‹ Madame de TrèvesChapitre 17 sur 23 · MONSIEUR LE PROCUREUR DE LA RÉPUBLIQUE · texte numérisé non relu

MONSIEUR LE PROCUREUR DE LA RÉPUBLIQUE

» à Beauvais » {Oise). »

MADAMIi; DE TRÊVES 263

L'enveloppe fermée, M. de Nerville prit du papier différent, modifia de nouveau son écriture, rédigea une seconde lettre contenant en d'autres termes la même accusation que la première.

L'adresse aussi fut identique.

Georges plaça ces lettres dans son portefeuille et descendit dans le parc où il fît un tour en attendant l'heure du déjeuner.

Cette heure venue, il se trouva en présence de la douairière.

— Qu'as-lu décidé? — lui demanda-t-elle.

— D'agir sans le moindre retard... — répliqua de misérable, — avant peu ce Lucien d'Harblay ne nous gênera plus... — Il va se passer des choses énormes... quoi qu'il arrive ne vous étonnez de rien et surtout ne vous troublez pas... — J'aurai soin de vous dire ce qu'il faudra répondre si l'on vous interroge...

Après le déjeuner Georges sortit.

Il gagna la gare d'Orry-la- Ville et prit le train qui le

descendit à Senlis où il resta juste le temps nécessaire pour jeter à la poste une de ses deux lettres.

Ceci fait, il monta dans un train qui le conduisit à Paris oîi il glissa sa seconde lettre dans la boîte de la gare.

A l'heure du dîner il était de retour au chalet.

Le soir, vers onze heures, il s'empara comme la veille des clefs de l'appartement de Max, et il remit la fiole de potion et les ordonnances aux places qu'elles occupaient avant sa visite de la nuit précédente.

— Maintenant, — se dit-il ensuite, — il ne me reste plus qu'à attendre...

Les deux lettres écrites par M. de Nerville étaient arrivées au parquet de Beauvais.

Quoique les dénonciations fussent quasi anonymes puisqu'elles portaient des signatures illisibles, le procureur de la République s'en était notablement ému.

Il donna des ordres immédiats pour qu'on procédât à l'exhumation du corps de Max de Trêves, ce corps devant être soumis à l'autopsie, et il décida qu'il se rendrait dès le jour suivant au chalet afin d'y commencer une enquête.

En conséquence, le lendemain matin, on se munit d'un fourgon des Pompes funèbres et de son personnel, et le procureur de la République, en compagnie de son secrétaire , d'un juge de paix , d'un mé-

decin, de deux agents, etc.-, se mit en route pour Lamorlaye.

Ces messieurs arrivaient à Chantilly et allaient en repartir au moment où une voiture s'arrêtait devant la porte du chalet.

Il était onze heures du matin.

La douairière et M. de Nerville déjeunaient.

On vint les prévenir que M. Emile Auguy^ le notaire, demandait à les voir.

La tante et le neveu échangèrent un rapide coup d'œil.

— Introduisez M. Auguy... — dit la baronne au valet de chambre qui sortit aussitôt.

— Que se passe-t-il donc? — murmura madame Germaine.

— Je l'ignore, mais cette visite inattendue ne présage rien de bon...

On annonça le notaire.

Madame de Trêves et Georges allèrent à sa rencontre.

— Cher monsieur Auguy, — lui dit la vieille dame en souriant, — suis-je assez heureuse pour que vous veniez me demander à déjeuner?

Le nouveau venu avait le visage sombre, l'air contraint et, malgré sa grande habitude des situations difficiles, il semblait gêné.

— Non, madame la baronne... — répliqua-t-il, — je ne passerai que quelques minutes à Lamorlaye...

— Yenez-vous nous donner des nouvelles de ma cousine? — fit Georges en avançant un siège.

— Oui, monsieur.

— Enfin ! — s'écria la baronne avec l'apparence d'une joie vive. — Nous allons donc sortir d'inquiétude!...

— Vous savez où elle est, cette chère enfant?

— Je le sais...

— Et vous allez nous l'apprendre?

— A quoi bon?... — Madame de Trêves éprouvait l'impérieux besoin de passer une partie de son veuvage dans la solitude... — Elle a été très souffrante, très malade même, mais aujourd'hui elle est remise... — D'ici à quelques jours elle sera de retour à Lamorlaye, et j'ai été chargé par elle de vous en prévenir...

— Ahl cher monsieur Auguy, quelle excellente nouvelle vous nous apportez I — dit la douairière avec une apparente effusion. — Nous allons donc revoir Léo*nide que j'aime comme si véritablement elle était ma fille... Nous allons de nouveau vivre auprès d'elle dansune intimité charmante...

Le notaire semblait de plus en plus embarrassé. Ce fut avec un bégaiement involontaire qu'il répliqua :

— Telle n'est pas l'intention de madame de Trêves...

— Les volontés dont je suis l'interprète ne sont point du tout d'accord avec vos désirs...

Georges pâlit.

— Expliquez-vous, monsieur... — dit sèchement la douairière.

— Je vais le faire, quoique ma mission soit pé- ; nible... — Madame la baronne de Trêves, ma cliente, a résolu de se remarier à l'expiration du délai légaL..

Madame Germaine pâlit à son tour.

— Se remarier! — s'écria-t-elle. — Léonide songe à se remarier !...

— Oui, madame, et vous comprenez qu'elle n'admet point la possibilité de vivre avec un nouvel époux dans la famille de son premier mari. — Il y aurait là, sans contredit, quelque chose de choquant et d'inadmissible.

— En d'autres termes, on nous chasse de cette maison! — dit la douairière d'une voix sifflante.

Georges avait reçu le coup sans broncher.

Il comprit que sa tante allait se laisser emporter par la colère.

Il eut peur qu'elle ne commît quelque imprudence^ et se hâta de prendre la parole.

— Mon Dieu, — fît-il du ton le plus naturel, — nous aurions dû nous attendre à ce qui se passe, car fatale, ment Léonide devait se séparer de nous un peu plus^ tôt ou un peu plus tard... — Certes nous aimons ma cousine, mais notre affection serait cruellemenégoïste si elle prétendait s'imposer et se montrer jalouse de toute autre tendresse!... — Léonide est libre et maîtresse de ses actions...— Elle dispose d'ellemême, c'est son droit... — Résignons-nous, ma tantet et formons des vœux pour son bonheur à venir... — Je sens combien il nous sera pénible à tous deux de quitter cette demeure oti Max a rendu le dernier soupir,, mais, M. Auguy nous le disait tout à l'heure en fort bons termes, il est clair que nous ne pouvons y rester...

En même temps que parlait M. de Nerville, il atta-

chait ses yeux sur ceux de sa tante, et l'expression de son regard disait clairement :

— Pas un murmure!... Acceptez tout de bonne grâce!...

Madame Germaine le comprit et se tut.

— M. de Nerville est plein de tact et de raison !... — reprit le notaire, enchanté de trouver en Georges un allié sur lequel il ne comptait pas. — Me voici mainte nant fort à mon aise pour continuer... — La jeune baronne vous prie d'accepter, madame, la toute propriété de la maison , actuellement sans locataire, qu'elle possède à Chantilly et qui, telle qu'elle se comporte, avec jardin, écurie et remise, vaut une soixantaine de mille francs, au minimum... — Voici Pacte de donation... — Il stipule qu'après vous la maison dont il s'agit deviendra la propriété de M. de Nerville...

— Chère cousine! — s'écria Georges avec un feint attendrissement. — Je la reconnais là; elle est pleine de cœur.

— C'est bien, monsieur, — dit la douairière, — nous nous retirerons à Chantilly mon neveu et moi... — Quel délai ma bru nous accorde-t-elle pour quitter le chalet?

— Huit jours.

— Avant huit jours nous serons partis...

En ce moment un bruit de pas et de voix se lit entendre dans la cour.

— Qu'est-ce donc? — demanda madame Germaine. Georges allait s'approcher de la fenêtre.

Il n'en eut pas le temps.

La porte s'ouvrit et le valet de chambre Pierre Lion parut.

— Qu'y a-t-il? — fît M. de Nerville.

— Monsieur, — balbutia le domestique d'une voix étranglée, — c'est le procureur de la République, avec un commissaire, un juge, des agents.

La douairière se leva, très effrayée.

— Le procureur de la République I — répéta-t-elle.

— Ici!

Georges lui prit le bras à la dérobée et le serra fortement.

— Eh ! bien, mais, — dit-il avec le plus grand calme,

— si ces messieurs viennent au chalet, c*est qu'ils ont quelque chose à y faire... — Allez vite les prier d'entrer...

Le procureur delà République était déjà sur le seuil, en nombreuse compagnie.

M. Auguy, très anxieux, se demandait ce que signifiait cette descente de justice.

— Pardonnez-moi, madame, si j'envahis ainsi votre demeure, — dit le magistrat en saluant courtoisement la douairière, — j'y viens accomplir, au nom delà loi, une mission sacrée... — Vous êtes, n'est-ce pas, la mère de M. le baron de Trêves, mort depuis six mois ?

Madame Germaine commençait à comprendre que ce qui se passait était d'avance connu de Georges et préparé par lui.

Elle répondit, en s'efTorçant de mettre des larmes dans sa voix :

270 MADAME DE TRÈYlirS

— Sa mère... oui, monsieur... — Max était mon unique enfant... Je vous présente mon neveu, M. de Nerville...

Le procureur de la République salua Georges et poursuivit :

— Je désirerais voir la veuve de M. de Trêves...

— Elle est en voyage, monsieur... — répondit le cousin de Max.

— En voyage... — répéta le magistrat d'un air étonné.

— Oui, monsieur... — Elle a voulu passer les premiers temps de son veuvage loin de la maison mortuaire...

— Où se trouve-t-elle en ce moment?...

— Nous l'ignorons, monsieur...

— Vous l'ignorez, vous ses parents très proches... au moins par alliance ?

— Oui, monsieur, — répliqua la douairière, — ma belle-fille tenait à s'isoler absolument dans son chagrin.

— Je puis vous apprendre, moi, oh. se trouve la veuve du baron de Trêves... — dit M. Auguy au magistrat.

— Qui êtes-vous, monsieur ?

— Emile Auguy, notaire à Paris, chargé depuis longues années des intérêts de la famille Desfontaines à laquelle appartient madame Léonide de Trêves... — J'ai reçu hier une lettre de ma jeune cliente, lettre datée de Vevey, où elle possède une villa et où elle vient de passer six mois. — Elle m'annonce son prochain retour à Lamorlaye...

— Léonide était à Vevey ! — s'écria Georges avec une feinte surprise.

— Oui, monsieur.

— Quand doit revenir madame de Trêves? — demanda le procureur de la République.

— Dans huit jours.

— Vous allez lui écrire, sans doute?

— Dès demain, oui, monsieur...

— Je vous invite à ne lui point parler de ma visite ici, visite qui l'inqui-éterait sans motifs, mais je vous engage fort à presser son retour... — Sa présence à Lamorlaye est indispensable.

Emile Auguy, très intrigué et singulièrement préoccupé, s'inclina en signe d'adhésion.

Le magistrat reprit, en s'adressant à la douairière :

— Pardonnez-moi, madame, si je rouvre une plaie saignante, mais je dois vous adresser quelques questions...

— Faites, monsieur...

— De quelle maladie M. le baron Max de Trêves, votre fils, est-il mort ?

— Mon fils a succombé à une méningite, ainsi que l'a déclaré le médecin de Chantilly chargé de procéder à la constatation du décès... — répondit madame Germaine d'une voix entrecoupée, en essuyant ses yeux parfaitement secs.

— M. de Trêves n'avait-il pas, à une époque antérieure, été victime d'un accident?

— Oui, monsieur, une morsure de chien enragé. ..►

272 MADAMli DE TRÊVES

» Mais cette morsure était, ou du moins paraissait guérie.

— Quels médecins l'ont soigné pendant ses deux maladies?... ^

La douairière ne doutait plus.

Elle voyait se dessiner Ip drame échafaudé par Georges de Nerville. "^ ~

— Un seul... — répondit-elle. — Le docteur Lucien d'Harblay...

— Habitant Chantilly?

— Non, fixé à Coye... un petit village tout près d'ici...

Le procureur de la République prenait des notes.

— Voulez-vous, monsieur, nous conduire à la chambre où le baron de Trêves est mort... — dit-il à Georges.

— Je suis à vos ordres...

— Je vous serai reconnaissant, madame, de vouloir bien nous accompagner... — ajouta le magistrat en s'adressant à la douairière.

— Puis-je retourner à Paris? — demanda M. Auguy.

— Parfaitement, mais n'oubliez pas ma double recommandation...

— Je m'y conformeraL..

Le notaire salua et s*esquiva.

— Savez-vous, ma tante, où se trouvent les clefs de l'appartement de mon pauvre cousin ? — fît Georges.

Pierre Lion n'avait pas quitté la pièce. Ce fut lui qui répondit :

— Les clefs sont au tableau où je les ai accrochées moi-même après le malheur...

— Allez vite les chercher et rejoignez-nous.

M. de Nerville offrit son bras à la douairière qui semblait suffoquée par l'émotion, et guida les gens de justice vers l'appartement de Max.

Pierre Lion, les clefs à la main, les attendait déjà.

— Depuis combien de temps cette porte est-elle fermée? — demanda le procureur de la République.

— Depuis le lendemain de la mort de mon pauvre maître, monsieur, — répondit Pierre Lion. — J'ai ôté les draps du lit, assujetti les volets intérieurement et enlevé les clefs.

— Ouvrez... — commanda le magistrat.

Pierre obéit.

Les volets clos rendaient très sombres la chambre à coucher. — L'atmosphère lourde avait à la fois une odeur de moisissure et de pharmacie.

Un instant après, des flots de lumière pénétraient par les fenêtres ouvertes.

— Vous étiez le valet de chambre de feu M. le baron de Trêves? — dit le juge d'instruction à Pierre.

— Oui, monsieur.

— Savez-vous si les ordonnances écrites parle docteur d'Harblay pendant la maladie de votre maître ont été conservées?

— Elles doivent se trouver dans le tiroir de la console, où je les plaçais moi-jnême.

— Voyez si elles y sont encore.

Pierre ouvrit le tiroir.

— Les voici, monsieur, — fit-il en présentant la petite liasse au procureur de la République, qui les passa au médecin dont il avait requis l'assistance.

Celui-ci les plia et les mit dans sa poche sans les regarder.

Le magistrat poursuivit.

— Reste-t-il trace des derniers médicaments administrés au malade?

Pierre Lion montra les bouteilles et les flacons.

Le médecin prit la fiole encore à demi pleine dans laquelle, la nuit précédente, Georges avait glissé de la poudre de strychnine et l'examina.

— Cette fiole, — dit vivement M. de Nerville, — con tenait la dernière potion ordonnée par le docteu? d'Harblay... — Il a lui-même administré la première cuillerée... — J'ai donné les trois suivantes, car c'est moi qui veillais mon pauvre cousin cette nuit-là... — Après la troisième, il mourait dans une crise de soufî'rance efî'royable...

Le procureur de la République, le juge de paix et le médecin échangèrent un coup d'oeil.

— Est-ce vous, monsieur, qui veilliez habituellement M. de Trêves? — demanda le procureur.

— Non, monsieur, c'était Pierre Lion, le valet de chambre.

— Pourquoi le remplaciez- vous cette nuit-là?

— 11 était écrasé de fatigue par une succession de nuits blanches... — Le docteur d'Harblay me pria de le suppléer... — Au moment où commençait l'agonie de mon cousin je l'appelai... — Il se leva en toute hâte et vint me rejoindre.

— Prenez ces fioles, — ordonna le procureur de la République à l'un des agents, — nous les emporterons à Beauvais.

— Monsieur, — s'écria Georges avec une émotion bien jouée, — permettez-moi de vous demander ce que signifie cette enquête imprévue ?

— Que se passe-t-il donc? — ajouta la douairière.

— Vous le saurez bientôt, mais il me reste à vous adresser quelques questions encore... — Avez-vous fait prévenir le docteur d'Harblay aussitôt après la mort de M. de Trêves?...

— Je Tai fait prévenir dès le point du jour... — Mon cousin avait succombé vers deux heures du matin.

— Est-il accouru avec empressement?

— Il n'est pas venu du tout, ce qui m'a causé quelque surprise... — Jamais depuis ce moment, il ne s'est présenté au chalet... — Je Tai rencontré deux ou trois fois par hasard; il m'a semblé qu'il m'évitait... — il était bien changé, maigri, le front plissé, le regard sombre... — Si je n'avais eu la certitude que le docteur était l'honneur même, j'aurais cru voir un homme courbé sous le poids d'un remords...

Le procureur de la République regarda tour à tour la douairière et Georges, et leur dit :

— Yous êtes convaincus l'un et l'autre que M. le baron de Trêves a succombé à une méningite ?...

La tante et le neveu jouèrent l'étonnement.

— Les assertions de M. d'Harblay ne peuvent nous laisser à cet égard aucun doute... — répliqua madame Germaine.

— Aucun douté... — appuya Georges.

Le magistrat poursuivit :

— Il vous semble par conséquent impossible d'admettre que M. de Trêves soit mort victime d'un scélérat.

— Victime d'un scélérat ! — s'écria M. de Nerville en donnant à son visage une expression d'épouvante. — Lui ! Max I mon cousin ! presque mon frère !

— Mon enfant assassiné ! — ajouta la douairière. — Mais c'est impossible, monsieur !

— Admettons que ce soit possible... — Vous feriez tout, n'est-ce pas, pour éclairer la justice ?

— Si cela était, monsieur, — répondit Georges avec feu, — je consacrerais ma vie à chercher le meurtrier pour vous le livrer !...

— Mais, encore une fois, c'est impossible ! — reprit la douairière. — Mon pauvre enfant, mon cher Max, n'avait pas un ennemi... — Qui donc l'aurait assassiné?

— En ce moment, madame, nous ne formulons aucune accusation positive. — La rumeur publique, certaines dénonciations arrivées au parquet, nous ont mis en éveil... — Rumeur et dénonciations peuvent être mensongères... Voilà ce dont il importe de nous

Page 1