II
— Pour le baron de Trêves.,, le dernier jour de sa maladie...
— Le dernier, — fit le magistrat avec une effrayante ironie, — le dernier, nécessairement, cette ordonnance étant son arrêt de mort I...
— Son arrêt de mort... — répéta M. d'Harblay, les yeux égarés.
— Sans doute, puisque deux grammes de strychnine auraient suffi pour tuer deux hommes !
— Deux grammes ! — cria Lucien dont ce nouveau choc raviva l'intelligence momentanément paralysée. — Il n*y a pas, il ne peut pas y avoir deux grammes ! il y a dix décigrammes.
— Il y a ce que vous avez écrit ! — Voyez ! — Et le registre de la pharmacie Godelot reproduit fidèlement votre ordonnance...
— C'est faux, monsieur... C'est faux... Je n'ai point écrit cela...
— Encore une fois, voyez !...
— Du moins je n'ai point voulu l'écrire... C'est une épouvantable erreur...
— Une erreur !... Voua parlez d'une erreur ! I
— Oui, monsieur...
— Un médecin habile, et vous l'êtes, n'en commet pas de semblable! — Que penseriez-vous d'un homme qui, tirant de sa poche un revolver, brûlerait froidement la cervelle de celui dont il convoite la fortune ou la femme, et dirait ensuite : — C'est une erreur !...
— Je proteste...
— Et ce n'est pas tout !... — continua le juge. — Il
VOUS fallait dix fois pour une la certitude que votre victime ne vous échapperait pas, car dans la potion déjà mortelle vous avez introduit vous-même un second poison, la digitaline!... — Protestez -vous encore?...
Au moment où M. Férouillat parlait de digitaline un tremblement nerveux s'empara de Lucien ; — ses dents claquèrent ; — son visage déjà livide prit une teinte verdâtre ; — Il pensait :
— Ce juge me croit coupable, et qui ne le croirait comme lui?... — Je suis perdu!... — Cependant je lutterai...
Il allait parler...
— Ah ! — dit Férouillat, — ne niez pas !... ce serait inutile I — Deux témoins dignes de foi vous ont vu verser d'une main ferme les gouttes du poison terrible, et voici le flacon qui les contenait...
M. d'Harblay avait reconquis en quelques secondes le calme relatif dont il allait avoir besoin pour se défendre.
— Je ne nie rien!... — répliqua-t-il, — oui, c'est vrai, j'ai versé quatre gouttes de digitaline.
— Le Codex en défend l'emploi à cette dose !
— Que m'importait le Codex? La situation de M. de Trêves était désespérée... J'ai joué le tout pour le tout et, m'affranchissant des entraves de la routine, j'ai fait une tentative audacieuse qui pouvait réussir... Je croyais au succès.
— Quatre gouttes de digitaline jointes à deux
grammes de strychnine, vous appelez cela une tentative audacieuse qui pouvait réussir !
- Je vous répète que l'ordonnance contient une erreur...
— Dont vous êtes responsable...
— Responsable, soit, je l'admets ; criminel, je le nie ! — Certes, les conséquences d'une distraction incompréhensible ont été fatales, et Dieu sait si je les déplore, mais l'intention seule fait le crime et ma conscience ne me reproche rien... — Le pharmacien, qui a préparé la potion avec mon ordonnance sous les yeux, aurait dû réparer l'erreur commise par moi dans un moment de trouble.
— Vaine excuse I — "Vous saviez bien qu'en l'absence de M. Godelot, l'ordonnance serait exécutée par un élève que son état d'ivresse habituelle rendait incapable de réflexion... — Ah! vous aviez tout calculé... — Il était même adroit de rédiger l'ordonnance comme vous l'avez fait et d'envoyer préparer la potion à Chantilly, au lieu delà préparer vous-même... — Vous vous ménagiez ainsi la possibilité de répondre : — Cest une erreur I ainsi que vous venez de le faire... — et tranquillement, sans inquiétude pour l'avenir, vous acheviez le malade dont vous aviez depuis longtemps préparé la mort !
Lucien n'eut pas la force de conserver son sangfroid :
— Ah ! — dit-il avec désespoir, d'une voix qui sifflait entre ses dents serrées, — ah ! vous êtes un magistrat !... tout vous est permis î... — Moi, je n'ai pas le
droit de vous demander raison de vos calomnies et de vos insultes !...
En parlant ainsi il serrait les poings.
— Taisez-vous ! — commanda le juge. — Dans votre intérêt même, taisez-vous !
— Puis-je me taire, quand vous m'accusez d'avoir longuement préparé la mort de M. de Trêves, que j'aurais voulu sauver au prix de ma vie!...
— Comment expliquez-vous la strychnine trouvée dans le cadavre?...
— Je ne l'explique pas...
— Gomment expliquez-vous que dans un flacon de strychnine qui vous a été vendu par Godelot et qui contenait cinquante grammes, il en manque vingt, dont dix seulement ont été employés d'une manière ostensible et avouable?... — Que sont devenus les dix autres ?
— Je ne m'en suis point servi, monsieur... — Il me paraît impossible qu'ils manquent...
— Voilà le flacon... — Pesait-il cinquante grammes quand il vous a été livré ?
— Oui...
— Je vais le peser devant vous... — Regardez... L'opération fut faite.
Vingt grammes manquaient au poids primitif. Lucien, avec un geste plein d'égarement, saisit sa tête dans ses mains et pressa ses tempes brûlantes.
— Mais c'est à devenir fou ! — s'écria-t-il. — Tout ce que j'entends, tout ce que je vois me terrifie !... — Il me semble que je vis dans un cauchemar I — Il
manque de la strychnine dans ce flacon, c'est clair, et vous me demandez ce qu'elle est devenue... — Je ne peux pas vous le dire, puisque je l'ignore...
— Accusez-vous quelqu'un de l'avoir soustraite ? — fit le juge d'instruction.
— ■ Ah ! grand Dieu, personne !...
— Dans quel meuble, chez vous, se trouvaient les poisons?...
— Dans une vitrine de mon cabinet de travail.
— Vitrine fermant à clef?
— Oui, monsieur...
— Entre quelles mains restait cette clef?
— Entre les miennes...
— Vous en sépariez-vous quelquefois?
— Jamais... — répondit Lucien, oubliant ou ignorant qu'on avait fait usage de la clef quand il était étendu sur son lit, presque sans connaissance, avec une blessure à la tête.
— Ainsi, — reprit le juge d'instruction, — on n'a pu vous soustraire ce dangereux toxique?...
— Non, monsieur.
— Pourquoi donc en manque-t-il dix grammes?...
— Eh! le sais-je?... ou plutôt je le sais trop... — C'est parce que la fatalité s'acharne après moi!... Mais malgré tout vous ne pouvez me croire coupable...
— N'est-ce pas, monsieur, vous ne le croyez point?
— Réfléchissez un instant, monsieur, et vous verrez combien l'accusation qui pèse sur moi est absurde...
» J'ai ma mère, une sainte femme, qui n'existe que pour moi, que j'aime de toutes les forces de mon
âme, et qui ne survivrait pas une heure à la pensée que son fils est un misérable...
» J'ai reçu de mon père un nom sans tache et des nrincipes d'honneur auxquels je n'ai jamais failli...
» J'ai embrassé une carrière honorable entre toutes ; j'y fais mon chemin entouré de l'estime universelle avec la conscience de me rendre utile et de ne manquer jamais à aucun des devoirs de ma profession!...
» Et j'aurais commis une action monstrueuse !...
» J'aurais lentement, lâchement, préparé la mort de M. de Trêves qui m'accordait sa confiance entière et m'appelait son ami!...
» Ah! monsieur, à une accusation pareille on ne devrait opposer que le mépris!... — Je veux y répondre cependant, et ma réponse sera courte! — Pour me défendre il me suffira de vous demander : — Quel mobile m'aurait fait agir?
— Quel mobile ? — répéta le juge.
— Oui.
— Vous osez me poser cette question?
— Certes !
— Le plus puissant de tous!... Votre haine pour le mari, résultant de votre amour pour la femme !
Lucien chancela en portant la main à son cœur. IjC magistrat poursuivit :
— Vous aimiez madame de Trêves et vous convoitiez sa fortune 1 — L'amour et la cupidité vous ont conduit au crime 1... — Vous avez tué le baron Max pour épouser sa veuve, et qui sait, peut-être même convoi liez-vous la femme moins que les millions! — Oserez
VOUS me demander encore quel mobile vous a lait agir? Le docteur d'Harblay ressemblait à un homme changé en statue.
— Ah! monsieur, — dit-il au bout d'un instant d'une voix rauque, — à quoi me sert d'être honnête, d'être loyal, d'être innocent?... — Je n'en suis pas moins perdu 1 — Votre conviction est faite, tout se réunit pour m'accabler, elles plus fausses apparences se changent contre moi en preuves indiscutables!... — Comment vous convaincre que vous vous trompez et qu'il n'y a que ténèbres où vous croyez voir la lumière?... — Cela semble impossible, et cependant je ne désespérerais pas d'en venir à bout si vous vouliez me venir en aide...
— Vous venir en aide I... — Comment?
— En employant tous les moyens que la loi met à votre disposition pour me faire retrouver un portefeuille perdu par moi sur le bord des étangs de Commelle, la nuit où j'ai été blessé par un braconnier et relevé sans connaissance.
— Que contenait ce portefeuille? — demanda le juge avec un sourire moqueur, car l'invention lui paraissait pauvre.
— Il contenait la preuve de mon innocence...
— En vérité I
— Je vous le jure!...
— Et sous quelle forme, cette preuve?
— Sous la forme d'un écrit de M. de Trêves...
— De quelle nature était, selon vous, cet écrit? Lucien raconta ce qui s'était passé entre lui et le
baron Max, en se promenant un matin dans l'allée des Platanes du parc de Lamorlaye.
Le magistrat l'écouta avec autant d'attention que d'incrédulité.
Quand le récit fut fini, il sourit de nouveau en se disant tout bas :
— Ce petit conte est indigne d'un homme intelligent ! — Le gaillard voudrait-il simuler la folie?...
M. d'Harblay avait vu le sourire et ne se trompa point à l'expression du visage.
— Vous ne me croyez pas? — demanda-t-il avec un découragement immense.
Au lieu de répondre, le juge d'instruction dit en riant :
— Yoilà un portefeuille disparu bien mal à propos !...
— Ah ! — repéta Lucien, — vous ne me croyez pas!...
M. Férouillat haussa les épaules.
— Au moins, monsieur, donnerez-vous l'ordre de chercher le portefeuille?...
— C'est mon affaire... — On va vous lire votre interrogatoire...
Lucien laissa tomber sa tête sur sa poitrine et il prêta, ou du moins il parut prêter l'oreille à la lecture monotone du greffier.
— Signez I — commanda le juge d'instruction après cette lecture.
Le docteur obéit machinalement et fut reconduit dans sa cellule.
M. Férouillat, — il nous semble presque superflu de le répéter, — ne croyait pas le moins du monde à l'existence de ce portefeuille contenant une déclaration du comte de Trêves qui devait être, — (si elle existait) — la preuve la plus éclatante de l'innocence de Lucien.
Néanmoins sa conscience de magistrat lui fît ordonner des recherches.
Il lança des agents dans toutes les directions.
Il manda au parquet le garde général de la forêt de Chantilly et mit en réquisition tous ses sous-ordres, pour explorer non seulement les bords de l'étang, les futaies et les taillis, mais les villages des environs où quelque rôdeur de nuit pourrait avoir porté l'objet en question.
L'enquête s'accomplit sur tous les points avec infiniment de zèle et de conscience.
Nos lecteurs savent déjà qu'elle ne pouvait amener aucun résultat.
Pendant ce temps M. Férouillat se livrait à un supplément d'instruction.
Les témoins furent appelés de nouveau.
Ils ne varièrent point et maintinrent leurs dépositions, dont les unes étaient favorables à Lucien et dont les autres semblaient l'accabler.
L'affaire du Crime de Lamorlaye fut renvoyée par le juge à la chambre des mises en accusation, qui la classa pour les premières assises du département de l'Oise.
Tandis que se passaient ces choses à Beauvais, Léo-
nide de Trêves vivait sombre et désespérée au chalet, dans un isolement complet.
Enfermée au fond de son appartement où elle se faisait servir ses repas, elle n'y voulait admettre absolument personne.
Jacques Hâbert lui-même la voyait rarement et elle lui avait interdit toute allusion au passé.
La jeune femme n'était plus que l'ombre d'ellemême.
Le doute terrible dont nous avons signalé les premières atteintes l'obsédait maintenant sans cesse.
Contre ce doute elle se révoltait, elle tentait de se débattre, mais le plus souvent, hélas ! elle le tentait en vain...
Tout accusait le docteur, ou plutôt tout l'écrasait.
Le passé de Lucien disait : — Non 1
L'évidence répliquait : — Oui !
Léonide n'osait trancher la question ; — le mot de l'énigme sombre restait pour elle entouré de ténèbres, et cette incertitude la tuait...
La baronne douairière et M. de Nerville attendaient avec impatience le jour du jugement.
Léonide s'isolait tellement dans sa douleur que c'est à peine si Georges, depuis Tarrestation du docteur d'Harblay, s'était trouvé deux ou trois fois pendant quelques instants en rapport avec elle.
Il avait évité toute tentative pour consoler sa cousine.
Il attendait.
Le moment favorable arriva.
La cbambre des mises en accusation venait de rendre son arrêt et Lucien, dans [quinze jours, allait passer en cour d'assises.
— Je ne dois plus tarder... — pensa Georges. — Les circonstances vont me servir... — Il faut saisir l'occasion aux cheveux...
Séance tenante il se rendit à l'appartement de Léonide.
— Madame ne reçoit pas, — lui dit la femme de chambre.
— Elle me recevra...
— Madame, en me donnant la consigne de défendre sa porte, n'a fait aucune exception...
— Elle en fera cependant une pour pour moi... — Allez la prévenir que je suis là... que j'insiste pour la voir sans retard, et ajoutez qu'il s'agit d'une chose urgente...
— Mais, monsieur...
— Allez vite ! — reprit Georges impérieusement. — Votre maîtresse vous saurait mauvais gré de ne pas m'obéir...
La femme de chambre s'acquitta de la commission.
Léonide, persuadée qu'il devait être question en effet d'une chose urgente, donna l'ordre d'introduire le cousin de Max.
M. de Nerville, très adroit comédien, nous le savons depuis longtemps, avait su donner à son visage une expression de profond chagrin.
Il vint s'asseoir auprès de la jeune femme et lui prit affectueusement les mains, en même temps qu'un véritable effroi s'emparait de lui en la voyant si pâlie, si changée, si abattue.
— Léonide... chère Léonide... — murmura-t-il d'une voix émue, — vous souffrez beaucoup?
— Oui, beaucoup... — répliqua madame de Trêves. — Je souffre au point que je voudrais mourir... et cependant il faut que je vive.
— Vous vivrez 1 — s'écria Georges. — Vous vivrez, et un jour viendra où vos chagrins ne seront qu'un souvenir...
La jeune veuve secoua la tête avec une incrédulité manifeste, puis elle dit :
— Vous avez insisté pour me voir... — Que me voulez-vous?...
— Je viens vous parler de M. d'Harblay... Un éclair brilla dans les yeux de Léonide.
— A-t-on reconnu son innocence? — demanda-telle impétueusement.
— Non, chère cousine...
La tête de madame de Trêves retomba sur sa poitrine.
Georges poursuivit.
— Dans quinze jours on jugera le docteur, et nous serons obligés d'aller déposer en cour d'assises...
Léonide cacha son visage dans ses mains.
— Oh! le scandale., le scandale... — balbutia-t-elle.
— Chère cousine, écoutez-moi, je vous en supplie, et ne vous laissez pas abattre... — Oui, j'en conviens, le scandale sera grand... le procès aura un formidable retentissement... la position sociale de la victime, celle de l'accusé, celle des témoins, les circonstances mystérieuses du drame, feront de cette affaire une véritable cause célèbre... Le Crimede Lamorlaye!.., — M. d'Harblay sera condamné...
— Condamné I !... — répéta madame de Trêves avec un frémissement de tout son corps.
— La condamnation me paraît certaine...
— Croyez-vous Lucien d'Harblay coupable?
— Les apparences l'accusent et son amour pour vous le perd....
— Vous ne m'avez point répondu... — interrompit Léonide. — Le croyez-vous coupable?...
— Eh bien, non, je ne le crois pas.... — Il n'a commis aucun crime, mais une terrible imprudence, et cette imprudence a coûté la vie à notte pauvre Max... — A coup sûr la responsabilité du docteur est engagée^ mais les jurés pourraient admettre qu'il n'a jamais eu l'intention de donner la mort, lui tenir compte d'un passé sans tâche, d'une indiscutable honorabilité, et se montrer indulgents... — Il serait sauvé alors, seulement il ne peut l'être que si vous lui venez en aide...
— Lui venir en aide !... Contribuer à son salut! — s'écria la jeune femme, — mais, pour cela, je donnerais ma vie!...
Georges reprit :
— Son amour pour vous le perd, je vous le répète^ et celui qu'il vous inspire le perdrait bien plus sûrement encore s'il était prouvé... — Si le crime semblait sans motifs, l'accusation aurait toutes les peines du monde à se soutenir... — Or, l'accusation prétend que Lucien d'Harblay a empoisonné Max parce que, certain d'être aimé de vous, il voulait vous rendre veuve pour vous épouser... — Vous comprenez à merveille que,, vrai ou faux, c'est très vraisemblable...
— Hélas!...
— Mais enfin ce n'est pas prouvé, — continua M. de Nerville, — et le ministère public ne s'appuie en somme que sur un échafaudage de suppositions facile à démolir si vous le voulez...
^ Et comment?
— Pour sauver la tête du docteur d'Harblay, êtesvous prête à tout?
— Ehl vous le savez bien !...
— Ne reculerez-vous point devant un sacrifice qui peut vous paraître bien dur?...
— Un sacrifice? — répéta Léonide. .
— Oui.
— Lequel?
— Il faut imposer silence à votre cœur... — Il faut oublier que vous aimez Lucien d'Harblay, et vous souvenir que je vous aime...
— Vous 1 — s'écria madame de Trêves avec épouvante, — vous m'aimiez autrement qu'un frère n'aime sa sœur!...
— Je vous aime comme aime un amant... je vous adore, et depuis des années! !... Jugez de ce j'ai dû souffrir!... — Eh! bien, consentez à devenir ma femme. — Qu'on sache partout dès aujourd'hui que notre mariage est convenu et que Max lui-même, se sentant mourir, nous l'avait imposé... — En de telles conditions il saute aux yeux que Lucien d'Harblay, à qui l'avenir ne réservait aucune espérance, n'a pu tuer le mari pour épouser la veuve!... — quand le ministère public viendra, dans un style pompeux, étaler devant le jury les prétendus mobiles du crime, l'avocat du docteur répondra : C'est faux ! — Madame veuve de Trêves est la fiancée et sera bientôt la femme de M. Georges de Nerville! ! h. cela, rien à répondre! — L'accusation tombera d'elle-même et l'acquittement deviendra certain... — Que décidez-vous?
Léonide se leva, pâle et calme.
— Mon cousin, — dit-elle d'une voix redevenue ferme, — pardonnez-moi si je vous afflige; il n'est pas en mon pouvoir de faire autrement... — Non, je ne sauverai pas Lucien en vous épousant, et lui-même, à ce prix, refuserait d'être sauvé... — Je ne veux ni mentir à mon cœur, ni renier mon amour l! J'aime M. d'Harblay, je devais être sa femme et je ne lui reprends point, je ne lui reprendrai jamais la parole donnée... — S'il a commis un crime, ce que je refuse de croire, la loi le frappera justement, mais je le pleurerai, moi, sachant bien que l'amour seul, un amour poussé jusqu'à la folie, l'aura rendu criminel...
— S'il est innocent, comme je le crois, comme j'en suissûre, j'ai la ferme confiance que justice lui sera rendue et qu'il me reviendra, libre, réhabilité, la tête haute... — Voilà ma réponse, mon cousin... — Attendons l'heure du jugement...
Georges dissimula de son mieux la rage froide qui s'emparait de lui.
— Que votre volonté soit faite... — répliqua-t-il.
— Attendons.
Et il quitta madame de Trêves.
Tout en regagnant son appartement il se disait :
— Si je dois perdre tout espoir, il me restera la ven^ geance, et du moins je l'aurai complète...
Quinze jours après l'entretien que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs, la session de la cour d'assises commençait à Beauvais.
La première affaire appelée fut celle de Lucien d'Harblay : Le Crime de Lamorlaye.
Les débats devaient durer trois jours.
Une foule compacte, avide d'émotions, était venue de tout le département, et même de Paris, pour suivre les péripéties de ce drame dont la place semblait marquée d'avance dans les annales judiciaires.
Plusieurs personnages considérables, des romanciers célèbres, des auteurs dramatiques très en vue, des médecins illustres, avaient sollicité des entrées de faveur et assistaient à toutes les audiences.
L'acte d'accusation était un chef-d*œuvre de méthode et de clarté, et par cela même écrasant.
Il exposait les faits brièvement, ne laissant point de lacune entre eux, les enchaînant les uns aux autres avec une logique merveilleuse.
Après avoir écouté cet acte d'accusation, la culpabilité de Lucien d'Harblay paraissait évidente.
La certitude du crime s'imposait.
L'erreur de chiffres dans l'ordonnance préparée par Jules Cordier à la pharmacie de Chantilly, était une charge de plus.
Le docteur, sachant que l'aide pharmacien s'eniv.vait presque chaque jour et préparait les médicaments d'une façon toute machinale, par la force de l'habitude, avait commis cette erreur volontaire, afin de pouvoir au besoin mettre sur le compte d'une imprudence un crime longuement mûri et froidement exécuté.
Une telle profondeur de combinaisons rendait ce crime plus effroyable encore.
On passa à l'audition des témoins à charge.
Tous, à l'exception de l'irritable et vindicatif Pédagniel, déposèrent dans des termes extrêmement modérés ; mais h quoi pouvait servir la modération lorsque les faits parlaient d'eux-mêmes?
Léonide de Trêves et Jacques Hâbert, dont un professeur de l'Ecole nationale des Sourds-Muets vint traduire la déposition mimée, affirmèrent avec énergie l'innocence du docteur.
Le témoignage de la jeune veuve produisit sur les jurés et sur une très grande partie de l'auditoire la plus fâcheuse impression.
On la supposait généralement complice de Lucien d'Harblay , pour qui elle éprouvait un scandaleux amour que trahissaient ses regards, son émotion, le tremblement de sa voix, et on s'étonnait qu'elle ne fût point assise à côté de Tempoisonneur sur le banc des accusés.
Cette impression se manifesta par un murmure désapprobateur auquel le président des assises fut obligé d'imposer silence.
La pauvre madame d'Harblay obtint au contraire un succès de larmes.
Elle eut de sublimes élans, des cris partis du cœur.
Mais si ces élans firent plaindre la malheureuse femme, le crime commis par le fils d'une telle mère n'en parut que plus odieux.
Lucien avait répondu à toutes les questions froide.
ment, avec le calme d'un homme dont l'honneur et la vie ne seraient point en péril.
Il avait dit la vérité, la vérité tout entière, mais cette vérité, nous le savons déjà, manquait singulièrement de vraisemblance et ne pouvait convaincre des jurés prévenus et un public dont la conviction était faite
Son avocat, — l'un des plus grands noms du barreau de Paris, — ne se fit aucune illusion sur ce qui se passait dans tous, ou du moins dans presque tous les esprits.
La salle était mauvaise, comme disent les acteurs, certains soirs ^de premières représentations où ils ont la perception très nette d'un courant hostile établi entre la pièce, ses interprètes et les spectateurs.
L'avocat vit la cause, sinon perdue d'avance, du moins bien compromise.
Il n'en résolut pas moins de lutter avec son habituelle énergie, avec la fougue irrésistible à laquelle il avait dû plus d'une victoire imprévue et invraisemblable.
S'il échouait dans sa tâche impossible, — comme c'était hélas ! trop probable, — il tirerait du moins son épingle du jeu et garderait intacts les rayons de son
auréole.
Il insista beaucoup sur la déclaration remise par M. de Trêves au docteur, et qui commanderait un acquittement si par malheur elle ne se trouvait point
perdue.
Il lui semblait très admissible que le baron Max, convaincu que la morsure d'un chien enragé amenait fatalement à sa suite une horrible mort dans un laps
de temps plus ou moins long, se fût empoisonné luimême pour échapper à une crise d'hydrophobie.
Malheureusement, l'affaire du portefeuille perdu fit sourire les jurés, qui ne prirent point au sérieux cette partie de la défense.
L'avocat comprit que toute tentative pour obtenir un acquittement devenait inutile.
Il changea ses batteries, plaida l'erreur commise en écrivant la fatale ordonnance n° 1249, accepta pour Lucien la responsabilité de la catastrophe résultant de cette erreur, et demanda que cette question fût posée au jury : — L'accusé est-il coupable d'avoir commis un homicide par imprudence, sans intention de donner la mort?
Le ministère public répliqua brièvement, puis les jurés se retirèrent dans la salle de leur délibérations.
Ils n'y passèrent qu'une demi-heure, tant les questions posées leur semblaient faciles à résoudre.
Après cette courte suspension d'audience, le jury et le tribunal rentrèrent en séance, et le chef du jury apporta un verdict de culpabilité sans circonstances atténuantes.
Il ne restait au tribunal qu'à appliquer le texte de la loi, ce qu'il fit, et le président déclara le docteur Lucien d'Harblay condamné à la peine de mort.
Au moment où il achevait de prononcer la sentence, deux gémissements retentirent dans la salle des assises et deux femmes s'évanouirent.
Ces femmes étaient madame d'Harblay, la mère du condamné, et Léonide de Trêves, la veuve de la victime.
Un mois s'était écoulé depuis la séance de la cour d'assises où Lucien avait été condamné à mort.
Madame d'Harblay succombait sous le fardeau d'un incurable désespoir.
Une seule pensée rendait un peu de calme à la pauvre mère ; — elle se disait :
— Je ne survivrai pas à mon fils. . . — J'irai rejoindre là-haut l'innocent qui va mourir...
Léonide de Trêves, reprise par le mal étrange auquel nous savons qu'à Vevey elle avait failli succomber, s'éteignait lentement.
Au moment où nous conduisons nos lecteurs auprès d'elle, la jeune femme était étendue sur une chaise longue dans sa chambre à coucher.
Jacques Hâbert, debout en face de cette chaise, avait la tête basse, le regard morne ; — son visage exprimait une tristesse immense.
— Ils ont rejeté le pourvoi, et Lucien refuse de former un recours en grâce qui semblerait l'aveu d'un crime qu'il n'a pas commis... — murmura Léonide
d'une voix faible. — Encore dix jours et la sentence inique sera exécutée, et le martyr montera sur l'échafaud!... — Ah! Dieu nous abandonne I
Le muet fit un signe affirmatif.
Madame de Trêves poursuivit :
— Tu as continué tes recherches, cependant?... Nouvelle affirmation de Jacques Hâbert.
— Ce portefeuille demeure introuvable!... Et cependant cette lettre de Max, cette déclaration qui serait le salut, elle existe, j'en suis sûre!...
La pantomime du muet répondit :
— Moi aussi, j'en suis sûr!...
— La tête de l'innocent va tomber!.. Nous qui Taimons nous ne pouvons rien pour lui!!...
Jacques fit un geste de violente dénégation.
— Espères-tu donc encore?
Le père nourricier de Léonide mima ces mots :
— Je ne désespère pas complètement.
— Hâte-toi donc, alors, hâte-toil — Le temps s'écoule et tu vois que j'agonise... — Si tu veux me rendre la vie, sauve Lucien !...
Le muet écrivit sur son ardoise :
— « Priez! »
— Explique-toi...
Il secoua la tête et sortit de la chambre.
Aux séances de la Cour d'assises, Jacques Hâbert avait entendu l'avocat de Lucien parler de cette déclaration de suicide, signée par le baron de Trêves et qui, sil était possible de la produire, démontrerait l'inno- •cence de l'accusé.
Quoique ce moyen de défense n'eût rencontré dans l'auditoire que des incrédules, Jacques ne mettait point en doute l'existence de la pièce en question et s'était juré de la découvrir.
Mais jusqu'à ce jour toutes ses recherches avaient été infructueuses, aussi bien que celles ordonnées par le juge d'instruction.
Maintenant, pour réussir il ne comptait plus que sur un hasard improbable, et néanmoins, nous le répétons, il ne désespérait pas tout à fait.
Son idée fixe se formulait ainsi :
— La déclaration existe, donc on peut la trouver...
Et il se livrait, sans plus de résultat que par le passé, à des investigations nouvelles.
Le jour fatal approchait.
Le surlendemain la guillotine devait se dresser sur la place de Beauvais, et la tête de Lucien devait rouler dans le panier sinistre.
Depuis quarante-huit heures le muet n'avait point paru au chalet de Lamorlaye.
Cette absence inexplicable désolait madame de Trêves en lui faisant perdre sa dernière lueur d'espérance.
Elle se disait :
— Jacques n'a rien découvert... — 11 n'ose revenir et paraître devant moi, dans la crainte de me porter un coup funeste. — Et cependant j'aurais besoin de lui...
j'aurais voulu qu'il m'accompagnât là-bas... là-bas où Lucien va mourir...
Un désir étrange, maladif, irrésistible, obsédait Léonide.
De môme que la reine de Navarre et madame de Sauras avaient voulu contempler une dernière fois les têtes chéries de La Mole et de Coconnas, elle voulait assister à l'exécution de Lucien d'Harblay.
— En voyant ce qu'on appelle la justice assassiner ce juste, je mourrai... — pensait la jeune femme. — En même temps que lui je partirai... Nos âmes se rejoindront entre la terre et le ciel, et ce sera la fin de toutes mes souffrances...
Mais Jacques Hâbert ne revenait pas.
Dans la journée Léonide fit demander M. de Nerville.
Le cousin de Max accourut, le cœur gonflé d'espoir.
— Sans doute elle a réfléchi... — se disait-il, — peut-être va-t-elle enfin céder...
Madame de Trêves l'accueillit avec un triste sourire, en lui tendant ses mains amaigries.
Il les pressa dans les siennes, et demanda d'une voix mielleuse :
— Chère cousine, comment allez-vous?...
— Comment je vais ? — répéta Léonide avec un nouveau sourire. — Votre question n'est pas sérieuse.,» vous voyez bien que je meurs...
— Mais... — commença Georges,
— Chut I — interrompit madame de Trêves. — Ne cherchez point à me rassurer, vous l'essaieriez en vain,