‹ Madame de TrèvesChapitre 3 sur 23 · VII · texte numérisé non relu

VII

— Ah I çà, mais, — s'écria le docteur Pédagniel, lorsque M. d'Harblay eut ainsi nettement formulé sa pensée. — Vous vous supposez donc infaillible? vous croyez donc avoir la science infuse ?

— Je sais au contraire à merveille que j'ai besoin de travailler beaucoup et de beaucoup apprendre, — répliqua Lucien, — mais rien ne me ferait céder lorsque je suis fermement convaincu d'avoir raison...

— La famille a le droit d'appeler auprès du malade son médecin habituel...

— Le malade a le droit de refuser ce médecin...

— La famille peut passer outre...

— Sans doute, mais elle assume alors une responsabilité terrible.

— Qui n'existe point si la famille provoque une consultation.

— Elle ne peut le faire sans Tassentiment du malade, quand ce dernier jouit de la plénitude de ses facultés mentales, ce qui est le cas de M. de Trêves.

— Enfin, — s'écria la douairière en quittant brus-

quement son siège, — quel intérêt avez-vous donc à vous emparer de mon fils, à l'isoler, à le séquestrer? Lucien pâlit, se leva à son tour et répliqua :

— Quel intérêt, madame? — Un intérêt de vie ou ou de mortl... — Je veux sauver votre fils que mon honorable contradicteur déclare perdu sans ressources... — Je lutte pour la vie de M. de Trêves, et je suis tristement surpris que dans cette lutte vous ne soyez point avec moi, mais contre moi!... — Je n'en irai pas moins droit au but, et jusqu'au bout, ayant pleins pouvoirs de mon malade.

— Et à ces pouvoirs je joins les miens, — dit la jeune baronne en intervenant tout à coup dans le débat. — Après mon mari, c'est à moi qu'il appartient de commander ici, et je prétends que M. Lucien d'Herblay y soit maître absolu...

— Je m'attendais à cette coalition I... — fit la douairière avec rage. — Elle devait avoir lieu!... — Ah! madame, j'avais raison de le dire, le malheur est entré avec vous dans cette maison !....

Malgré la douceur résignée qui formait le fond de son caractère, Léonide sentit la colère monter en elle.

— Cette maison!... — répéta-t-elle avec un accent de révolte. — Vous oubliez qu'elle esta moi!.... — J'y ai grandi... mon père y est mort... j'y ai connu la joie et la souffrance, et j'y connais à présent l'outrage! — Le malheur est entré dans cette maison, madame la baronne, le jour oîi vous en avez franchi le seuil... — Je ne veux pas en dire plus long... — L'indignation

m'entraînerait trop loin... — Je vous cède la place... — Venez, docteur....

Et Léonide de Trêves, suivie de Lucien d'Harblay, quitta le petit salon.

La douairière, suffoquée, se laissa tomber sur un fauteuil en levant ses mains vers le plafond, et balbutia :

— Vous avez entendu!... Elle nous brave I... elle nous insulte... — Ah I je me vengerai I...

— Vous ferez bien, si l'occasion s'en présente, chère madame, — répondit Pédagniel, — et l'occasion se présente toujours, un peu plus tôt ou un peu plus tard, quand on sait la provoquer... — Mais, pour le présent, du calme, du calme, beaucoup de calme!... — Nous ne pouvons agir utilement contre une résistance organisée, acceptons la situation telle qu'elle est... Laissez maître du terrain ce prétentieux et suffisant personnage qui se croit sûr de lui-même... Peut-être parviendra-t-il à enrayer pendant quelques jours la marche du mal... — Profitez de ce temps d'arrêt pour amener Max à obtenir de sa femme ce que vous désirez, car il est manifeste que, s'il mourait , vous n'auriez rien à attendre de la veuve, en dehors de la rente viagère stipulée au contrat.

^— Ah! je le sais bien!... Je vous le disais tout à l'heure, elle m'exècre!...

— Cela saute aux yeux 1 — De plus elle fait cause •commune avec ce d'Harblay qui a fort bien compris le caractère du baron Max, et qui profite en habile intrigant de son influence sur le moral affaibli du malade.

164 MADAMli: DE TRÊVES

— Quelque jour nous prendrons notre revanche... vous verrez çal... — Maintenant, je vous quitte...

— Déjà!

— Il le faut,

— Pourquoi ne restez-vous pas à déjeuner?.,,

— Parce que ma position ici est ridicule...

— Oh!...

— Oui, ridicule, je maintiens le mot !... — Donc je pars, mais si je puis vous être utile, véritablement utile, une dépêche et j'arriverai... — Je suis tout à vous... — Adieu, ou plutôt au revoir...

— Attendez du moins qu'on attelle.

— Non I... — J'ai besoin de prendre un peu d'exercice... — J'irai de mon pied léger déjeuner à Goye, et de là je gagnerai la gare...

Pédagniel quitta le chalet, reconduit jusqu'à la grille par la douairière et par Georges de Nerville.

La tante et le neveu remontèrent ensuite au petit salon.

— Que penses-tu de tout cela? — demanda la baronne.

— Je pense, chère tante, que le docteur d'Harblay est un homme fort...

— Un charlatan !..,

; — Pas le moins du monde... un vrai savant... Je le crois très capable de guérir mon cousin Max... en conséquence il me semblerait impolitique de se faire de lui un ennemi déclaré... •

— Que dis-tu là?... — Puis-je accepter l'outrecui-

dance de ce personnage qui n'est qu*un instrument aux mains de ma belle-fille...

Georges sourit.

— Chère tante, — répliqua-t-il, — vous détestez tellement Léonide que vous la rendez responsable de tout ce qui peut arriver de fâcheux ici... — Prenez garde ! Une idée fixe de ce genre conduit à cette monomanie que les aliénistes appellent h délire des perseentions... — Voyons, écoutez-moi, et raisonnons froidement. — Vous avez des intérêts de fortune à ce que Max guérisse... — Ne vous aliénez donc pas un homme qui promet de le sauver et qui, dans tous les cas, prolongera son existence assez longtemps pour rendre possible la démarche dont vous parliez tout à l'heure... — M. d'Harblay, — (je constate le fait sans commentaires), — s*est emparé de la confiance de Max... — Il peut donc être très utile ou singulièrement nuisible au sujet du résultat de cette démarche, en engageant mon cousin à faire ce que vous désirez ou au contraire en l'en détournant... — Il peut aussi pousser Léonide à obéir à son mari et à assurer votre avenir, mais pour cela, vous le comprenez bien, il est indispensable qu'il soit notre ami et que vous vous absteniez désormais de malmener Léonide, son alliée... — « On n'attrape point les mouches avec du vinaigre ! » dit un vieux proverbe... — Ne continuons pas à lutter contre M. d'Herblay ; ayons Tair de respecter ses idées, poussons la politique jusqu'à solliciter ses conseils... — Devenez bienveillante, au moins en apparence, avec votre belle-fille. — Cela n'engage à rien... — Pré-

parez enfin le terrain, et c*est seulement de cette faç croyez-le, que vous obtiendrez une ample récolte...

La douairière avait écouté son neveu sans sourciller.

Quand il eut fini ses lèvres ébauchèrent une grimace, ce qui ne l'empêcha pas de répondre, après avoir réfléchi un instant :

— Peut-être as-tu raison.

— J'ai raison n'en doutez pas, et plutôt deux fois qu'une...

— La comédie sera difficile à jouer...

— Vous n'aurez qu'à vouloir pour vous en tirer à merveille...

— Parviendrai-je, sans mourir déboute, àm*abaisser jusqu'à la plus humiliante hypocrisie?

— Oh! parfaitement bien, je vous le garantis... — La fin justifie les moyens ! D'ailleurs, pour vous donner du courage, songez que si nous sommes aujourd'hui les plus faibles nous serons un jour les plus forts, et que, n'ayant alors rien à craindre, rien à ménager, nous prendrons une revanche éclatante...

— Oh! oui, — murmura la douairière, — éclatante et terrible I

La conversation fut interrompue par l'entrée d'un domestique venant annoncer que le déjeuner était ^ servi.

La tante et le neveu passèrent à la salle à manger.

Léonide ne s'y trouvait point.

La douairière se tourna vers le valet.

— N'a-t-on pas prévenu madame ? — lui ciemandat-elle.

— Si, madame la baronne.

— Eh bien?

— Madame a répondu qu'elle déjeunerait chez elle.

— Mie était seule?

— Oui, madame la baronne... Le docteur qui soigne M. le baron venait de partir...

M. de Nerville jeta un regard à sa tante.

Germaine de Trêves comprit, — et cessa de questionner.

Léonide se trouvait seule en effet dans son appartement.

Après la scène à laquelle nos lecteurs ont assisté, nous l'avons vue quitter le salon en compagnie de Lucien d'Harblay.

En se retrouvant dans sa chambre elle se laissa, tomber sur un siège et fondit en larmes.

Lucien se sentit remué jusque dans ses moelles. — Toutes les fibres de son cœur tressaillirent douloureusement.

Il s'approcha de la jeune femme dontles larmes coulaient toujours et dont les longs sanglots soulevaient les épaules.

— Vous souffrez... vous souffrez beaucoup, madame... — lui dit-il d'une voix basse et tremblante...

— Oui... beaucoup... — balbutia Léonide. — Trop pour ma force... — je ne peux plus... je suis à bout de courage...

Et les sanglots de la pauvre enfant éclatèrent de nouveau, plus convulsifs et plus déchirants.

Le cœur de Lucien battait à se rompre.

Quelques secondes s'écoulèrent.

Le jeune homme cherchait une parole de consolation et, ne trouvant que des phrases banales, il se taisait.

Léonide leva sur lui ses grands yeux humides, aux prunelles couleur de saphir.

— A bout de courage... — reprit-elle, — à bout de patience aussi... — Pour la première fois, tout à rheure, je me suis révoltée... — La coupe d'amertume était pleine jusqu'aux bords... — Pour la première fois depuis cinq ans j*ai relevé ma tête courbée sous les humiliations, sous les sarcasmes, sous les injures I — Qu'ai -je fait à ces gens pour attirer sur moi tant de haine? — Je leur ai donné la fortune et je ne demandais qu'à les aimer... — Quelle récompense!... Ils ont torturé mon âme, ils ont brisé mon cœur! — Vous n'avez rien vu, docteur... Vous n'avez rien entendu, vous!... — lisse contenaient en votre présence... — Ah! oui, je souffre... je souffre beaucoup...

Nous avouons notre impuissance à décrire ce qui se passait en Lucien d'Harblay tandis qu'il écoutait ces paroles.

Une sorte de délire s'empara de lui et, saisissant les mains de Léonide, il s'écria sans presque en avoir conscience :

— Vous me torturez, madame... Vous me brisez... vos larmes me rendent fou... vos sanglots me tuent...

Madame de Trêves leva brusquement la tête.

Ses sanglots s'arrêtèrent.

Ses larmes cessèrent de couler.

Elle regarda Lucien avec une extrême surprise et une dévorante curiosité.

Sous le poids de ces regards qui semblaient vouloir descendre jusqu'au fond de son âme, le jeune médedecin sentit le trouble et l'embarras le gagner.

Il détourna son visage qu'empourprait un flot de sang, et laissa retomber les mains de Léonide.

Celle-ci ne comprenait rien à ce qui venait de se passer. — Elle ne s'expliquait ni les pbrases entrecoupées que venait de prononcer M. d'Harblay, ni l'ardeur de sa voix, ni la flamme jaillissant de ses yeux ; — elle ne cherchait pas à comprendre ; — elle éprouvait tout à la fois une oppression singulière et un vague sentiment de joie.

A ces émotions complexes succéda un moment de silence.

Lucien le rompit.

Sa voix était fiévreuse encore, mais il avait reconquis son apparence habituelle de calme.

— Cette maison ne m'est ouverte que depuis hier..

— dit-il. — Un laps de temps si court a suffi pour me montrer que vous luttiez avec héroïsme contre une tyrannie sans excuse... — On vous déteste ici et on blesse votre cœur...

— On le torture... onle brise... — balbutia Léonide.

— Je voudrais être morte...

Le jeune médecin frissonna.

— Oh! madame... madame... ne parlez pas de mourir... — répondit-il d'une voix tremblante. — Ne parlez pas de mourir à votre âge oîi la vie commence à peine... où de longues années de bonheur peuvent succéder à une période de souflrances...

Madame de Trêves secoua mélancoliquement la tête et répliqua :

— Le bonheur... je n'y crois pas...

— Pourquoi?

— Parce que je suis née sous une mauvaise étoile, et j'ai la ferme croyance qu'on lutte en vain contre sa destinée... Tout ce que j'ai pu faire pour m'attirer l'affection de ceux qui m'entourent, je l'ai fait... A quoi cela a-t- il servi?... l'unique résultat de mes efforts est d'augmenter la haine qui s'acharne après moi.

— M de Trêves subit l'influence pernicieuse de sa mère, mais il est impossible qu'il vous haïsse.

Lucien d'Harblay prononça ces paroles avec un tel accent, l'agitation de son organe décelait un trouble si violent que, pour la seconde fois depuis le commencecément de l'entretien, Léonide le regarda avec élonnement et curiosité.

Après un silence d'une minute qui parut à Lucien longue comme un siècle, la jeune baronne dit lentement :

— Que M. de Trêves m'aime ou me haïsse, peu importe... — Il faut qu'il vive... — Il faut le sauver...

— Je le sauverai, madame... — répondit M. d'Harblay avec exaltation. — Il me semble que j'aurais le pouvoir d'accomplir un miracle pour vous empêcher de souffrir... pour vous empêcher de pleurer... — Vous ne trouveriez plus le bonheur impossible, je vous l'affirme, si vous aviez près de vous un dévouement fidèle, un ami sûr...

— Peut-être... mais je n'ai ni l'un ni l'autre...

— Voulez-vous me permettre de vous oflrir ce dévouement?... Voulez-vous me permettre de devenir cet ami?...

— Vous ! — murmura Léonie stupéfaite. — Vous, monsieur!...

— Accordez-moi le droit de vous empêcher de souffrir, de l'essayer du moins... — continua Lucien avec

feu. — On guérit les souffrances de l'âme comme on guérit celles du corps.

Madame de Trêves secoua de nouveau la tête.

— Pour guérir les souffrances de mon âme, — répliqua-t-elle, — il faudrait en supprimer les causes, et vous ne supprimerez pas les haines qui m'entourent.

— Peut-être !

— L'entreprendre serait tenter l'impossible I

— Qui sait? — Apprenez-moi seulement le motif de ces haines...

— Je rignore moi-même...

— Cherchons-le donc ensemble... — La baronne douairière a-t-elle toujours été pour vous ce qu'elle est aujourd'hui?

— Assurément non... — Quand elle voulait faire de moi sa belle-fille, ou plutôt faire de ma fortune la fortune de son fils, elle n'avait que des paroles gracieuses et me témoignait une hypocrite tendresse à laquelle" je me laissais prendre naïvement.

— Par qui les questions d'intérêt ont- elles été traitées?

— Par les notaires de nos deux familles... — Les discussions ont été fort longues...

— Madame votre mère et la baronne Germaine ne sont-elles point intervenues au cours de ces discussions?...

— Si... et à plus d'une reprise... — Ma mère se préoccupait de mon avenir... Elle a refusé de céder sur plusieurs points importants, et les clauses du con-

trat ne sont pas toutes de nature à contenter ma bellemère...

— Me permettez-vous de vous demander quelle position serait faite à la baronne Germaine si M. de Trêves venait à mourir?

— Elle toucherait sur ma fortune une rente viagère.

— De quelle importance

— De six mille francs.

— Et, pas autre chose ?

— Non, rien...

— J'avais deviné juste! — s'écria Lucien d'Harblay.

— Madame de Trêves a des goûts de dépense et de luxe, de grands besoins... — La médiocrité lui fait horreur...' — Le chiffre minime de la rente viagère que vous auriez à lui servir si vous deveniez veuve, change pour elle cette rente en une aumône humiliante... — Voilà sans contredit la cause de sa haine...

— Ne cherchez point ailleurs, vous ne pourriez que vous égarer... — Madame votre mère, aveuglée par son affection, a sauvegardé vos intérêts d'une manière bien funeste, aux dépens de votre bonheur I... — Autre chose : M. de Trêves a Tadministration de vos revenus?...

— Absolument et sans contrôle...

— Si vous mouriez, que deviendrait la fortune qu'il administre?

— Elle lui appartiendra^.

— Tout entière?

— Oui, tout entière...

— Eh bien ! madame, il dépend de vous d'acheter la paix...

— A quel prix?...

— Au prix d'un acte bien en règle constituant à la baronne Germaine une rente viagère plus considérable, vingt-cinq ou trente mille francs par exemple, en cas de mort de votre mari.

— Et vous croyez qu'elle cesserait de me traiter en ennemie?...

— J'en ai la conviction.

— J'y penserai donc, et je vous suis reconnaissante d'an conseil qui peut devenir excellent à suivre...

» Merci de votre intérêt, monsieur, merci, de toute

mon âme.

Lucien sentit un frisson courir sur sa chair.

— J'aime, — balbutia-t-il d'une voix presque éteinte, dont les notes voilées descendirent jusqu'au fond du cœur de Léonide, — j'aime ceux qui souffrent...

Puis, après une seconde, il ajouta d'une voix plus ferme :

— Voulez-vous me permettre, madame, une dei> nière question?

— Faites, docteur.

— Quelle est dans cette maison la situation exacte du cousin de M. de Trêves?

— Georges de Nerville ?

— Oui.

— Mon Dieu, vous venez de le dire vous-même, sa situation est d'être le cousin de mon mari... — Ils ont été élevés ensemble... — Ils se sont rarement quit-

tés... — Georges de Nerville est pauvre... — Max lui sert une pension...

— Sur les revenus de vos biens ?

— Naturellement puisque Max, ruiné par son père, était à peu près sans fortune au moment de notre mariage.

— Mais vous n'avez pris aucun engagement personnel au sujet de cette pension ?

— Aucun... — J'ignore même quel en est le chiffre...

— Donc, si M. de Trêves mourait, son cousin se trouverait dans la misère ?

— Sans doute, car en dehors de sa pension il ne possède rien...

— Croyez-vous qu'il fasse cause commune contre vous avec votre belle-mère?...

— Non... • — Il reste neutre et il évite de se mêler de quoi que ce soit, ce qui témoigne en faveur de son tact... — En somme, je le crois plutôt mon ami que mon ennemi... — Il se laisse vivre, sans haine pour personne et sans grande affection... — C'est un insouciant... — Nous nous connaissions avant mon mariage et nous sommes restés dans de bons termes... Il s'était mis sur les rangs pour obtenir ma main, et il s'est retiré quand son cousin Max a posé sa candidature...

— Bref, vous avez confiance en lui?...

— La confiance relative que peut inspirer une nature molle et sans ressorts... —Je ne sais si Georges est capable de dévouement, et j'en doute ; j'affirme

qu'il n'est pas mon ennemi et, s'il fallait absolument prendre parti dans les querelles d'intérieur, il se mettrait de mon côté, je le crois...

— C'est trop peu, — répliqua Georges, — mais l'absolu dévouement que vous ne trouveriez pas en lui, vous le trouverez en moi... — Vous m'avez permis de vous l'offrir... Comptez sur moi, madame... Le moment est proche peut-être où je vous prouverai que ce ne sont pas là de vaines paroles...

Léonide tendit ses deux mains à Lucien.

— Vous êtes mon ami, — lui dit-elle, — mon ami vrai... — je le sais... — je le sens... — j'en suis certaine... — Je compte sur vous...

M. d'Harblay se retira, la tête en le cœur en feu.

Madame de Trêves, restée seule, se laissa tomber sur un siège, l'âme pleine de pensées confuses formant un véritable chaos.

Peu à peu, cependant, une lueur vague apparut dans ce chaos.

Léonide se leva, fit quelques pas avec agitation et brusquement s'arrêta, réfléchissant.

La lueur grandissante éclairait des abîmes.

— Mon Dieu, — murmura la jeune femme avec effroi, — mon Dieu, quelle puissance a donc sur moi la voix de cet homme que je ne connaissais pas il a deux jours I ! I — Il me domine... — Je lui confie mes plus secrètes pensées... — Son regard me trouble...

— Quand je l'écoute mon cœur bat plus vite... — Quand ses yeux se fixent sur moi je me sens rougir...

— Quand il n'est plus là je voudrais le voir encore...

— Il m'a offert son dévouement et je l'ai accepté... 11 m*a dit de compter sur lui, et j*y compte... — Que se passe-t-il donc en moi? — Je ne sais pas... je ne comprends pas...

Et madame de Trêves prit dans ses deux mains son front brûlant.

On frappa doucement à la porte.

— Entrez, — dit Léonide.

La femme de chambre venait la prévenir que le déjeuner était servi.

Léonide refusa de descendre, se fit servir un léger repas et resta dans son appartement jusqu'à l'heure du dîner où, suivant les conseils de Lucien d'Harblay, et faisant appel à tout son courage, à toute sa force de volonté, elle s'assit à la même table que la baronne Germaine et Georges de Nerville.

Le dîner fut triste mais, par exception, la douairière ne prononça aucune parole blessante, n'adressa aucun sarcasme à sa belle-fille.

La vieille dame semblait môme prendre à tâche de faire oublier la scène violente qui avait eu lieu le matin.

Georges, profitant de ces bonnes dispositions apparentes, fut plus empressé que de coutume auprès de Léonide.

Celle-ci, quoique très préoccupée pour toutes sortes de motifs, s'aperçut à merveille de la nouvelle attitude de sa belle-mère, et prit plaisir à se persuader que l'influente protection de Lucien d'Harblay en était la cause.

Le docteur revint dans la soirée.

Sa visite fut courte.

Il ne demanda ni la douairière ni la jeune baronne, et se contenta de leur faire porter des nouvelles du blessé par le valet de chambre Pierre Lion.

Ces nouvelles était bonnes.

Un mieux sensible se manifestait.

Le médecin considérait Max comme absolument hors de danger.

Nous avons dit quelle était, dans la maison du baron, la position de Jacques Hâbert, position exceptionnelle, car le père nourricier de Léonide ne se trouvait astreint à aucun service particulier.

On ne le considérait pas comme un domestique, bien qu'il ne perdit aucune occasion de se rendre utile, et il jouissait d'une liberté complète.

Depuis deux jours, c'est-à-dire depuis l'instant où nous l'avons vu attendre le docteur d'Harblay dans une sente de la forêt pour avoir avec lui l'entretien singulier que nos lecteurs connaissent, Jacques Hâbert ne s'était point présenté devant Léonide.

C'est à peine si on l'avait vu à l'office.

Il prenait ses repas en toute hâte et disparaissait, sans que personne s'occupât de savoir où il allait.

Son visage habituellement sombre le devenait plus encore que de coutume.

En proie à une tristesse profonde, Jacques errait

sans but dans la forêt de Chantilly, ou bien il s'enfermait dans la chambre dont il avait la jouissance audessus des écuries du chalet.

Les préoccupations grandissantes du brave homme nous semblent la chose du monde la plus facile à comprendre.

Il songeait jour et nuit aux paroles du docteur :

« — Votre maîtresse veut que son mari vive, et je ferai tout au monde pour le sauver, »

Cette simple phrase avait produit sur le muet une impression terrible.

La voix sèche et presque sévère de Lucien d'Harblay, lui reprochant un exôès de dévouement qui faisait naître en lui de mauvaises pensées, l'avait frappé au cœur.

Le médecin jurant de sauver Max de Trêves lui apparaissait comme un ennemi de plus, venant apporter au chalet de Lamorlaye de nouvelles angoisses, de nouvelles douleurs.

Cette croyance s'emparait de son esprit ; — aucun raisonnement ne pouvait l'en déloger.

Il lui suffisait de savoir Léonide malheureuse, — et son malheur n'était que trop certain, — pour qu'une haine farouche s'emparât de lui à rencontre de quiconque lui paraissait devoir augmenter ses peines.

La mort de Max de Trêves devait apporter, selon lui, la liberté, le calme, le bonheur, à son enfant chérie.

De l'autre côté de la tombe close du mari détesté,

une existence nouvelle commencerait pour la jeune veuve.

Il avait entrevu tout cela dans un rêve, au. moment où le chien enragé mordait M. de Trêves.

Les questions posées au docteur dans la forêt de Chantilly prouvaient jusqu'à quel point Jacques Hâbert était prêt à pousser son dévouement aveugle.

— Ainsi donc il vivra, cet homme !... — se disait-il en pensant à Max.

Puis il se demandait, découragé :

— Que pourrais-je faire pour arracher ma fille, ma Léonide, à ce martyre de toutes les heures ?

» Comment m'y prendre pour qu'elle ne souffre plus ?

Si Jacques Hâbert avait pu broyer dans ses mains nerveuses la douairière, le baron Max et le docteur Lucien d'Harblay, il l'aurait fait non seulement sans hésiter, mais avec une joie cruelle, avec une volupté farouche.

C'est au sujet de Lucien surtout qu'une effroyable tentation assiégeait son esprit.

— Si pourtant il arrivait malheur à ce médecin, — se disait-il, — le baron Max, privé de ses soins, mourrait...

» En tuant le guérisseur, on tuerait le malade !... — Léonide, délivrée serait heureuse.

Et la pensée d'un crime se formulait de plus en plus nette dans son cerveau, affolé à la fois par la tendresse et par la haine.

Neuf heures du soir venaient de sonner.

Chacun des habitants du chalet de Lamorlaye avait regagné son appartement respectif.

Les domestiques achevaient leurs travaux du soir.

Léonide de Trêves, seule dans sa chambre et profondément triste, se livrait à des pensées noires.

Le muet rôdait, tête nue, dans les allées du parc. — Les rayons de la lune, filtrant à travers les feuillages, éclairaient par instant son front dégarni et sa chevelure grisonnante.

Il venait de s'arrêter sur la lisière d'un massif, les yeux tournés vers les fenêtres de la jeune baronne.

Nous savons que ces fenêtres étaient éclairées.

Tout à coup Jacques Hâbert fit un geste qui pouvait se traduire ainsi :

— Il faut que je la voie !...

Et il se rapprocha de Thabitation.

^ Un escalier de service desservait les deux étages, ■t Le muet s'engagea dans cet escalier, s'arrêta au ^pl'emier et fit halte en face de la porte de Léonide. I. 11

Là il s'arrêta pendant une ou deux secondes, puis il se décida à frapper discrètement.

Léonide reconnut la manière de s'annoncer de son père nourricier.

Elle quitta son siège et alla ouvrir.

— C'est toi, mon vieil ami ! — dit-elle en voyant le muet. —Je t'avais deviné...

Une expression d'immense tendresse, ou plutôt d'adoration infinie, rayonnait sur le visage de Jacques. Il entra et Léonide referma la porte derrière lui.

— Voici presque deux jours que je ne t'ai vu... — ajouta lajeune femme en tendant la main au vieillard.

Jacques prit cette main et regarda madame de Trêves dont les traits fatigués, les paupières rougies, les yeux entourés d'un cercle de bistre, trahissaient la souffrance morale.

Après ce rapide examen la physiononaie du muet devint farouche et mpnaçante.

Léonide étaithabituée depuis son enfance à lire la pensée sur le visage de son père nourricier.

Elle comprit que Jacques se trouvait sous le coup d'une préoccupation très grave et lui demanda vivement :

— Qu'as-tu donc ? Pourquoi cette mine sinistre ?

Jacques répondit en se servant des signes empruntés au langage des sourds-muets, langage que Léonide comprenait fort bien.

— Vous souffrez trop dans cette maison... — je veux

vous arracher à cette existence de tortures...

— Calme- toi, Jacques, — fit vivement madame

de Trêves, —j'ai l'habitude de la souffrance... depuis longtemps je suis résignée.

Le muet ébaucha un geste de colère et, reprenant sa pantomime, continua :

^- J'ai vu le médecin.

— Lequel? —M. d'Harblay?...

— Oui.

— Tu l'as rencontré ?

— Je l'attendais...

— Que lui voulais-tu ?

— Je voulais savoir si vous seriez bientôt veuve...

— Ah! — s'écria Léonide avec un mouvement de terreur. — Tu désires donc la mort de M. de Trêves?...

— Oui...

— Pourquoi?

— Parce qu'après un long martyre, il faut qu'enfin vous soyez heureuse...

Le muet mima les paroles que nous venons de reproduire, mais sans doute le langage des signes lui parut insuffisant pour rendre sa pensée avec une suffisante énergie et, saisissant l'ardoise qui ne le quittait jamais, il écrivit d'un seul jet les phrases suivantes :

— (( Nulle créature au monde na souffert et ne souffre autant que vous, et ne Va si peu mérité.., — Les larmes que vous versez sans vous plaiyidre tombent goutte à goutte sur mon cœur et le brûlent comme du plomb fondu... — Vos joues pâlissent, vos yeux se creusent.., — Les peines det)otre âme tueront votre corps, et je ne le veux pas... — Jeveuxquevous viviez etque vous soyez heureuse.., — Un homme s'est emparé de votre jeunesse pour la meurtrir,

pourlaflétri7\.. — Si cet homme n'existait pas ^ vos lèvres seraient souriantes au lieu d'être tristes^ et vos yeuxrayonnei^aient au lieu d'être voilés par les pleurs... — Aujourd'hui^ Dieu a permis que cet homme soit en danger.., — Sa mort pour vous serait une délivrance!... Sa mort vous ouvrirait les portes d'un avenir plein de lumière et de joie autant que le passé est plein de ténèbres et de douleurs... Je souhaite que Justice soit faite et je demande à Dieu la mort de cet homme...

Après avoir écrit rapidement, Jacques tendil l'ardoise à Léonide qui le regardait, épouvantée de sa surexcitation.

Elle lut, et son épouvante redoubla.

Il lui semblait que le vertige venait de s'emparer d'elle.

Tremblante, elle leva les yeux sur le muet et lui dit d'une voix à pein6 distincte :

— Personne ici-bas n'est le maître de sa destinée, mon vieil ami... il faut donc l'accepter docilement, quelle qu'elle soit... — Dieu m*avouée àla souffrance... je me résigne et je souffrirai jusqu'au bout sans me plaindre... — Je te défends de haïr le baron de Trêves... Je te défends de souhaiter sa mort...

Jacques secoua la tête, et sa pantomime énergique répondit:

— C'est impossible...

— Je te l'ordonne...

— Je n'obéirai pas... — Je n'aimerai jamais l'homme qui s'est fait votre bourreau, et je souhaiterai toujours sa mort...

— Il vivra cependant, car le docteur Lucien d'Harblay m'a promis de le sauver...

Jacques serra les points avec rage.

Léonide poursuivit :

— J'ai toute confiance en M. d'Harblay... — C'est un médecin habile... — Il tiendra sa promesse.

Le muet reprit son ardoise, effaça ce qu'il avait écrit, et traça ces mots :

— « Je tuerai le docteur Lucien d'Harblay. « Madame de Trêves avait suivi le crayon courant par

saccades.

Elle pâlit.

— Malheureux! — s'écria-t-elle en arrachant l'ardoise des mains de son père nourricier. — • Que vienstu d'écrire-là?. .. quelle affreuse pensée est la tienne ?...

Le muet répliqua par signes :

— Le médecin étant mort, votre mari mourra et vous serez libre.

Léonide comprit.

— Ton dévouement est du délire ! ! — dit-elle en frissonnant de tout son corps — Je ne l'accepte pas... je le repousse. ..je le maudis!... — Tu me fais peur et tu me fais honte quand je songe à la pensée monstrueuse qui germe dans ton cerveau et dont tu parais croire que je deviendrai complice î ! — Ecoute-moi bien, Jacques, et souviens-toi !... — Je t'aime comme si tu étais mon père; mais, s'il arrivait malheur par ton fait au docteur Lucien d'Harblay, je t'accuserais sans hésiter et je te livrerais aux juges sans pitié... — Je garde cette ardoise sur laquelle tu viens de tracer une

phrase qui te conduirait à l'échafaud si le docteur mourait assassiné !... Ta vie payerait la sienne ! !

Le muet eut un geste d'insouciance et mima ces mots :

— Que m'importe? — Tu serais libre...

Léonide sentit une indicible terreur s'emparer de son âme.

Elle chancela.

Il lui fallut, pour se soutenir, se cramponner au bras de Jacques.

— Tu me désobéirais? — balbutia-t-elle d'une voix étranglée...

Jacques fit un signe affirmatif.

— Tu frapperais M. d'Harblay? — poursuivit madame de Trêves.

La tête du muet s'inclina.

— Mais c'est delà folie !... la folie du crime!... Les yeux du vieillard répondirent :

— Je veux que vous soyez heureuse... je veux que vous soyez libre...

Une aveugle tendresse se mêlait, dans ses regards, à une volonté terrifiante, inébranlable.

Léonide recula.

— Le malheureux est devenu fou ! — s'écria-t-elle avec épouvante. — Il veut assassiner pour que je sois heureuse, et celui qu'il menace est le seul homme qui m'ait offert une amitié vraie, qui ait su comprendre mes douleurs et mes larmes, qui ait fait naître dans mon âme un peu de calme et d'espérance ! Lui, dont la voix me tenait ce matin sous le charme... dont les

paroles me consolaient... C'est lai que tu veux tuer afin que je sois libre!... — Tuer Lucien d'Harblay!... Mais tu es insensé I... Tu veux donc que je meure aussi!!...

En entendant ces mots le muetpoussa un cri rauque et guttural.

Ses yeux s'arrondirent dans leurs orbites et son regard effaré s'attacha sur Léonide.

En même temps ses mains tremblantes mimaient:

— Mourir!... vous?...

: — Oui, — répondit la jeune femme affolée, — s*il meurt, je le. suivrai... — Ah ! je comprends maintenant ce qui se passait dans mon âme... — Tes menaces m'ont tout expliqué... Je me sens coupable... j'ai honte de moi-même... Ya-t'en!

Le muet tomba sur ses deux genoux.

Il pleurait.

Léonide, n'ayant plus conscience de ses paroles, poursuivit :

— Tu sais mon secret, maintenant... tu l'as deviné au moment où je le devinais moi-même... J'ai senti que j'aimais aux battements de mon cœur, à la secousse qu'a reçue mon âme en te voyant menacer M. d'Harblay...— Ce qui se passe en moi me fait peur!... Écoute, Jacques, je n'ai rien dit... tu ne sais rien... le secret qui vient de s'échapper de mes lèvres dans un moment de folie n'existe pas... il ne doitpas exister... je ne veux pas qu'il existe...

Le vieillard posa la main tour à tour sur son cœur et sur ses lèvres.

Madame de Trêves reprit avec une fièvre croissante :

— M. d'Harblay a juré de sauver mon mari... Il le sauvera... il faut qu'il le sauve... — C'est mon devoir de le lui commander et c'est le sien de se dévouer au salut du baron... — Souviens-toi que le docteur doit être sacré pour toi... — Tu le respecteras... tu Taimeras... tu donneras ta vie pour lui au besoin... — Ne Toublie pas !... ne l'oublie jamais !

Jacques se releva.

Léonidelui tendit l'ardoise sur laquelle il avait écrit:

« — Je tuer aile docteur Lucien d'Harblay, »>

Le muet la saisit.

Du revers de sa manche il effaça la terrible phrase.

A sa place, il traça ces mots:

« — J'obéirai, je*le jure.,. «

Puis, prenant la main de madame Trêves, ill'appuya contre son cœur tandis que de grosses larmes mouillaient ses joues ridées et coulaient sur sa barbe rude.

— M'avez-vous pardonné? — demanda-t-il ensuite par gestes.

— Oui.

— Avez-vous confiance en moi?...

— Oui... — Mais il se fait tard... mon vieil ami, retire-toi.

Jacques obéit après avoir embrassé les mains de Léonide.

A peine la porte venait-elle de se fermer derrière lui que madame de Trêves, étouffée par les sanglots, se laissa tomber à genoux.

— Mon Dieu, — balbutia-t-elle en joignant les mains — vous avez voulu m'éprouver sans doute!... — Dieu de bonté, Dieu de justice, n'augmentez pas les souffrances que j'endure... Ayez pitié de moi... Donnezmoi la force d'arracher de mon cœur cet amour insensé qui m'épouvante!... — C'est assez d'être malheureuse sans être coupable!... Laissez-moi les joies du devoir et les voluptés du sacrifice !...

Peu à peu les paroles expirèrent sur les lèvres. — Elle courba la tête et pria longuement.

Il était plus de minuit quand enfin elle se releva pour se mettre au lit.

Quelques jours s'écoulèrent sans amener d'incidents dignes de trouver place dans ce récit.

M. de Trêves allait de mieux en mieux.

Lucien d'Harblay venait deux fois par jour et rendait compte à Léonide de l'amélioration qui se produisait dans l'état de son mari.

La jeune baronne semblait joyeuse.

Elle avait demandé au docteur si la consigne donnée par lui serait bientôt levée, et quand elle pourrait pénétrer enfin dans la chambre de Max.

— Le plus tôt possible, soyez-en sûre... — avait répondu M. d'Harblay. — Je comprends votre hâte, elle est bien légitime, mais dans l'intérêt du malade je dois pendant quelques jours encore exiger pour lui la solitude...

Il fallait se soumettre et Léonide n'insista pas.

Chaque fois que le hasard mettait en présence la jeune baronne de Trêves et le docteur Lucien d'Harblay, ils n'échangeaient qu'un très p.etii nombre de paroles.

Ceci d'ailleurs arrivait rarement, car la jeune femme évitait toute occasion de tête-à-tête.

Léonide avait repris ses habitudes et s'asseyait deux fois chaque jour à la table commune avec sa bellemère et M. de Nerville.

Tous les trois s'étaient composé des figures de circonstance.

Georges prodiguait à sa cousine par alliance les plus délicates attentions.

La douairière, sans affecter un revirement complet qui aurait tranché de façon trop brusque avec son attitude insolente et hostile d'autrefois, se montrait fort convenable quoique toujours froide avec sa belle- (ille, et ne lui parlait guère que de Max. e

La jeune baronne se sentait moins triste, ou du moins sa tristesse avait changé de cause.

Dès qu'elle se retrouvait seule, elle s'abandonnaiL à de longues rêveries, et parfois des rougeurs soudaines, qui semblaient sans motif, remplaçaient la pâleur de son visage.

Lucien d'Harblay continuait ses visites à Mariette Mutel à l'auberge de la Cloche d'or.

La réduction des fractures s'opérait sans amener de complications fâcheuses.

Somme toute, l'état de la malade était aussi satisfaisant que possible.

Ni Mariette, ni le médecin ne faisaient la moindre allusion à l'entretien que nous avons mis sous les yeux de nos lecteurs au commencement de ce récit.

La jeune femme savait par Georges que M. d'Harblay soignait le baron Max, et elle était trop intelligente pour paraître s'occuper du mari de Léonide.

Le désir de questionner Lucien ne lui manquait pas cependant, car elle n'avait plus revu M. de Nerville depuis la conclusion du pacte qui nous est connu.

Aussi Mariette était fort inquiète et commençait à douter de son ancien amant.

— A-t-il résolu de se passer de moi? — se demandait-elle. — Recule-t-il devant l'exécution de sa promesse?— Ahl si j'en avai^ la preuve, comme je démolirais ses plans 1

Cette menace, — (difficile à exécuter, pour le moment du moins,) — apportait à Mariette un soulagement moral.

Le docteur lui affirmait qu'avant un mois elle pourrait quitter son lit et faire un tour dans la chambre.

La convalescence commencerait alors, mais les embarras sérieux commenceraient en même temps.

La vente du mobilier venait d'avoir lieu par les soins de l'homme d'affaires de Lucile Magnin, et cette dernière avait expédié à son amie la somme de cinq mille francs laissée libre par l'opposition du tapissier, mais une telle somme serait insuffisante pour acheter un petit établissement, si M. de Nerville refusait de s*exécuter.

— Je vais lui écrire... — s'était dit Mariette à maintes reprises.

Et au moment de prendre la plume elle avait toujours reculé, craignant de compromettre son ancien amant et de se compromettre elle-même.

— Une circonstance ignorée de moi le retient au c}ialet, — pensait-elle, — mais il viendra... Il est impossible qu'il ne vienne pas me parler de la baronne...

Georges, très préoccupé de ce qui se passait à Lamorlaye, n'oubliait néanmoins ni le pacte conclu, ni l'engagement pris.

Il guettait le moment où, la consigne étant levée par Lucien d'Harblay, la douairière pourrait voir son fils et traiter avec lui la question d'argent, mais, le docteur tardant à lever cette consigne, il se dit un matin, tout en faisant à cheval sa promenade quotidienne dans la forêt :

— Mariette est une bonne fille, très habile, qui peut me devenir fort utile un jour ou l'autre; — il ne Tautpas

lui laisser attendre plus longtemps ce qu'elle désire...

Ce jour-là il avait pris pour but les étangs de Commelle dont il côtoyait les bords, passant devant le château de la Reine-Blanche et devant la maison du garde Brigard.

Il lui plaisait de visiter le théâtre de l'accident.

Un instant, en arrivant à la chaussée du troisième étang, l'idée d'aller à Montgrésin voir Mariette lui traversa l'esprit.

Cette idée fut abandonnée presque aussitôt.

— A quoi bon? — se dit-il. — J'irai en lui portant l'argent qui lui permettra de satisfaire sa turlutaine de petit commerce.

Et Georges prit une longue allée conduisant en droite ligne au terrain des courses de Chantilly.

Après avoir embarqué son cheval au galop de chasse, il ne s'occupait plus de lui et songeait à Léonide de Trêves.

Le cob qui n'était point soutenu buta dans une racine émergeant du sol et faillit tomber.

Georges lui fît sentir la cravache et l'éperon, le releva vigoureusement et voulut le lancer à une vive allure, mais il s'aperçut aussitôt qu'il boitait de la jambe de devant hors montoir.

Il s'arrêta court et sauta prestement à terre afin de découvrir la cause de cette boiterie intempestive.

Le cheval s'était déferré du pied droit.

— Impossible de retourner ainsi à Lamorlaye sans abîmer le sabot de Dick, — se dit M. de Nerville. — Je le ferai ferrer à Chantilly, chez le père Bison...

11 se remit en selle et gagna lentement la grande rue qui du château conduit à la gare.

Tous les Parisiens connaissent la grande rue de Chantilly, voie large et bien entretenue bordée de maisons dont on loue les étages supérieurs et dont les rez-de-chaussée sont occupés par des boutiques.

Les boutiquiers font fortune, ou tout au moins joignent largement les deux bouts, en vendant fort cher leurs marchandises, pendant les mois d'été, aux amateurs de villégiature.

En hiver, quand Chantilly et ses environs se dépeuplent, le commerce se ralentit mais il ne meurt pas car, depuis le retour des princes de la maison d'Orléans dans la glorieuse demeure des Condé, l'époque des grandes chasses amène une importante et riche population flottante.

''Xa reconstruction du château a fait la fortune de Chantilly.

Georges de Nerville, avons-nous dit^ s'engagea dans la rue.

Il la parcourut pendant cent mètres environ, à partir de l'entrée des communs attenant aux écuries célèbres, et s'arrêta en face d'une boutique, ou plutôt d'un espèce de hangar, ayant au-dessus de sa large porte un énorme fer à cheval en tôle dorée et audessous, cette inscription :

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