II
A cela M. Godelot n'avait rien à répondre.
Il fut congédié, mais le juge d'instruction garda le registre pour le joindre aux autres pièces à conviction.
Le magistrat ne conservait aucun doute au sujet du crime.
Selon lui, — nous le répétons, — le docteur Lucien d'Harblay avait empoisonné le baron Max de Trêves.
A ce sujet, aucun doute n'était possible, — se disait-il.
Mais quel intérêt l'avait poussé à commettre cet empoisonnement?
Ce point restait obscur.
Les dépositions des témoins l'éclairciraient sans doute.
Il fallait attendre le retour de la jeune veuve du baron, et l'arrestation du médecin.
Grâce aux conseils de M. Auguy, ce retour, — nos lecteurs le savent, — était imminent.
En effet, le surlendemain, Léonide et Lucien débarquaient ensemble à Paris.
Madame de Trêves, très préoccupée, très inquiète, voulut aller immédiatement chez le notaire afin de lui demander l'explication de sa lettre.
En montant dans une voiture de place pour se faire conduire rue des Pyramides, elle tendit la main à Lucien d'Harblay et lui dit :
— A bientôt, ami... mais attendez un mot de moi pour venir au chalet... Je veux avoir parlé...
Jacques Hâbert devait faire transporter la malle de
Léonide de la gare de Lyon à la gare du Nord et attendre, après avoir télégraphié au chalet d'envoyer une voiture stationner à l'arrivée de tous les trains.
Lucien, le cœur serré, quitta Léonide, partit avec Jacques Hâbert, le quitta sur le seuil de la gare et monta dans un compartiment de première classe.
Trois quarts d'heure plus tard il descendait de wagon à Goye, et prenait, pensif, le chemin de sa maison.
Il ne lui restait plus que cent pas à faire.
La porte de la gendarmerie devant laquelle il passait, s'ouvrit.
Un gendarme sortit et dit, en saluant Lucien :
— Pardon, monsieur le docteur, auriez-vous Tobligeance d'entrer un instant...
Le médecin ne pouvait deviner le coup effroyable prêt à fondre sur lui.
— Pourquoi faire? — demanda-t-il. — Est-ce qu'il y a un malade ?...
— Non, mais le brigadier, qui vous a vu passer, a quelque chose à vous dire...
— C'est que j'ai hâte d'embrasser ma mère ,.
— Ça ne sera pas long...
— J'y vais.
Lucien suivit le gendarme et entra derrière lui dans une pièce où se trouvaient le brigadier, deux de ses hommes, et deux inconnus qui ressemblaient à des
militaires en bourgeois.
Tous étaient debout.
— Vous désirez me parler, brigadier?... — fit le jeune médecin.
Le brigadier, sans répondre, désigna du geste un des hommes en bourgeois.
Celui-ei s'approcha de Lucien et lui demanda :
— Vous êtes bien le docteur d'Harblay ?
— Oui, monsieur...
— Exerçant la médecine à Coye?...
— Parfaitement, mais...
— Au nom de la loi, je vous arrête... — interrompit l'homme.
Un coup de masse sur le crâne n'aurait pas mieux assommé Lucien que ne le firent ces paroles.
Devenu livide, il chancela et des gouttes de sueur perlèrent à la racine de ses cheveux.
— M'arrêter... moi... — balbutia-t-il d'une voix étranglée. — De quel droit?...
L'homme tira de sa poche un papier et dit :
^ Voilà le mandat d'amener...
Le docteur tremblait de tout son corps.
— Songez-vous bien à ce vous faites... — reprit-il au bout d'un instant. — A coup sûr il y a là une méprise... une méprise dont les auteurs seront punis, car je porterai plainte contre eux... — Ce sont les voleurs et les assassins qu'on arrête, et non les honnêtes gens... — Suis-je un voleur ou un assassin? — De quoi m'accuse-t-on ?
— Vous demanderez cela au juge d'instruction de Beauvais, — répliqua l'agent. — Nous n'avons, nous, qu'à exécuter les ordres qu'on nous donne...
Il ajouta en s'adressant aux gendarmes :
— Jusqu'à ce ce soir, messieurs, vous garderez le prisonnier. — La consigne est de ne le laisser communiquer avec qui que ce soit.
Lucien, écrasé d'abord par la surprise et la terreur, sentait la colère s'emparer de lui.
— Ah ! çà, mais, — s'écria-t-il — ce que vous faites est plus qu'odieux, c'est infâme !
— Emmenez-le, — commanda l'agent, — et, si c'est possible, faites le taire.
Deux gendarmes lui posèrent en même temps la main sur l'épaule.
Il les regarda d'un air hébété.
Un flot de sang montait de son cœur à sa gorge et l'étouffait. — Son cerveau se remplissait de ténèbres.
Pris d'un tremblement convulsif, il tendit les bras en avant et s'abattit lourdement sur le plancher.
— Yoilà qui supprime du coup les accès de colère et les jérémiades du particulier !... — dit l'agent avec un gros rire... — Excellent, celai... — Portez-le dans la chambre noire qui vous sert de violon, et enfermez-le soigneusement.
Il ajouta, en s'adressant à son collègue :
— File, à Chantilly, toi... — Expédie une dépêche au parquet de Beauvais pour avertir que l'affaire est faite... — A la nuit tombée tu feras atteler la voiture retenue... — On ligotera solidement ce gaillard et, en route, sous bonne escorte!... — Ah! tu préviendras le juge de paix qu'il peut venir mettre les scellés sur la cage, puisque nous tenons l'oiseau.*.
L'agent en sous-ordre partit.
Les gendarmes rentrèrent après avoir étendu Lucien évanoui sur un lit de camp, et fermé la porte à double tour.
Tout cela s'était fait sans bruit.
Personne dans le village ne soupçonnait l'arrestation de M. d'Harblay.
— L'un de vous, messieurs, — reprit le policier, — Teut-il me conduire à la maison du docteur?... — J'ai quelques ordres à exécuter...
Le brigadier désigna l'un de ses hommes qui sortit avec l'agent; — tous deux se rendirent à la demeure de Lucien et le gendarme frappa vigoureusement à la porte.
Madame d'Harblay vint ouvrir.
En voyant cet étranger de mine médiocre en com. pagnie d'un gendarme, elle eut peur.
— Que désirez-vous, messieurs? — bégaya-t-elle.
— Veuillez nous permettre d'entrer, madame, — répliqua l'agent, — je m'empresserai de vous expliquer les motifs de notre visite.
La vieille dame livra passage aux deux hommes et referma la porte ; puis son attitude sembla dire :
— J'attends...
Le policier tira de son portefeuille un papier, et poursuivit en le présentant à la mère du docteur :
— Donnez-vous la peine, madame, de prendre connaissance de ceci...
Madame d'Harblay reçut le papier des mains de l'agent, y jeta les yeux et devint très pâle.
— Mon Dieu, que signifie cela? — s'écria-t-elle en s'appuyant à un meuble pour se soutenir, tant son émotion était grande. — Vous venez ici par ordre du procureur de la République afin de surveiller cette maison jusqu'à ce que le juge de paix ait posé les scellés...
— Oui, madame... — répondit le policier.
— Mais pourquoi cet ordre incompréhensible?.., quelle est la cause de cette mesure inqualifiable?
— Je ne sais rien, madame, et ne peux rien vous dire... — On me donne un ordre, j*obéis...
— Mais qu'a donc fait mon fils, qu'ai-je donc fait moi-même, pour qu'on envahisse notre demeure? pour qu'on nous traite en suspects, en criminels?
L'agent répéta :
— Je ne sais rien...
Madame d'Harblay joignit les mains avec désespoir.
— Seigneur! — balbutia-t-elle en sanglotant, — quelles douleurs me sont réservées dans ma vieillesse? — Ne me sera-t-il pas permis de mourir en paix?
Après cette courte crise de découragement et de douleur, la mère éplorée redevint une femme énerque et, faisant un effort héroïque, dit avec l'apparence du calme ;
— C'est bien... — On ne résiste point à la loi... — Prenez possession de cette demeure... Je ne suis plus chez moi... la maison est à vous.
— Où se trouve le cabinet de travail de monsieur votre fils?
— Là, — répondit la vieille dame en désignant une porte.
L'agent ouvrit cette porte et entra dans le cabinet.
— C'est ici que je resterai, — fît-il, — en attendant le juge de paix.
— Vous êtes le maître...
— J'ai une prière à vous adresser, madame...
— Une prière, c'est-à-dire un ordre!... — Parlez, monsieur... — Quelle est cette prière?
— C'est de fermer à clef toutes les portes, excepté celles de la cuisine et de votre chambre, et de m'en remettre les clefs...
— Suivez-moi, monsieur... — Vous les prendrez vous-même...
Madame d'Harblay ne pleurait plus. — Ses yeux semblaient séchés par une flamme intérieure. — Son visage était de marbre.
L'agent ferma toutes les portes, retira des serrares toutes les clefs, et rejoignit le gendarme
La pauvre mère s'enferma dans sa chambre et là cessant de se contenir, elle se laissa tomber à genoux devant une image de la Vierge, et balbutia en fondant en larmes, en éclatant en sanglots :
— Je succombe. Vierge sainte... — Vous qui avez été une mère de douleur, venez-moi en aide ! ayez pitié de moi !... ayez pitié de mon enfant !
M. Auguy, — il nous semble inutile de l'affirmer, — n'avait pas fait attendre un seul instant madame de Trêves dès qu'il avait connu sa présence à l'étude.
— Venez, chère madame... — lui dit-il en lui prenant les mains pour l'introduire dans son cabinet. — Asseyez-vous là... près de moi...
— J'avais hâte de vous voir, mon vieil ami... — répliqua Léonide. — Rassurez-moi vite, je vous en prie, car votre lettre trop courte et trop vague m'a causé des inquiétudes mortelles... — Pourquoi m'avez-vous engagée à quitter Vevey sans retard ?...
— Parce qu'il se passe des choses étranges au chalet de Lamorlaye.
— Des choses étranges ? — répéta Léonide effarée.
— Oui.
— Lesquelles ?
— Je suis allé au chalet il y a trois jours, pour faire part de vos intentions à la baronne Germaine de Trêves...
— Est-ce qu'elle a manifesté le projet de résister à ma volonté?...
— En aucune façon... — Elle n'a qu'à se soumettre et ne l'ignore pas... — Ce n*est point d'elle qu'il s'agit...
— De quoi s'agit-il, alors ?... — Expliquez-vous I...
j'ai peur...
— Comme j'allais me retirer, après avoir accompli ma mission, la justice arrivait au chalet.
— La justice !... — s'écria Léonide stupéfaite.
— Oui, le procureur de la République, un commissaire, un juge de paix, des agents...
— Qu'y venaient-ils faire ?
— Yoici ce que j'ai entendu...
Et le notaire répéta, presque mot pour mot, ce qui avait été dit devant lui.
Madame de Trêves offrait la vivante image de TefFarement.
— Mais, que croient-ils donc? — demanda-t-elle d'une voix éteinte quand le notaire eut achevé.
— Ts semblent supposer que votre mari, le baroa JMax, n'est pas mort d'une mort naturelle...
— Un crime alors aurait été commis?
— Ils le croient.
Léonide devint livide.
— Ces gens 3ont fous ! — balbutia-t-elle, — un crime est impossible l — Qui donc aurait attenté à la vie de Max, et dans quel intérêt?
— A cela, chère enfant, je ne puis répondre... — je dois me borner à des suppositions, à des conjectures,
mais, dès qu'on connaîtra votre retour, vous serez certainement appelée au parquet oi^ l'on vous apprendra le vrai motif de la présence des magistrats chez vous... — Hâtez-vous donc de retourner au chalet... — Votre tante et votre cousin s'y trouvent encore puisque vous leur avez accordé huit jours... — Ils en sauront plus long que moi...
— Je pars... — adieu, mon vieil ami, ou plutôt, au revoir...
Et madame de Trêves, rejoignant la voiture qui l'avait amenée, se fit conduire à la gare du Nord.
Jacques Hâbert l'attendait.
Il vit le visage bouleversé de sa maîtresse, et l'interrogea des yeux.
— Plus tard, plus tard, — lui répondit-elle. L'heure du départ allait sonner.
.Léonide se jeta dans un wagon, et le train partit.
Durant le trajet de Paris à Coye, la jeune femme sentit les plus sombres pensées assiéger sans relâche son esprit.
Un malheur planait sur elle, de ceci elle ne pouvait douter, mais la nature de ce malheur restait dans l'ombre, et ces ténèbres mêmes rendaient la situation plus efi'rayante et les angoisses plus intolérables.
Le train fît halte à Coye.
Madame de Trêves mit pied à terre.
Jacques Hâbert la rejoignit sur le quai de débarquement.
Tous deux sortirent de la gare.
Georges de Nerville venait d'arriver avec un landau.
Il courut à Léonide, lui prit les mains et les serra avec une effusion attendrie, en balbutiant d'un air navré :
— Ah ! ma cousine... ma pauvre cousine...
— Que se passe-t-il donc à Lamorlaye? — demanda vivement la jeune femme.
— Montez dans la voiture où ma tante vous attend... — répondit Georges. — En route vous saurez tout...
Léonide avait hâte de savoir.
Elle courut à la voiture où la baronne Germaine la reçut dans ses bras et Tenveloppa de caresses, en versant des larmes de ^ocodile et en répétant avec un ton de douleur hypocrite :
— Mon enfant I... ma pauvre enfant !..
M. de Nerville s'était placé en face de sa tante et de sa cousine.
Le visage consterné de Georges, les pleurs de la douairière, redoublèrent l'épouvante de la jeune femme.
— Mais enfin, voyons, que se passe-t-il?... — demanda-t-elle, livide de terreur.
— Des choses effroyables.
— Lesquelles?...
— Un crime monstrueux a été commis. — Max est mort empoisonné...
La jeune baronne tremblait de tout son corps — ses dents claquaient.
Elle fit un geste de violente dénégation.
— Non... non... c'est impossible!... — répliquat-elle d'une voix indistincte.
— Les gens de justice ont fait une descente au chalet... — dit à son tour Georges de Nerville. — Ils ont saisi les ordonnances du docteur et ce qui restait des potions... — On a posé les scellés sur les portes de la chambre de mon pauvre cousin et on m'en a nommé gardien... — Enfin on a exhumé le corps et on l'a emporté à Beauvais dans un fourgon, pour le soumettre à l'autopsie et à des analyses, chimiques afin de constater la nature du poison...
Léonide se sentait devenir folle.
— L'exhumation... l'autopsie... la nature du poison... — répéta-t-elle d'un air égaré. — Il me semble que je fais un rêve horrible... — Tout cela est inouï... — Il ne peut y avoir de crime... ce crime, qui l'aurait commis?... qui donc aurait tué Max, et pourquoi?...-
— Le procureur de la République et le commissaire n'ont rien dit, mais leur attitude et leur physionomie parlaient pour eux...
— Ils n'ont accusé personne?...
— En des termes formels, non...
— Mais enfin quelles raisons ont pu leur faire admettre la possibilité d'un crime? — Sur quoi se basent leurs soupçons?...
— Le plus simple est de vous expliquer ce qui s'est passé, et je vais le faire...
Georges raconta par le menu la visite des magistrats, sans omettre le plus petit fait, le moindre détail. Léonide était atterrée, littéralement.
302 MADAME DE TRÈYES
Une idée soudaine lui traversa Tesprit.
— Mais le médecin seul pourrait être accusé! — s'écria-t-elle.
M. deNerville ne répondit pas à cette question.
— Avant de se prononcer, il faut attendre les résultats de l'enquête et ceux des analyses, — dit-il. Les magistrats ont parlé des rumeurs publiques, mais ces rumeurs peuvent être mal fondées... — A l'heure qu'il est on ne pourrait, sans une impardonnable injustice, faire peser des soupçons sur qui que ce soit.
La jeune baronne pleurait.
Le landau franchit la grille et s'arrêta devant le perron du chalet.
Georges donna la main à sa cousine chancelante pour la faire descendre de voiture et la conduisit à la salle à manger.
La force physique et la force morale faisaient défaut en même temps à la pauvre enfant. — Elle n'avait plus conscience d'elle-même. — Elle avait cessé de penser et ne pouvait plus que souffrir.
Madame Germaine qui lui témoignait la plus tendre affection voulut lui faire prendre quelque nourriture, mais son estomac se révoltait. — Les premières bouchés l'étouffèrent; il lui fut impossible de continuer; — elle voulut monter dans sa chambre et demanda comme une faveur d*y rester isolée.
Peu à peu elle reconquit un calme relatif et par- Tint à mettre un peu d'ordre dans ses idées.
La phrase terrible prononcée par elle lui revenait «ans cesse à l'esprit.
— Le médecin seul pourrait être accusé!...
Elle frissonna de nouveau et sonna violemment. Sa femme de chambre accourut.
— Allez me chercher Jacques Hâbert... — lui commanda-t-elle.
Le muet était à Toffice, où il apprenait de la bouche de Pierre Lion la descente de justice faite au chalet quelques jours auparavant.
Prévenu par la camériste, il se rendit en toute hâte chez madame de Trêves.
Léonide fit deux pas à sa rencontre.
— Tu sais ce qui se passe ici? — lui demanda -t-elle. Un geste de Jacques répondit de façon affirmative.
La jeune femme continua :
— On prétend que mon mari est mort empoisonné...
— Oui.
— Qui accuse-t-on?
La pantomime du muet signifia clairement :
— Personne... — On ne sait pas...
— Il faut savoir...
— Comment? — fit le regard de Jacques.
— Cours à Coye sans perdre une minute. . . Va trouver le docteur... qu'il vienne à Tinstant... A l'instant, tu m'entends bien !... — Il le faut... je le veux... ramène-le avec toi...
Jacques Hâbert inclina la tête et partit.
Arrivé à Coye, il se dirigea vers la maison du mé-
decin, souleva le marteau et le laissa retomber deux fois de suite.
Ce fut l'agent de police qui vint lui ouvrir et lui dit d'une voix rude :
— Qui demandez-vous?...
Etonné de voir cette figure inconnue, le père nourricier de Léonide resta tout d*abord interdit.
— Ahçà, voyons ! qui demandez-vous? — répéta l'agent. — Il ne s'agit pas de me regarder d'une air ahuri, mais de me répondre.
Jacques tira son ardoise et écrivit :
— Je demande le docteur d'Harblay..,
— Ah î vous êtes muet...
— Oui.
— Et qu'est-ce que vous lui voulez au docteur d'Harblay?...
Le muet reprit son ardoise et traça ces mots :
— Je veux quil vienne tout de suite avec moi au chalet de Lamorlaye, où on l'attend.
— Très bien... et, qui est-ce qui l'attend, au chalet de Lamorlaye?
— « Ma maît7'esse, madame la baronne de Trêves, »
— Tournez-moi les talons, mon brave homme, et allez apprendre à votre maîtresse, madame la baronne de Trêves, que le docteur d'Harblay ne peut aller la voir, par l'excellente raison qu'il est dans les mains de la justice...
Jacques faillit tomber à la renverse en entendant ces mots. — Il resta un instant comme pétrifié. Ensuite il voulut écrire encore, interroger de nou-
veau, mais l'agent referma brutalement la porte et le muet se trouva seul dans la rue.
Avec un geste de fou il passa ses deux mains sur son front mouillé de sueur, puis il prit sa course dans la direction de Lamorlaye.
Léonide attendait le retour de Jacques Hâbert avec une impatience pleine d'angoisses.
Lorsqu'elle entendit le bruit de ses pas dans l'escalier, elle courut ouvrir.
Elle ne respirait plus. — Les battements de son cœur l'étouffaient.
Jacques entra.
Il avait le visage livide et les traits décomposés.
Un seul regard jeté, sur lui fit comprendre à madame de Trêves qu'il apportait une mauvaise nouvelle.
— Lucien... Lucien... Ou'est-il arrivé à Lucien? — demanda-t-elle d'une voix étranglée.
Le muet, à bout de force et d'haleine tant il avait parcouru rapidement l'espace séparant Goye de Lamorlaye, se laissa tomber sur une chaise.
Madame de Trêves, ne se souvenant plus qu'il ne pouvait parler, le secoua par le bras en lui criant :
— Réponds !.. Réponds-moi donc !...
Jacques prit son ardoise et traça ce mot unique :
— « Arrêté î »
La jeune femme le lut, poussa un gémissement sourd, promena autour d'elle des yeux hagards puis, se laissant tomber à genoux, cacha sa tête dans ses mains, et sanglota en prononçant des mots sans suite.
— On croirait qu'elle devient folle ! — se dit le muet avec épouvante.
Lucien d'Harblay, en sortant de son évanouissement, éprouva d'abord une sensation vague de douleur morale, mais sans savoir à quoi l'attribuer.
Il ne se rappelait point ce qui s'était passé.
Cet état d'engourdissement intellectuel ne dura que quelques secondes.
Ses souvenirs lui revinrent.
Il eut conscience de sa position et résolut de ne pas se laisser abattre par le coup effroyable qui le frappait.
— On m'a arrêté, — se dit-il, — arrêté à deux pas de ma maison, au moment où, le cœur joyeux, j'allais embrasser ma mère et lui faire partager mes espérances ou plutôt mes certitudes de bonheur à venir ! Des gendarmes m'ont mis la main sur l'épaule et mon rêve s'est envolé 1 Tout à l'heure j'étais libre, j'étais heureux, je portais la tête haute... et maintenant me voici prisonnier, accusé ! Accusé !... Mais de quoi?...
— Je sais bien, moi, que je suis innocent, mais quel crime peut-on me soupçonner d'avoir commis ?
Un sourire méprisant vint à ses lèvres.
Il poursuivit :
— Celui qui m'accuse est un fou, et je le deviendrais en m'obstinant à chercher la cause de mon arrestation... Cette cause ne peut être qu'une erreur... on la reconnaîtra bientôt... — Je suis homme, il faut être fort; j'ai confiance en Dieu qui ne m'abandonnera pas, mais c'est pour Léonide que je tremble... — Chère enfant, si elle apprend que je suis arrêté, quel écrasement pour cette âme si tendre et pour ce pau vre corps à peine convalescent I
Lucien s*assit sur le bord du lit de camp et s'absorba dans une profonde et douloureuse rêverie.
Le bruit que produisit en s'ouvrant le guichet qui trouait la porte de son cachot provisoire lui fît lever la tête.
A ce guichet apparut la trogne bourgeonnée et la grosse moustache d'un gendarme.
— Avez-vous faim ? — demanda la voix du Pandore départemental.
— Non... — répondit Lucien, — je n'ai pas faim, mais j'ai soif...
— Il y a de l'eau dans une cruche près du lit de camp...
— Voulez-vous me permettre de vous adresser une question ?...
— Faites toujours, mais je ne promets pas d'y répondre...
— Serai-je bientôt libre ?. ..
— Comment diable voulez-vousque jele sache ?. — On vous conduira d'abord à Beauvais, et le juge d'instruction vous gardera ou vous fera mettre en liberté !... — ça dépend de lui...
— Quand me conduira-t-on à Beauvais ?
— Probablement ce soir...
— Merci...
— Quand l'appétit se fera sentir, vous n'aurez qu'à frapper contre la porte et l'on vous apportera du rata...
Le guichet se referma.
Lucien retomba sur le lit de camp.
Ces mots : — le juge d'instruction^ lui causaient une terreur profonde.
Ainsi donc il allait paraître, comme le dernier des criminels, devant un magistrat, pour être interrogé, et là il lui faudrait prouver son innocence...
Comment la prouverait-il, si la méprise fatale dont en ce moment il était victime se prolongeait ?
De nouveau il se mit l'esprit à la torture pour deviner la cause de son arrestation, et à force de chercher sans résultat il finit par se demander s'il jouissait de sa raison, s'il était véritablement prisonnier et non le jouet d'une hallucination passagère.
Bientôt la fièvre s'empara de lui. — Une soif ardente dessécha sa gorge. — Il prit la cruche et se mit à boire, mais il en épuisa le contenu sans apaiser sa soif inextinguible.
Au calme qu'il s'était imposé succéda une crise de
désespoir violent, suivie elle-même d'une prostration absolue.
Les heures s'écoulèrent.
Le crépuscule arriva, puis la nuit.
Lucien entendit des pas lourds s'approcher de l'endroit où il était enfermé.
Un rayon lumineux se glissa sous la porte.
Cette porte s'ouvrit et l'agent de police parut sur le seuil avec des gendarmes, dont l'un tenait des menottes et l'autre une lanterne.
M. d'Harblay regarda ces gens avec une sourde colère. — Son visage était décomposé. — Il paraissait avoir vieilli de vingt années en quelques heures.
— Monsieur le docteur, — lui dit poliment le brigadier, — levez-vous, je vous prie; vous devez nous suivre...
Lucien descendit du lit de camp.
— Tendez vos mains... — commanda le gendarme qui tenait les menottes.
Le jeune médecin frissonna de tout son corps. — Un sentiment d'horreur s'empara de lui, mais il ne se révolta pas, — à quoi bon, puisqu'il était le plus faible? — et tendit les mains.
Le contact glacial de l'acier fit courir dans ses veines un frisson mortel.
On ferma les menottes par un cadenas.
— Marchez ! — reprit le brigadier.
Machinalement, la tête basse, M. d'Harblay obéit et
se mit à marcher.
On sortit de la gendarmerie.
Une voiture stationnait à la porte.
La rue était déserte, aussi loin que le regard pouvait s'étendre.
Lucien tourna les yeux vers sa demeure- Deux grosses larmes coulèrent sur ses joues.
— J'aurais voulu embrasser ma mère... — balbutia-t-il.
A cette timide supplication, l'agent de police ne répondit pas.
Il ouvrit la portière et dit ;
— Montez là dedans...
En même temps il poussait Lucien dans la voiture.
Deux gendarmes montèrent sur le siège.
Le cheval partit au grand trot.
Dans la nuit le jeune médecin fut écroué à la prison de Beauvais.
Le lendemain, le juge de paix vint poser les scellés dans la maison de madame d'Harblay.
— Mon fils... — cria la pauvre femme. — Oîi est mon fils?...
— Votre fils, madame, — répondit le juge de paix, — a été arrêté hier au moment où il venait ici... — Il est en prison à Beauvais...
— Arrêté I — Prisonnier ! — répéta la mère infortunée. — Mais, qu'a-t-il fait? De quoi l'accuse-t-on?
— On l'accuse, madame, d*avoir commis le crime d'empoisonnement sur la personne de M. Max de Trêves.
Au liiîu de succomber sous le choc, madame d'Harblay se redressa.
Une telle accusation était trop absurde pour être à craindre, — pensait-elle.
— Lucien, un empoisonneur I — répliqua la vieille dame avec un dédaigneux haussement d'épaules. — Ceux qui le disent sont des menteurs infâmes et ceux qui le croient sont des insensés ! ! — Ils ne connaissent pas mon fils ! 1 — Ahl je suis bien tranquille, il se justifiera, et toute la honte retombera sur ^les calomniateurs ! I .
— Dieu le veuille, madame ! — répliqua le juge de paix.
— Il le voudra, monsieur.
— Je le souhaite de toute mon âme, pour votre fils et pour vous...
Le juge chargé d'intruire l'alTaire de Lucien d'Harblay se nommait Férouillat.
On désignait l'afi'aire elle-même par ces mots, qui du parquet avaient passé dans le public et dans les journaux : Le crime de Lamorlaye.
Agé de soixante ans environ, le juge Férouillat avait blanchi sous le harnais ; — il joignait beaucoup de bon sens à beaucoup d'expérience, savait son métier sur le bout du doigt, excellait à démêler les complications les plus embrouillées. — Son tort unique était d'être un peu trop l'homme de la première impression, et, une fois sa conviction faite, de s'entêter outre mesure.
Il était en possession des procès-verbaux des chirurgiens et des chimistes ayant pratiqué l'autopsie et analysé ce qui restait des potions. — II possédait aussi les ordonnances des deux médecins ayant donné des soins à M. de Trêves.
Les ordonnances du docteur Marais, de Chantilly, ne lui semblaient offrir aucune particularité intéressante, mais celles de Lucien d'Harblay attiraient particulièrement son attention.
On lui avait remis, en outre, les enquêtes faites secrètement par des agents de la sûreté sur le docteur d'Harblay, sur madame Léonide de Trêves, sur feu le baron Max, et quelque notes incidentes se rapportant à la baronne douairière et à son neveu Georges de Nerville.
De ces enquêtes et de ces notes il résultait que madame Germaine et M. de Nerville aimaient tendrement le baron Max ; que |jamais le moindre nuage ne s'élevait entre eux et ne rendait leurs relations difficiles. — On citait la conduite irréprochable de Georges. — On vantait sa moralité hors ligne.
Léonide était représentée comme une femme d'un caractère bizarre et fantasque, romanesque à ses heures, difficile à vivre en somme, et s'accordant assez mal avec son mari.
Les rapports ne se montraient point bienveillants pour Max de Trêves ; ils l'accusaient d'avoir été singulièrement original, insociable et maniaque.
Quant à Lucien d'Harblay, ils le disaient ambitieux, dissimulé, se montrant charitable pour se rendre pon. 18
pulaire et voulant conquérir à tout prix une position considérable de renommée et de fortune.
Une partie de l'enquête portait sur les circonstances de son brusque voyage à Vevey.
L'agent de la sûreté, soulevant un coin du voile, dénonçait le dévouement absolu du docteur pour la jeune baronne.
Fallait-il attribuer ce sentiment à l'ambition ou à l'amour ?
Le policier posait la question, mais ne concluait pas.
Le juge Férouillat avait étudié tout cela avec un soin extrême, et à la suite de cette étude sa conviction s'était formée.
Il ne doutait pas de la culpabilité de Lucien d'Harblay.
A coup sûr, le médecin avait empoisonné le mari pour pouvoir épouser la veuve...
Cela sautait aux yeux et ne se pouvait contredire sans une mauvaise foi déplorable ou une navrante faiblesse de l'intellect !
Un instant le juge eut la psnsée que madame Léonide de Trêves pourrait bien être complice du crime, et il trempa sa plume dans l'encre pour signer l'ordre de la faire appréhender au corps.
La reflexion l'arrêta.
— Ne précipitons rien... — se dit-il. — Au cours de l'instruction il sera toujours temps d'user de rigueur...
Quinze jours s'étaient écoulés depuis l'arrestation
MADAMli DE TRÊVES 315
de Lucien d'Harblay, qui n'avait été interrogé qu'une seule fois, pendant cinq minutes, uniquement pour la forme, le lendemain de son incarcération à Beauvais.
Le malheureux s'abandonnait à un morne désespoir.
Au chalet de Lamorlaye la douairière et Georges vivaient en paix, comme si rien ne s'était passé ; — ils ne parlaient pas du tout de se retirer à Chantilly et ils entouraient Léonide des soins les plus assidus et en apparence les plus tendres.
La jeune baronne ne paraissait même pas s'en apercevoir. — Elle vivait repliée sur elle-même, le visage sombre, les yeux fixes, et semblait étrangère à tout se qui se passait autour d'elle. y
Une pensée noire, que vainement elle s'efforçait de chasser, hantait sans relâche son cerveau et lui faisait peur,
— Lucien m'adorait... — se disait-elle. — Affolé par son amour, n'a-t-il pas voulu me rendre libre, même au prix d'un crime?...
Un instant après, toute frissonnante, elle balbutiait :
— C'est monstrueux I je deviens folle ! — Voilà que je l'accuse, à présent!... —Si je l'accuse, moi qui l'aime, les autres vont le condamner !...
Dix fois, vingt fois, cent fois de suite elle répétait :
— Il est innocent!... Je le sais, je le devine, j'en suis sûre, je ne veux plus douter !...
Léonide se disait cela, mais le doute revenait toujours.
Madame d'Harblay ne vivait plus que par l'espérance.
Elle avait fait le voyage de Beauvais pour voir son fils et s'était heurtée contre une consigne non moins inflexible que les portes de la prison.
Par ordre du juge d'instruction personne ne pouvait pénétrer auprès de l'inculpé.
Le cœur gros, les yeux pleins de larmes, la pauvre mère avait repris le chemin de sa demeure, mais elle ne se laissait point abattre.
— Je suis sûre de son innocence!... — se disaitelle. — Dieu, qui est la justice et la bonté suprêmes, ne le laissera pas condamner pour le crime d'un autre !...
Jacques Hâbert, depuis les derniers événements^ accomplis, n'était plus que l'ombre de lui-même.
Si vigoureux d'apparence jusque-là , malgré la blancheur de ses cheveux, il semblait maintenant un vieillard courbé par l'âge.
Il passait dans les bois les trois quarts de ses journées, allait droit devant lui, sans but appréciable, cherchant le mot d'une énigme insoluble, et poursuivi par l'idée fixe de sauver l'homme que Léonide aimait.
M. Férouillat, le juge, avait de sérieux motifs pour mener avec lenteur les débuts de l'instruction.
Il voulait suivre une ligne de conduite dont à maintes reprises il s'était bien trouvé, c'est-à-dire interroger tous les témoins avant de se mesurer corps à corps avec l'inculpé, et se mettre ainsi dans les mains des armes redoutables.
Ayant terminé l'étude approfondie des dossiers contenant les procès-verbaux des médecins et les rapports des agents, rien ne l'empêchait plus d'agir, — il lança ses assignations à témoin.
La liste des témoins assignés était longue.
Elle comprenait :
Léonide de Trêves ;
La baronne douairière de Trêves ;
Georges de Nerville;
Jacques Hâbert ;
Pierre Lion, le valet de chambre de Max;
Madame d'Harblay ; '
Le pharmacien Godelot ;
Le garde Brigard ;
Le notaire Emile Auguy;
Le docteur Pédagniel;
Le docteur Marais ;
Le médecin de Senlis;
Le jardinier de Vevey ;
La femme de chambre particulière de Léonide.
Et enfin plusieurs des domestiques du chalet de Lamorlaye.
Ce lut Léonide de Trêves qui comparut la première dans le cabinet du juge d'instruction Férouillat.
Elle était mandée au parquet de Beauvais en même temps que sa belle-mère, que Georges de Nerville, que Jacques Hâbert et que Pierre Lion.
La jeune veuve attendait ce moment avec une indtcible impatience.
Elle allait donc enfin savoir la vérité 1 C'était la vie de Lucien d'Harblay qu'il s'agissait de défendre, s'il était véritablement accusé d'un crime capital, ce qui lui semblait presque incroyable car maintenant elle ne doutait plus de son innocence.
MADAME DE TRÈVEo 319
Elle rassembla tout son courage et, quoique l'émotion fît battre son cœur à briser sa poitrine, elle franchit le seuil du cabinet avec un calme apparent.
Un an ne s'étant pas écoulé depuis la mort de Max, Léonide portait le grand deuil de veuve.
Sa voilette abaissée cachait une partie de son visage.
Le juge d'instruction était assis à contre-jour derrière un bureau chargé de dossiers, disposition voulue pour rester dans une ombre discrète, tandis que les visages des inculpés et des témoins se trouvaient en pleine lumière.
A côté du bureau se voyait une table, et devant cette table un greffier.
M. Férouillat se souleva pour saluer madame de Trêves puis, désignant de la main une chaise, il dit :
— Madame la baronne, veuillez vous asseoir... Léonide rendit le salut par une légère inclination de
tête et s*assit.
Le magistrat continua :
— Relevez votre voile, je vous prie...
La jeune femme obéit.
— Vous vous nommez?
— Léonide, baronne de Trêves.
— Votre nom de famille?
— Desfontaines.
— Votre âge ?
— Vingt-trois ans.
— Vous savez, madame, pour quelle cause je vous ai fait appeler ?
La jeune femme parut hésiter un instant avant de répondre. — l'émotion grandissante la paralysait.
Enfin, après un nouvel appel à son énergie, elle balbutia :
— Je sais, monsieur, qu'il s'agit de la mort de mon mari, mort qui serait le résultat d'un crime... Vous le supposez du moins...
— Il n'est point question d'une supposition plus ou moins fondée, madame... — répliqua le juge, — le crime est certain... prouvé... indiscutable...
Léonide frissonna.
— Ainsi vous n'avez aucun doute?... — dit-elle d'une voix à peine distincte. — M. de Trêves a succombé à un empoisonnement?
— Oui, madame... — Je vous répète que le crime est prouvé, et Je viens vous demander d'éclairer la jus tice...
— Gomment puis-je le faire ?
— En m'aidant à confondre le criminel...
— Je ne le connais pas...
— Pardon, madame, vous le connaissez...
— Qui donc accusez-vous ?
— Le docteur Lucien d'Harblay.
Madame de Trêves, en entendant ce nom, se dressa comme soulevée par une force irrésistible.
— Accusation mensongère, monsieur I — s'écriat-elle, — le docteur d'Harblay est un honnête homme, incapable de commettre une action douteuse, à plus forte raison une action criminelle I... — il a soigné
mon mari avec un dévouement sans bornes, avec un zèle qui ne s'est jamais démenti!...
M. Férouillat pinça ses lèvres ; son front se plissa.
— Veuillez vous rasseoir, madame... — dit-il d'un ton sec.
Léonide se laissa retomber sur sa chaise. Le juge poursuivit :
— Je ne vous demande point de plaider ici la cause de l'inculpé, ce sera la tâche de son avocat... — Je vous demande de répondre simplement aux questions que je vais vous adresser...
— Je suis prête...
— A quelle époque remonte l'entrée du docteur Lucien d'Harblay au chalet de Lamorlaye, comme mé-decin de M. de Trêves?
— Cela remonte à la fin du mois de juillet de l'année* dernière... — Le jour où mon mari fut mordu par un chien enragé, près du château de la Reine-Blanche^ le docteur d'Harblay se trouvait par hasard sur le lieu de l'accident... Il donna les premiers soins à M. de Trêves, après m'avoir sauvé la vie au péril de la sienne...
Si le juge d'instruction ne s'était pas trouvé dans l'ombre, on aurait vu ses yeux briller tout à coup sous les paupières à demi closes.
— Lucien d'Harblay vous a sauvé la vie ? — s'écriat-il.
— Oui, monsieur.
— De quelle manière?
322 MADAME DE TRÈYES
— En se jetant entre moi et le chien enragé, et en le tuant d'un coup de canne à épée...
— M. d'Harblay, se trouvant une arme à la main, aurait bien dû préserver votre mari comme il vous a préservée vous-même !...
— Avant que le docteur pût s'élancer à notre secours, le baron de Trêves était déjà mordu...
— Connaissiez-vous M. Lucien d'Harblay antérieurement à cette catastrophe ?
— Non.
— Yous ne Taviez jamais vu?
— Jamais.
^- Pas même rencontré dans les environs de Lamorlaye?
— Je Tavais rencontré peut-être, mais je ne l'avais pas remarqué...
— Il a cautérisé la blessure du baron séance tenante?...
— Oui, monsieur.
— Le soir même il s'est présenté au chalet, et il y est revenu chaque jour...
— Sans doute... — Mon mari lui accordait toute sa confiance.
— La famille de Trêves n'avait-elle pas, depuis vingt ou vingt-cinq ans, un médecin attitré ?
— Oui, monsieur... Le docteur Pédagniel...
— Ne fut-il pas appelé ?
— Si, monsieur... — Ma belle-mère le manda par dépêche, le lendemain...
— Alors, il s'entendit avec M. d'Harblay, au sujet du traitement à faire suivre au blessé ?
— Non, monsieur...
— Pourquoi donc ?
— Ils n'ont pu se mettre d'accord.
— Voilà qui est singulier... — M. d'Harblay, nouveau venu et tout jeune, aurait dû, ce me semble, témoigner des égards au vieux médecin de famille et lui faire quelques concessions...
— Le docteur d'Harblay avait défendu pour tout le monde la porte de mon mari... — Ma belle-mère et moi nous devions nous conformer comme les étrangers à cette défense que l'état du blessé rendait indispensable..
— Indispensable aux yeux de M. d'Harblay? — interrompit le juge d'instruction.
— Oui, monsieur... — Le docteur Pédagniel voulut violer la consigne... — M. d'Harblay, soutenu d'ail leurs par mon mari, lui refusa l'entrée de sa chambre...
— Cette conduite ne vous parut point étrange ?
— Rigoureuse, mais logique... voilà tout...
— La gaérison de M. de Trêves fut-elle rapide?
— Oui, monsieur, grâce aux bons soins du docteur d'Harblay, pour qui mon mari ressentait une sympathie très vive.
— Le docteur venait-il souvent ?
— Deux fois par jour.
— A qui rendait-il compte des progrès de la convalescence de son malade?
— Habituellement à moi.
— Vous le receviez dans votre appartement.
A cette question Léonide sentit une ardente rougeur lui monter au visage.
Elle répondit néanmoins sans hésiter :
— Oui, monsieur, quelquefois.
Le juge reprit après un silence :
— Quelle était, vis-à-vis de vous, l'attitude de M. d'Harblay...
— Ce qu'elle devait être, monsieur... — répliqua la jeune femme avec hauteur. — M. d'Harblay est un gentleman...
— Ce gentleman vous était sympathique je suppose?...
— Assurément, monsieur... — Ayant appris à le bien connaître, j'avais pour lui la plus grande estime.
— Entre la première et la seconde maladie de M. de Trêves, le docteur a-t-il cessé de venir au chalet ?...
— La seconde maladie a suivi de très près la première... — Mon mari, dont Tesprit était frappé et qui ne se croyait pas complètement guéri, tenait beaucoup à ne point perdre de vue son médecin, mais le docteur, blessé lui-même, se fit remplacer pendant quelques jours par un de ses confrères...
— Le docteur Marais, de Chantilly, je sais cela ; cette substitution dura peu et M. d'Harblay, souffrant encore, reprit ses visites...
— Oui, monsieur.
— Le docteur d'Harblay vous parlait-il de votre mari?
— Souvent.
— En quels termes ?
— Dans les termes les plus affectueux.
— Vous vous accordiez assez mal avec le baron de Trêves, paraît-il...
— Mon mari avait un caractère peucommunicatif et brusque parfois... J'ai eu certainement à souff'rir de son indifférence et de sa brusquerie, mais dans les derniers temps de sa vie un rapprochement s'était opéré entre nous, et je le devais à M. d'Harblay dont Max suivait les conseils...
— Et M. d'Harblay lui conseillait d'être meilleur pckir vous?...
— Oui, monsieur...
— Qui vous l'a dit ?
— Mon mari lui-même.
— Qui préparait la potion et les médicaments ordonnés par le docteur?
— Le docteur en a préparé quelques-uns chez lui.
— Les autres ?
— On les faisait faire chez le pharmacien de Chantilly.
— Qui allait les chercher ?
— Tantôt l'un, tantôt l'autre des domestiques.
— M. d'Harblay vous laissait-il prévoir la fin prochaine du baron?
— Non, monsieur... H me rassurait, au contraire. Ainsi, la veille de la mort, il me donnait encore de l'espoir.