendra nous retrouver... — Je lui ferai vivement ma cour, et je serai son mari avant une année...

La douairière hocha la tête.

— Vous avez l'air peu convaincue, chère tante... — • reprit Georges.

— Léonide a Tesprit fantasque.!. — Elle peut rencontrer quelqu'un qui lui plaira.

— D'accord, mais elle a trop le respect d'elle-même pour songera l'amour au début de son veuvage.

— Tu ne te préoccupes pas de savoir où elle va?

— A quoi bon? — C'est elle-même qui nous indiquera bientôt le lieu de sa retraite... — Ne craignez point l'avenir, chère tante, il est à nous...

La malle que Léonide se proposait d'emporter fut bientôt prête.

La jeune femme s'assit ensuite à son bureau et écrivit un billet de quelques lignes qu'elle mit sous enveloppe.

Ceci fait, elle envoya chercher Jacques Hâbert et lui tendit l'enveloppe.

— Remets cette lettre au jardinier, — lui dit-elle, — et donne-lui l'ordre de la porter à Goye, à M. d'Harblay, aussitôt que nous serons partis... — Recommande-lui de ne parler à personne ici de la commission dont tu le charges...

Le muet répondit par un signe affîrmatif, et nous savons déjà que les ordres de Léonide furent religieusement exécutés.

Après dîner la jeune baronne dit adieu, sans effusion, à sa belle-mère et à M. de Nerville.

Un coupé la conduisit à la gare de Chantilly où elle prit le train de Paris avec Jacques Hâbert afin de gagner, depuis Paris, une destination inconnue.

Trois mois s'étaient écoulés après le départ de Léonide, et pas une seule lettre de la voyageuse n'avait apporté de ses nouvelles au chalet.

La douairière, maîtresse absolue dans la maison, trouvait cette existence fort acceptable et ne souhaitait aucun changement, mais Georges commençait à s'inquiéter du mutisme de sa cousine par alliance.

Il avait fait le voyage de Paris tout exprès pour questionner M. Auguy avec qui la jeune femme devait être en rapport.

Le* notaire ne savait rien ou ne voulait rien dire.

L'inquiétude de M. de Nerville grandit rapidement, et la jalousie ne tarda pas à venir la corser.

La passion un peu intermittente, mais très réelle, qu'il éprouvait depuis des années pour Léonide, se décupla sous l'influence de cette jalousie, car il admettait fort bien maintenant que madame de Trêves, libre de disposer d'elle-même, pût donner son cœur et promettre sa main à un rival.

Alors tous ses rêves s'écrouleraient, et c'est en vain qu'il aurait par deux fois affronté l'échafaud !...

Il lui faudrait renoncer en même temps à la possession de la femme aimée , et à celle de la grande fortune qu'il avait un moment regardée comme lui appartenant déjà!...

Quel réveil I...

Georges se reprochait amèrement de n'avoir point

212 MADAME DE TRÈVlilS

suivi, OU tout au moins fait suivre madame de Trêves...

Connaissant le lieu de sa retraite, il aurait pu installer autour d'elle un système d'espionnage et savoir à quoi s'en tenir.

L'ignorance absolue dans laquelle il se trouvait, et les suppositions, les angoisses, résultant de cette ignorance, lui causaient un véritable affolement.

Un jour qu'il se promenait au hasard dans la campagne , s'épuisant en combinaisons inutiles pour trouver la piste de madame de Trêves, il rencontra Lucien d'Harblay et fut frappé du changement qui le rendait presque méconnaissable

Le jeune médecin n'était plus que l'ombre de luimême.

L'obsession d'une pensée unique le minait.

Depuis la soirée précédant la nuit où le baron Max devait mourir, les deux hommes ne s'étaient pas vus.

Georges aborda Lucien.

Celui-ci tressaillit de joie.

Peut-être allait-il par le cousin de Max apprendre quelque chose, trouver un soulagement quelconque à ses intolérables douleurs. — Il tendit la main à Georges dont la première parole fut celle-ci :

— Êtes- vous donc souffrant, mon cher docteur?

— Pourquoi me demandez-vous cela?

— Parce que je vous trouve pâle et maigri.

— Je ne suis pas souffrant, mais très fatigué...

— Vous travaillez trop...

— Jamais trop... jamais assez... le travail c'est la vie...

— Pourquoi ne venez-vous point nous voir au chalet?... — reprit M. de Nerville.

Lucien tressaillit.

— Qu'irais-je faire dans une maison d'oîi j*avais promis d'écarter la mort? — Je n'ai pas tenu ma promesse... — murmura-t-il d'une voix sombre.

— Vous n'avez à vous adresser aucun reproche... Mon pauvre cousin était condamné...

— J'aurais donné de grand cœur une part de ma vie pour prolonger la sienne.

— Moi aussi, parbleu!... — s'écria Georges cyniquement. — Mais à quoi bon rappeler ces tristes souvenirs?... — Vous avez fait votre devoir, personne n'en doute, et ma tante ne parle de vous qu'avec la plus haute estime...

— Comment se porte madame Léonide de Trêves?... — hasarda Lucien timidement.

— J'espère qu'elle se porte bien, mais je l'ignore...

— Vous l'ignorez! — répéta le le médecin très étonné.

— Oui.

— Gomment est-ce possible?

— Ma cousine nous a quittés quinze jours environ après la mort de ce pauvre Max... — Ne le saviez-vous pas?...

Lucien crut devoir répondre qu'il l'ignorait. Georges poursuivit :

— Elle voulait voyager...

— Seule? — interrompit le médecin.

— Avec son père nourricier, Jacques Hâbert... — Or, depuis son départ elle nous laisse sans nouvelles...

— Vous savez du moins où elle est ?

— Non... — Nous ne le savons pas, ni moi, ni personne... — C^la vous semble étrange, mon cher docteur ?

— Un peu étrange, en effet... — répondit Lucien d'un air égaré ; il ajouta en saluant : — Au revoir, monsieur de Nerville...

Puis, sans ajouter un mot, il se remit en marche. Georges le regarda s'éloigner.

— Voilà un homme que dévore un chagrin secret... — se dit-il. — Ou je me trompe fort, ou il ne lui reste pas longtemps à vivre...

Madame d'Harblay voyait son fils dépérir de plus en plus chaque jour.

Elle connaissait bien la cause du chagrin qui le tuait, mais elle savait aussi qu'aucune consolation n'était possible.

La pauvre mère se taisait en essuyant ses larmes.

Un mois encore s'était écoulé, sans amener de changement dans la situation de nos personnages.

On arrivait à la fin de l'hiver.

Un matin Lucien d'Harblay, dans son cabinet de travail, les pieds sur les chenets de sa cheminée où brûlait un grand feu, grelottait de fièvre.

A la porte de la maison un coup de marteau retentit.

Le jeune médecin releva la tête.

— C'est le facteur... — murmura-t-il. — Depuis quatre mois je l'attends chaque jour avec impatience, en me disant : — Peut-être aujourd'hui rri apportera-t-il une lettre d'elle.,, et depuis quatre mois je Tattends en vain... — Elle ne m'aime pas... elle ne se souvient même plus de mon existence...

Un bruit de pas se fît entendre dans le couloir. La porte s'ouvrit et madame d'Harblay parut, tenant à la main des journaux et des lettres.

— Voici ton courrier, mon enfant... — dit-elle.

— Merci, mère... — Veux- tu poser cela sur cette chaise, auprès de moi...

La vieille dame regarda tristement son fils, et se retira.

Lucien ouvrit machinalement une première lettre, la parcourut des yeux et la laissa tomber sur le parquet.

— Rien... — fit-il d'un air découragé.

Il en ouvrit une autre, non moins insignifiante que la première.

Deux lettres restaient encore.

L'une d'elles était enfermée sous une enveloppe épaisse, portant dans un de ses angles un timbre-poste aux armes helvétiques.

— Une lettre de Suisse I — De qui peut- elle venir? — se demanda Lucien. — Je ne connais personne en Suisse...

L'écriture de la suscription était longue, régulière, mais sans élégance.

Le jeune médecin déchira l'enveloppe et déplia la feuille sur laquelle se trouvaient tracés seulement quelques mots.

Il les lut, poussa un cri sourd et se mit à trembler de tout son corps.

Madame d'Harblay avait entendu le cri de son fils.

Elle accourut inquiète, effarée, entra précipitamment et demanda :

— Mon enfant, qu'y a-t-il?

Lucien tendit la lettre à sa mère, qui la prit et lut à son tour cette phrase et ce nom :

« Elle se meurt... venez la sauver.

» Jacques Habert. »

Au bas se trouvait l'adresse.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! — fit la pauvre femme en levant les mains avec un geste de désespoir. — C'est le dernier coup !

— Je la sauverai, ma mère I — répliqua M. d'Harblay ravivé brusquement. — Je la sauverai !

— Que vas-tu faire ?

— Madame de Trêves est en Suisse... à Vevey... Demain soir je serai près d'elle.

— Tu vas partir I

— Aujourd'hui... dans une heure...

— Faible comme tu l'es ? Malade ?

— Je suis guéri et je suis fort I — Léonide est mourante.... on m'appelle pour la sauver, et j'hésiterais? Allons donc ! Vous ne le croyez pas, ma mère... — Si j'hésitais, vous me mépriseriez !

En face d'une résolution si énergiquement formulée, il n'y avait qu'à courber la tête.

C'est ce que fit madame d'Harblay.

Lucien reprit :

— Ma bonne mère, préparez-moi, je vous en prie, ma valise de voyage... — Je vais à Chantilly prier mon confrère le docteur Marais de me remplacer auprès de mes malades pendant mon absence... — Je reviendrai vous embrasser, puis je partirai pour Paris, et de là pour la Suisse...

— Que ta volonté s'accomplisse, mon enfant, et que Dieu t'accompagne !

En arrivant dans la villa qui lui venait de sa mère et qui s'élevait, nous le savons, sur les bords du Léman, Léonide y trouva de vieux serviteurs qui ne l'avaient pas vue depuis bien longtemps, et la joie débordante de leur accueil lui fit pour quelques heures oublier ses chagrins.

Elle s'installa dans un appartement dont les fenêtres dominaient le lac. — Pendant un mois elle fut très calme, quoiqu'un peu sombre, fit chaque jour de longues promenades accompagnée de son garde du corps Jacques Hâbert, et malgré sa tristesse ne s'ennuya point.

Mais quand commença l'hiver si rigoureux en Suisse, quand la terrible bise du lac fit moutonner les petites vagues, quand la neige se prit à tomber, rendant im- II. 13

possibles les excursions, madame de Trêves changea complètement.

La vie sédentaire lui ramena ses souvenirs et les rendit plus cuisants.

La pensée de cet amour qu'elle voulait momentanément éloigner de son esprit s'imposa sans cesse à elle.

Loin de Lucien elle se sentit languir et mourir, comme une fleur qui s'étiole faute d'air et de soleil.

Vingt fois, se trouvant à bout de forces, elle prit une plume pour lui écrire ; — vingt fois elle rejeta cette plume ou déchira la lettre commencée.

Le respect d'elle-même poussé peut-être jusqu'à l'exagération l'arrêtait.

— Non, — se disait-elle, — il est trop tôt... — Je n'ai pas encore le droit d'aimer et de recevoir des aveux d'amour...

Cette lutte contre la passion l'épuisait.

Ses joues devenaient creuses, un large cercle de bistre entourait ses paupières.

Elle perdit le sommeil et l'appétit. — Elle passa les longues heures des jours interminables les yeux fixés sur les fenêtres closes d'oîi elle ne voyait plus que le ciel morne, les montagnes blanches et le lac en courroux.

Souvent Jacques Hâbert la trouvait les joues baignées de larmes.

Le moment arriva où madame de Trêves ne put prendre aucune nourriture et ne se soutint tant bien que mal qu'avec des boissons.

Une semaine encore s'écoula.

A la fin de cette semaine, un matin, Léonide voulut se lever comme de coutume , mais sa faiblesse croissante la contraignit à garder le lit.

— Elle va mourir, — se dit le muet désespéré, — et je ne veux pas qu'elle meure !...

11 n'hésita plus alors, et il écrivit à Lucien d'Harblay le billet que nous connaissons.

Après avoir été visiter à Chantilly son confrère le docteur Marais pour le prier de le suppléer en son absence, Lucien consulta un Indicateur des chemins de fer.

Le train express qui devait le conduire à Genève partait de Paris à huit heures du soir et arrivait en Suisse à dix heures du matin.

En prenant le bateau à Genève, M. d'Harblay pourrait être à Vevey vers cinq heures du soir.

Le lendemain, en effet, à quatre heures et demie, il mettait pied à terre sur le quai de Vevey.

Avons-nous besoin de dire que le voyage lui avait paru effroyablement long.

Arriverait-il à temps ?

Quand Jacques Hâbert avait écrit sa lettre, madame de Trêves n'était-elle pas déjà à toute extrémité ?

Ces questions insolubles se présentaient sans cesse à son esprit et le torturaient.

Aussitôt débarqué, il se renseigna.

La demeure de Léonide se trouvait à vingt minutes de la ville.

Il fit le chemin presque en courant et, arrivé à la grille, il saisit la chaînette de la cloche et l'agita violemment :

Une sorte de concierge parut et demanda :

— Que désirez-vous, monsieur?...

— Parler à M. Jacques Hâbert...

— M. Jacques est auprès de madame.

— Prévenez-le sans retard qu'il est attendu... — C'est très pressé et très important...

— Bien, monsieur... — Donnez-vous la peine d'entrer dans le pavillon où je loge... — Vous vous chaufferez pendant que j'irai chercher M. Jacques...

— Faites vite, je vous en prie...

Lucien entra dans le pavillon et s'assit près de la cheminée.

Les paroles qu'il venait d'entendre Tavaient un peu rassuré.

Jacques se trouvait auprès de madame de Trêves, donc madame de Trêves était vivante encore.

La physionomie du concierge n'annonçait point d'ailleurs qu'une catastrophe fût imminente.

Le cœur de M. d'Harblay battait avec une indicible violence.

— Revoir Léonide I — se disait le jeune homme. — Je vais la revoir, mais bien malade... condamnée peutêtre ! — Ah I rien ne pourra me séparer d'elle à l'avC'* nir... — Si elle meurt, je la suivrai...

Un bruit de pas retentit sur le sable de la cour.

Le concierge revenait, accompagné de Jacques Hâbert qui poussa une exclamation gutturale, et dont le visage devint rayonnant à la vue du docteur.

Les deux hommes se serrèrent les mains avec effusion, puis le père nourricier de Léonide conduisit Lucien dans une pièce du rez-de-chaussée de la villa, silencieuse et triste comme une tombe.

— Oh ! que je la voie !... que je la voie I — s'écria M. d'Harblay dont les larmes jaillirent dès qu'il fut seul avec Jacques.

Celui-ci mit un doigt sur ses lèvres, tira de sa poche l'ardoise qui ne le quittait jamais, écrivit quelques lignes et tendit Tardoise au jeune médecin qui lut:

— « Tai agi sans lui demander une autorisation qu^elle m* aurait refusée peut- être,., — Elle ignore que vous devez venir,,, — Si vous paraissiez devant elle à U improviste, ce serait dangereux pour elle.,, — Laissez-moi le temps de la préparer à vous voir, »

— Vous avez raison... — dit Lucien en essuyant ses yeux humides. — Mais hâtez-vous î... hâtez-vous !...

Jacques prit le docteur par le bras, le fît monter au premier étage, et l'introduisit dans sa propre chambre voisine de l'appartement delà malade.

Le muet désigna du geste une porte.

Ce geste signifiait :

— Elle est là...

Lucien voulut s'élancer.

Jacques secoua la tête pour le lui défendre. Le jeune homme obéit, mais balbutia ;

— Du moins, hâtez-vous, je vous en conjure !... Le muet souleva une portière, ouvrit la porte qu'il

avait désignée et disparut.

M. d'Harblay appuya son oreille contre le panneau et, le cœur serré par une indescriptible émotion, essaya d'entendre.

Léonide très pâle, très amaigrie, mais toujours belle, et plus touchante encore grâce à l'expression douloureuse de son visage, reposait dans un grand lit à colonnes du seizième siècle.

Ses cheveux blonds répandus en désordre sur l'oreiller formaient comme un nimbe d'or à sa tête de jeune martyre.

Elle se tourna du côté de Jacques :

— Qui te demandait, mon ami?... — murmura-t-elle d'une voix très faible.

Le muet tenait à la main son ardoise.

Il écrivit rapidement ces mots :

(( Un voyageur de France, »

Léonide lut, tressaillit et répéta :

— Un voyageur de France...

Jacques Hâbert inclina la tête affirmativement.

— M. Auguy, sans doute ? — poursuivit madame de Trêves.

Le muet fît un signe négatif.

— Qui donc ? — reprit madame de Trêves avec anxiété. — Personne en France ne connaît ma retraite, sauf M. Auguy à qui j'ai écrit que j'étais à Vevey... — Ce n'est pas Georges de Nerville, n'est-ce

pas?... — ajouta-t-elle avec une vague expression d*effroi.

Jacques secoua la tête, puis il écrivit sur son ardoise :

— « N'avez-vous pas laissé en France une affection profonde ?... une âme dévouée qui ne vit que pour vous ?...

Léonide, après avoir lu, prit les mains du muet pour l'attirer plus près d'elle et le regarda fixement.

Elle voulut parler, mais l'émotion arrêta pendant quelques secondes les paroles sur ses lèvres.

Enfin elle balbutia :

— Lucien... Lucien... c'est Lucien...

Si faible qu'eût été la voix de la jeune femme, M. d'Harblay avait entendu prononcer son nom, ou plutôt il l'avait deviné.

Une put se résoudre à attendre plus longtemps, ne fût-ce qu'une seconde.

Sa main fit jouer brusquement le bouton de la porte.

11 entra.

Au bruit de ses pas sur le tapis, Léonide tourna la tête.

Elle vit Lucien pâle et défait, immobile à trois pas du seuil, n'osant avancer et le visage inondé de larmes.

Alors, oubliant tout au monde pour ne se souvenir que de son amour, elle tendit les bras vers lui, se souleva en poussant un cri de joie d'une effrayante intensité, et retomba sans connaissance sur ses oreillers.

— Léonide... Léonide... — bégayait Lucien affolé parla passion débordante, — revenez à vous... me voici... je suis là... le danger n*existe plus... — Vous vivrez, je le jure... vous vivrez pour m^aimer...

L'évanouissement de madame de Trêves n'était point dangereux et ne pouvait être de longue durée.

Au bout d'une ou deux minutes la jeune femme rouvrit les yeux.

Elle se souleva de nouveau, souriante, ravivée, transfigurée, et saisissant les mains de M. d'Harblay, les serrant fiévreusement, elle dit, répondant sans le savoir aux paroles qu'elle n'avait pas entendues :

— Oui, je vivrai... Je veux vivre... car je vous aime...

Au chalet de Lamorlaye, Georges de Nerville avait passé successivement de l'inquiétude vague à l'angoisse, et de Tangoisse à l'épouvante.

Cinq mois sans nouvelles de la femme dont il convoitait à la fois la possession et la fortune, c'était trop...

Vainement il avait multiplié les recherches pour arriver à découvrir la piste de sa cousine par alliance.

Toutes ses investigations étaient demeurées sans résultat.

— Tu n'as qu'un seul parti à prendre... — lui dit la douairière.

— Lequel, chère tante?...

— Retourner chez M. Auguy...

— Je l'ai questionné déjà... — Il m*a répondu ne rien savoir.

— C'est que tu t*y es mal pris... — J'ai la conviction absolue qu'ail connaît la retraite de Léonide... — Il ne s'agit que d'être assez adroit pour lui arracher le secret de cette retraite... — Ya donc, et interroge de nouveau...

— Peut-être avez-vous raison... — J'irai...

Et M. de Nerville, un beau matin, partit pour Paris.

A dix heures, il arrivait rue des Pyramides.

C'était le jour fixé pour toucher le semestre de la rente viagère consentie à lui et à la douairière par Léonide, dans des circonstances que mes lecteurs n'ont point oubliées.

Le maître clerc l'accueillit en souriant et lui dit :

— Vous désirez voirie patron, monsieur?

— Je suis ici tout exprès pour cela.

— Veuillez alors attendre un instant. — M. Auguy n'a pas encore paru dans son cabinet... — Dès qu'il sera visible, — ce qui ne tardera guère, — j'irai le prévenir que vous êtes là, et je lui porterai en même temps sa correspondance.

En disant ce qui précède le principal désignait de la main une pile de lettres, arrivées par les courriers du matin et posées sur le coin de son bureau.

Georges suivit des yeux le geste du maître clerc et il eut peine à retenir un tressaillement.

La lettre placée sur les autres portait des timbres suisses et il lui semblait reconnaître l'écriture de madame de Trêves,

— Asseyez-vous, monsieur de Nerville, — reprit le principal qui classait des aflaires courantes dans des chemises de papier gris, — asseyez-vous, ce ne sera pas long.

— J'ai tout mon temps à moi, ~ dit le jeune homme en riant.

— Excusez-moi si je vous laisse seul un instant... — Une pièce manque à ce dossier... Je vais la chercher...

— Faites donc, je vous en prie...

Le maître clerc quitta son cabinet.

A peine était-il sortit que Georges s'approcha du bureau et se pencha sur la lettre venue de Suisse. Il lut la suscription et fit un geste de triomphe.

— Je ne m'étais pas trompé ! — murmura-t-il. — Cette lettre est bien de Léonide... Ma cousine est en Suisse... à sa villa de Yevey... — Ma tante et moi nous aurions dû le deviner... — Enfin je sais ou la rejoindre! !

Il se rassit vivement.

Le maître clerc rentrait.

Un coup de sonnette retentit.

— Ceci m'annonce que M. Auguy vient d'arriver par la porte qui donne dans son appartement... — fit le principal — Je vais le prévenir. .

Et il sortit de nouveau en emportant les lettres. Au bout de cinq minutes Georges fut introduit. Le notaire était assis dans son bureau. Il salua le visiteur, lui désigna un siège près du foyer. où brûlait un feu de grosses bûches, et lui dit ;

— Vous venez, cher monsieur de Nerville, toucher le semestre de votre rente?...

— Oui, monsieur... — répliqua Georges en regardant à la dérobée le paquet de lettres sur lequel ne se trouvait plus l'enveloppe timbrée de Vevey. — Mais ma présence chez vous ce matin a un double but...

— Je connais le premier, apprenez-moi le second...

— Je viens vous demander des nouvelles de madame de Trêves, la veuve de mon cher et regretté cousin Max...

Le notaire joua l'étonnement.

— Eh quoi I — s'écria-t-il, — madame la baronne ne répond pas à vos lettres?

— Pour lui écrire il faudrait savoir où elle se trouve et nous ne le savons pas, je vous l'ai dit.. — Ceci est très pénible pour nous et nous met dans une situation fausse... — Ma cousine pourrait être gravement malade à notre insu... — Elle pourrait mourir sans que nous en soyons informés...

— Oh! quant à cela, non... — répliqua le notaire. — Madame la baronne n'est pas seule... — Vous m'avez appris qu'un vieux serviteur dévoué, son père nourricier, l'accompagnait... — S'il se produisait un fait grave, il vous en aviserait certainement.

Georges se mordit les lèvres.

— C'est vrai... — fit-il, — mais je crois que l'intelligence de ce serviteur n'est point à la hauteur de son dévouement... — Bref, ma tante et moi nous sommes fort inquiets, et nous espérons que, plus favorisé, vous avez reçu des nouvelles de ma cousine...

— Je n'en ai pas reçu...

— C*est très singulier !...

— J'en conviens, mais ce n*en est pas moins vrai...

— Ainsi vous ignorez toujours oîi madame de Trêves a fixé sa résidence?

— Toujours.

Ces réponses démontrèrent à Georges jusqu'à l'évidence que M. Auguy obéissait aune consigne donnée, et qu'il ne se départirait de cette obéissance pour rien au monde, la discrétion absolue faisant partie pour lui du devoir professionnel.

Il cessa donc d'interroger.

— Nous attendrons que ma cousine se décide à nous écrire... — reprit-il en forme de conclusion. — Elle s'empresserait certainement de le faire si elle savait à quel point son silence nous afflige... — Notre affection pour elle est si vive...

M. Auguy s'inclina d'un air pénétré.

— Je vais vous payer le semestre... — dit-il ensuite. — Touchez-vous en même temps pour madame votre tante?

— Oui, monsieur... —Voilà son reçu...

— C'est en règle...

Le notaire ouvrit la caisse et compta des billets de banque.

Georges les empocha, prit congé et sortit.

— Tant de mystère cache quelque chose... — murmura-t-il en descendant l'escalier. — Je me défie... Demain je saurai à quoi m'en tenir, car je serai demain à Vevey!...

Georges fut de retour, vers une heure, au chalet de Lamorlaye.

La baronne Germaine l'attendait avec impatience.

A l'aspect du visage bouleversé de son neveu elle eut peur.

— Tu as appris une mauvaise nouvelle? — lui demanda-t-elle vivement.

— Une nouvelle au moins inquiétante.,.

— Explique-toi vite...

M. de Nerville raconta ce qu*il avait vu, de ses yeux vu, rue des Pyramides, chez M. Auguy, et quelles réponses avaient été faites à ses questions.

La douairière fut de son avis.

— A coup sûr, — s'écria-t-elle, — ce mystère cache quelque chose qui n'est point du tout à notre avantage... — Le notaire a reçu les ordres de Léonide et il s'y conforme...

— Cela saute aux yeux. .

— Que vas-tu faire ?

— Partir pour la Suisse...

MADAME DE TRÈVIÎS 23 ^

— Prends garde...

— A quoi?

— Une démarche maladroite pourrait indisposer Léonide contre nous... — Il ne faut point paraître l'épier...

— Je ne commettrai nulle imprudence. — Fiezvous à mon tact.

— Quand partiras-tu?

— Ce soir, par l'express de huit heures.

Georges le fit comme il l'avait dit et le lendemain, à quatre heures et demie, il arrivait à Vevey par le bateau du lac.

Il ne voulait point se présenter à la villa sans avoir pris, quelques informations indispensables.

En conséquence il s*installa provisoirement dans un hôtel où il laissa son bagage, puis il sortit en fumant un cigare.

Dans un voyage en Suisse, fait quelques années auparavant, on lui avait montré de loin la villa Desfontaines.

Il se dirigea de ce côté.

— Chemin faisant, — se disait-il, — je trouverai bien quelqu'un qui me renseignera...

A dix minutes des dernières maisons de Vevey il vit une paysanne gardant des chèvres sur le bord de la route.

— Suis-je encore loin de la villa Desfontaines, ma brave femme? — lai demanda-t-il en s'arrêtant.

— A un quart d'heure, tout au plus, mon cher monsieur, en n'allant pas vite... — C'est là-bas, où vous

voyez une terrasse, un petit château et une grande sapinière...

Et de la main elle indiquait l'habitation.

— Georges reprit :

— La villa est habitée en ce moment, n'est-ce pas?

— Oui, monsieur, depuis quatre à cinq mois.

— Par qui?

— Par une Française... une jeune dame veuve, très jolie...

— La baronne de Trêves...

— C'est bien ça... C'est le nom que j'ai entendu dire au jardinier... 11 racontait que la veuve pourrait bien, avant peu, aller rejoindre défunt son mari dans le cimetière.

Georges frissonna de la tête aux pieds. .

— Madame de Trêves est malade? — s'écria-t-il en pâlissant.

— Ahl la pauvre dame a été bien bas... — Il y a quinze jours on désespérait de la sauver...

— Et, maintenant?

— Elle va mieux... — Il est arrivé un médecin qui, paraît-il, a fait des miracles.

— Un médecin?... — répéta M. de Nerville pris d'une angoisse instinctive.

— Un médecin de Paris, oui, monsieur, ou du moins du pays de la jeune dame qu'il connaissait déjà... — Il est venu ici tout exprès pour elle.

Tandis que parlait la chevrière, Georges sentait son angoisse grandir et se changer en épouvante.

Un médecin français! — Un médecin qui connaissait déjà Léonide !...

Quel était ce médecin?

Un nom vint sur les lèvres du cousin de Max, mais il ne le prononça point.

— Savez-vous comment s'appelle ce docteur? — demanda-t-il.

— Ma foi, non, monsieur.

— Et il habite la villa?

— Oui, monsieur. — Il ne quitte la jeune dame non plus que son ombre. — On croirait des amoureux, à ce que dit le jardinier.

Des amoureux!

Ces mots firent passer un nouveau frisson sur la chair de M. de Nerville qui reprit :

— Outre la jeune baronne et le médecin, y a-t-il beaucoup de monde à la villa?

— Il y a un muet amené par la dame... — le jardinier, qu'est veuf, et deux vieux domestiques qui ont été là de tout temps... un homme et une femme...

— Merci de votre complaisance à me répondre...

— Il n*y a pas de quoi, mon cher monsieur... Georges se remit à marcher rapidement.

Il avait le front plissé et les dents serrées.

— Un médecin qui ne la quitte pas plus que son ombre, à ce point qu'on croirait des amoureux!... — murmurait-il avec une sourde colère... — Tonnerre du diable ! Je saurai vite si c'est celui que je pense, si c'est le docteur Lucien d'Harblay !...

M. de Nerville hâta le pas.

Il atteignit un petit bois de jeunes sapins situé à une faible distance de la terrasse de la villa.

Le jour baissait, mais le crépuscule était loin encore.

Georges s'arrêta sur la lisière du bois.

De l'endroit où il se trouvait il dominait la terrasse, bordée d'une double rangée de tilleuls taillés régulièrement, dont le feuillage formait en été une voûte de verdure impénétrable aux rayons du soleil.

Un double escalier, celui de gauche accédant à la cour d'entrée, celui de droite aboutissant au petit parc, se trouvaient aux deux extrémités de la terrasse.

A travers les branchages des tilleuls encore défeuillés M. de Nerville voyait la façade de la villa.

Trois fenêtres étaient ouvertes au premier étage.

— C'est là que doit se trouver son appartement... — se dit Georges. — Il se fait tard... Elle ne sortira pas aujourd'hui... — Comment savoir ce qui se passe derrière ces murailles?...

Il attendit.

La nuit venait.

Un homme en qui le guetteur reconnut Jacques Hâbert, ferma les fenêtres, mais sans clore les persiennes.

Peu à peu les vitrages s'éclairèrent, et derrière ces vitrages Georges vit passer des ombres.

— Pénétrer tout de suite dans le parc serait imprudent... — pensa-t-il. —Je pourrais y rencontrer quelqu'un...

Il attendit encore.

Au bout d'une heure il quitta le petit bois, suivit la route jusqu'à l'angle du mur fermant le parc de la villa Desfontaines, et longea ce mur dans les terres pendant trois ou quatre minutes.

De grosses tiges de lierre rampaient sur les pierres grises comme des serpents malades. — Les branches des sapins du parc descendaient presque jusqu'au sol, par-dessus la clôture.

Georges saisit une de ces branches et, se servant du lierre ainsi que d'une échelle, il se hissa sur le chaperon du mur d'où il se laissa glisser de l'autre côté.

Alors, étouffant de son mieux le bruit de ses pas sur le sable des allées, il gagna la terrasse.

En face de lui se trouvaient les fenêtres toujours éclairées.

Le ciel était sombre et sans lune. '

— Gomment m'y prendre pour voir l'intérieur? — se demanda M. de Nerville.

La réponse à cette question ne se fit point attendre.

Georges heurta dans Tobscurité une échelle double dont les émondeurs se servaient pour tailler avec de grands ciseaux les branchages des tilleuls, et leur donner la forme classique et démodée qui date, croyons-nous, du temps où Lenôtre dessinait les jardins du Roi.

— Voilà mon affaire... — pensa le cousin de Max. Il porta l'échelle double au bord de la terrasse,

gravit jusqu'au sommet et s'assit sur le plus haut échelon.

Dans cette position il se trouvait au niveau du premier étage.

Son regard plongea dans l'appartement dont les rideaux étaient écartés.

Il fit un geste de colère.

— Je ne me trompais pas I — se dit-il. — C'est bien celui que je croyais I C'est Lucien d'Harblay!...

Ses mains se crispèrent sur les montants de l'échelle, et ses regards se rivèrent à l'une des fenêtres avec une fixité prodigieuse.

Derrière cette fenêtre une lampe éclairait vivement la chambre, mettant en pleine lumière madame de Trêves, un peu pâle encore, mais revenant à la vie, à la santé, étendue à demi sur une chaise longue, ayant dans les yeux une flamme voilée et sur les lèvres un tendre sourire.

Lucien d'Harblay, debout auprès d'elle, lui tenait la main.

Tout, dans l'attitude et dans la physionomie des deux jeunes gens, dénotait l'amour heureux.

Le temps était si calme que, de l'endroit où il se trouvait, Georges distinguait le bruit des voix.

Il prêta l'oreille, espérant pouvoir saisir quelques mots.

Cet espoir fut déçu.

Les lèvres remuaient, mais un murmure vague arrivait seul jusqu'à lui.

— Lucien... cher Lucien, — disait madame de Trêves — vous ne me quitterez plus, n'est-ce pas?

— Jamais?

— Tout ce que je veux, vous le voudrez ?

— Toujours...

— Ainsi, les conditions que je vous ai faites?...

— Vous savez bien que je les accepte.

■ — Alors nous partirons dans quinze jours... — Je vais écrire à mon notaire, qui est en même temps mon ami, et lui donner mes instructions... — Je rentrerai seule au chalet de Lamorlaye où j'aurai fait en sorte de ne retrouver que des serviteurs dévoués... — Vous retournerez à Goye... — Vous y reprendrez vos travaux... Nous nous verrons chaque jour... et dans quelques mois la baronne de Trêves se nommera madame Lucien d'Harblay.

— Chère Léonide, — murmura le jeune médecin d'une voix que brisait l'émotion, — je me demande si tant de bonheur est possible, et j'ai peur de rêver...

— Soyez tranquille, mon ami, vous ne vous éveillerez pas...

— Qu'ai-je donc fait pour vous mériter?

— Je pourrais répondre: — Vous m'avez sauvé la vie!... — Je préfère vous dire tout simplement : — Vous m'avez aimée...

— Je vous ai aimée... je vous aime... je vous adore! I... — s'écria Lucien qui se pencha pour entourer de ses bras madame de Trêves, et pour appuyer ses lèvres sur son cou.

Léonide le repoussa doucement. -

— Non, — lui dit-elle avec un sourire, — non, mon ami... — N'oubliez pas ce qui est convenu!... — Res pectez un bien qui sera le vôtre!...

— Nous sommes fiancés, chère Léonide... — Ne soyez point inflexible... — Un baiser... rien qu'un baiser... je serai si heureux...

— Eh bien ! soit.

Et madame de Trêves tendit son front à Lucien.

A cette chaste caresse répondit un cri de rage.

Georges étendit son poing crispé vers cette fenêtre oh il venait de voir s'écrouler en une seconde l'édifice de ses espérances d'amour et de fortune.

Il descendit de son échelle en murmurant d'une voix sourde :

— Cette fois, docteur maudit, je ne te manquerai pas! !...

Puis , sortant du parc en escaladant la muraille comme il avait fait pour y entrer, il reprit à grands pas la route de Vevey.

Tout en marchant il fouillait ses souvenirs ; — sa mémoire interrogée lui rappelait bien des choses auxquelles il n'avait point attaché d'importance, et qui lui paraissaient à cette heure étrangement significatives.

— J'étais aveugle et j'étais idiot! — se dit-il. — Je ne savais ni voir, ni comprendre! ! ! — Cela crevait les yeux, cependant ! ! — Depuis le début de la maladie de Max, ils s'aiment, ils sont d'accord !... — Ils faisaient de moi leur dupe et riaient à mes dépens... — Patience ! — Rira bien qui rira le dernier ! ! !

M. de Nerville arriva à l'hôtel où il était descendu, se fit servir à dîner et demanda :

— A quelle heure part le bateau pour Genève demain matin?.,.

— A six heures... — Faudra-t-il éveiller monsieur?...

— Oui, s'il vous plaît...

Georges alla se jeter sur son lit, mais ses idées de revanche ne lui laissèrent pas un moment de repos. — Il lui fut impossible de fermer l'œil.

A six heures du matin il prit le bateau.

A dix heures quarante -cinq minutes il montait à Genève dans le train partant pour Paris ; — le lendemain, vers dix heures, il arrivait au chalet de Lamorlaye et faisait annoncer son retour à sa tante qui le recevait aussitôt.

Le visage de la douairière exprimait l'inquiétude.

— Déjà!... — s'écria-t-elle, et ce mot unique était gros de sous-entendus.

— Oui, chère tante, déjà I — répondit Georges.

— Tu n'as rien trouvé là-bas?...

— J'ai trouvé plus que je ne cherchais...

— Quoi?

— La certitude que nous sommes joués...

— Joués !... — répéta la baronne Germaine.

— Dans les grands prix, oui, chère tante... -^ Nous devons nous attendre à tout... — Soyez sûre qu'avant peu la veuve de votre fils nous mettra carrément à la porte du chalet.

La douairière devint livide.

— Nous mettre à la porte du chalet 1 1 — fît-elle d'une voix étranglée.

— Parfaitement.

— Que se passe-t-il donc?

— Léonide a un amant.

— C'est impossible !

— C'est cependant certain... — Léonide est la maîtresse du docteur Lucien d'Harblay...

— Encore une fois, c'est impossible !... — Je refuse de le croire! — On t'a trompé !

— J'ai vu I...

M. de Nerville raconta son court voyage à Yevey.

— Ainsi, — fit la baronne Germaine après avoir écouté jusqu'au bout, — la tombe de Max est à peine fermée et la misérable créature qui portait le nom de mon fils se jette dans les bras de cet bomme... — C'est bideux î

— A qui le dites-vous, cbère tante I — répliqua Georges.

— Un si violent amour n'a pu venir si vite î — reprit la douairière. — Ces gens devaient s'aimer avant la mort de Max...

— Pour ma part, j'en suis convaincu... — Ils s'en« tendaient trop bien ensemble...

— Je me souviens de certaines paroles prononcées devant moi, auxquelles je n'avais pas alors attaché d'importance... Je me souviens du désespoir de Léonide, arrivant presque jusqu'à la folie, quand M. d'Harblay a été blessé... — A cette époque ils étaient déjà complices... Ils trompaient Max... — Georges, une horrible pensée qui me vient...

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