II
et d'ailleurs je ne tiens plus à vivre. — J'ai fait hier mon testament ; dans cet acta vous n'êtes pas oublié.
— Ah! ma cousine... ma chère cousine, que de reconnaissance !
— Il est inutile d'en parler, mais vous pouvez me la prouver.
— Et comment? — Parlez ! — Je suis prêt.
— Vous ferez ce que je vous demanderai de faire, si singulier que vous paraisse mon désir...
— Vous n'en doutez pas, je l'espère... De quoi s'agit-il ?
— Vous irez àBeauvais...
— Aujourd'hui?
— Demain matin.
— C'est entendu... — A Beauvais, que ferai-je?
— Vous louerez à quelque prix que ce soit une chambre dans l'une des maisons de la place... à quelque prix que ce soit, vous m'entendez, pourvu que les fenêtres de cette chambre donnent sur la place où se dressera l'échafaud...
Georges regarda Léonide avec stupeur, mais il se garda bien de hasarder la moindre objection. Madame de Trêves continua :
— Vous reviendrez ici, et demain soir vous me conduirez à Beauvais...
— Vous ! — s'écria M. de Nerville, pris d'un commencement d'effroi. — Vous!... faible comme vous êtes!...
— Qu'importe ma faiblesse?
— Avez-vous donc une impérieuse raison pour aller àBeauvais?...
— J'en ai une...
— Laquelle?
— Je veux voir mourir Lucien...
Georges devint pâle.
— C'est horrible!... — balbutia-t-il.
— Peut-être, mais c'est ma volonté... — Vous avez promis...
— Je tiendrai, chère cousine... — Yous pouvez compter sur moi, je le répète...
— J'y compte...
— Demain matin j'irai à Beauvais louer une chambre... et demain soir je vous conduirai...
— Merci!... -^ Maintenant laissez-moi seule... je veux prier...
Georges, que l'étrange désir de madame de Trêves stupéfiait et terrorisait à la fois, alla trouver la douairière en quittant Léonide et lui raconta ce qui se passait, mais il se garda bien de parler du testament.
— Il faut la laisser faire... — dit la baronne Germaine.— D'abord il [serait impossible de l'en empêcher, et puis que nous importent ses extravagances ?... — Nous avons de bonnes rentes et la maison de Chantilly, c'est le principal... — Peut-être d'ailleurs cette folle pensera-t-elle à nous laisser quelque chose... — Je ne lui connais pas d'héritiers...
— Peut-être, en effet... — Espérons-le, chère tante..*
— Quand partiras-tu pour Beauvais?
— Demain, de grand matin...
— As-tu donné l'ordre d'atteler pour te conduire à la gare...
— J'y veux aller de mon pied léger... — L'exercice me fait grand bien...
Jacques Hâbert n'avait pas reparu au chalet.
Poursuivant avec obstination son but, il parcourait pour la dixième fois les villages des environs, allant dans chaque maison, questionnant tout le monde à l'aide de son ardoise au sujet du portefeuille, et promettant de payer bien cher le moindre renseignement.
Hélas! démarches vaines et promesses inutiles.
Personne ne savait rien I...
Léonide avait deviné juste.
Le muet n'osait apporter au chalet de Lamorlaye la nouvelle écrasante de son insuccès.
Il avait couché d'abord à Montgrésin, puis à La Chapelle-en-Serval, puis à Coye.
Cette nuit-là, abattu, désolé, démoralisé, il voulut coucher en pleine forêt.
Le hasard l'avait conduit à la troisième chaussée des Etangs, ou plutôt, guidé par l'instinct du limier, il était revenu pour la vingtième fois sur lieu du crime tenté contre Lucien d'Harblay, — cherchant toujours, quoique après si longtemps il n'eût aucune chance de trouver.
Il gravit le talus au sommet duquel, par une nuit de tempête, s'était placé Georges de Nerville guettant le docteur qu'il voulait assassiner, et il s'étendit
dans l'herbe sous le vieux hêtre qui avait été témoin du crime.
Le muet passa les trois quarts de la nuit à déplorer son impuissance.
Il aimait Léonide plus que tout au monde...
Immédiatement après elle le jeune médecin tenait une place immense dans son affection...
Et il ne pouvait les sauver ni l'un ni l'autre, car la mort de Lucien entraînait celle de madame de Trêves, il ne le savait que trop !...
De grosses larmes coulaient de ses yeux, sans soulager son cœur meurtri.
Un peu avant le point du jour seulement il s'assoupit, et fut réveillé par le soleil se levant radieux et criblant de ses flèches d'or les taillis.
Jacques jeta un long regard plein d'amertume sur la chaussée oii il avait relevé le corps du docteur évanoui.
Ses yeux humides se fixèrent ensuite sur les touffes des arbustes qui l'entouraient, puis sur le gazon touffu que son corps venait de fouler.
A l'heure où nous voyons le muet à cette place, Georges de Nerville suivait d'un bon pas, le cigare aux lèvres, la route conduisant de Lamorlaye à Chantilly.
Il allait prendre le train et se rendre à Beauvais, afin d'exécuter les ordres de Léonide.
En débarquant dans le chef-lieu du département de rOise, il se renseigna.
L'exécution était bien fixée au lendemain.
Elle devait avoir lieu sur la place, comme de coutume.
Georges gagna cette place où se voyaient les enseignes de plusieurs hôtelleries.
Il se dirigea vers V Hôtel de lOise et fut accueilli par la maîtresse de la maison en personne.
— Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur? — lui demanda-t-elle.
— Madame, je désirerais deux chambres...
— Monsieur, j'ai votre affaire au deuxième étage. .►
— Il faudrait que l'une de ces chambres eût des fenêtres donnaiit sur la rue...
— Ah ! ah ! c'est pour assister à l'exécution?...
— Justement.
— Eh bien, monsieur, les deux chambres ont des fenêtres comme vous les voulez... les dernières qui me restent...
— Parfait !
— Voulez-vous visiter?
— C'est inutile... — Je louerai de confiance... — Combien ces deux chambres pour aujourd'hui et pour demain?...
— En temps ordinaire, monsieur, ce serait vingt francs...
— Mais nous ne sommes pas en temps ordinaire... — fit Georges en souriant.
— Non, monsieur, aussi je vous préviens que ç;i sera très cher... — D'ici à demain les chambres seraient louées dix fois pour une... — Il y aurait concurrence... — Une belle exécution, ça attire le monde. .►
— On ne voit pas souvent guillotiner un savant, un homme tout à fait comme il faut... — • Vous comprenez ça, monsieur...
— Très bien, madame...
— Donc il faut profiter des occasions... Elles sont rares.
— C'est parfaitement juste I... — Enfin, madame, combien les chambres?...
— Je vais vous dire le dernier prix... — Inutile de marchander...
— Soyez tranquille, je ne marchanderai pas...
— Monsieur, ce sera deux cents francs.
— Les voici, madame..
Georges donna dix louis et se fit servir à déjeuner. Lorsque son appétit fut satisfait il dit à l'hôtesse :
— Je reviendrai ce soir prendre possession du logement avec une dame... une parente à moi, très souffrante... — Je vous prierai de faire en sorte que tout soit en ordre... — Ma parente occupera la plus belle des deux chambres.
— Tout sera prêt, monsieur...
M. de Nerville partit, et vers deux heures descendit du chemin de fer, mais cette fois à Coye.
En sortant de la gare il faillit heurter Jacques Hâbert, qui marchait très vite et dont le visage paraissait fort animé.
Le muet le reconnut, fronça le sourcil et voulut con« tinuer sa route.
Georges l'arrêta du geste,
Jacques obéit.
— D'où venez-vous? — lui demanda M. de Ner-
ville.
La main de Jacques désigna la route conduisant au château de la Reine-Blanche.
— Vous venez des Etangs?
— Oui, — fit le muet, dont les yeux étaient rivés sur la chaîne ornée de breloques accrochée au gilet de M. de Nerville.
Georges reprit :
— Et où allez-vous, tout courant?
Le père nourricier de Léonide semblait pétrifié par la surprise. — On eût dit qu'il était en face de la classique tête de Méduse, tant sa figure exprimait d'effarement.
— Vous avez l'air d'un fou I — reprit Georges en riant. — Est-ce qu'il est arrivé quelque chose au chalet?
Jacques Hâbert secoua la tête négativement.
— Vous savez que madame Léonide part ce soir pour Beauvais ? — continua M. de Nerville.
Le muet fit un geste de stupeur.
— Ça vous étonne, je le comprends, mais c'est comme ça I — Ma cousine a la fantaisie singulière d'aller voir exécuter le docteur... ce qui ne sera pourtant pas drôle. — Enfin, elle le désire et je la conduirai.
Jacques enfonçait ses ongles dans les paumes de ses mains.
Il leva les yeux au ciel. — Georges continua :
— Nous descendrons à V Hôtel de l'Oise.., sur la place... juste en face de la guillotine... deux fenêtres superbes où l'on sera aux premières loges... — Nous accompagnez-vous?...
Pour la seconde fois le muet secoua la tête et ses traits prirent une expression d'horreur indicible.
Sans doute il ne tenait pas à en entendre davantage, car il salua M. de Nerville et se dirigea vers la gare.
— Décidément il est fou! — se dit Georges en haussant les épaules, puis il passa sous le pont du chemin de fer et prit un sentier qui le conduisit directement à Lamorlaye.
Jacques au lieu d'entrer dans la gare, ainsi qu'il paraissait d'abord en avoir l'intention, s'était caché derrière la haie d'épines qui borde la voie.
Lorsqu'il eut la certitude que M. de Nerville ne reviendrait point sur ses pas , il tourna sur luimême, prit sa course, et regagna la foret d'où il venait de sortir.
Vers deux heures Léonide avait sonné sa femme de chambre et s'était fait habiller.
Sa toilette de grand deuil terminée, elle se sentit si faible qu'il lui lut impossible de rester debout, ne fût-ce qu'une seconde, et qu'elle se laissa tomber sur une chaise longue.
— On croirait que madame va s'évanouir, — dit la femme de chambre inquiète.
— Il est certain que je ne suis pas forte...
— Si madame prenait un cordial...
— Donnez-moi quelques gouttes devin d'Espagne... ■ Léonide but un demi-verre de xérès couleur d'ambre.
Elle se sentit aussitôt ranimée... — Ses joues pâles selor coèrent. — Elle appuya sa tête au dossier de la
chaise longue, ferma les yeux et parut s'endormir, mais elle ne dormait pas.
Elle pensait à Lucien qui, le lendemain, allait mourir.
Vers trois heures on frappa doucement à la porte.
— Entrez... — dit la jeune femme.
Georges parut.
— Vous avez trouvé ce que je désirais?... — lui demanda madame de Trêves.
— Oui, ma cousine...
— La voiture qui doit nous conduire est-elle attelée?...
— Elle le sera pour cinq heures... J'ai donné des ordres.
— Eh bien ! nous partirons quand il en sera temps... je suis prête...
— Ne verrez-vous pas ma tante avant notre départ?
— C'est inutile... — Elle est venue me voir ce matin...
M. de Nerville sortit.
A cinq heures la femme de chambre vint prévenir que la voiture attendait madame.
— Je voudrais parler à Jacques Hâbert... — lui dit Léonide...
— Il est absent... — répliqua Georges qui venait d'entrer.
— Vous en êtes sûr?
— Oui. — Je l'ai rencontré à la gare de Coye...
— Qu'y faisait-il ?
— Je ne sais... — Je lui ai dit que j'allais vous conduire à Beauvais... — Il a refusé de nous y suivre...
— Plus d'espoir... il n'a rien découvert... — se dit
Et tout haut, s'adressant à la camériste, elle ajouta:
— Quand Jacques Hâbert sera de retour vous lui remettrez l'enveloppe cachetée qui se trouve sur la table de ma chambre à coucher...
— Oui, madame la baronne...
— Allons, mon cousin, venez... — lime semble que nous avons bien juste le temps d'arriver à Chantilly pour l'heure du train...
— Nous y serons, soyez tranquille...
Léonide, soutenue par M. de Nerville, descendit et gagna la voiture.
Jacques Hâbert, caché dans un bouquet d'arbres de l'autre côté de la route, en face de la grille du chalet, vit le coupé filer rapidement dans la direction de Chantilly.
Aussitôt qu'il l'eut perdu de vue il quitta sa cachette, traversa la route, longea la muraille d'enceinte, entra dans le parc par la petite porte placée sous bois, courut au pavillon où se trouvaient les armes de tir et 011 nous avons vu Georges essayer le rifle américain qui devait servir à tirer sur Lucien d'Harblay.
Il en franchit le seuil, y passa cinq minutes, prit sa course vers le chalet et se rendit tout droit à l'appartement particulier de M. de Nerville.
Au bout d'une demi-heure il quitta cet appartement, descendit l'escalier comme une trombe et s'élança vers les écuries.
Tout en courant il gesticulait, poussait des excla-
mations rauques et gutturales et paraissait absolument frappé de folie.
Arrivé aux communs, il brida et sella rapidement Stop, le cob irlandais que le cousin de Max montait de préférence, jeta une couverture sur la selle et conduisit en main le cheval au fond du parc près du tir.
Là il l'attacha par la bride à un tronc d'arbre, mit la couverture sous son bras, entra dans le pavillon garni de râteliers d*armes, et en ressortit presque aussitôt, portant un objet de forme oblongue enveloppé dans la couverture.
Il détacha Stop, le fit sortir du parc par la petite porte, se mit en selle et partit au galop.
A cent mètres de là, il croisa la voiture qui venait de conduire à la gare madame de Trêves et son cousin et rentrait au pas.
En moins de vingt minutes il atteignit la gare de Chantilly où, donnant son cheval à tenir à un employé qu'il connaissait, il tira son ardoise et écrivit ces deux questions :
VA quelle heure passera un train pour Beauvais ?
2^ A quelle heure ce train arrivera-t-il à Beauvais?
Puis il s'avança vers le guichet et y frappa.
Le guichet s'ouvrit et le sous-chef de gare demanda :
— Que voulez-vous ?
Jacques Hâbert lui tendit son ardoise.
Le sous-chef lut les deux questions et répondit :
— Le train de six heures quinze minutes vient de passer... — Le prochain ne passera qu'à neuf dix-sept