‹ Madame de TrèvesChapitre 18 sur 23 · II · texte numérisé non relu

II

278 MADAME DE TRÈYES

assurer , et nous ne pouvons le faire que par une enquête sérieuse dont nous réunissons ici les premiers éléments... — Possédez-vous un caveau de famille au cimetière de Lamorlaye?

— Le caveau de la famille Desfontaines, oui, monsieur...

— M. de Trêves y est enseveli?

— Oui, monsieur.

— Vous avez la clef de ce caveau?

— Elle se trouve chez le gardien du cimetière...

— Je dois vous prévenir, madame la baronne, que je vais faire procéder à la levée du corps de M. de Trêves et le conduire à Beauvais...

— Grand Dieu ! — s'écria madame Germaine avec un effarement bien joué, — et pourquoi?...

— Pour que ce corps, soumis à Tautopsie, devienne en certaines de ses parties l'objet d'une analyse chimique.

La douairière laissa ses sanglots éclater.

— Mon enfant 1... mon pauvre enfant I — balbutiaitelle en feignant d'essuyer ses larmes.

— Monsieur, — reprit le procureur de la République, en s'adressant à Georges, — on va poser les scellés sur les portes communiquant à l'appartement de M. de Trêves... — Acceptez-vous la charge de gardien des scellés...

— Je n'ai pas le droit de refuser, monsieur... — J'accepte et, quoiqu'il faille faire, je ne vous marchanderai point mon concours.

Tandis que le juge de paix procédait, le magistrat,

s'adressant de nouveau à la tante et au neveu, leur dit :

— Il suffit quelquefois d'une circonstance fortuite pour mettre en lumière brusquement des choses qui semblaient obscures ou dont on ne soupçonnait même pas l'existence... — un phénomène de ce genre pourrait se produire en ce moment dans votre esprit... — vous savez maintenant qu'on soupçonne un crime...

— si cette hypothèse n'est point erronée , par qui supposez-vous que ce crime ait pu être commis?

— Je ne suppose rien... — dit la baronne Germaine,

— je refuse de croire au crime...

— Et vous, monsieur de Nerville?...

— Eh! monsieur, que pourrais-je supposer? qui pourrais-je soupçonner? — Je vous répète que Max n'avait point d'ennemi... — J'irai plus loin, j'affirme qu'il était très aimé dans le pays où il faisait beaucoup de bien... — Pour qu'un crime soit vraisemblable il faut qu'il profite à quelqu'un ; or, celui-là ne profite à, personne...

Pierre Lion était devenu rêveur.

Soudain son visage se crispa et l'ombre d'une pensée terrible passa sur son front.

Il venait de se rappeler le docteur Lucien d'Harblay versant dans la potion du baron Max quelques gouttes d'un flacon mystérieux, et faisant disparaître ce flacon à la minute précise où lui, Pierre Lion, entrait dans la chambre d'un côté et M. de Nerville de Tautre.

La chose lui avait semblé toute naturelle ce soir-là maiS;, à présent qu'on parlait d'un crime commis, elle lui paraissait au plus haut point suspecte. '

Il allait raconter ce qu'il avait vu.

Une crainte subite fit expirer la parole sur ses lèvres.

Le juge de paix s'approcha du procureur de la République et lui dit :

— Il ne me reste plus, monsieur, qu'à poser les scellés sur la porte d'entrée.

Tout le monde quitta la chambre mortuaire.

Les derniers scellés furent placés, et les clefs, décrites au procès-verbal, remises à Georges de Nerville.

Le procureur de la République pria Pierre Lion de chercher une petite caisse ou un panier dans lequel il fût possible d'emballer bouteilles et fioles.

Le valet de chambre apporta une grande boîte garnie de foin ; — on y rangea les futures pièces à conviction et on la scella de manière à ce qu'il fût impossible d'en modifier le contenu.

— Accompagnez-nous au cimetière, je vous prie, monsieur... — dit le magistrat à Georges.

Une invitation ainsi formulée équivalait à un ordre.

M. de Nerville s'inclina* et suivit les gens de loi.

Le caveau de la famille Desfontaines fut ouvert.

On plaça dans le fourgon des pompes funèbres le cercueil renfermant le cadavre de Max, et ce fourgon partit pour Beauvais sous l'escorte de deux agents.

— Je vous remercie, monsieur, du loyal concours que vous venez de prêter à la justice, — fit le procureur de la République en s'adressant à Georges, — et je vous rends votre liberté... — Nous, messieurs, chez je docteur d'Harblay... — ajouta le magistrat.

Le cousin de Max regagna le chalet, tandis que les magistrats et leurs sous-ordres se dirigeaient versCoye.

En une demi-heure ils arrivèrent à la maison du jeune médecin.

Le juge d'instruction souleva lui-même le marteau et le laissa retomber.

Ce fut madame d'Harblay qui vint ouvrir.

En voyant tout ce monde elle éprouva un serrement de cœur instinctif.

— Que désirez-vous, monsieur? — demanda-t-elle. Le procureur de la République la salua, déclina ses

titres, et ajouta :

— J'ai besoin de voir M. le docteur d'Harblay. La pauvre mère tremblait de tous ses membres.

— Mon fils n'est point ici, monsieur... — balbutiat-elle.

— Il est en tournée de visites, sans doute... — Nous l'attendrons.

— Vous l'attendriez en vain, monsieur, — il ne rentrera pas.

— Comment cela?

— Mon fils est en Suisse...

Le magistrat ne put contenir un mouvement de surprise.

— En Suisse I — s*écria-t-il.

— Oui, monsieur, depuis quelques jours...

— L'époque est étrangement choisie pour un voyage d'agrément...

— Aussi ne s'agit-il point de cela, monsieur... — mon fils a été appelé près d'une de ses clientes...

— Comment se nomme cette cliente ?...

Cette question déconcerta singulièrement madame d'Harblay,

En répondant la vérité, n'allait-elle pas compromettre la femme qu'aimait Lucien, et causer un notable préjudice aux intérêts amoureux de ce dernier?

Peut-être... — Mais mentir à des magistrats, à des représentants de la loi, venus dans un but qu'elle ignorait, cela devait être bien autrement grave et dangereux.

Le trouble de la vieille dame ne pouvait échapper

au procureur de la République.

— Je vous ai demandé le nom de cette cliente, — reprit-il d'un ton sévère.

Après une seconde d'hésitation, madame d'Harblay répondit :

— La baronne de Trêves...

Cette fois encore les magistrats échangèrent un coup d'œil rapide.

Monsieur votre fils doit-il revenir bientôt ? —

demanda le procureur.

— Je l'ignore... >..

Il ne vous écrit donc pas ?

— Pardon, monsieur, il m'écrit, mais sa dernière lettre ne me parlait point de son retour plus ou moins prochain...

— Quand est-il parti ?

— Il y aura bientôt un mois...

— Cela suffit, madame...— J'attendrai le retour de M. d'Harblay.

— A quel sujet avez-vous besoin de le voir, monsieur ? — hasarda timidement la pauvre mère.

— J'ai besoin de savoir d'une façon précise si M. de Trêves, auquel il donnait des soins et qui avait été mordu par un chien enragé aux étangs de Commelle, a succombé à une crise d'hydrophobie, ou à quelque maladie d'une tout autre nature.

Le résultat immédiat de cette réponse mensongère fut de dissiper les inquiétudes vagues de madame d'Harblay.

Elle se sentit soulagée, et respirant plus librement, demanda :

— Devrai-je parler de votre visite à mon fils dans ma prochaine lettre ?

— Gela sera sans inconvénient...

— Faudra-t-il lui dire de se rendre auprès de vous dès son arrivée ?

— Inutile... — qu'il prenne seulement la peine de me prévenir de son retour...

— Ce sera fait, monsieur...

Le magistrat salua madame d'Harblay et on rejoignit la voiture.

— Je m'attendais à recevoir l'ordre de poser les scellés chez le docteur... — dit le juge de paix.

— C'eût été une faute grave... — La mère l'aurait écrit à son fils et, s'il est coupable, il aurait eu soin de ne point rentrer en France et de filer en Amérique... — Madame d'Harblay n'est certainement point complice, et je lui ai donné le change... — Ne soupçonnant rien, elle nous laissera libres d'agir... —

Seulement nous prendrons nos précautions... — Dès demain deux agents munis d'un mandat d'amener s'installeront à Goye... — Dès que paraîtra le docteur on s'emparera de sa personne et on l'amènera au parquet sans lui laisser mettre les pieds dans sa maison... En rentrant à Beauvais je vais donner des ordres...

LTuîI

M. de Nerville, en quittant le cimetière, retourna directement au chalet de Lamorlaye.

La douairière l'attendait avec impatience dans le petit salon où le valet de chambre se tenait debout devant elle.

Aussitôt qu'il eut franchi le seuil, elle s'écria :

— Arrive vite... — J'avais hâte de te voir...

— Pourquoi chère tante ?

— Pour te dire ce que vient de m'apprendre Pierre Lian...

— Quelque chose de relatif à ce qui nous occupe ?...

— Oui, et de la plus haute importance...

— Ehl bien?

— Eh ! bien, en entendant parler de la possibilité d'un crime commis sur la personne de Max, Pierre a fouillé son cerveau, rassemblé ses souvenirs, et il accuse...

— Non, non, madame la baronne, je n'accuse pas... — interrompit le domestique, — je n'oserais

accuser sans preuves, mais ce que j'ai vu me semble étrange à cette heure et me fait supposer bien des choses...

— Qu'avez-vous donc vu, mon brave Pierre? — demanda Georges, qui croyait deviner ce dont il s'agissait.

— Quelques heures avant la mort de M. le baron, la le docteur Lucien d'Harblay m'avait envoyé chercher des couvertures... — Comme je rentrais dans la chambre j'ai vu le docteur mêler à la potion de mon pauvre maître quelques gouttes du contenu d'une fiole qu'il a fait disparaître en toute hâte...

Georges répondit froidement :

— J'arrivais par une autre porte en même temps que vous, et le fait que vous signalez m'a frappé comme vous, mais cela ne prouve pas le moins du monde que le docteur d'Harblay ait empoisonné mon cousin... cela ne prouve absolument rien... — On ne saurait baser sur un tel détail une accusation sérieuse... — C'est suspect, et pas autre chose.

— L'enquête commencée par la justice va sans doute continuer, monsieur? — demanda Pierre Lion.

— Elle va continuer certainement.

— Si on m'appelle comme témoin, que faudra-t-il dire?

— La vérité, toute la vérité, rien que la vérité... Le valet de chambre s'inclina et sortit.

— Je ne te comprends pas, mon cher Georges, — fit la baronne quand elle se trouva seule avec son neveu.

— C'est toi qui le premier as accusé le docteur d'Harblay, et maintenant tu semblés le défendre...

— C'est pour l'accabler mieux quand l'heure sera venue, car sa culpabilité n'est point douteuse... — Tout le désigne comme l'empoisonneur, et les preuves ne manqueront pas... — Soyez tranquille, ma tante, nous ne sommes pas encore partis du chalet de Lamorlaye...

— La volonté de Léonide, cependant...

— Le moment approche oti Léonide n'aura plus de volonté...

Le notaire Emile Auguy, en rentrant chez lui, s'était hâté d'écrire à madame de Trêves, à Yevey.

Il pressentait une catastrophe, mais il ne devinait point de quelle nature elle pouvait être.

De vagues soupçons se formaient dans son esprit, mais le raisonnement les lui faisait bientôt considérer comme invraisemblables, inadmissibles, et il les chassait.

Sa lettre, à dessein très courte et ne précisant rien, pouvait s'analyser en quelques mots : — « Revenez vite,., — il y va de vos intérêts et surtout de votre bonheur, »

Léonide, en lisant ce billet laconique, sentit un frisson d'angoisse courir dans ses veines.

Lucien, consulté, eut aussitôt l'intuition d'un malheur inévitable, mais tout lui semblait préférable à

rincertitude et il fut d'avis de suivre sans tarder les conseils du notaire.

En conséquence le départ fut fixé au lendemain.

La jeune baronne allait de mieux en mieux et reprenait rapidement ses forces.

Elle pouvait sans imprudence entreprendre un voyage, qui n'était en somme avancé que de quelques jours.

A Beauvais, Tinstruction marchait avec rapidité.

L'autopsie du cadavre avait été faite, et de l'analyse des viscères résultait la certitude que le baron Max avait succombé à un empoisonnement par la strychnine.

Le reste de la potion, analysé comme les viscères, contenait une dose de strychnine égale à celle indiquée par l'ordonnance, donc le docteur d'Harblay était l'auteur de l'empoisonnement, ceci paraissait indiscutable.

Une chose restait cependant incompréhensible, c'était l'exécution du médicament d'après l'ordonnance, en dehors des lois bien établies du Codex.

Comment un homme pouvait-il avoir livré une potion contenant un poids de strychnine capable de tuer deux personnes ?

M. Godelot, — revenu en toute hâte à Chantilly à la nouvelle de la mort de Jules Cordier, — reçut Tordre de se rendre au parquet de Beauvais avec le registre de la pharmacie.

Ne sachant à quel sujet on voulait l'interroger, il accourut, très inquiet.

Le registre fut examiné.

Il indiquait des quantités identiques à celles de l'ordonnance.

On s'apprêtait à questionner M. Godelot, mais il coupa court à l'interrogatoire par cette déclaration :

— J'étais absent de Chantilly quand le docteur d'Harblay a rédigé cette ordonnance, et c'est mon aide pharmacien qui a préparé la potion...

— Cet aide pharmacien est-il toujours chez vous?...

— Non, et pour la meilleure de toutes les raisons : — il est mort subitement à la suite d'un excès d'alcool.

— Cet homme s'enivrait?

— Malheureusement, oui.

— Supposez-vous qu'étant ivre il ait pu commettre une erreur en dosant les toxiques ?

— Il n'en a fait aucune puisque le registre et l'ordonnance sont d'accord.

— M. d'Harblay vous savait-il absent de Chantilly?

— Oui, monsieur, je m'étais rendu chez lui, quelques jours avant mon départ, pour lui livrer diverses substances nécessaires à sa pharmacie personnelle, et je lui avais fait part de mon prochain voyage.

— Savait- il que vous aviez un aide ?

— Oui, monsieur.

— Savait-il que cet aide s'enivrait ?

— Je l'ignore, mais il pouvait le savoir...

— Et, — conclut le juge d'instruction, — le sachant, il pouvait profiter d'une heure d'ivresse pour faire exécuter le breuvage meurtrier...

Page 1