II
âi6 MADAME DE TR.-VES
— Très peu de jours après la cérémonie funèbre vous avez quitté Lamorlaye ?
— Oui, monsieur.
— Où êtes-vous allée?
— En Suisse, àYevey, oii j'ai une propriété...
— Pourquoi ce déplacement ?
— J'avais besoin de solitude...
— Vous voyagiez avec un muet ?
— Un vieux serviteur, oui monsieur... le mari de ma nourrice...
— Vous avez reçu à Vevey le docteur d'Harblay ?
— J'étais malade... très malade... Jacques Hâbert, sans me consulter, écrivit à M. d'Harblay de venir...
— Le docteur, ne se fît point attendre, et vous guérit promptement?
— Oui, monsieur...
— Il habitait la même villa que vous ?...
— Sans doute... — N'était-ce pas naturel ?...
— Pourquoi avez-vous caché à tout le monde, sauf à votre notaire, que vous vous retiriez à Vevey ?...
— Je vous répèle que je voulais la solitude... l'isolement...
— Isolement de durée très courte, car vous songiez à vous remarier dès l'expiration du délai légal... — Est-ce le docteur d'Harblay qui vous en a donné le conseil? ©
Léonide frissonna.
Le secret de son amour était-il donc connu?
— Gomment savez-vous que j'avais l'intention de
me remarier? — demanda-t-elle, en affectant un calme qu'elle n'éprouvait guère.
— Je le sais, madame, cela suffît, et je voudrais savoir de même si vous aviez pris des engagements en vue du mariage projeté...
Madame de Trêves devina que cette question cachait un piège.
Répondre affirmativement, ne serait-ce pas compromettre Lucien ?
Ne le compromettrait-elle pas davantage encore en déguisant la vérité ?
Elle se persuada le contraire et balbutia :
— Je suis trop jeune pour rester seule toute ma vie, j'admettais donc l'idée d'un second mariage mais, n'ayant fait aucun choix, je n'ai pu prendre d'engagements...
Le juge d'instruction hocha la tête d'un air incrédule.
— Vous aviez une entière confiance en M. dHarblay ? — demanda-t-il.
— Entière, oui, monsieur.
— Lui avez-vous parlé de vos projets d'avenir?
— Je ne m'en souviens pas.
— Interrogez votre mémoire...
— Je le ferais en vain...
Selon M. Férouillat l'évidente réserve que mettait madame de Trêves dans ses réponses empêchait seule la lumière de se produire.
Il résolut de frapper un grand coup.
— Vous essayez de me tromper, madame !... —
dit-il brusquement, d'un ton sévère.
— Moi ! — s'écria Léonide tremblante.
— Mais vous l'essayez en vainl... Prenez garde! — "Vous jouez un jeu dangereux ! — Eu refusant d'éclairer la justice, non seulement vous ne justifiez point M. d'Harblay, mais encore vous risquez de vous mettre vous-même dans une position difficile...
— Et comment ? — bégaya la jeune baronne effrayée.
— Nous savons, — continua le juge, — nous savons de la façon la plus positive que le docteur d'Harblay, en donnant des soins à M. de Trêves, osait lever les yeux sur vous ; — or vous envisagiez sans colère la tendresse de l'homme qui vous avait sauvé la vie au péril de la sienne... — Deux lignes de votre père nourricier ont suffi pour amener en Suisse le docteur d'Harblay au moment où, très gravement atteint lui-même, il ne pouvait voyager sans danger...
» Quel sentiment lui faisait ainsi braver une seconde fois la mort?
)) — Le devoir professionnel,., — me répondrez -vous peut-être.
» Non, madame, le devoir n'aurait pas suffi; — un immense amour pouvait seul inspirer un dévouement semblable, et, cet amour, M. d'Harblay l'éprouvait
pour vousl — Amour fatal ! Amour qui devait le perdre, ou plutôt qui l'avait perdu déjà, car le crime était commis, la victime couchée dans la tombe, et la veuve du baron de Trêves pouvait épouser le meurtrier de son mari !...
Léonide écoutait, en proie à un affolement complet.
Quand le juge d'instruction s'interrompit pour respirer, elle s'écria :
— Non!... non, monsieur !... Ce serait effroyable... Gela n'est pas...
— Cela est, madame.
— Je refuse de le croire!... Je ne le croirai jamais î
— Niez l'évidence, alors ! — Les preuves existent. — Quelles preuves ?
— De celles qu'on ne discute point... — Depuis longtemps le docteur travaillait à son œuvre infâme ! — Il croyait à l'impunité, mais il comptait sans la justice... — Le cadavre de M. de Trêves nous a livré le poison, et la dernière ordonnance, audacieusement signée par Lucien d'Harblay, nous a livré Tempoisonneur!...
Léonide poussa un gémissement sourd et devint pâle comme une morte.
— La lumière dissipe les ombres qui vous entouraient, je le vois ! — poursuivit M, Férouillat. — "Vous comprenez que l'évidence s'impose ! — L'homme que vous aimiez est un misérable... Maudissez-le! Mais en le maudissant estimez-vous heureuse qu'il n'ait pasfait de vous sa complice !...
— Mon Dieu!... mon Dieu!... — balbutia madame de Trêves avec égarement, en se tordant les bras. — Je vous écoute... je vous entends... et je me demande si je rêve... — Ou accuse Lucien d'Harblay, l'esclave du devoir, l'honnête homme qui soignait mon mari avec le dévouement d'un frère, qui lui conseillait de me rendre la vie plus douce et qui m'engageait, moi, à acheter le calme de l'intérieur au prix de tous les sacrifices ! ! — On l'accuse I f
— Eh! madame, l'empoisonneur jouait une hideuse comédie pour arriver sans encombre à son but.
— Je réponds de son innocence comme de la mienne ! ! ~ S*il est coupable, j'étais sa complice...
— Non madame, vous n'étiez point sa complice, vous étiez abusée par lui, et votre exaltation présente prouve combien était grand Fempire, ou plutôt la fascination qu'il exerçait sur vous! !
La jeune femme éclata en sanglots.
M. Férouillat jugea convenable de ne pas prolonger davantage l'interrogatoire ce jour-là.
Le greffier lut à haute voix la déposition. Léonide signa d'un main tremblante.
— Calmez-vous, madame, et rassurez-vous, — lui dit le juge d'instruction, — votre mari sera vengé.
Madame de Trêves se retira.
Dès que la porte fut refermée derrière elle, le magistrat prit une physionomie triomphante et se frotta les mains.
— Il est clair comme le jour que j'avais deviné
juste ! — fit-il à haute voix, ayant l'air de se parler à lui-même mais en réalité s'adressant à son greffier qui l'écoutait la bouche ouverte et la plume derrière l'oreille. — Le d'Harblay est amoureux d'elle et elle est folle de lui I — Profond scélérat, ce d'Harblay, car où irions-nous, je vous le demande si, chaque fois qu'on aime une femme mariée et qu'on est aimé d'elle, on empoisonnait le mari I — Ce serait la fin du monde! — Le gredin ne se contentait pas de l'amour!... il pensait au solide et voulait la fortune... — Mous ferons un exemple ! !...
Le greffier approuva du geste et le juge d'instruction, après s'être de nouveau frotté les mains, donna l'ordre d'introduire la baronne douairière.
Madame Germaine entra presque aussitôt, les yeux rouges, le visage superlativement hypocrite, et prit place sur la chaise que sa belle-fille venait de quitter.
M. Férouillat, qui se piquait d'être homme du monde, lui adressa quelques paroles courtoises et après les préliminaires relatifs aux noms, prénoms, etc., commença l'interrogatoire en ces termes :
— Tous savez, madame, quelle accusation pèse sur le docteur Lucien d'Harblay?
— Oui, monsieur, je le sais, ou plutôt je crois le savoir, car rien d'absolument positif, rien d'officiel, ne m'a été dit. — J'ai appris l'arrestation du docteur succédant à l'autopsie du corps de mon malheureux fils... J'en ai conclu que cette arrestation était motivée par des soupçons d'une épouvantable gravité...
— Conclusion très logique, madame... — Le doc-
teur d'Harblay est inculpé d'avoir tué par le poison M. le baron de Trêves...
La douairière cacha son visage dans ses mains et s'écria :
— Ce serait si monstrueux que je ne puis le croire...
— Tant que la justice n'a point prononcé, le doute est permis... — Ce doute existe aussi chez moi, et je m'entoure de témoignages pour arriver à une certitude... Soyez persuadée que je serais heureux de trouver le docteur innocent...
— Il doit l'être... — Pourquoi aurait-il tué mon fils ?... — il n'avait rien à gagner à sa mort et beaucoup à perdre...
— Comment cela?...
— Quelques jours avant la catastrophe qui a brisé mon cœur maternel, le baron Max, mon cher fils, offrait au docteur de devenir son médecin particulier et de venir habiter le chalet de Lamorlaye avec sa mère. — Naturellement les honoraires de cette charge auraient été très beaux.
— J'ignorais cette particularité, madame, et je suis enchanté de la connaître... — M. d'Harblay avait-il accepté une offre si flatteuse pour lui, et si lucrative en même temps?
— Après une courte ,hésitation il l'avait acceptée et, pressé par Max, il devait venir s'installer à bref délai...
— Cependant il n'est pas venu...
— Non.
— Pourquoi?
334 MADAME DE TRÈYl'S
— Un accident fortuit, une blessure à la tête, Fempécha de tenir cette promesse...
— Connaissiez-vous le docteur d'Harblay avant l'époque où il a donné des soins au baron de Trêves?
— Non, monsieur... * .
— Quand il vint au chalet de Lâmorlaye pour la première fois, quelle impression produisit-il sur vous?... — Je vous prie de me répondre bien franchement...
— Hélas ! monsieur, j'étais trop douloureusement frappée, en proie à un trop grand désespoir, pour qu'il me fût possible d'observer le docteur et de me rendre compte de l'impression produite... — Cependant sa conduite me parut étrange...
— En quoi?
— Il m'empêchait de soigner mon fils... Il me consignait à la porte de la chambre de Max... — Je crus devoir mander le médecin attitré de notre famille, le docteur Pédagniel, une célébrité parisienne, qui s'empressa de se rendre à mon appel mais qui fut éconduit presque brutalement par M. d'Harblay...
— Comment avez-vous toléré une telle inconvenance?...
— M. d'Harblay avait pris en quelques heures un incroyable empire sur mon fils... — Il fut soutenu par Max, ce qui me réduisit à la plus complète impuissance et m'empêcha de retenir notre vieil ami Pédagniel.
— De quelle façon le docteur d'Harblay justifiait-il, ou tout au moins expliquait-il ses façons d'agir?
MADAME DE TRÈYES 335
— Il prétendait avoir le droit de continuer seul la cure qu'il avait commencée seul.
— Un médecin animé de bonnes intentions ne peut refuser les conseils et l'assistance d'un confrère dont Tâge et le savoir, l'expérience etja notoriété, fortt pour lui un supérieur.
— C'était l'avis du docteur Pédagniel : L'arrogance de ce médicastre et son absurde confiance en lui-même, — disait-il, — sont le fait d'un ignorant fieffé ou d'un malhonnête homme/
— Ah! le docteur Pédagniel disait cela?...
— Textuellement.
— Lucien d'Harblay vous renseignait-il, jour par jour, sur l'état de votre fils?
— Il ne le faisait pas lui-même... — Le valet de chambre de Max -était chargé de me remettre le bulletin journalier. . .
— Cet étrange docteur agissait-il de même avec madame votre belle-fille?
— Non pas! — Il se rendait chez elle et l'entretenait longuement après chacune de ses visites... — Une seule fois il est venu chez moi pour me dire que Max était guéri, la consigne levée, et que je verrais mon fils le lendemain...
— Quand M. de Trêves rentra dans la vie de famille, vous parut-il véritablement guéri?
— Au physique, oui, mais le moral était atteint gravement. — Max ne cessait d'être nerveux, tantôt très agité, tantôt sombre et replié sur lui-même. — Il avait l'air d'un fou, et par moments il me faisait peur.
Le juge d'iastruclion était un homme habile, variant sans cesse la nature de ses questions et remplaçant dans son interrogatoire l'ordre par l'imprévu, ce qui obligeait soit les témoins, soit les inculpés, à se tenir sans cesse sur leurs gardes.
— Que pensiez-vous des longs entretiens particuliers du docteur avec madame votre belle-fille ? — demanda-t-il.
— Je pensais que Léonide subissait, comme mon fils lui-même, l'influence de cet homme... — Si par hasard on faisait une critique sur le compte de M. d'Harblay, elle était prête à prendre sa défense €n termes violents et passionnés.
— Vous n'avez rien remarqué de suspect dfins les rapports établis entre madame de Trêves et le docteur?...
— Je comprends mal cette question... — Veuillez préciser...
— M .d'Harblay et votre bru ne vous paraissaient-ils pas avoir l'un pour l'autre une sympathie trop vive?
Jja douairière, après un instant de réflexion, répondit d'un ton mielleusement hypocrite :
— Quand on croit à l'honnêteté absolue des gens avec lesquels on vit ou que les circonstances rapprochent momentanément de vous, on ne songe point • à les épier, et nulle pensée de défiance ne vient à Tesprit ; mais plus tard, lorsque la foi est ébranlée, on commente le passé, on interroge sa mémoire, on se souvient...
— Et vous vous souvenez ?..,
— Communiquez-moi vos souvenirs...
— Le docteur Lucien semblait gêné, contraint, lorsqu'il voyait mon fils affectueux auprès de ma bru. . . — Il pâlissait si Max, en sa présence, serrait la main deLéonide... — Léonide elle-même, le jour où elle apprit que le docteur venait d'être blessé, poussa un cri et fut au moment de s'évanouir, tant était grande son émotion.
— Saviez-vous que M. d'Harblay était allé la rejoindre en Suisse, à Vevey?...
— Je l'ignorais... — J'ignorais même qu'elle fût à Vevey... — Ne voulant point être accompagnée, elle avait refusé de nous dire où elle allait... — Nous savions cependant qu'elle comptait se remarier...
— Par qui le saviez-vous?...
— Par M. Emile Auguy, son notaire, qui nous avait de sa part, à mon neveu et à moi, enjoint de quitter le chalet dans un délai de huit jours, et de nous retirer dans une maisonnette mise à notre disposition à Chantilly, sa cliente se proposant de convoler en secondes noces dès son retour à Lamorlaye...
La douairière ajouta, avec un redoublement de mielleuse hypocrisie :
— Mon Dieu, cela nous parut naturel... — Nous ne pouvions exiger, n'est-ce pas, que Léonide, à son âge, restât éternellement veuve?... — Elle se montrait d'ailleurs généreuse en nous donnant la maison de Chantilly...
— Pouvez-vous me dire comment était fait le con-
trat de mariage de madame Max de Trêves? — demanda le juge d'instruction.
— Parfaitement...
Et la douairière apprit au magistrat ce que savent déjà nos lecteurs.
— M. d'Harblay connaissait-il les termes de ce contrat?
— Sans le moindre doute.
— Vous en avez la certitude?...
—^Absolue, matérielle... —Mon fils l'initiait à toute nos affaires de famille et, le jour où le notaire Auguy vint au chalet nous apporter un acte par lequel Léonide constituait à mon neveu et à moi une rente viagère d'un chiffre important, il assistait à la lecture de cet acte...
— L'idée de constituer en votre faveur cette rente viagère est-elle venue spontanément à madame votre belle-fiUe, ou lui a-t-elle été suggérée? — demanda le juge d'instruction.
— Elle lui a été suggérée, ceci n'est pas douteux.... répliqua la douairière.
— Par qui ?
— Par le docteur d'Harblay.
— Gela devait être en effet... — dit le magistrat après un silence. — La pauvre femme, absolument dominée, subissait en toute cbose l'influence de cet homme... — Le docteur d'Harblay agissait dans son intérêt propre en ayant l'air de ne penser qu'au vôtre... — Il comptait sur les libéralités conseillées par lui pour vous fermer la bouche quand il épouserait la veuve de sa victime... — De même s'explique la donation de la propriété de Chantilly... — L'unique but de cette donation, coïncidant avec l'ordre brutal de quitter le chalet, était d'éviter toute révolte de votre part... — Si habile que soit M. d'Harblay, il s'est
trahi par un trop grand luxe de précautions... — Son but est visible.
— Grand Dieu! — s'écria la baronne Germaine en jouant la stupeur. — Une si monstrueuse hypocrisie est-elle possible !...
— Elle est possible, n'en doutez pas, mais grâce au Ciel et à la justice les calculs du scélérat tourneront contre lui ! — L'empoisonneur du baron de Trêves ne récoltera point les fruits de son crime !
L'interrogatoire était terminé.
La douairière signa sa déposition et rejoignit Léonide qui l'attendait dans une sorte de vestibule précédant le cabinet du juge.
M. Férouillat fit appeler Georges de Nerville.
Le cousin de Max entra la tête haute, très froid en apparence, affectant un calme qu'au fond il était loin d'éprouver.
L'interrogatoire commença.
Nous n'en reproduirons point le début, les premières questions du juge différant peu de celles qu'il venait d'adresser à la baronne Germaine.
Georges répondit à tout d'une façon à la fois très simple et très logique.
Il confirma de point en point les déclarations de sa tante, puis le juge d'instruction entra dans un nouvel ordre d'idées et demanda :
— Après la triste mort de votre cousin, vous vous êtes trouvé une ou deux fois en présence de M. d'Harblay?
— Oui, monsieur.
— Quelle impression a-t-il produite sur vous ?
— Je l'ai trouvé très changé... Il m'a paru souffrant. Son apparence était celle d'un homme écrasé sous le fardeau du chagrin ou du remords.
— Êtes-vous resté longtemps avec lui?
— Quelques minutes.
— Tous souvenez-vous des paroles échangées entre vous?
— Sinon de toutes, du moins de quelques-unes.
— Répétea-moi celles-là...
— Je témoignais ma surprise à M. d'Harblay de ne l'avoir pas revu au chalet depuis la catastrophe... — Il me répondit presque textuellement, d'un air très sombre : — QuHrais-je y faire? — On doit m y haïr... — Je craindrais trop de m' entendre adresser de Justes reproches... — Un peu surpris, je m'écriai : — Ah ! çà, mais, docteur, quelqu'un qui vous écouterait parler ainsi, vous croirait cause de la mort de Max !...
— Quelle fut sa réponse? — demanda vivement le juge d'instruction. ,
— Il n'en fit aucune... — je le vis frissonner de tout son corps... — il me salua et s'éloigna brusquement.
— Quelle conclusion avez-vous tirée de ce frisson, de ce brusque départ ?...
— Que le docteur d'Harblay s'étant pris d'afïection pour son malade, se reprochait amèrement de n'avoir pas pu ou de n'avoir pas su le sauver.
— C'est vous qui veilliez auprès de M. de Trêves quand il est mort ?
— Hélas, oui, monsieur... — j'ai assisté, avec une douloureuse épouvante, à son effroyable agonie.
342 MADAME DE TRÈYES
— Qui VOUS avait prié de passer la nuit?
— Le docteur d'Harblay. — Il ne s'en rapportait qu'à moi, disait-il, pour administrer à mon cousin une potion dont il attendait les meilleurs effets... — lui-même donna la première cuillerée.
— A quels intervalles deviez-vous donner les autres ?
— Au bout d'une heure d'abord, puis toutes les dix minutes.
— Combien en avez-vous donné ?
— Trois... — La crise finale suivit presque immédiatement l'absorption delà dernière...
— C'est le valet de chambre qui veillait habituellement?
— Oui, monsieur.
— Le docteur l'avait autorisé à se reposer cette nuit-là?
— Il lui en avait donné l'ordre...
— Quelque chose vous a-t-il frappé, au cours de la dernière visite, dans l'attitude du docteur?
— M. d'Harblay semblait très agité, très nerveux...
— Il avait les prunelles vacillantes, le regard inquiet.
— « Je vais faire une tentative hardie, presque téméraire... » — m'a-t-il dit à plusieurs reprises... — Je dois en outre vous signaler un fait qui me parut sans importance au moment oh il s'est produit sous mes yeux, mais qu'aujourd'hui j'envisage tout autrement. *.
— Parlez, monsieur ! — Dans une instruction rien
n'est inutile... — La lumière peut jaillir du moindre incident.
— Je venais de quitter ma tante... j'entrais dans la chambre de mon cousin pour y remplir la tâche que j'avais acceptée... — Je vis le docteur cacher précipitamment un flacon dont il venait de mêler quelques gouttes à la potion destinée à Max.
— Vous êtes certain d'avoir vu cela ?
— Je n'ai pu me tromper... — Le valet de chambre de mon pauvre cousin vous l'affirmera...
— Comment?...
— Au moment en question il entrait par une autre porte, et remarquait de son côté le fait qui me frappait moi-même...
— Vous en a-t-il parlé sur-le-champ ?...
— Non, monsieur; il ne m'en a parlé que beaucoup plus tard, après la descente de justice faite au chalet de Lamorlaye et l'exhumation du corps de Max...
— Vous souvenez-vous de la dimension et de la couleur du flacon?
— Je crois qu'il était de petite taille et en verre blanc, avec une étiquette bleue...
— Le reconnaîtriez-vous ?...
— J'en doute beaucoup...
— Regardez ceux-ci...
Le juge d'instruction désigna des fioles et des flacons posés sur une tablette.
Georges les examina, non sans un frisson car il voyait le flacon dans lequel il avait volé la strychnine.
— Il m'est impossible de me prononcer... — dit-il
au bout d'une minute. — Je craindrais trop de commettre une erreur...
M. Férouillat n'insista point et poursuivit :
— Toutes les potions administrées au baron de Trêves venaient-elles de la pharmacie de Chantilly?...
— Non. — Le docteur d'Harblay en a préparé plusieurs chez lui.
— Avez-vous, monsieur, quelques notions de médecine?
— Aucune... — Mon ignorance en ce qui concerne la science médicale est absolue...
— C'est bien, monsieur... — Une dernière question dans un tout autre ordre d'idées : — Supposez-vous que M. d'Harblay pût être épris de madame Léonide de Trêves?
— Je n'oserais ni l'affirmer ni le nier. — Il est certain qu'ils s'entendaient à merveille... — Léonide subissait, comme mon pauvre cousin et plus encore peutêtre, l'influence du docteur.
— Étiez-vous là quand on a parlé devant elle de l'accident arrivé à M. d'Harblay dans la forêt de Chantilly?
— J'étais là.
— Madame de Trêves a-t-elle donné des symptômes de vive émotion ?
— Elle est devenue pâle comme une morte et j'ai cru qu'elle allait s'évanouir.
— Cela ne vous a point étonné ?
— Un peu, mais j'ai mis son trouble sur le compte de la terreur...
MADAME DE TRÈVliS 345
— Veuillez signer votre interrogatoire, — après lecture, bien entendu...
M. de Nerville écouta, signa, quitta le cabinet, et on introduisit Pierre Lion.
Le valet de chambre ne put que répéter ce qu'avait dit le cousin de Max relativement au flacon.
— Avez-vous assisté à quelques-unes des conversations de votre maître avec le docteur? — lui demanda le juge.
— Non, monsieur... — Aussitôt le pansement achevé, je me retirais...
— Vous avez veillé M. de Trêves pendant tout le cours de sa maladie ?
— Oui, monsieur, excepté la nuit de sa mort... — Le docteur m'avait donné Tordre d'aller me reposer.
— C'est vous qui présentiez les potions au malade?
— Oui, monsieur, presque toujours...
— Le docteur n'en a-t-il pas administré lui-môme?
— Cela est arrivé, monsieur, plus d'une fois.
— Le baron de Trêves avait beaucoup de sympathie pour M. d'Harblay?
— Beaucoup... — Il lui témoignait tant d'amitié que quelquefois le docteur semblait en éprouver de l'embarras...
— Vous avez remarqué cela?
— Oui, monsieur... surtout quand mon pauvre maître serrait les mains de M. d'Harblay...
— Il suffit, —je n'ai pas autre chose à vous demander...
A Pierre Lion succéda la femme de chambre de Léonide.
Elle ne savait absolument rien, si ce n'est que la jeune baronne pleurait souvent et qu'elle avait d'assez longs entretiens avec le docteur d'Harblay.
Cet interrogatoire ne dura pas dix minâtes.
Le juge d'instruction donnal'ordre d'amener Jacques Hâbert et tout d'abord lui dit :
— Vous êtes muet?
Jacques fît un signe affirmatif.
M. Férouillat reprit :
— Je connais, et mon greffier le connaît également, le langage par signes usité dans les écoles de sourdsmuets... — Je vais donc vous questionner, vous me répondrez et nous comprendrons vos réponses....
— Interrogez-moi... — dit Jacques en employant le langage convenu.
Le magistrat commença :
— Nous savons que M. le baron Max de Trêves a été empoisonné...
— Puisque vous me le dites, c'est que sans doute, vous en avez la preuve, et je vous crois...
— L'auteur présumé du crime est le docteur d'Harblay.
La figure de Jacques s'empourpra d'indignation, tandis que ses gestes répondaient avec véhémence :
— C'est une odieuse calomnie !
— Tout prouve sa culpabilité — répliqua le juge.
— Preuves menteuses auxquelles je ne crois pas ! — Je suis sûr de Tinnocence du docteur.
MADAMl^ DE TRÊVES 347
— OÙ, quand, dans quelles circonstances, avez-vous connu M. d'Harblay?
Le muet répéta ce que nos lecteurs savent déjà.
— C'est vous qui l'avez relevé blessé par la balle d'un braconnier, et sans connaissance, dans la forêt de Cbantilly?
— Qu'a dit madame de Trêves quand vous lui avez appris l'accident?
— Elle ne l'a pas appris par moi.
— Madame de Trêves aimait M. d'Harblay?
— Comme on aime la seule personne qui vous ait soutenu, conseillé, encouragé, qui vous ait témoigné un dévouement sincère... — Madame de Trêves souffrait, et tous ceux qui lui devaient aide et affection se détournaient d'elle, quoiqu'elle leur eût donné la fortune à tou€. — Le docteur seul lui a tendu la main... — Elle l'a aimé, ainsi qu'il l'aimait lui-même, d'une affection sainte et pure...
— A Vevey, c'est vous qui avez écrit au docteur pour l'appeler?
—Oui.
— Vous obéissiez à un ordre de la jeune baronne?
— Je ne l'avais point consultée... Elle ignorait même ma démarche...
— Que disiez-vous à M. d'Harblay dans votre lettre?
— Rien que ces mots : « — E lie se meurt .. , Venez la sauver! »
— Était-elle véritablement très malade ?
— A moitié morte déjà...
Les répliques de Jacques ne se faisaient point attendre ; elles étaient brèves et claires, et cela par la meilleure de toutes les raisons : — Il ne disait que la vérité.
Le juge l'interrogea au sujet des relations du médecin avec M. de Trêves.
Le muet n'eut rien à répondre.
Vivant loin du baron, il ignorait tout.
— Vous êtes attaché au docteur d'Harblay? — lui demanda M. Férouillat.
— Je donnerais ma vie pour lui !
— A-t-il donc fait pour vous quelque chose ?
— Jamais.
— Alors, pourquoi le chérissez-vous ainsi?
— Parce que je sais qu'il est bon et qu'il est innocent.
Le juge d'instruction se disait tout bas :
— C'est étrange! — Ce Lucien d'Harblay possède au plus haut point le don de fascination... — Jamais criminel aussi dangereux ne put exister I...
Jacques écouta la lecture de sa déposition, la signa et fut congédié.
Les interrogatoires étaient terminés'pour ce jour-là.
— Valin... — dit le magistrat à son greffier.
— Monsieur?
— Vous allez écrire au pharmacien Godelot, à Chantilly, de me communiquer immédiatement son livre de vente sur lequel sont portés les derniers achats du docteur... j'ai une vérification importante à faire...
— Bien, monsieur.
— Nous avons ici le livre des ordonnances préparées dans la pharmacie particulière du docteur d'Harblay?...
— Oui, monsieur... — ce livre a été apporté avec la pharmacie elle-même...
— Je le consulterai demain... — Aujourd'hui nous avons fini... — Vous êtes libre...
ir. 20
LXÎX
Les auditions de témoins recommencèrent le lendemain.
La plupart des dépositions furent écrasantes.
Le rancunier docteur Pédagniel — (de la meilleure foi du monde et sans aucune arrière-pensée de vengeance), — chargea Lucien de toutes ses forces.
Le notaire Emile Auguy, qui n'était certes point suspect de malveillance, avoua s'être aperçu que le docteur d'Harblay et la jeune baronne s'aimaient.
Il déclara que Léonide n'était pas heureuse dans son intérieur et que son mari lui témoignait une froideur inexpliquable, une dédaigneuse indifférence.
Il ajouta qu'après l'accident terrible arrivé au baron Max il avait conseillé à madame de Trêves de demander une séparation légale, séparation à laquelle Lucien s'était opposé ; — il savait cela de science certaine.
— Croyez-vous que la veuve du baron Max se proposait d'épouser le docteur d'Harblay? — lui demanda le juge d'instruction.
MADAME DE TRÊVES 35f
Emile Auguy, incapable de mensonge, fut bien; obligé de convenir qu'il le croyait.
La culpabilité du prévenu paraissait de plus en plusindiscutable au magistrat.
L'analyse chimique ayant constaté dans le cadavre de Max une effrayante quantité de strychnine , M. Férouillat supposait que Lucien, dès le commencement de la maladie, avait dû administrer le poison par petites doses.
C'est pour en acquérir la certitude qu'il avait fait demander au pharmacien Godelot Je livre de ventesur lequel devaient se trouver inscrites les substances toxiques vendues au docteur.
Le pharmacien se rendit sans retard à Beauvais, muni du livre en question, et se présenta au palais de Justice, au cabinet du juge, 'où il fut procédé, après un bref interrogatoire, à l'examen de ses comptes.
Le relevé des médicaments de toute nature soumis à Lucien fut facile à faire.
Parmi les substances toxiques livrées depuis une^ année se trouvaient :
50 grammes de strychnine; 20 grammes d'arsenic; 50 grammes d'émétique; 50 grammes de digitaline.
Il fallait contrôler le livre sur lequel M. d'Harblajr inscrivait la composition des médicaments préparés par lui.
Il fallait ensuite déduire du poids total des toxiques-
vendus et livrés, les quantités employées dans les potions.
Si ces quantités, additionnées avec les poids restants, ne reconstituaient pas exactement les totaux, c'est que le docteur s*était servi des poisons sans les inscrire et d'une façon clandestine, par conséquent criminelles.
Les potions fournies avaient absorbé ;
15 grammes de strychnine ; 5 granimes d'arsenic;
10 grammes d'émélique; 00 grammes de digitaline.
Le juge d'instruction était muni de petites balances d'une extrême précision, et M. Godelot pesait les toxiques saisis chez Lucien d'Harblay.
Rien d'irrégulier ne fut constaté dans l'emploi de l'émétique et de l'arsenic.
Pour la strychnine et la digitaline, il n'en était pas de même.
Les potions inscrites sur le livre du docteur, n'indiquaient comme sortie que dix grammes de strychnine.
Or, des cinquante grammes vendus par Godelot, il en manquait vingt.
Donc, il était acquis qu3 dix grammes de strychnine (de quoi tuer plus de dix personnes I ) — avaient été employés d'une manière inavouable, puisque le livre n'en faisait pas mention.
11 manquait la valeur de quatre gouttes dans le flacon de digitaline, et pas une des ordonnances ne signalait l'emploi de ce toxique.
L'évidence s'imposait.
Lucien d'Harblay avait lentement, pendant des semaines, pendant des mois, empoisonné le malheureux qui mettait en lui toute sa confiance et dont il convoitait la femme!!
Les flacons furent ficelés et cachetés. — M. Férouillat congédia le pharmacien de Chantilly, et donna l'ordre d'amener le lendemain le docteur dans son cabinet.
Depuis son arrivée à la prison de Beauvais, depuis l'interrogatoire sommaire et de pure forme qu'il avait subi le lendemain de son arrestation, Lucien avait été mis au secret le plus rigoureux.
Toute tentative faite par lui pour obtenir de communiquer avec qui que ce fût était restée infructueuse.
— Quand donc serai-je admis à me justifier? — demandait-il parfois au gardien qui lui apportait sa nourriture.
Invariablement il obtenait cette réponse :
— Je n'en sais rien... Ce n'est pas mon affaire... M. d'Harblay était tombé dans un chagrin profond.
— Sa santé s'altérait. — Quelques jours avaient suffi pour le rendre méconnaissable.
— Qu'ai-je fait? — se répétait-il sans cesse. — Ou plutôt de quoi m'accuse-t-on, car je sais bien, moi, que ma conscience ne m'adresse aucun reproche... Je sais bien que je suis innocent...
Fort de cette innocence, se croyant victime d'une erreur incompréhensible, il se persuadait qu'un seul
mot suffirait pour le justifier et que la liberté lui serait rendue.
Pourquoi donc refusait-on de lui laisser prononcer ce mot?
Une si monstreuse injustice l'irritait.
L'indignation le mettait hors de lui-même.
A cette irritation, chaque jour grandissante, se joignait le désespoir d'être séparé de Léonide qui peutêtre, le sachant prisonnier, accusé, doutait de lui et rougissait de l'avoir aimé.
Lucien se sentait devenir fou.
Un jour la porte de sa cellule s'ouvrit à une heure inaccoutumée.
Toute chose imprévue pouvant être une chose heureuse, le prisonnier leva vivement la tête.
Le gardien lui dit :
— Prévenu d'Harblay, à l'instruction!...
Ce mot : 'prévenu produisit sur le docteur l'impression physique d'un soufflet en plein visage.
Ses lèvres s'entr'ouvrirent pour protester, mais la réflexion l'empêcha de prononcer un seul mot.
— Cet homme fait son métier... — se dit-il. — Pour lui je suis prévenu, puisque je suis en prison...
— A quoi bon m*irriter? — Mieux vaut me réjouir!...
— Enfin, je vais savoir... Je vais me disculper... — Dans une heure je serai libre et je sortirai la tête haute de ce lieu de misère et d'infamie...
Tout en suivant le gendarme qui le conduisait au parquet, Lucien continua :
— Il faut que je sois calme... que je fasse provision
de courage, de sang-froid, de présence d'esprit pour me défendre... — Il ne s'agit pas de me révolter contre l'accusation quelle qu'elle soit, mais de l'anéantir...
Arrivé au cabinet du juge d'instruction le gendarme l'introduisit, lui donna tout bas Tordre de s'asseoir, et se tint debout derrière lui.
D'un seul regard M. Férouillat embrassa toute la personne du médecin et constata les changements survenus en lui.
— Quinze jours de détention ont pâli son visage et brisé son corps, — pensa-t-il, — mais la même lueur diabolique brille dans ses yeux... La volonté de cet homme est d'acier. — Ce sera un rude adversaire I
Il allait parler.
Lucien ne lui en laissa pas le temps.
— Monsieur, — dit-il, — lorsque j'ai comparu devant vous pendant cinq minutes, au lendemain du jour où les gendarmes m'avaient mis la main au collet comme à un malfaiteur, je vous ai demandé la cause de mon emprisonnement... — Vous ne m'avez pas répondu... — Voulez- vous me répondre aujourd'hui?
— Vous n'êtes point ici pour interroger et ce n'est pas à moi de répondre! — répliqua sèchement le magistrat. — N'essayez plus d'intervertir les rôles, vous le fe lez en vain...
M. d'Harblay eut un frémissement de colère, mais il se souvint qu'il s'était promis d'être calme et il se contint.
Le juge d'instruction commença, en jetant les yeux
sur une feuille que son greffier venait de lui remettre :
— Vous vous nommez, m'avez-vous dit, Lucien- Louis d'Harblay, vous avez trente ans, vous êtes docteur-médecin... Tout cela est-il exact ?
— Oui, monsieur...
— Depuis quand exercez-vous la médecine?
— Depuis cinq ans.
— A quelle époque êtes-vous venu vous fixer à Coye?
— Il y a quatre ans.
— Votre clientèle est nombreuse?
— Très nombreuse.
— Vous touchez alors de beaux honoraires?...
— Plus que suffisants pour moi et ma mère, qui avons des goûts simples et qui vivons très retirés...
— Vous êtes reçu pharmacien?
— Oui, monsieur. J'ai mon diplôme..
— Ce qui vous donnait le droit d'avoir une pharmacie chez vous et de préparer vous-même des médicaments?
— Oui, monsieur.
— Lorsque vous manipuliez ces médicaments, lorsque vous composiez des potions, les inscriviezvous sur un registre?
— Oui, monsieur.
— Toujours?
— Toujours. Ce registre me servait pour mes comptes, et pour établir les notes de mes clients avec la certitude de ne commettre aucune erreur...
— Vous y spécifiiez le genre de substances dont le mélange formait les médicaments et les potions?,..
— Sans doute.
— Et vous n'y manquiez jamais?
— Jamais, monsieur... — Le devoir professionnel m'imposait la plus grande exactitude.
— Quand vous n'agissiez point vous-même, à quel pharmacien envoyiez-vous vos ordonnances?
— A M. Godelot, à Chantilly.
— Le sieur Godelot ne vous fournissait-il pas les drogues de toute nature nécessaires à votre propre pharmacie?
— Oui, monsieur.
— Inscriviez-vous, comme lui, les quantités qu'il vous livrait?
— Je les pesais moi-même et je les inscrivais... Le juge d'instruction fit une pause.
Il regardait Lucien placé en pleine lumière et il se disait :
— Etonnant de sang-froid, ce gaillard-là! — Il feint d'ignorer complètement la cause de son arrestation, et quand il sera censé l'apprendre de moi il jouera la comédie de la stupeur et de l'indignation ! I — Très fort! —-Scélérat tout à fait de premier ordre! !
M. d'Harblay se demandait, lui, à quel but tendaient toutes ces questions.
— Dans votre nombreuse clientèle, — reprit brusquement le magistrat, — comptiez-vous plusieurs des grandes familles qui habitent les environs de Chantilly?
— Quelques-unes...
— Lesquelles?
Lucien cita deux ou trois noms aristocratiques, parmi lesquels le nom de Trêves ne se trouvait point.
— Ceci est une maladresse... — pensa le juge, — il est moins fort que je ne le croyais.
Puis, tout haut :
— Mais, si je ne me trompe, vous oubliez un de vos clients... — N'est-ce pas vous qui avez soigné le baron de Trêves lorsqu'il fut mordu par un chien enragé ?
M. d'Harblay devint pourpre.
C'est volontairement qu'il avait passé sous silence la famille de Trêves.
Il lui répugnait de prononcer en un pareil lieu le nom que portait Léonide.
— C'est vrai, — murmura-t-il, — j'oubliais... — J'ai donné des soins à M. de Trêves.
— Ces soins, vous les lui donniez encore quand il a succombé?...
— Hélas I oui, monsieur... — répondit le jeune médecin.
— Pourquoi, hélas ?...
— Parce que j'aurais fait tout au monde pour sauver le baron Max, et malgré mes efforts, je n'ai pas réussi...
— De quoi est mort M. de Trêves? — demanda le magistrat d'un ton si singulier que Lucien tre.ssaillit.
— D'une méningite... — répliqua-t-il.
— En êtes-vous sûr?...
MADAME DE TRÊVES 3o9
— Oui, monsieur... — La méningite est accompagnée de symptômes qui rendent toute erreur impossible...
— Comment traitiez-vous M. de Trêves?
— Gomme on traite les gens atteints de cette maladie...
Lucien s'interrompit, et à son tour regarda le juge.
— Mais, monsieur, — reprit-il presque aussitôt, — suis-je donc ici uniquement pour vous parler de M. de Trêves, ainsi que pourraient me le faire supposer vos questions ?...
— Allons, c'est trop d'audace et de cynisme I — s'écria le magistrat se croyant bravé. — Il est temps de cesser une comédie infâme ! — Vous savez aussi bien que moi la cause de votre arrestation...
— Je vous jure...
— Vous êtes ici parce que vous avez empoisonné le baron Max de Trêves !
Lucien bondit.
— Moi ! — s'écria-t-il d'une voix rauque qui s'étranglait en passant dans sa gorge. — Moi, un empoisonneur!...
— Nous avons des preuves...
— C'est faux!...
— Asseyez-vous, et pas d'insolence! — commanda le gendarme en forçant à se rasseoir M. d'Harblay qui tremblaitdetout son corps, et qui balbutia en joignant les mains :
— Mais c'est de la démence!... Onm*accuse d'avoir
empoisonné Max de Trêves I... Ceux qui disent cela sont des fous !...
— Aveugle est celui qui le nie !... — L'exhumation a eu lieu, l'autopsie a été faite... — Le cadavre était saturé de poison... — Vous avez tué le baron de Trêves par la strychnine 1
Lucien frissonna et se sentit prêt à défaillir, ainsi qu'un homme qui vient de recevoir sur le crâne un. coup de masse.
Il était écrasé, stupéfié, la tête vide, la pensée absente.
— L'anéantissement complet du scélérat qui se voit démasqué ! — pensa le juge d'instruction.
Puis, tout haut, il poursuivit en présentant au docteur une ordonnance qui portait le timbre de la pharmacie Godelot et le numéro 1249 :
— Connaissez-vous ceci?...
Lucien jeta sur l'ordonnance un regard qui voyait à peine.
— Oui, monsieur... — balbutia-t-il,
— C'est bien votre écriture ?
— Oui, monsieur...
— Votre signature ?
— Oui, monsieur...
— Pour qui cettç ordonnance était-elle écrite?...