‹ Madame de TrèvesChapitre 16 sur 23 · II · texte numérisé non relu

II

— - Quelle pensée, chère tante?...

— Léonide est riche et M. d'Harblay est pauvre... — Qui sait si ce médecin, son amant, ne rêvait pas de posséder à la fois la fortune et la femme ?... Qui sait s'il n'a pas tué mon fils?...

Malgré tout son empire sur lui-même Georges frissonna.

— Taisez- vous !... — balbutia-t-il... — Taisezvous !...

— Mais si le crime a été commis?...

— Nous en aurons la preuve...

— Qui nous la donnera?

— Je ne sais pas, mais nous l'aurons.. . —Jusquelà, pas un mot !... — Vous avez confiance en moi ?...

— Tu le sais bien.

— Vous voulez, ainsi que moi, vous venger de ce Lucien d'Harblay qui détruit vos espérances et les miennes...

— Ah ! si je le veux t...

— Alors laissez-moi le temps d'agir, et pas un mot de vos soupçons à qui que soit au monde... — Léonide n'est peut-être pas encore perdue pour moi...

— Mais elle aime cet homme I...

— Je la guérirai de son amour, j'en réponds...

— Que vas-tu faire?

— Travailler pour notre vengeance commune et notre fortune à tous deux...

Georges de Nerville, brisé par son voyage et plus encore par l'effroyable déception qu'il venait de subir, avait grand besoin d'un peu de repos.

Il se jeta sur son lit et dormit jusqu'à six heures du soir.

Après dîner il quitta le chalet, traversa la forêt en évitant les chemins fréquentés, et se rendit à pied à Chantilly.

La nuit était profonde lorsqu'il y arriva.

Le gamin employé aux courses fermait la pharmacie Godelot.

La femme de ménage de Mariette M utel avait posé jes volets de la boutique de librairie, mais la porte restait entr'ouverte.

Georges attendit que la pharmacie fût complètement close.

Il n'attendit pas longtemps.

La lumière s'éteignit à l'intérieur, le gamin, dont la besogne était achevée, sortit du couloir de la maison et entra chez V Ecureuil.

Il y resta tout au plus cinq secondes, ressortit, et se dirigea d'un pas rapide vers le haut de la Grande Rue.

Mariette l'avait accompagné jusque sur le seuil et le regardait s'éloigner.

M. de Nerville l'aborda.

Elle lui tendit la main, mais elle avait la figura maussade.

— Yiens-tu me voir? — lui demanda-t-elle.

— Oui.

— Entrons, alors...

— Tu es seule ?

— Complètement seule...

— Ferme ton magasin... Nous avons à causer.

— De choses sérieuses?

— Très sérieuses.

— Le volet de la porte est mis... — Je n'ai qu'à retirer le bec de cane...

— Et à supprimer la lumière sur le devant... — Nous passerons dans ton arrière-boutique...

— Oh ! oh I... du mystère...

— Fais vite... je suis pressé...

Mariette, tout en boitant, alla fermer la porte de la rue, éteignit le gaz et alluma une bougie.

— Nous voici bien seuls maintenant... — dit-elle, — je te garantis que personne ne peut nous surprendre... Viens...

Elle passa dans la pièce qui lui servait de salle à manger.

Georges la suivit et referma la porte derrière lui.

— Que de précautions I — lit l'Ecureuil en riant.

— Il est inutile qu*on entende ce que j'ai à te dire.

— On n'entendra rien... — Les murs sont épais... Je sais bien que les plafonds sont légers, mais audessus c'est la chambre de Jules...

— Qu'est-ce que c'est que Jules ?...

— Jules Cordier, tu sais bien, l'aide pharmacien... Ce jeune homme dont je t'ai parlé et qui me plaisait beaucoup...

— Est-il dans sa chambre ?...

— Oui, mais le gamin vient de me dire qu'il avait fait le pari au café de boire un carafon d'absinthe d'un seul trait, et qu'à la suite de ce joli pari il avait fallu le rapporter et le coucher, car il ne tenait plus

sur ses pattes... — Il doit ronfler, à l'heure qu'il est, comme un bourdon de cathédrale...

— Il se grise souvent?

— Hélas I — presque tous les jours à présent...

— Voilà un vilain défaut...

— Oh ! oui... — Aussi je commence à en avoir de Jules par-dessus la tête... Cependant je ne le déteste pas... S'il a de fichus quarts d'heure, il a de bons moments... — Tout à l'heure je monterai voir comment il va... — Quand il est ivre d'acool il me fait peur... On croirait qu'il est au moment d'étouffer... Il râle... — Un de ces jours il y restera... Tant pis pour lui...

— Tu parles d'aller le voir... Est-ce que sa chambre communique avec ton logement?

— Non, mais quand il se met dans ces états-là, le gamin me donne les clefs de la pharmacie afin que je puisse aller soigner Jules. — Ce sont ces clefs qu'il m'apportait tout à l'heure... les voilà...

Et Mariette tira de sa poche un trousseau de clefs qu'elle posa sur une table, puis elle reprit :

— Ah! çà, dis donc, j'imagine que tu n'es pas venu me voir pour me parler de Jules... — Causons... — Veux-tu que je t'offre un verre de chartreuse?...

Georges se mit à rire.

— Est-ce que, toi aussi, tu prends le goût des liqueurs? — demanda-t-il.

— Si j'écoutais Jules^ je ferais comme lui.

— Offre-moi donc un verre de chartreuse... Mariette ouvrit un placard, en tira une bouteille

presque pleine, contresignée par le père Garnier, et deux verres.

— Eh bien, — fit-elle tout en versant la liqueur verte, chère aux gourmets de tous pays, — ton cousin est mort et enterré depuis près de six mois... — A quand ton mariage avec la veuve ?...

— C'est cela que je viens te demander... — répliqua Georges carrément.

La boiteuse regarda M. de Nerville avec stupeur.

— Tu viens me demander cela ? — répéta-t-elle.

— Oui.

— Tu plaisantes !

— Je n'ai jamais parlé de façon plus sérieuse. Mariette vida son verre, et après avoir bu s'écria :

— Je la trouve forte, par exemple ! — pas la chartreuse, la question ! — Tu as légalement encore quatre mois à attendre...

— Et si un obstacle sur lequel je ne comptais point était survenu sur le coup ?

— Les obstacles, on les brise ou on les tourne... — Tu n'as donc pas suivi mes conseils ?

— Je les ai suivis de point en point... — J'ai fait par avance ma cour à la femme de mon cousin, mais elle s'est moquée de moi, feignant de ne point me comprendre et de regarder mes invites à cœur comme des protestations de bonne amitié.

— Il fallait oser tout...

— Mon cousin ne me paraissait pas assez malade pour que je puisse agir sans imprudence, car il est

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mort au moment où on s'y attendait le moins... — D'ailleurs à quoi m'aurait servi d'oser?...

— A te faire adorer... — Les filles d'Eve adorent les audacieux... Elles en disent pis que pendre, mais elles les adorent...

— Léonide aimait quelqu'un...

— Ah ! bah ! — s'écria Mariette en avalant coup sur coup un second et troisième verre de chartreuse. — Voyez-vous ça !.. une femme de tant de principes ! ! — Ah! elle aimait...

— Et elle aime encore... Quinze jours après l'enterrement de feu mon cousin, elle a mis en avant des fantaisies de voyage et elle a quitté le chalet...

— Pour aller quelque part retrouver un amant ?

— Oui.

— Très forte, la cousine !... — Bien plus forte que toi qui ne t'es pas assez pressé au début du veuvage...

— Que veux-tu, je croyais au chagrin de Léonide... -— Et à sa vertu ?

— Parfaitement.

— Oh I naïveté de l'âge d'or 1 ! — Enfin, si vertueuse que parût la dame, il fallait t'attacher à ses pas, ne la point quitter d'une semelle..^

— Elle le défendait...

— Et tu obéissais, bon jobard ! ! — ah I ah 1 ah ! j'en rirai longtemps !...

Après avoir absorbé un quatrième verre de chartreuse, l'Écureuil reprit :

— Que vas-tu faire?

— Ce que tu me conseilleras, car c'est un conseil que je viens te demander... Ce conseil tu me l'as promis, à la Cloche d'or, à Montgrésin, en échange d'un service que tu sollicitais de moi. — J'ai tenu ma promesse... à ton tour de tenir la tienne...

— Tu es toujours amoureux de madame de Trêves?...

— Oui.

— D'elle ou de sa fortune?...

— D'elle autant que de ses millions, et plus encore peut-être... — Je la désire follement...

— Alors, la marche à suivre est bien simple... — Commence par supprimer l'amant de la belle veuve, tu la consoleras ensuite... et tu l'auras... si ce n'est pas de bon gré, ça sera de force... — Il est toujours facile de faire tomber une femme dans un piège.

Georges était devenu sombre.

— Supprimer son amant? De quelle façon? — demanda-t-il.

— Quel homme est-ce ? — fit Mariette au lieu de répondre.

— Un homme bien né.

— Que fait-il ?

— C'est un médecin...

Mariette tressaillit.

— Le médecin qui soignait M. de Trêves ? — s'écriat-elle.

— Oui.

— Le docteur d'Harblay, alors ?

Georges se souvint du véritable cult.e que profes-

sait la jeune femme à l'endroit de Lucien, et répliqua vivement :

— Non... — Le docteur d*Harblay ayant été blessé et contraint de garder longtemps la chambre, on avait fait venir de Paris un médecin...

— C'est juste... — Je me souviens... — On avait tiré sur ce cher docteur en croyant tirer sur un garde, et il n*a pu continuer ses visites au chalet... — Aujourd'hui même encore il est, m'a-t-on dit, très malade, et forcé d'aller demander aux climats chauds une guérison douteuse...

— C'est cela...

— Eh bien I mon cher, il est facile de chercher une querelle d'Allemand à ce médecin de Paris, de le provoquer et de te battre avec lui... Tu es fort au pistolet aussi bien qu'à l'épée... — Ces gens-là ne savent manier que la lancette et le bistouri... Tu le tueras comme un lapin.

— D'accord, mais aune querelle, — (même si c'est une querelle d'Allemand), — il faut un prétexte, bon ou mauvais... • .

— Tu en auras un magnifique...

— Lequel ?

— Ce médecin aura parlé un peu indiscrètement de son amour pour madame de Trêves et de son bonheur... Tu le souffletteras... — Tu te battras pour l'honneur de ta cousine... — Ce sera chevaleresque et superbe... — Léonide elle-même se trouvera forcée de t*en savoir gré... Hein? qu'en dis-tu? Je crois que c'est assez malin... — J'attends tes compliments...

Mariette parlait avec véhémence, ne s'interrompant de temps à autre que pour boire un verre de chartreuse.

Ses yeux brillaient comme des lucioles.

Sa langue si bien pendue devenait singulièrement pâteuse.

— Tu as beaucoup d'imagination, ma fille, — répliqua froidement Georges, — et je t'en félicite, mais le moyen que tu m'offres est impraticable...

— Pourquoi donc?

— Parce qu'on ne se bat pas avec un empoisonneur.

La boiteuse regarda M. deNerville d'un air effaré.

— Un empoisonneur... — répéta-t-elle.

— Oui, je suis sûr que ce médecin a empoisonné mon cousin Max, pour rendre veuve Léonide dont il était l'amant, et pour pouvoir l'épouser à l'expiration des délais légaux...

— Ta as les preuves de cela?...

— Je puis les avoir...

— Elles existent donc ?

— Elles existent, et bien près d'ici...

— Où?

— Dans la pharmacie Godelot...

— Tu crois ?

— J'en ai la certitude... — Ce docteur a signé des ordonnances dont les chiffres sont surchargés... — S'il y a une différence entre ces chiffres et ceux portés sur le registre de la pharmacie, la culpabilité sera manifeste.

— Alors le registre renferme la preuve de l'empoisonnement?

— Oui.

— Tu as les numéros des ordonnances?

— Sans doute...

— Donne-les-moi... — Je dirai à Jules de chercher.

— Demain tu auras la preuve...

— Je ne puis attendre jusqu'à demain.

— Gomment faire alors ?

— Les clefs que voilà sur cette table sont celles de la pharmacie... tu me l'as dit tout à l'heure...

— Eh bien?...

— Eh bien ! ouvre la porte et entrons ensemble;...

— Le registre est placé sur le bureau, dans la pharmacie... — Nous le consulterons...

Mariette semblait indécise.

— Comment, — lui dit Georges d'un ton de reproche, — tu hésites quand il s'agit de mon avenir!... Quand je peux tout à la fois, si tu t'y prêtes, venger Max et ravir à un misérable la femme que j'aime I ! — Ai-je hésité, moi, quand tu m*as demandé de te venir en aide, de te sauver?...

— C'est vrai... — murmura l'Écureuil, — tu as été gentil avec moi...

— Prouve-moi ta reconnaissance en me servant à ton tour...

— Viens donc... — Porte cette lumière... Georges prit le flambeau.

La jeune femme saisit le trousseau de clefs et, s'appuyant aux meubles et aux murailles car les trop amples libations de chartreuse verte la faisaient chanceler sur ses jambes inégales, elle se dirigea vers la porte qui conduisait au couloir de la maison, et fit tourner la clef dans la serrure.

Pour traverser le couloir M. de Nerville la soutint.

La pharmacie fat rapidement ouverte.

Tous deux en franchirent le seuil.

— Ferme la porte... — dit Mariette.

Georges obéit, puis il s'approcha du bureau.

— Voici le livre... — fit-il en désignant un volume in-quarto fortement relié, avec le dos et les coins en parchemin,

— Regarde et dépêche-toi.

M. de Nerville ouvrit le registre et chercha le numéro d'ordre de la potion préparée sous ses yeux. Ce numéro était 124 .

Il le trouva bien vite.

— M'y voici... — s'écria-t-il.

— Eh ! bien? — demanda Mariette.

— Attends...

Et il lut :

Eau distillée 125 grammes.

Strychnine 20

Aucune indication de grammes ou de décigrammes ne suivait le chiffre 20.

Il continua :

Sp, diacode 20 g.

E, de L, cerise 4 g.

E, de fl. d'oranger ..... 8 g.

Et, en regard, le prix de la potion : quatre francs.

— Les rectifications ne sont pas faites... — pensa Georges. — Tout va bien...

— Dépêche-toi... — répéta Mariette.

— Laisse-moi donc le temps de me rendre compte...

— Que diable I... rien ne nous presse...

En ce moment on entendit pousser un cri étouffé, suivi d'une sorte de râle.

Ce bruit sinistre venait d'une chambre à laquelle on accédait depuis la pharmacie par un escalier de bois.

La jeune femme et Georges prêtèrent Toreille.

On râla de nouveau.

Mariette pâlit.

— Ça vient de la chambre de Jules ! — s'écria-t-elle

— Jules est certainement très malade...

Sur le bureau se trouvait un bougeoir servant à I cacheter les fioles.

M. de Nervilie l'alluma.

Le râle devenait plus distinct.

L'Écureuil saisit le flambeau puis, aussi vite que le lui permit sa claudication, gravit l'escalier conduisant au premier étage.

Georges avait déjà pris une plume, la trempait dans l'encre et, en face du mot : strychnine, ou se. trouvait le chiffre 20, il transformait le zéro en un g, et plaçait une virgule entre le 2 et le g,

— Maintenant cela fait bien deux grammes... — murmura-t-il avec un effrayant sourire.

Ceci fait il tira de son agenda une feuille de papier blanc, la déplia, y imprima le timbre bleu de la pharmacie, la replia et la remit dans sa poche.

Il venait de replacer le timbre humide où il l'avait pris et de refermer le registre quand un cri d'appel retéhtit.

— A moi ! à moi ! — disait Mariette.

M. de Nervilie escalada l'escalier en quelques élans et se trouva dans la chambre de Jules Gordier.

Celui-ci se tordait en une crise d'atroces souffrances, et faisait pour respirer de violents et inutiles efforts.

Il étouffait littéralement; — ses yeux s'injectaient; — son visage devenait d'un rouge sombre.

— Il se meurt... — balbutia Mariette d'une voix étranglée. — Comment le soulager?

— Je n'en sais rien, je ne suis pas médecin, mais ce garçon me paraît bien malade.

— Je l'ai déjà vu dans cet état deux ou trois fois.

— Raison de plus... Tant va la cruche à l'eau... Georges n'acheva pas.

Un flot de sang s'échappa de la bouche de Jules €ordier. — Une dernière convulsion secoua le corps qui retomba sur le lit et se raidit.

Le râle avait cessé. .

— Le pauvre diable est mort... — dit M. de Nervilie en ayant peine à cacher sa joie.

Mariette se mit à sangloter et cacha sa tête dans ses mains.

— Que faire ? — demanda-t-elle au bout d'un instant.

— Pas autre chose que nous en aller bien vite... — Tu vas rentrer chez toi et, comme il est au moins inutile qu'on sache que tu possédais les clefs de la pharmacie, tu auras l'air d'ignorer complètement ce qtri s'est passé cette nuit... — Demain matin le gamin viendra chercher les clefs, et c'est lui qui t'apprendra la nouvelle...

— Abandonner ainsi ce malheureux Jules... — soupira la jeune femme.

— Tu ne le ressusciteras point... Entre nous d'ailleurs tu ne dois pas le regretter beaucoup... — Allons, viens...

Et Georges entraîna la boiteuse affolée. Une fois dans son arrière-boutique elle se laissa tomber sur son siège et fondit en larmes.

— Quel malheur! — répétait-elle, — quel malheur!

— Bah! — répliqua le cousin de Max, — pas si grand que ça, le malheur... — Gela devait finir ainsi... — Ta l'avais prévu... tu m'en parlais il y a une demiheure... — Gonsole-toi donc et tâche de faire un meilleur choix... — Au revoir, ma fille.

— Tu me quittes? — demanda Mariette en relevant la tête.

— Il est tard... — je retourne au chalet...

— Tu as vu ce que tu voulais voir?

— Oui.

— Et, cette preuve que tu cherchais... que tu comptais trouver dans le registre ?

— Je ne l'ai pas encore...

Georges donna une poignée de main à son ancienne maîtresse dont les larmes commençaient à se tarir, et prit la route de Lamorlaye.

Il était près de minuit quand il rentra par la petite porte du parc.

Aucune lumière ne brillait sur la façade. — Un silence absolu régnait partout.

M. de Nerville gagna sa chambre.

Depuis la mort du baron Max de Trêves, les persiennes de l'appartement qu'il occupait pendant sa vie restaient closes.

Personne n'avait franchi le seuil de la chambre funèbre.

Les clefs étaient accrochées à un tableau ad hocy placé dans une petite pièce touchant au vestibule du premier étage.

Georges prit une lumière, entra dans cette pièce, détacha les clefs, ouvrit l'appartement de Max, et y pénétra sans plus d'émotion que s'il n'avait pas empoisonné son malheureux cousin.

La chambre mortuaire était humide et froide.

M. de Nerville crut sentir un manteau de glace peser sur ses épaules.

Il éleva sa lumière et jeta un coup d'oeil autour de lui.

Sur une console se trouvaient les fioles, les bouteilles, la théière, la veilleuse, qui avaient servi pendant la maladie du baron.

Georges s'approcha de cette console et inspecta les fioles.

Il en prit une, — celle qui portait le numéro 1249, — et la mit dans sa poche.

Ensuite il fit glisser dans ses rainures le tiroir de la console.

Dans ce tiroir se trouvaient dix ou douze ordonnances, signées par Lucien d'Harblay sauf deux ou trois émanant du docteur Marais.

M. de Nerville les prit toutes et quitta l'apparteemnt qu'il referma sans bruit.

Il accrocha les clefs au tableau, remonta chez lui^ plaça dans un meuble la fiole, les ordonnances et se dit:

— Demain je m'occuperai de cela... — Cette nuitla fatigue m'écrase... — Il faut dormir...

Le lendemain, — ou plutôt le même jour puisqu'il se couchait à minuit passé, — il se leva de bonne heure, s'enferma, tira du meuble les ordonnances et la fiole, et les plaça sur une table.

— Commençons par le médicament; — se dit-il en débouchant la fiole. — Il faut rendre correcte l'inscription faite par Jules Cordier dont le silence m'est acquis... — La mort de cet homme me fait la partie belle... — Elle arrive bien à point et met tous les atouts dans mes mains... — Allons, mon étoile brille!...

Quatre cuillerées du contenu de la fiole, — on s'en souvient peut-être, — avaient été retirées, l'une par Lucien d'Harblay, pour la donner au malade, les trois autres par Georges lui-même, pour être jetées dans les cendres du foyer, afin qu'il fût bien établi que les prescriptions du médecin étaient exécutées.

M. de Nerville tira du fond d'un meuble un petit papier plié en huit, contenant la poudre de strychnine volée par lui chez Lucien d'Harblay et dont il avait mêlé une partie, dans la forêt de Chantilly, à la deuxième potion préparée par Jules Cordier et absorbée par Max.

— L'ordonnance porte deux grammes^ — murmurat-il en ouvrant le paquet, — il faut en déduire les décigrammes mis à la pharmacie, et ce qui est censé avoir été bu... Soyons malin.,.

Georges pesa minutieusement avec une petite balance une quantité déterminée de poudre blanche, et l'introduisit dans la fiole qu'il agita après l'avoir rebouchée.

Il replia ensuite le papier contenant encore de la strychnine, le remit où il l'avait pris, revint à la table et examina l'étiquette de la fiole.

— Les chiffres du numéro d'ordre sont assez mal tracés... — fit-il après un moment de sérieuse attention, — il ne me sera pas difficile de les imiter sur Tordonnance que je dois récrire... — Essayons tout de suite.

Il prit une plume, une feuille de papier, traça le nombre 1249 , puis compara les chiffres à ceux de l'étiquette et se dit :

— Ce n'est pas tout à fait cela... — La boucle de mon 9 est trop étroite et mon 4 trop régulier... — Voyons donc les chiffres de l'autre numéro d'ordre...

Il fouilla la petite liasse et il en retira la dernière ordonnance, celle qu'il avait fait exécuter lui-même à Chantilly, l'étudia longuement et continua :

— Positivement le 9 est trop fermé et le 4 trop correct... — Recommençons...

Pour la seconde fois il copia les chiffres.

— C'est déjà beaucoup mieux... — fit-il en souriant. — J'arriverai à une exactitude de reproduction photographique... — Du reste, en cas d'enquête, Jules Cordier ne sera pas là pour donner des explications... Il était souvent ivre... alors sa main tremblait... L'expert le plus habile y perdrait son latin... — L'or-

donnance du docteur d'Harblay me donnera sans aucun doute plus de mal... — Il importe cependant qu'elle soit identique, avec mon chiffre modifié... — Voyons ça...

Le misérable s'absorba dans l'étude des caractères tracés par Lucien, et tout en étudiant il pensait :

— Ce docteur a beaucoup de ma façon d'écrire, ou plutôt de griffonner... — Ses pattes de mouches presque illisibles ressemblent aux miennes... — Je m'en tirerai... — La signature ne m'embarrassera guère.

— Je la réussirai au bout de deux heures de travail... Georges se mit immédiatement à copier l'ordonnance.

Il recommença cette copie dix fois, quinze fois, vingt fois.

Jamais l'imitation n'était, selon lui, assez complète.

— Il fallait mener à bien chaque mot, chaque lettre, chaque accent, chaque virgule. — Il fallait que Lucien d'Harblay lui-même, ayant l'ordonnance sous les yeux, ne pût répondre :

— Ce n'est pas moi qui ai écrit cela...

Enfin M. de Nerville, faisant preuve d'un talent hors ligne de faussaire, atteignit la perfection, non relative mais absolue.

Alors il tira de son agenda la feuille de papier sur laquelle, la veille au soir, il avait apposé le timbre bleu de la pharmacie Godelot, et d'une main ferme il transcrivit l'ordonnance en ayant soin d'y substituer aux chiffres véritables les chiffres que Jules Cordier avait portés par erreur sur le registre.

Il imita magistralement la signature puis, dans l'espace réservé au milieu du timbre pour y inscrire le le numéro d'ordre, il traça le chifire 1249.

C'était fini.

Georges avait aux lèvres un sourire de triomphe.

Ayant sous les yeux en même temps l'original et la copie, il reconnaissait l'impossibilité de les distinguer l'un de l'autre.

Prenant alors l'original désormais inutile il le jeta au feu, fît disparaître dans un tiroir qu'il ferma soigneusement à clef la fiole et les ordonnances, plaça sur une table une feuille de papier ordinaire et, contrefaisant son écriture, il écrivit d'un style ampoulé à dessein une lettre ainsi conçue :

« Monsieur le Procureur de la République,

)) Certains effroyables forfaits demeurent parfois » ignorés.

)) De nombreux criminels restent trop souvent im- » punis.

» Si vous ordonniez l'exhumation du corps de M. le » baron Max de Trêves, mort il y a cinq ou six mois » au chalet de Lamorlaye, et si des médecins légistes » opéraient l'autopsie de ce cadavre, peut-être y trou- » verait-on la trace indiscutable d'un crime hideux et » lâche.

» Si l'on suivait à la piste l'empoisonneur, peutêtre arriverait-on bien vite au médecin de qui l'in- » fortunée victime a reçu les derniers soins. )) En vous donnant l'éveil, j'ai fait mon devoir.

» C'est maintenant à la justice que vous représentez » de faire le sien, et de traquer le meurtrier au fond » des ténèbres où il se cache.

» Agréez, monsieur le Procureur de la République, etc.. »

Georges traça une signature illisible, mit sous enveloppe et écrivit cette adresse :

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