‹ Madame de TrèvesChapitre 4 sur 23 · BISON · texte numérisé non relu

BISON

Maréchal ferrant

Trois chevaux étaient attachés dans le hangar au fond duquel se voyait une cheminée immense, à manteau noirci par la poussière, la fumée, la limaille de fer.

Sous le manteau de cette cheminée luisait un feu de houille dont l'énorme soufflet de forge faisait jaillir des étincelles.

Deux palefreniers causaient avec les ouvriers qui ferraient un cheval de courses.

Le patron forgeait, les manches de sa chemise retroussées jusqu'au-dessus des coudes, le visage ruisselant de sueur.

L'apprenti faisait manœuvrer le soufflet avec une régularité automatique de pendule.

Georges mit pied à terre, et tenant son cheval par la bride il s'avança vers la forge.

En l'apercevant, le patron jeta sur le sol nu le morceau de fer qu*il travaillait, posa ses tenailles et son niarteau sur l'enclume à deux becs appelée bigorne, et s'avança vers lui.

— Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur de Nerville ? — demanda-t-il au jeune homme qu'il connaissait.

— Mon cheval est déferré.

— Je suis à vos ordres, mais je serai forcé de vous prier d'attendre une demi-heure ou trois quarts d'heure ; — ici c'est comme au chemin de fer pour prendre ses billets... chacun son tour... ça fait que personne ne peut se plaindre.

— C'est trop juste... — Attachez Dick... — Je vais

me promener un peu dans la ville... — je reviendrai dans trois quarts d'heure...

— C'est ça, monsieur de Nerville...

Le maréchal ferrant prit les rênes du cob et les attacha à un anneau scellé dans la muraille.

Georges s'éloigna, battit le pavé pendant dix minutes, et finalement se dirigea vers un des cafés qui peuplent la grande rue.

Ce café, d'une apparence extérieure et intérieure très confortable, était séparé par une allée d'une pharmacie à laquelle attenait une boutique de libraire-papetier, dont le propriétaire joignait à ce double commerce celui des modes.

En passant devant la vitrine où s'étalaient des journaux de toutes sortes, des feuilles illustrées, des caricatures, Georges y jeta un coup d'oeil distrait.

Une pancarte placée au beau milieu attira son attention.

Elle portait cette inscription en gros caractères très lisibles :

LIBllAIRIE ET CABINET DE LECTURE

BIEN MONTÉS ET BIEN ACnALANDÉS

A VENDRE A l'aMIABLE

S'adresser à la librairie même

— Ah ! çà, mais, — se dit le cousin de Max, — voilà qui ferait joliment l'affaire de Mariette... — Elle vivrait bien tranquille ici et pourrait joindre à la librairie le commerce des modes, comme la proprié-

taire actuelle... — La vie n'est pas chère à Chantilly, et un établissement de ce genre doit être bon marché... — Renseignons-nous un peu...

Il allait poser sa main sur le bouton de la porte pour ouvrir, mais il la retira vivement.

— Pas de bêtises! — murmura-t-il. — Je dois éviter de me compromettre...

Et, après avoir pris le numéro du fonds de commerce à vendre, il entra dans le café.

Deux consommateurs seulement s'y trouvaient.

Georges se fit servir une absinthe et alluma un cigare.

Les deux consommateurs causaient.

— Ainsi, — disait l'un d'eux, homme de quarante ans environ, — ainsi tout est bien convenu ?

— Parfaitement... — répondit celui auquel on s'adressait, jeune homme qui paraissait âgé d'une trentaine d'années.

— Dans quinze jours vous pourrez entrer en fonctions ?

— Oui, monsieur... — dans quinze jours je serai ici...

— J'ai absolument besoin d'un aide... -- Je suis le seul pharmacien de Chantilly... — Les villages voisins m'envoient une clientèle considérable... — Depuis que moL élève m'a quitté par un coup de tête, je ne puis suffire à la besogne et je me trouve sur les dents... — je compte sur vous...

— Monsieur, vous avez ma parole...

— Vous serez bien ici. — Je ne reviens pas sur la question des appointements au sujet de laquelle nous

sommes d'accord... — Vous serez libre le dimanche à partir de midi... — Le gamin qui fait les courses vous aidera au laboratoire, et au moins, si je suis obligé de faire une assez longue absence dans quelque temps, comme c'est probable, je partirai tranquille...

— Vous le pourrez, monsieur...

— Me ferez-vous le plaisir de rester à déjeuner avec moi? — Oui, n'est-ce pas ?

— Bien volontiers, monsieur...

— Je vais dire à ma cuisinière de nous servir le plus vite possible, et vous pourrez retourner à Paris par le train de midi...

Le pharmacien paya les consommations et sortit avec son aide futur pour entrer dans la boutique qu'une allée, — nous l'avons dit, — séparait du café.

Sur les vitres de cette boutique on lisait en lettres de cuivre :

GODELOT

Pharmacien de V^ classe Ex-interne des hôpitaux de Paris,

L'élève en pharmacie que M. Godelot venait de s'adjoindre pour entrer en fonctions quinze jours plus tard se nommait Jules Cordier.

Nous avons constaté qu'il paraissait avoir trente ans, mais il n'en avait en réalité que vingt-cinq.

C'était un joli garçon aux cheveux châtain clair, frisés naturellement au-dessus d'un front large. — Une barbe soyeuse, plus foncée que les cheveux et

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soignée avec amour, encadrait un visage intelligent, aux traits réguliers mais fatigués.

Les yeux étaient bleus et très beaux, mais le regard manquait de franchise.

Jules Cordier, fort instruit quoique très paresseux, aurait dû être pharmacien depuis longtemps; par malheur il sacrifiait tout au plaisir.

Le billard, le piquet, l'absinthe, les femmes, le détournaient de son travail et l'empêchaient absolument de se créer une position.

S'il se décidait à \emr s enterrer en province^ ainsi qu'il le disait lui-même, c'est que le séjour de Paris devenait impossible, ses innombrables créanciers ne lui laissant plus une minute de tranquillité, et toujours quelques-uns d'entre eux étant aux aguets pour lui faire, en pleine rue, des avanies...

Jules Cordier, au moment où nous le présentons à nos lecteurs, était encore en place, mais il avait déclaré à son patron qu'il le quitterait au bout de la quinzaine, et l'un de ses anciens condisciples à l'École de pharmacie l'ayant recommandé à M. Godelot, celui-ci se l'adjoignait avec enthousiasme.

Terminons le portrait moral de l'élève pharmacien en avouant que certaines délicatesses lui manquaient absolument.

Se sachant joli garçon, il abusait de son physique^ comme on dit dans le monde des boulevards extérieurs, et plusieurs de ses anciennes maîtresses pouvaient affirmer qu'il connaissait le fond de leur bourse aussi bien que le fond de leur cœur.

Georges de Nerville, tout en préparant son absinthe, avait écouté distraitement la conversation du pharmacien et de Jules Cordier.

Il cherchait un moyen d'obtenir, sans se compromettre, quelques détails au sujet du fonds de librairie à vendre.

D'un signe il appela le garçon du café. Celui-ci accourut et demanda :

— Monsieur désire quelque chose?

— Je voudrais un renseignement.

— Lequel, monsieur?

— Habitez-vous depuis longtemps Chantilly?

— Depuis deux mois, monsieur, et c'est déjà trop...

— Heureusement que dans trois jours je retourne à Paris... — Pas gai, le pays!... — Un enterrement de première classe, excepté les jours de courses.

— Cet homme s'en va, — pensa Georges, — je puis donc le questionner sans crainte...

Puis, tout haut :

— La boutique de librairie voisine du café est en vente, je crois...

— Oui, monsieur...

— Pour quel motif?

— La demoiselle de madame veuve Pareur, une enfant de seize à dix-sept ans, est attaquée de la poitrine, à ce qu'il paraît, et les médecins conseillent à la mère de la reconduire dans le Midi, qui est son pays d'origine... — Alors la mère se décide à vendre...

— On aura le petit fonds pour pas grand'chose...

— 11 est donc sans valeur?...

— Ce n'est pas cela, monsieur, mais la concurrence manquera...

— Savez-vous quel prix on demande?...

— ^^ J'ai entendu parler de sept mille francs, avec l'agencement, le mobilier et les marchandises... — II y a pour plus d'argent que ça de romans, tous des

meilleurs auteurs, et qu'on loue très bien ici... — Est-ce que monsieur voudrait acheter le fonds?

— Non ; mais je connais quelqu'un à qui peut-être il conviendrait...

— Il n'y a qu'à voir madame veuve Pareur... ce sera vite fait... — La bonne dame se hâtera de conclure pour emmener sa fille,

— Vous êtes certain que le cabinet de lecture est achalandé?

— Oh! pour ça, oui, monsieur... — Madame veuve Pareur y gagne de l'argent, chacun sait ça; la librairie marche pas mal aussi, et le commerce de modes également.

— C'est bien... je vous remercie.

— Monsieur va-t-il voir la veuve Pareur?

— Non, — j'enverrai l'adresse à la personne qui pourrait s'arranger du fonds, et elle viendra si elle veut.

Georges paya son absinthe, donna au garçon un ample pourboire et retourna à la forge.

Son cheval, •— ou plutôt le cheval du baron Max de Trêves, — était ferré.

M. de Nerville regarda sa montre.

Elle indiquait dix heures vingt minutes.

— Trop tard pour aller ce matin à Montgrésin... — murmura-t-il, — j'irai dans l'après-midi.

Il se mit en selle et gagna Lamorlaye au petit trot. On déjeunait au chalet à onze heures précises. Lucien d'Harblay, après sa visite matinale, avait laissé pour la douairière un bulletin très satisfaisant,

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terminé par ces mots : — Vous pourrez bientôt voir votre fils.

Heureuse de cet espoir, la vieille dame se montrait presque prévenante pour sa belle-fille. — Aucune parole acerbe ne fut prononcée pendant le repas.

A deux heures Georges quitta le chalet, reprit à pied le chemin qu'il avait parcouru le matin à cheval, et longea la berge des étangs jusqu'à la ferme de Commelle.

Il allait à Montgrésin.

La grande salle de Yhôtel de la Cloche d*or était dé~ serte à cette heure où les clients habituels de madame Daval se trouvaient aux champs, aux bois, aux carrières, aux cressonnières ou aux plants d'artichauts.

Georges demanda mademoiselle Mutel.

Une servante le conduisit à la chambre de Mariette et, après avoir frappé, ouvrit la porte.

M. de Nerville entra*

VÉcureuil^ en le voyant, poussa une exclamation de joie et tendit les mains à son visiteur.

— Vrai, — s'écria-t-elle, — il était temps!... — Je commençais à désespérer de te voir!... — Je me croyais oubliée!...

— As-tu de moi une si pauvre opinion? — demanda Georges en souriant.

— Dame!... tu ne venais point.

— Je n'en pensais pas moins à toi... — Quand j'ai promis je tiens toujours... — Je cherchais...

— Et as-tu trouvé?...

— Je l'espère... *

— Alors j'ai mon commexce?...

— Tu l'auras, si décidément il te convient de renoncer à Paris et de te fixer en province.

— La province... mon rêve! pourvu qu'il y ait des bois...

— Il y a l'une des plus belles forêts de France.

— Où est-ce?

— A Chantilly même...

— Bravo ! «j'adore Chantilly! Au printemps, en été et en automne, c'est une succursale de Paris... — Reste l'hiver... Mais l'hiver passe vite... — et puis on lit des romans pour tuer le temps...

— Et les romans ne te manqueront pas... — réplipliqua M. de Nerville en riant. — Ils constituent la meilleure part du fonds de commerce en question...

— C'est donc un cabinet de lecture?

— Cabinet de lecture, librairie, papeterie...

— Ça ne doit pas rapporter gros...

— Voilà ce qui te trompe... — La maison, paraît-il, est fort bien achalandée... — Connais-tu un peu les modes ?

— C'est mon premier métier... J'ai travaillé chez les bonnes faiseuses quand j'étais gamine, et j'avais beaucoup de goût...

— Alors, tu feras fortune...

— Comment?

— La propriétaire actuelle a joint l'article modes à la librairie et elle gagne tout ce qu'elle veut... ~ L'établissement en question est situé dans la grande rue de Chantilly.

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— A proximité du champ de courses? — demanda vivement Mariette.

— A deux cents mètres environ...

— Excellent, cela!... Tu as traité en mon nom?

— Pas encore... — Il faut s'entendre...

— Y aurait-il des bâtons dans les rouas?

— Certainement non, mais je ne pouvais agir sans te consulter... — Il importait d'abord de savoir si la chose te plaisait...

— Elle me plaît... — Je voudrais que ce soit fini.

— Alors, le reste te regarde...

— Comment?

— Je n'ai point qualité pour agir en ton nom, et je désire ne me mêler en rien de l'achat... actuellement du moins...

— Comment donc faire?

— Tu traiteras toi-même avec madamç veuve Pareur... — (c'est le nom de la vendeuse) — L'état maladif de sa fille l'oblige à partir pour le Midi, son pays natal...

— Mais je suis dans mon lit et, si cette dame est pressée de vendre, il me sera impossible de prendre possession...

— Il faut la voir et t'entendre avec elle à ce sujet» et aussi relativement au chiffre de la vente... — je te donne carte blanche...

— Sois tranquille, je te revaudrai ça I

— Tu vas écrire à madame Pareur...

— Quoi?

— Ce que je vais te dicter...

Georges plaça devant Mariette un buvard, du papier, une plume, et dicta ces quatre lignes :

« Veuillez, madame^ vous rendre le plus promptement » possible à Montgrésin, à l'hôtel de la Cloche d'or, pour » traiter de la vente de votre établissement avec votre très » humble servante qu'un accident retient au lit.

)) Mariette Mutel. »

Ce court billet achevé, l'Écureuil le mit sous enveloppe, traça l'adresse, toujours sous la dictée de Georges, et dit ;

— Il faut porter cette lettre à la poste.

— Non... — répliqua M. de Nerville — Il faut l'envoyer par un exprès... — Les choses les mieux faites sont les choses qui se font vite... — De Montgrésin à Chantilly, en passant par le carrefour de la Table, il n'y a pas loin... — Madame Daval, sur ta demande, se chargera d'expédier l'épître...

Mariette regarda Georges dans le blanc des yeux.

— Mais, si cette dame Pareur demande de l'argent comptant?,.. — murmura-t-elle en se gardant de toucher mot de la somme expédiée par Lucile Magnin.

— Il est certain qu'elle en demandera.

— Eh bien?

— Eh bien, sois sans inquiétude... — Après-demain, dans la soirée, je viendrai te voir... — Tu me diras ce qui est convenu et je ferai en sorte que tu sois en mesure...

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— Décidément tu es un bon garçon! — s'écria Mariette rayonnante. — Je te prouverai ma reconnaissance par des actes et non par des paroles... — Occupons-nous de toi maintenant... — Y a-t-il du nouveau à Lamorlaye?

— N'as-tu pas questionné ton médecin, qui est celui de mon cousin Max de Trêves?

— Je m'en suis bien gardée... — Je n'ai aucune raison apparente pour m'intéresser à ce qui se passe au chalet...

~ Mes compliments sur ta prudence! — Max va beaucoup mieux... — Le docteur d'Harblay peut se vanter d'avoir fait une belle cure!.,.

— Ça ne m'étonne pas de sa part... — C'est un garçon très fort et un excellent cœur qui m'a prouvé le plus grand dévouement... — J'en serai reconnaissante toute ma vie, et je me jetterais dans le feu pour lui...

En entendant ces mots, Georges fronça les sourcils et son visage prit une expression singulière.

Mariette ne s'aperçut point de la contraction de ses traits, qui n'eut d'ailleurs que la durée d'un éclair, et poursuivit :

— Alors, Max guéri, ta grande passion pour la belle Léonide reste plus que jamais sans espoir...

— Sans espoir, comme tu dis.

— Pas de chance, mon pauvre ami I... — J'aurais pourtant voulu te voir heureux I

Puis changeant de ton :

— Et c'est peut-être à moi que tu devras ton bonheur... — continua-t-elle.

— Gomment cela?

— J'ai beaucoup réfléchi à ta situation, beaucoup... beaucoup... beaucoup... — Je t'avais promis un bon conseil... je vais te le donner et, quelles que soient les sommes dépensées par toi piour mon installation à Chantilly , je te garantis que mon conseil vaudra l'argent!

— Explique-toi, ma chère... " — j'attends avec un peu d'impatience et beaucoup de curiosité.

— Ce sera vite fait, seulement laisse-moi procéder à ma guise : — Tu désires madame de Trêves, mais tu n'as aucun espoir de devenir son amant...

— Aucun... — Je ne crois guère, tu le sais, à la vertu des femmes, mais je fais une exception pour ma cousine... — En supposant qu'elle vienne à m'aimer, jamais elle ne tombera dans mes bras si elle n'est pas libre...

— C'est à cela tout justement que j'en veux venir... — Il faut qu'elle soit libre...

— C'est impossible, puisque Max est guéri.

— Une femme peut être libre autrement que par le veuvage.

— Et comment?...

- — Parla séparation de corps.

Georges haussa les épaules.

— La séparation de corps ! — répéta-t-il. — C'est absurde et c'est foui ! Ma cousine ne songe nullement à la demander...

— Il faut lui en donner l'idée...

— Elle la repousserait sans aucun doute... D'ail-

leurs, cette séparation, aurait-elle une chance de l'obtenir ?

— Plus qu'une chance, une certitude...

— Sur quoi baserait-elle donc sa demande?

— Sur une chose effrayante et qui disposerait d'emblée les juges en sa faveur, sans discussion possible...

— Quelle chose?

— La peur de la rage...

Georges sentit un frisson passer sur son corps, mais il se raidit et répliqua :

— C'est spécieux, seulement ça ne supporte pas l'examen.

— Crois-tu? — fit Mariette d'une voix moqueuse.

— Prouve-moi le contraire.

— Je n'aurai pas grand mal à cela... — Max a été mordu par un chien enragé, n'est-ce pas?

— Oui, mais le docteur d'Harblay l'a guéri...

— Guéri... guéri... c'est bientôt dit... — Oui, le docteur a enrayé le mal... oui, il a empêché ton cousin de ressentir au bout de neuf jours les effets terribles del'hydrophoble... Oui, pendant trois mois, six mois, un an, deux ans peut-être, le baron semblera se porter comme le Pont-Neuf, puis tout à coup le virus, maîtrisé par la science mais passé dans le sang, fera brusquement explosion, et M. de Trêves, qu'on croit guéri, s'éveillera un beau matin dans la peau d'un homme enragé I !

» Tu parlais tout à l'heure de motif de séparation... » Celui-là me semble coquet... — Qu'en dis-tu?

M. de Nerville écoutait attentivement.

— Il paraît que je t'intéresse... — fit Mariette avec un sourire.

— Beaucoup, j'en conviens... — répondit Georges,

— Donc, je continue... — Jusqu'à ce jour l'union de ton cousin Max et de mademoiselle Léonide Desfontaines n'a pas été féconde... — Cependant un enfant peut venir au monde... — Qui sait si cet enfant n'apporterait point en naissant le germe fatal de l'hydrophobie?...

— Ah ! — s'écria Georges dont une sueur froide mouilla la racine des cheveux, — ce serait effroyable, mais c'est une supposition absurde!...

— Absurde! — répliqua l'Écureuil — En quoi donc?... — La preuve que le cas peut se présenter, c'est que je défierais n'importe quel homme de science de prouver que c'est impossible!... — Mais laissons cela pour envisager seulement des conséquences plus vraisemblables et non moins effrayantes... — Tu ne nieras point que brusquement, à une époque plus ou moins

MADAME DE TRÊVES 21f

proche, en apparence de pleine santé, Max peut être pris d'une crise soudaine... — Ne dis pas non, cela s'est vu !.. — Crois-tu qu'une telle éventualité ne soit point de nature à épouvanter une jeune femme, exposée d'un moment à l'autre à devenir victime d'un accès de rage de son mari?... — Crois-tu qu'en des conditions semblables elle soit mal fondée à demander la séparation?... — Crois-tu qu'il se trouverait un médecin, un seul, refusant d'appuyer sa demande?.. — Le crois-tu?

Georges pensait au docteur Pédagniel qui, après la scène du chalet de Lamorlaye, s'était éloigné le cœur rempli de rancune et de fiel, et serait à coup sûr un puissant auxiliaire si l'on en arrivait à entamer une lutte contre Lucien d'Harblay.

— Non, — répondit-il d'une voix sourde, — non, je ne le crois pas... — mais il faudrait avant tout que ces choses fussent expliquées à Léonide...

— Charge-toi de l'explication... — Ce sera le moyen de prouver à ta belle cousine que tu penses sans cesse a elle, à son repos, à son avenir, et que, pour assurer son bonheur, tu es prêt à sacrifier ton plus proche parent !... — Une fois la séparation de corps obtenue, Léonide, devenue libre de ses actes et maîtresse de sa personne, n'aura plus à s'inquiéter du devoir... — Elle éprouvera pour toi la plus vive reconnaissance, à moins qu'elle ne soit bien ingrate (ce que je refuse d'admettre jusqu'à preuve du contraire), et la reconnaissance, tu le sais, mène à l'amour par un chemin rapide... — Madame de Trêves te confiera l'adminis-

tration de sa fortune, en attendant que, devenue veuve, elle t'épouse...

» C'est à toi maintenant d'avoir de Taudace... — Voilà ce que j'ai trouvé jusqu'à présent et je suis assez contente de moi... — Jeté mets en main l'instrument... — Travaille !...— M'as-tu comprise?

— Parfaitement.

— Ton entrain me semble médiocre... — A quoi penses-tu?

— A ce que tu viens de me dire...

— Eh bien?

— Eh bien! c'est jouer gros jeu que de provoquer la séparation du mari et de la femme... — Cette séparation peut tourner contre moi en me brouillant avec mon cousin et, si Léonide manquait de reconnaissance, je serais perdu...

— Bref, tu hésites à jouer le tout pour le tout.

— Je demande à réfléchir...

— A ton aise, et prends ton temps... — Je vais faire porter cette lettre à madame veuve Pareur à Chantilly. — Si je traite, quand seras-tu en mesure de me remettre les fonds ?

— Après-demain soir.

— Tu viendras ici?

— Oui, vers quatre heures...

— Alors, je puis faire préparer un acte de cession en règle?

— Sans doute, car je n*ai qu'une parole... Georges quitta son siège, prit son chapeau et tendit

la main à Mariette qui la serra.

— En descendant, veux-tu m'envoyer la servante?... — lui dit-elle.

— Je vais la prévenir que tu l'attends.

— A après-demain quatre heures, n'est-ce pas?

— Sois tranquille, je serai exact.

Un instant après le départ de M. de Nerville, la servante montait.

Mariette lui confia sa lettre en lui recommandant de la faire parvenir sans le moindre retard.

Ce fut la servante elle-même qui, autorisée à cet effet par madame Daval, porta l'épître à sa destination.

La veuve Pareur, qu'enchantait la perspective de trouver acquéreur pour son fonds , promit de se rendre à la Cloche d'or dans la matinée du lendemain, et tint parole car avant neuf heures elle arrivait, en compagnie d'un homme d'affaires de Chantilly, et tous deux furent introduits dans la chambre de l'Écureuil,

L'homme d'affaires prit la parole:

— Je dois, madame, — dit-il, — vous expliquer ma présence... — Madame veuve Pareur m'a prié de l'accompagner pour le cas oîi vous tomberiez d'accord avec elle. — Je dresserais immédiatement l'acte de vente, ce qui éviterait un retard et permettrait à ma cliente de partir deux ou trois jours plus tôt.

— Madame a bien fait, — répliqua Mariette, — mais si nous traitons il faudra, pour me mettre en possession de l'établissement, attendre que je sois valide.

— Je pourrai vous donner deux semaines s'il le faut absolument... — dit la veuve Pareur. — J'enverrai

tout de suite ma fille à Pau, chez des parents, et j'irai la rejoindre un peu plus tard.

— Quinze jours suffiront-ils? — J'ai besoin que le docteur me l'affirme.. — Il va venir d'un moment à l'autre et se prononcera... — Nous pouvons toujours causer de l'affaire en l'attendant.

L'homme de loi tira des papiers d'une volumineuse serviette qu'il portait sous son bras, et donna lecture d'un relevé de comptes prouvant de fort jolis bénéfices annuels, puis de l'inventaire de l'agencement, des marchandises de la librairie et des livres du cabinet de lecture.

Tout cela paraissait satisfaisant.

Le prix de la vente fut arrêté, après longue discussion, à. la somme de six mille cinq cents francs.

— C'est donné!... — s'écriait l'homme d'affaires. Il ne restait plus qu'à dresser l'acte séance tenante ► T»-'Tous trouverez sur cette table tout ce qu'il faut

yf our écrire... — dit Mariette.

— J'en profiterai... — Quel mode de payement proposez-vous, madame?

— Je verserai mille francs en signant, et le reste' quand vous me remettrez l'acte enregistré...

— Parfaitement.

L'homme d'affaires se mettait en devoir de griffonner sur son papier timbré quand on frappa deux petits coups à la porte.

— Voici le docteur ! — s'écria Mariette joyeuse. — Entrez! entrez, cher docteur, vous êtes attendu!...

Lucien d'Harblay ouvrit, et s'arrêta sur le seuil en

voyant les personnes inconnues de lui qui se trouvaient avec sa cliente.

— Entrez vite ! — répéta Mariette, — et faites- moi vos compliments! — Je suis propriétaire! — Je viens d'acheter un fonds de cabinet de lecture et de librairie auquel je joindrai les modes, comme faisait madame... — Mais j*ai besoin de savoir si vous me permettrez de m'installer dans mon établissement d'ici à une quinzaine de jours.

— Quinze jours ! — fît Lucien en souriant. — Peste, comme vous y allez, ma chère malade!... — La semaine passée, si j'ai bonne mémoire, je parlais d'un mois...

— Je le sais bien, cher docteur, mais faites l'impossible.

— Je le voudrais ! — Malheureusement, en matière de convalescence il n'y a point de tricherie possible et toute imprudence se paye !... — Du reste je ne veux pas vous laisser dans le doute... — Je comptais lever votre appareil demain... je le lèverai aujourd'hui et vous serez fixée tout de suite...

— Docteur, vous êtes un amour d'homme!

— Monsieur, — dit l'agent d'affaires, — nous vous gênons sans doute... — Nous allons quitter cette chambre.

— Pas le moins du monde... Quand je suis entré vous écriviez en tournant le dos au lit... — Reprenez <îette position, — j'en ai pour cinq minutes tout au plus...

L'homme de loi se rassit et reprit sa plume.

La veuve Pareur alla s'installer auprès de lui.

Lucien d'Harblay sonna la servante à laquelle il donna quelques ordres, puis, tout en soulevant du côté des pieds les draps et les couvertures que maintenaient des cerceaux, il dit à demi-voix :

— Alors, vous voilà moins inquiète pour l'avenir?

— Oui, docteur... Me voilà même tout à fait rassurée... — J'ai pu réaliser quelques fonds et un ancien ami m'a tendu la main...

— Je suis heureux de ce que vous m'apprenez là... — Yous voyez qu'il ne faut jamais désespérer de rien... — Où se trouve rétablissement que vous achetez?

— Tout près d'ici... — J'espère que vous me continuerez vos bons soins... C'est à Chantilly, Grande Rue,

— Ah! Reconnais le magasin... — Il touche à la boutique du pharmacien chez lequel on porte généralement mes ordonnances, quand les médicaments sont trop compliqués pour que je les prépare moi-même à Coye. — Yous serez très bien là.

Mariette baissa la voix :

— On dit que la maison est fort achalandée! — fitelle. — Savez-vous si c'est vrai?

— Oui... — on ne vous a pas trompée... — la clientèle est considérable.

— Merci, docteur... — Me voilà plus contente encc|re.

— Maintenant un peu de silence, je vous en prie...

MADAME DE ÏIIÈVES 217

— murmura Lucien qui achevait de lever rappa:»eil. — J'ai besoin d'observer...

Mariette se tut.

La jambe malade se trouvait entièrement découverte.

Cette jambe, si séduisante quelques semaines aupavant avec son genou poli comme du marbre et son joli mollet bien placé, était maintenant grêle et sèche.

Le pied tournait un peu en dehors.

La cheville ressemblait par sa maigreur à une pré" paration anatomique.

Lucien d'Harblay massa délicatement, avec une grande légèreté de main, les alentours de cette cheville.

— Ressentez-vous une douleur là? — demanda-t-il en appuyant un peu sur un point d'un rouge sombre.

— Non, docteur.

— Et là?

— Pas davantage.

— Tout est bien alors... — Seulement la claudication sera très prononcée, et (vous ne pourrez, d'ici à quelques mois, marcher sans béquilles.

— Assise derrière mon comptoir, je n'en aurai pas besoin...

— C'est juste.

— Pourrai-je m'installer dans quinze jours?...

— Est-ce indispensable?

— Oh ! tout à fait indispensable...

— Ehl bien, je vous le promets... mais il faut vous] ménager...

— J(? me ménagerai tant qu'il faudra... — Cher doc-j teur, vous ne pouvez vous faire une idée de la joie que me causent vos paroles !... — Ainsi, dans quinze jours je serai définitivement raccommodée !... — Je suis si contente qu'il me semble que je pincerais un cavalier seul,,,

— Surtout soyez prudente, et suivez religieusement mes ordonnances.

— Quelles sont-elles?

— Vous lever dès demain et faire une ou deux foisle tour de votre chambre au bras de quelqu'un, ou en vous appuyant aux meubles et en ayant grand soin de ne point laisser porter votre jambe malade.

— Yoilàtout?

— Absolument tout.

— Soyez tranquille, ce sera fait... — Je n'ai pas envie, vous pouvez le croire, de compromettre ma guérison.

— Prenez patience jusqu'à demain... ne vous tourmentez pas... terminez vos affaires, et comptez que vous irez à Chantilly dans quinze jours.

— Ne faudra-t-il pas m'habituer à marcher avec des béquilles?

— Oui, et le plus tôt sera le mieux...

— Comment me procurer ces jambes de suppléa ment ?

— Ici ce serait diffîcile, mais mettez-vous l'esprit en ropos... — Je dois aller à Paris cette après-midi... j'a-

chèterai pour vous des jambes de supplément, comma vous dites, et je vous les enverrai...

— Cher docteur, par quel moyeu vous témoigner ma reconnaissance de toutes vos bontés?

— En ne me remerciantpas... c'est bien simple.*. — Autre chose... — A partir d'aujourd'hui vous mettrez sur la chair, à l'endroit où je les place, des compresses de vin aromatisé que vous changerez deux fois par jour... — Je vous en apporterai demain matin, car il n'en reste plus que pour trois pansements... — Vous banderez la jambe sans trop la serrer, comme ceci...

Et le docteur fit ce qu'il indiquait, puis il se retira en promettant de revenir le lendemain.

L'homme d'affaires venait de terminer en double la rédaction de son acte.

Mariette en écouta la lecture.

Il était clair et parfaitement en règle.

Un quart d'heure plus tard madame veuve Pareur se retirait avec son acolyte, emportant un des actes signé et un billet de banque de mille francs.

Le reste du prix devait être payé cinq jours plus tard, contre la remise de l'acte de vente enregistré.

Mariette, nous le savons, attendait Georges de Nervillele lendemain soir à quatre heures.

xxm

Georges de Nerville, après son long entretien avec Mariette Mutel, réfléchissait tout en revenant au chalet de Lamorlaye.

— Certes, — se disait-il, — à bien des points de vue une séparation de corps serait utile à mes intérêts.

» Léonide isolée n'aurait plus que moi pour appui.

» Je deviendrais son conseiller intime, très intime; je l'habituerais à partager mes idées et mes goûts, à •vivre en quelque sorte de ma vie, à me confier sans réserve et sans contrôle l'administration de sa fortune.

)) En de telles conditions, il est certain qu'aussitôt veuve elle deviendrait ma femme; mais sera-t-elle veuve? — Voilà le problème ! Voilà l'énigme !

» Si ce médecin que je maudis de toute mon âme ne s'est point trompé, si mon cousin reste vivant, il ne pourra me continuer ma pension puisque le tribunal, en prononçant la séparation, ne lui attribuera

MADAME DE TRÈYES 22Ï

certainement qu'une faible part des revenus de sa femme, et je me trouverai sans ressources.

» Tout cela est bien embarrassant... — Pour prendre un parti il faut attendre que ce médecin lève la consigne, et je ne me déciderai qu'à bon escient.

Au dîner, la jeune baronne de Trêves parut un peu moins triste que de coutume.

La douairière continuait à cacher ses griffes sous le velours ; — il nous semble à peine utile d'affirmer que la conversation roulait d'une façon presque exclusive sur le rétablissement plus ou moins prochain de Max.

Madame Germaine ne tarissait point en éloges au sujet du docteur Lucien d'Harblay qu'elle se reprochait, disait-elle, d'avoir mal jugé dans l'origine.

Léonide écoutait sa belle-mère avec un plaisir visible, et par instants une fugitive rougeur colorait ses joues pâlies.

Au salon, après dîner, l'entretien qui se prolongea jusqu'à dix heures du soir fut terminé par une petite scène très caractéristique et très inattendue.

La jeune baronne allait regagner son appartement lorsque la douairière, cédant en apparence à un entraînement irrésistible, s'approcha d'elle, lui tendit les mains et lui dit d'une voix émue :

— N'êtes-vous pas d'avis, ma chère fille, qu'on atténue ses torts en les reconnaissant? — J'ai été souvent bien injuste, bien cruelle, bien odieuse avec vous... — j'en fais humblement l'aveu...

— Oh ! madame... madame... — balbutia Léonide stupéfaite et devenant pourpre.

La douairière ne lui laissa pas le temps de continuer sa phrase et ajouta :

— Vous êtes meilleure que moi, vous, ma pauvre enfant... — J'ose faire appel à votre cœur, à votre indulgence. — Yûulez-vous me pardonner?

En disant ce qui précède madame Germaine semblait trembler d'émotion ; — on eût juré que des larmes allait jaillir de ses yeux.

— Que vous me faites de bien ! que vous me rendez heureuse ! — s'écria la jeune femme en saisissant les mains tendues vers elle. — Oh ! oui ! oui... cent fois oui, je pardonne de toute mon âme, et je fais mieux que pardonner... j'oublie...

Léonide suffoquait.

Des sanglots s'échappaient de sa gorge.

La vieille baronne l'attira doucement à elle et l'enlaça de ses bras.

— Mon enfant... ma chère fille... — murmura- 1elle en couvrant de baisers son front, ses joues et ses cheveux. — Maintenant que mes yeux sont ouverts, comme je vais vous dédommager d'un passé de froideur I... Comme je vais vous payer les intérêts de ma dette d'affe-^tion !... Gomme je vais vous chérir !

Pendant quelques secondes les deux femmes restèrent enlacées.

Georges de Nerville contemplait ce tableau de famille avec une stupeur plus facile à comprendre qu'à -décrire.

— Sapristi! — pensa-t-il, — je savais bien que ma tante était forte, mais je ne la croyais pas de cette force!... — Le nommé Judas, de biblique mémoire, dont cependant la réputation est faite, ne lui allait pas à la cheville...

Léonide dénoua doucement l'étreinte de sa bellemère et lui reprit les mains.

— Vous venez de me donner bien de l'énergie... bien du courage... — fit-elle d'une voix à peine distincte. — Merci, ma mère, et à demain...

Prise à cette comédie jouée avec une perfection incomparable, la jeune femme embrassa de nouveau le Judas femelle et s'éloigna en répétant :

— A demain, ma mère... à demain...

La douairière la suivit du regard.

Lorsque la porte se fut refermée derrière elle, un sourire d'une expression vraiment diabolique passa sur les lèvres de la vieille dame qui se tourna vers son neveu et lui dit :

— Eh bien ! tu vois, la paix est faite... Ce n'était pas plus difficile que ça, et je me charge de nous assurer de bonnes rentes pour l'avenir... — Dans quelques jours, mon cher neveu, nous aurons à causer... — Bonsoir.

— Bonsoir, chère tante... — répondit Georges en serrant la main que la baronne lui tendait.

R^esté seul il murmura après un instant de silence :

— Décidément l'Écureuil a raison... — ïl faudra jouer le tout pour le tout... et gagner la partie...

Puis il regagna son appartement.

Il avait promis d'être le surlendemain à quatre heures à Montgrésin, et il se piqua d'exactitude.

Grande fut sa surprise lorsqu'il vit Mariette debout, faisant le tour de la chambre en s'appuyant aux meubles.

— Miracle ! — s'écria-t-il en riant et en battant des mains.

— Ce miracle, nous le devons au docteur Lucien d'Harblay ! — répliqua la jeune femme.

Le nom du médecin sonnait mal aux oreilles de Georges, mais il sut changer en sourire la contraction nerveuse de ses traits.

— Enfin, — dit-il, — te voilà sur pied...

— Boiteuse, hélas I... avec une jolie paire de béquilles... — Ce qui ne m'empêchera pas de m'installer dans quinze jours à Chantilly...

— Tu as vu la veuve Pareur ?

— Hier matin... — Tout est conclu, signé, paraphé...

— Le prix ?

— Six mille cinq cents... — J'ai versé mille francs en signant.

— Quand dois-tu payer le reste ?...

— Dans quatre jours, quand on me remettra l'acte enregistré...

Georges tira son portefeuille.

— Tu seras en mesure... — reprit-il, — je t'apporte sept mille francs...

— Yrai? — dit Mariette en se laissant tomber sur

un fauteuil et en étendant sa jambe malade sur une pile de coussins.

— Voici la somme.

M. de Nerville, ouvrant son portefeuille, exhiba des billets de banque et une feuille de papier timbré.

— Songe, — continua-t-il, — que pour te rendre service je me mets à sec !... Ces sept mille francs représentent, à peu de chose près, le chiffre de mes maigres économies.

— Ecoute, Georges, — fit la jeune femme d'un ton sérieux, — je vais te dire le fond de ma pensée : En t'imposant le sacrifice que tu vas accomplir, tu me sauves de la misère et du désespoir... Je n'aurais guère été loin avec les quatre sous de la vente de mon mobilier, dont il ne restera pas grand'chose quand j'aurai payé ma chambre et ma pension ici, plus les honoraires du docteur... Après le dernier sou dépensé, je n'avais plus qu'à crever de faim !

)) Je te dois donc une reconnaissance éternelle, comme je la devrai aussi au docteur Lucien d'Harblay, mais encore plus à toi qu'à lui, car il ne m'a donné que ses soins, et toi tu me donnes ton argent !...

Georges tenait toujours à la main les billets de banque et la feuille de papier timbré.

— Tu vas me faire un reçu... — dit-iL Mariette le regarda d'un air étonné.

— Un reçu? — répéta-t-elle.

— Oui.

— Je me trompais donc?... — Tu ne me donnes pas cet argent, tu me le prêtes?

— Je te le donne.

— Alors, pourquoi ce reçu ?

— Une simple formalité...

— Cette formalité doit avoir un motif... Elle en a un certainement... Tu feras aussi bien de me l'apprendre.

— Voici ce motif : — Tu es sans famille et tu ne t'intéresses à personne au monde.

— De même que personne au monde, excepté toi, ne s'intéresse à moi.

M. de Nerville poursuivit :

— D'un autre côté je ne suis pas riche.

— Tu le deviendras... — interrompit Mariette.

— Soit! mais je ne le suis pas encore... Supposons que tu viennes à mourir...

— Je n'en ai nulle envie !...

— Il ne s'agit que d'une supposition... — Qui hériterait de toi? — Le fisc... — Conviens que ce serait trop bête...

— Je ferai mon testament en ta faveur... — dit Mariette en riant.

— Il est beaucoup plus simple de faire un reçu... — N'attache aucune importance à cela et ne cherche pas •chez moi une arrière-pensée qui n'existe point...

— Bref, il ne me reste qu'à m'exécuter... — Je vois que tu as apporté du papier timbré...

— Naturellement... — On ne pourrait s'en procurer

— Tu es homme de précaution I... — Approche de

moi la table sur laquelle se trouvent l'encre et les plumes...

M. de Nerville approcha la table, plaça la feuille de papier timbré devant Mariette et trempa la plume dans l'encre.

— Dicte, mon cher, — dit l'Écureuil en prenant cette plume.

Le cousin de Max dicta :

— « Je reconnais avoir reçu de M. Georges de Nerville la somme de sept mille fPancs, à titre de prêt.., »

Mariette s'interrompit, posa la plume, et regardant son ancien amant bien en face prononça ces mots •d'une voix moqueuse :

— Je ne crois par un mot, mon très bon, de la .petite histoire que tu me racontais tout à l'heure ! — Veux-tu savoir mon opinion sur ce que tu me fais écrire là?...

— Je ne demande pas mieux.

— ■ Eh! bien ! tu penses avoir besoin de moi, un jour ou l'autre, pour une chose grave ; tu crains que je ne te marchande ma collaboration, et tu tiens à pouvoir me forcer la main... — Ai-je deviné juste ?

Georges tressaillit.

Mariette venait de lire au fond de sa pensée, et •cette perspicacité lui causait une vague inquiétude.

Ce qui ne l'empêcha pas de répondre avec un sourire :

— Tu es absolument folle, ma chère I...

— Pas tant que ça I... — Je te connais bien...

— C'est possible, mais tu le prouves fort mal... — Là raison que je t'ai dite est la seule...

Mariette fronça les sourcils.

— Je ne puis me passer de toi, — fit-elle, — donc je vais écrire et signer, mais je garde mes convictions... — Cette reconnaissance te donne sur moi plein pouvoir... — Tu peux me mettre sur la paille... par conséquent je deviens ta chose... Allons dicte...

Elle reprit la plume.

— « A tilre de prêt^ — répéta Georges, — et je m engage à la lui rembourser^ sans intérêts, à sa première réquisition. »

— Est-ce tout ?

— Il ne te reste qu'à dater d'aujourd'hui, de Montgrésin, et à signer.

Mariette Mutel data et signa.

— Voilà ta reconnaissance... — fit-elle ensuite, en tendant le papier timbré à M. de Nerville.

Celui-ci le prit et en échange posa sur la table, devant son ancienne maîtresse, les sept billets de mille francs.

— Merci... — dit-elle assez froidement en pliant la petite liasse et en la glissant dans son corsage. — As-tu du nouveau là-bas ?

— Rien encore.

— Ton cousin ?

— Toujours dans le même état... — La consigne du docteur n'est pas levée.

— La jeune madame de Trêves, ton idole?

— Indifférente et dédaigneuse, ne semblant pas se douter que je Taime.

— Bref, tu attends ?

— Oui.

— Faut de la patience, mon bon, mais quelquefois il n'en faut pas trop... — Enfin, tu es à même de juger la situation... — Si je peux te servir dès maintenant, dispose de moi.

— Sois paisible, ma chère amie... — Le cas échéant je ferai fonds sur toi...

Georges reprit le chemin de Lamorlaye.

— Oui, certes, j'ai vu clair dans sa manigance... — pensa Mariette après son départ. — Il voulait une arme contre moi... Je la lui ai donnée... il est vrai que je ne pouvais faire autrement...

» Quel rôle compte-il me faire jouer, et dans quel drame?

» L'avenir me l'apprendra...

» Quoi qu'il en soit je ne suis plus libre... — j'ai un maître... — Que Georges commande, j'obéirai...

230 MADAME DE TRÈVCS

La consigne donnée par Lucien d'Harblay et relative à risolement absolu de M. de Trêves était exécutée dans toute sa rigueur et ne comportait pas d'exceptions.

Le valet de chambre Pierre Lion, sachant à mer- Teille quelle responsabilité pesait sur lui, faisait bonne garde à la porte de l'appartement de son maître.

Le bruit du terrible accident s'étant répandu très vite, on était accouru de Paris et des environs de Chantilly pour visiter Max.

La douairière avait reçu tout le monde, en expliquant l'impossibilité de voir son fils.

Les visiteurs s'étaient étonnés quelque peu d'une consigne si rigoureuse, dont les motifs leur semblaient obscurs.

Ils en avaient conclu que le médecin désespérait de sauver son malade et qu'il le séquestrait dans la solitude par mesure de prudence, une crise d'hydrophobie pouvant se manifester à Timproviste.

Mx\DAME DE TREVES 231

Pea à peu les visites étaient devenues plus rares, et au bout de quinze jours personne ne se présentait plus au chalet.

Pierre Lion, questionné souvent par des étrangers, restait impénétrable.

Chaque matin, après le départ du docteur, il allait porter des nouvelles à la baronne douairière, mais à elle aussi il ne disait juste que ce que Lucien lui avait ordonné de dire.

Chaque matin M. d'Harblay se présentait chez la jeune femme afin de la renseigner lui-même, mais depuis trois jours la porte restait fermée pour lui, et il était obligé de faire passer les nouvelles de Max par la femme de chambre.

Le premier jour il avait demandé si madame de Trêves était souffrante.

La réponse négative qui lui fut faite laissant le champ libre aux conjectures, et le r&fus form«l de le recevoir s'étant renouvelé le lendemain et le surlenmain, il se produisit chez lui non pas un froissement d'amour-propre, mais une blessure au cœur.

Pourquoi Léonide le traitait-elle non seulement en indifférent, mais en importun dont on se gare, en ennemi dont on se méfie ?

Avait-elle deviné son amour et regardait- elle cet amour comme une offense?

Emporté par la passion, ne s'était-il point permis trop vite de réclamer sa part des chagrins, des souffrances, des larmes, de la jeune femme?

Ne lui en gardait-elle pas rancune?

Voilà ce que se demandait le pauvre Lucien, et ce à quoi il ne pouvait répondre.

L'incertitude constituait pour lui un véritable supplice.

Il en arrivait à maudire le hasard funeste qui l'avait amené dans cette demeure, et il songeait très sérieusement à se retirer.

Mais presque aussitôt il s'avouait à lui-même que rien au monde ne le déciderait à abandonner madame de Trêves, sans allié, sans défenseur, au milieu des gens qui la faisaient souffrir.

Lorsque, pour la troisième fois, il se heurta contre une porte close, le coup fut singulièrement rude.

— Gela ne peut continuer ainsi... — se dit-il, — j'en mourrais... — Il faut que je la voie demain... il le faut absolument...

Ce même jour, Lucien revint vers cinq heures et pénétra dans la chambre de son malade.

Celui-ci, à demi étendu dans un grand fauteuil auprès de la fenêtre, hsait.

Une écharpe de soie noire soutenait le bras blessé.

Le visage était pâle, le front assombri, l'œil triste.

En voyant entrer Lucien, le baron se souleva et lui tendit sa main valide que le médecin serra légèrement.

— Vous le voyez, mon cher docteur, — dit Max de Trêves, — je me conforme à toutes vos prescriptions... — Vous m'avez enjoint de me lever et de lire pour me distraire... je me suis levé et je lis... seulement ma lecture me distrait fort peu.

— Comment vous sentez-vous ? — demanda M.d'Harblay.

— Je suis brisé de fatigue...

— C'est justement cette fatigue que je voulais obtenir...

— Pourquoi?

— Parce qu'elle amènera le sommeil et que je ne serai plus obligé d'avoir recours à l'emploi des narcotiques pour vous faire dormir...

— A merveille, mais je dois vous avouer, mon cher docteur, que je m'ennuie horriblement... — J'ai l'air d'être prisonnier...

— Vous l'êtes en effet, ou du moins vous l'avez été jusqu'à présent...

— La solitude me devient de jour en jour plus insupportable, et la seule vue de mon valet de chambre me fait broyer du noir...

— Il faut éviter cela, c'est mon avis.

— Le moyen est bien simple. — Levez la consigne, qui me paraît n'avoir plus de sérieuse raison d'être... — J'ai besoin d'air, de soleil, de mouvement... j'ai besoin de parler et d'entendre des voix...

— Avez-vous ressenti, dans la journée, ces petits frissons dont, hier encore, vous me signaliez la présence.

— Pas un seul...

— Alors je vous permettrai de quitter votre chambre et le chalet, mais à condition que vous ne sortirez pas du parc...

— C'est entendu... — Pourrai-je recevoir des amis ?

— Pas encore... — Il faudra vous contenter de la société de mesdames de Trêves et de M. de Nerville.

— Avez-vous vu ma mère?

— Non... — Madame la baronne ne peut me pardonner, je crois, une consigne dont elle ne comprenait pas la nécessité et qui lui semblait tyrannique.

— Je me charge de faire votre paix avec elle, — dit Max en souriant. — Vous deviendrez bons amis quand elle vous connaîtra comme je vous connais moimême... — Puis-je la voir dès aujourd'hui?

— Non, demain seulement... — En vous quittant j'irai la prévenir que demain matin vous déjeunerez avec elle.

— Et avec vous, cher docteur, — fît le baron vivement. — Je compte que vous serez des nôtres... — Nous serons en famille.

Le médecin parut hésiter.

— Oh! j'y tiens absolument... — reprit Max. — Vous ne pouvez me refuser la première chose que je vous demande!... — Dites-moi bien vite que c'est convenu...

Lucien d'Harblay pensait à Léonide.

Il n'avait qu'à vouloir pour se trouver le lendemain auprès d'elle sur un pied d'intimité, pour vivre de sa ■vie pendant quelques heures.

-—J'accepte, monsieur le baron... — répliqua-t-il. - — Et je vous remercie d'accepter... — Je suis certain que vous allez vous entendre à merveille avec ma mère... — Est-ce que vous en doutez?...

MADAME DE TRÈYi:S 235

Le jeune docteur aurait pu répondre qu'il n'en doutait pas, mais ridée lui vint aussitôt de saisir l'occasion inattendue qui s'offrait à lui, pour plaider la cause de Léonide.

— J'ai cru deviner, — répliqua-t-il, — que madame la baronne avait des haines vigoureuses et des rancunes bâties à chaux et à sable...

— Vous exagérez, — répondit Max, — rpais vous ne vous trompez pas tout à fait. — La baronne pousse à l'excès la tendresse maternelle ; elle n'aime rien de ce qui n'est pas moi; elle est jalouse et n'admet point que mon affection filiale puisse être amoindrie par un partage... — Tous avez d'un coup d'oeil remarqué cela, docteur, ce qui prouve que vous êtes observateur et physionomiste...

— Un médecin doit être l'un et l'autre... — C'est une des nécessités de notre état... — J'ai parfaitement constaté cette jalousie maternelle qui pousse madame de Trêves à faire un crime à sa belle-fille de l'amour qu'elle vous inspire.

— Vous avez deviné juste... — Ma mère est jalouse de ma femme... — Toutes les sympathies qui s'adressent à moi lui portent ombrage, et celles que je puis éprouver lui paraissent un vol commis à son préjudice... — Ma mère n'aime pas Léonide.

— Madame de Trêves est pourtant charmante... — murmura Lucien d'une voix mal assurée. — Son caractère est doux et conciliant.

— Parbleu I toutes les qualités ! — interrompit Max. — Seulement elle n'a pas eu l'adresse de con-

quérir sa belle-mère!... — Madame Germaine de Trêves a des idées aristocratiques, et ma femme est d'extraction très bourgeoise... — Sa mère, madame Desfontaines, a contribué beaucoup à développer l'antipatbie que la baronne éprouve pour sa bellefille.

— Gomment cela? — demanda Lucien d'Harblay qui le savait à merveille.

— En débattant au moment de mon mariage certaines clauses d'argent avec une rapacité d'escompteuse habituée à peser des écus... — Ges gens d'argent ont des habitudes d'une écœurante mesquinerie ! ! — Je vous en fais juge : — Aux termes de mon contrat de mariage ma mère, si je venais à mourir, ne toucherait, sur les revenus considérables de ma veuve, qu'une pension viagère insignifiante, avec laquelle il lui serait impossible de tenir son rang !... — C'est petit... c'est misérable !... — Avec des procédés pareils on se fait détester I — Soyez certain que la baronne eût été plus bienveillante pour Léonide, si madame Desfontaines n'avait fait preuve d'une impardonnable et outrageante rapacité !...

— Mais, — fit observer le docteur, — madame de Trêves ne saurait être rendue responsable des calculs mesquins et de l'étroitesse de vues de madame Desfontaines...

— Assurément non, aussi je vous accorde que ma mère s'est montrée parfaitement injuste... — Que voulez-vous, elle a des préjugés...

— Vous auriez pu les combattre...

— Par quel moyen ?

— Par la discussion...

— Grand merci, docteur!... — Que serait devenue ma tranquillité, s'il vous plaît?... — Mon mariage m'assurait le bien-être et le luxe... — Je n*en demandai pas davantage... — J'hériterais de la fortune entière si ma femme venait à mourir, et je vivrai, selon toute apparence, plus longtemps que ma mère... — Pourquoi donc voulez-vous que je me tourmente et que je me crée des ennuis?... — Léonide et moi nous n'avons pas le même caractère... — Que m'importe?, — Je n'ai pas peur de mourir, mais j'adore vivre... — La vie est courte, il faut donc, autant que faire se peut, ne la troubler par aucun souci...

Lucien pensait :

— Cet homme est un type achevé d'égoïsme... — Il n'aime ni sa femme, ni sa mère... — Il n'aime que lui, son repos et son luxe.

Max reprit :

— Ce que je vous dis là, cher docteur, peut vous sembler singulier, mais c'est absolument vrai... — Je ne fais pas de pose... je me montre à vous en désha-t bille... — Je ne suis pas plus mauvais qu'un autre, seulement je suis moins hypocrite .. Oh! mon Dieu, je sais à merveille que j'ai médiocrement employé mon existence...

— Le savez-vous ? le croyez-vous? — interrompit Lucien. — Eh bien, il est temps encore...

Max secoua la tête.

— Non, — dit-il ensuite, — il est trop tard... D*ail-

leurs je n'ai point d'ambition... ' — De l'ambition, pour qui? — Mon nom doit s'éteindre avec moi... — Ah ! si ma femme m'avait donné un enfant, il est probable, il est presque certain, que l'attitude de ma mère aurait été bien différente avecLéonide... — Moimême, je... — Mais à quoi bon parler de cela, en face d'une stérilité persistante et sans doute incurable... M. d'Harblay sentit le sang lui monter au visage.

— Vous aimez cependant madame de Trêves? — demanda-t-il.

— Cher docteur, — répliq.ua le baron en riant, — je vous dois un nouvel aveu... L'amour, dans le sens élevé du mot, m'est parfaitement inconnu... — Quand j'étais garçon je le payais, et je l'avais de première qualité en y mettant le prix... Lorsque mademoiselle Desfontaines est devenue ma femme, elle achetait mon nom et mon titre et les payait comptant et fort cher, mais ne me demandait pas d'amour et ne m'en inspirait aucun...

— Madame de Trêves vous aime, cependant... — murmura Lucien très ému.

Max haussa les épaules.

— Sait-elle seulement ce que c'est que l'amour? — répliqua-t-il. — J'en doute... Je crois qu'elle aussi se contenterait très bien de la tranquillité et ne souhaiterait pas autre chose... — Les tracasseries de ma mère la fatiguent et l'ennuient... Mon Dieu, qu'elle prenne patience... A la longue, tout s'use... Cela s'usera comme autre chose...

— N'auriez-vous pu lui donner le conseil de se

concilier madame la baronne par un sacrifice pécuniaire?...

— Je l'aurais pu, mais à quoi bon? -— Mon besoin de tranquillité me défendait de discuter à nouveau d'ennuyeuses affaires d'argent... — D'ailleurs Léonide garde un culte pour la mémoire de madame Desfontaines, et parler d'elle pour la blâmer, même indirectement, amènerait à coup sûr des larmes et des crises... — Les choses sont bien comme elles sont puisque, je le répète, je vivrai selon toute apparence plus longtemps que ma mère...

A ces dernières paroles succéda un moment de silence.

Max semblait fatigué.

Son buste s'affaissait.

Sa tête, n'ayant plus la force de se soutenir, s'appuyait au dossier du fauteuil. — Ses paupières battaient sur ses yeux.

M. d'Harblay le regarda longuement, avec une sorte de colère froide.

— Si pourtant je le voulais, — pensa-t-il, — demain cet homme ne vivrait plus. — Par qui serait-il regretté?

Cette pensée involontaire, inconsciente en quelque sorte, ne fît que traverser son esprit.

Un sentiment de profonde horreur s'empara de lui. Il se demanda avec épouvante :

— Est-ce que je vais glisser vers le crime comme Jacques Hâbert?

2/aO

Et il se leva, en pressant son front entre ses deux mains.

M. de Trêves vit le mouvement, sans en deviner la cause.

' — Docteur, qu'avez-vous ? — fit-il en se soulevant sur son fauteuil.

Lucien d*Harblay, en entendant la question de Max, sentit un frisson effleurer sa chair.

Il se raidit contre l'idée qui le dominait, contre la tentation qui s'emparait de son âme, et d'une voix lente il dit :

— Je n'ai rien, monsieur le baron... — Je pensais combien il vous serait facile de faire autour de vous des heureux si vous vouliez vous départir de l'égoïsme sceptique qui vous dessèche le cœur.. . — Vous n'aimez rien, vous ne craignez rien, pas même la mort, puisque rien ne vous attache à la vie, sauf la chose dont on se passe le mieux selon moi, la fortune... — Vous avez une mère, une femme... entre ces deux êtres vous pourriez réaliser la plus ample somme de bonheur qui soit doiinéo à Ihomme sur la terre...

» Pour cela, que faudrait-il? — Apprendre b. aimer, à vous faire aimer... — Quoi que vous en disiez, madame de Trêves éprouve pour vous une grande affection... Aimez-la... — Consacrez votre existence à lui rendre la vie calme, heureuse, et vous connaîtrez 1. 14

par elle ce bonheur dont je parle et que vous ignorez...

— Ah 1 çà, mais savez-vous, docteur, que vous êtes un moraliste modèle?.., — s'écria M. de Trêves en riant. — Vous apprécieriez comme pas un les joies du foyer et les voluptés conjugales ! ! — Vous devriez vous marier... — Voulez-vous que je prie ma mère de vous chercher une femme?...

Lucien poussa un soupir et répondit :

— Je ne me marierai jamais , monsieur le baron...

— Célibataire endurci?... — reprit Max d'un air étonné. — Ahl vraiment!... — C'est qu'alors vous avez une passion au cœur... — Une passion pour une femme qui n'est pas libre... — C'est cela, hein, docteur?... — Un joli petit amour adultère?...

M. d'Harblay devint un peu pâle.

— Non, — murmura-t-il, — ce n'est pas cela... — J'ai une passion, il est vrai, mais pour la science, rien que pour la science, et le travail m'absorbe tout entier...

— Docteur, vous êtes un honnête homme et je veux être votre ami... — fit M. de Trêves d'un ton sérieux. — Si j'avais eu près de moi, lors de mon entrée dans la vie, un conseiller tel que vous, je serais probablement un tout autre personnage... — Il est trop tard à présent pour changer... le pli est pris... — Ça ne m'empêche pas de comprendre que vous avez raison... Peut-être n'ai-je pas assez aimé madame de Trêves qui, malgré ses origines bourgeoise et commerciales,

est une femme excellente, très distinguée et très honnête...

Lucien tressaillit et ce ne fut point sans effort qu'il parvint à cacher son trouble.

Max poursuivit : '

— J'ai méconnu le bonheur tranquille que j'aurais pu goûter avec elle... je n'ai pas exigé pour elle le respect auquel elle avait doublement droit, comme femme et comme femme portant mon nom... j'ai été, ainsi que vous le disiez tout à l'heure, un égoïste sceptique, ne tenant dans la vie qu'à une seule chose, la fortune... — Le Diable m'emporte, docteur, si j'en sais le motif, mais vous avez sur moi un ascendant inimaginable!... — Positivement, vous auriez fait do moi un homme...

— Essayez de le devenir.

M. de Trêves secoua la tête, et pour la seconde fois répondit :

— Il est trop tard... Le pli est pris...

— Notre entretien vous a fatigué ? — lui demanda Lucien en voyant l'altération de son visage.

— Un peu... beaucoup même, j'en conviens... — Toulez-vous appeler Pierre ?

Le médecin frappa sur un timbre.

Pierre Lion accourut.

— Je vais me mettre au lit... — lui dit Max.

— Bien, monsieur le baron. '

— Cher docteur, ferez-vous un nouveau pansement?

— Inutile aujourd'hui.

— Aucune recommandation?

— Une seule. — Môme si vous vous sentez de l'appétit, contentez-vous ce soir d'un bouillon et d'un verre de vin de Bordeaux.

— Mais vous me permettrez de me dédommager demain matin?...

— C'est convenu. — Je vous servirai moi-même et je serai votre échanson...

— Allez-vous voir ma mère ?

— Je vais du moins lui faire demander si elle peut me recevoir...

— Dites-lui que je vous ai prié de déjeuner avec nous demain, et que vous avez accepté... — Au revoir, cher docteur, et à demain...

— A demain...

Lucien quitta la chambre et se dirigea vers l'appartement de la baronne douairière.

Chemin faisant il se disait avec amertume :

— J'ai fait mon devoir, mais si cet homme suit les conseils que je viens de lui donner... s'il se rapproche de sa femme... s'il cherche à conquérir son affection, et s'il y parvient, quelle torture pour mon cœur... — Oh ! Léonide, Léonide, vous ne saurez jamais ce que je m'impose de souffrance afin que vous soyez heureuse...

Au moment où M. d'Harblay arrivait à l'extrémité d'une galerie desservant le premier étage, une porte s'ouvrit et Jacques Hâbert parut.

En voyant le père nourricier de madame de Trêves, Lucien s'arrêta.

Jacques s'inclina respectueusement devant lui.

C'était la première fois que les deux hommes se trouvaient en présence depuis leur rencontre dans la forêt de Chantilly.

Le médecin savait quel dévouement immense Jacques Hâbert vouait à Léonide, et combien la jeune femme était attachée à ce vieux serviteur.

Par lui peut-être il pourrait apprendre pourquoi, depuis trois jours, madame de Trêves refusait de le recevoir.

— Votre maîtresse est-elle souffrante? — lui demanda-t-il.

Jacques Hâbert regarda Lucien avec une expression d'étonnement.

— Est-ce que vous ne me comprenez pas? — reprit le docteur.

Le muet répondit par un geste :

— Je vous comprends...

— Depuis trois jours je n'ai pu être admis auprès de madame Léonide, et c'est pour cela que je vous demande si elle est souffrante...

Le vieillard tira son ardoise, son crayon, et écrivit :

— « Elle nest point malade.,, — Ce n'est pas son corps » qui souffre^ cest son âme. »

Lucien d'Harblay prit l'ardoise, il lut ce que le muet venait d'écrire, et les derniers mots lui causèrent une stupeur profonde.

La pensée que Jacques Hâbert avait deviné peut-être le secret de son amour lui traversa l'esprit.

Le muet attacha sur le visage du jeune homme un

long regard humide. — Il prit ensuite doucement sa main et l'appuya contre son cœur.

Le regard, le geste, l'émotion, signifiaient de façon très claire :

— Elle m'a donné Tordre de vous aimer...

M. d'Harblay comprit cette pantomime expressive. Une joie profonde envahit son âme.

Il serra la main du vieillard, puis il dit :

— Je désirerais parler à madame Germaine do Trêves... — Veuillez lui faire demander par un" domestique si elle peut me recevoir...

En entendant prononcer le nom de la douairière qu'il exécrait, Jacques fronça le sourcil, mais il ne s'agissait point de ses sympathies.

— J'y vais... — répondit-il du geste.

Et il s'éloigna.

Quelques secondes plus tard une femme de chambre vint prévenir le docteur que madame de Trêves l'attendait.

La baronne se trouvait avec son neveu, Georges de Nerville, dans le petit salon où nous avons plus d'une ifois déjà introduit nos lecteurs.

Tous deux se levèrent avec un empressement marqué, au moment de l'entrée de Lucien.

— Docteur, — fit madame de Trêves, — vous ne venez point, je l'espère, m'apprendre une mauvaise nouvelle au sujet de mon fils ?

— Rassurez-vous, madame... — La nouvelle que j'apporte est au contraire excellente.

— Yous me permettez de voir Max?

MADAME DK TRÊVES 247

— A partir de demain, oui, madame... — M. de Trêves m'a fait l'honneur de m'inviter à déjeuner demain en famille, et j'ai été heureux d'accepter.

La douairière frappa joyeusement ses mains Tune contre l'autre.

— Est-ce possible? — s'écria-t-elle. — Quoi! dès demain mon fils pourra reprendre sa vie habituelle?..

— A peu de chose près, oui, madame... — M. de Trêves a besoin de quelques ménagements encore... Il importe d'éviter pour lui toute fatigue, mais il rentrera dans la vie commune, partagera vos repas et pourra se promener avec modération dans le parc.

— Ah ! vous aviez cent fois raison, docteur ! voilà une heureuse nouvelle, et je vous remercie de toute mon âme ! Ma belle-fille sait-elle que vous avez levé la consigne?...

— Non, madame, et je vous laisserai le soin de le lui dire.

— Merci de cette bonne pensée, docteur I — Quelle joie pour la chère enfant I

Lucien écoutait la douairière avec unç véritable stupeur, tant il reconnaissait peu ses façons de parler habituelles. — Quoi ! ces mots : la chère enfant^ s' dii^pliquaient à Léonide !...

A peine pouvait-il en croire ses oreilles.

Sa stupeur grandit encore quand madame de Trêves continua :

— Vous êtes devenu, cher docteur, l'ami de cette maison dont votre science et votre dévouement ont sauvé le maître... — C'est à vous que je dois de pou-

248 MADAMli: DE TRÊVES

voir embrasser mon fils... — Comptez sur ma reconnaissance éternelle et oubliez, si ce n'est fait déjà, certaines paroles inconvenantes, absurdes, ridicules, qui me sont échappées le jour de notre première entrevue, et dont le souvenir me fait mourir de honte...

— La douleur qui m'affolait doit être à vos yeux, sinon une excuse, du moins une circonstance atténuante...

— C'est oublié, madame, et depuis longtemps déjà,

— Il ne reste dans mon cœur que de la gratitude pour votre accueil d'aujourd'hui.

— Puis-je aller voir Max tout de suite ?...

— Non, madame... — La consigne existe encore aujourd'hui... — M. de Trêves est un peu fatigué... il faut attendre à demain...

— Docteur, nous attendrons...

— Je vous amènerai moi-môme monsieur votre fils à l'heure du déjeuner, et permettez-moi de vous adresser quelques recommandations à son sujet...

•^ Je m'y conformerai religieusement, vous n'en doutez pas... — De quoi s'agit-il?

— Évitez avec soin de parler devant M. de Trêves de son accident et des suites terribles qu'il aurait pu avoir... — Faites en sorte qu'aucun chien ne s'offre à sa vue... — Vous n'en avez pas au chalet?

— Un seul, dans le parc, au pavillon du jardinier...

— Il faut l'éloigner au plus vite.

— On vous obéira, docteur... — Je vais faire emmener aujourd'hui môme le chien du jardinier, et

jamais aucune allusion ne sera faite par nous à l'horrible accident...

— Soyez assez bonne, madame, pour mettre madame de Trêves au courant de ces recommandations.

— Comptez sur moi... — Maintenant, docteur, une question.

— Faites, madame.

— Et vous me répondrez la vérité vraie ?

— Je vous le promets.

— Max est-il complètement et pour toujours hors de danger ?

— Oui, et non...

— Gomment?

— L'imagination vivement frappée, violemment surexcitée par une cause quelconque, pourrait ramener un péril... — On a vu des gens mourir dans une^ crise nerveuse après avoir été mordus par un chien qu'ils croyaient enragé et qui ne l'était pas... — Mais je déclare M. de Trêves absolument sauvé, si rien ne trouble la quiétude de son esprit...

— Docteur, vous continuerez vos soins à mon fils, n'est-ce pas ?

— Pendant quelque temps encore, oui madame, s'il le désire...

— Il le désirera, soyez-en sûr, et moi je vous en prie... — Max a grande confiance en vous; l'influence que vous exercez sur lui est sérieuse, je n'en veux d'autre preuve que la manière dont il a pris parti pour vous contre le médecin de la famille, le docteur Pédagniel... — Je me permets de compter sur cette in-

fluence pour obtenii' certaines choses justes dont je vous parlerai plus tard... — Permettez-moi de vous serrer la main et de vous remercier encore...

Lucien d'Harblay, malgré la répulsion profonde que lui inspirait cette femme dont il connaissait la nature haineuse, cupide, malfaisante, et dont l'hypocrisie ne pouvait le tromper, n'osa refuser de prendre la main qu'elle lui tendait.

Il la serra légèrement.

Mais rien n'empêchait madame Germaine de Trêves <ie mettre la froideur sur le compte du respect.

— A demain, monsieur d'Harblay... — dit-elle avec un sourire. — Je serai heureuse de vous faire les honneurs de notre table...

Georges de Nerville, toujours silencieux lorsqu'il était question devant lui des affaires de famille et d'intérieur, crut devoir prendre la parole.

— Gomme ma chère tante, monsieur le docteur, — dit-il d'une voix émue, — je ne saurais vous remercier assez de ce que vous avez fait pour mon cousin, pour mon plus proche parent, pour mon meilleur ami... — Vous avez sauvé Max!... — J'ai contracté vis-à-vis de vous une dette de reconnaissance éternelle... — Faites état de moi, monsieur le docteur, je vous 6n prie!... — Je suis à vous, tout à vous, et je ne demande que l'occasion de vous le prouver...

En disant ce qui précède, Georges saisissait et serrai' es mains de Lucien.

Ceiui-ci s'inclina sans répondre.

— Ces gens sont des fourbes ! — pensait-il en quit-

tfiiil le petit salon. — Ce ne sont pas des visages qu'on me montre... ce sont des masques !.. — Que complotent-ils donc, et pourquoi cette comédie? — Ils ne peuvent être de bonne foi, car l'expression de leurs regards démentait leurs paroles... — Ils convoitent la fortune de madame de Trêves... ils ont peur de la mort du baron Max, non par tendresse pour lui mais parce que cette mort les dépouillerait... — Ils comptent sur moi pour obtenir de lui quelque démarche louche à laquelle il répugne, et voilà l'unique motif de la fausse amitié qu'ils me témoignent..,.

;^XYI

Il était sept heures du soir.

La douairière, Léonide, et Georges de Nerville se trouvaient réunis à la salle à manger.

On allait se mettre à table.

Georges observait à la dérobée le visage de sa cousine par alliance.

La baronne Germaine semblait préoccupée.

Soudain elle se tourna vers sa belle-fille.

—, Vous n'avez pas vu le docteur d'Harblay aujourd'hui, ma chère enfant? — lui demanda-t-elle.

Léonide, dont la pensée sans doute était ailleurs, tressaillit en entendant prononcer le nom du jeune médecin, leva sur la baronne ses grands yeux et répondit :

— Non, ma mère... — Je ne Tai pas vu depuis trois jours...

— Depuis trois jours ! — répéta la douairière avec un geste de surprise. — Je croyais qu'il vous apportait lui-même chaque matin, après sa visite, le bulletin de la santé de Max.

— C'est exact, mais il s*est présente ces jours-ci à des heures où je ne pouvais le recevoir, et il a chargé le valet de chambre de m'apprendre l'auiélioration progressive de la santé de mon mari.

Laharonne Germaine reprit, après un silence :

— Je l'avais mal jugé d'abord, ce docteur Lucien d'Harblay... — C'est un charmant homme, plein de savoir et de dévouement, qui mérite toutes nos sympathies. — N'est-ce pas votre avis, ma chère Léonide ?

La jeune femme se sentit devenir très rouge, et répliqua d'une voix mal assurée :

— C'est mon avis, oui, ma mère... — Je crois que M. d'Harblay est un médecin du plus grand mérite.

— Mérite dont nous aurons demain la preuve sans réplique... — appuya la douairière.

Léonide regarda sa belle-mère avec surprise ^t répéta :

— Demain... — Pourquoi demain?

— Parce que le docteur nous ménage, à vous et à moi, ma chère, une grande joie.

— Laquelle? — Nous permettra-t-il de voir Max?

— Oui, mon enfant. — Max, complètement rétabli, déjeunera demain avec nous, et le docteur d'Harblay invité par lui, sera notre convive.

Quelques secondes auparavant Léonide avait rougi. Celte fois elle devint très pâle, et ce ne fut pas sans eflbrt qu'elle prononça ces mots :

— Max complètement rétabli... Max se joignante nous demain... ah ! vous aviez raison, ma mère, c'est

une grande joie pour moi*!... — Ainsi mon mari va pouvoir, à partir de demain, reprendre sa vie habituelle.

— Sans doute, et le docteur fait à ce sujet certaines recommandations auxquelles nous devrons nous conformer...

— Des recommandations?

— Oh ! bien faciles à suivre... — M. d'Harblay m'a prié de vous les transmettre...

Et la douairière les transmit en effet à sa belle-fille.

Pendant toute la durée du repas la conversation roula sur ce thème unique : la guérison de Max.

Lorsqu'on quitta la salle à manger Léonide, prétextant une grande fatigue, prit congé de sa bellemère et de son cousin et regagna son appartement.

Aussitôt seule, elle se laissa tomber sur un siège avec une expression de découragement profond.

— Ce que je craignais se réalise !... — murmura-telle. — Max a pris en amitié le docteur d'Harblay ; il va l'attirer le plus qu'il pourra dans cette maison, et je ne pourrai faire autrement que de le voir, de l'entendre, de lui répondre... — Il sera là souvent, près de moi ! près de moi qui voulais l'éviter... qui voulais le chasser de ma pensée... — Et c'est mon mari qui le ramène et va m'imposer sa présence... — Ma vie serat-elle donc une lutte éternelle contre les autres et contre moi-même?... — Eh bien ! je lutterai... Mon secret ne m'échappera pas... Dieu me donnera la force...

La jeune femme, s'agenouillant devant un grand

MADAME DE TRÈVIiS 255

christ d'ivoire, se mita prier avec une ardente expression de foi.

Mais la prière ne rendit point le calme à son âme.

Elle espéra que le sommeil chasserait une pensée obsédante, et se mit au lit.

Le sommeil ne vint pas et, pendant de longues heures d'insomnie, l'image qu'elle voulait effacer de sa mémoire, l'image de Lucien d'Harblay, se détacha sur les ténèbres, tantôt pâle et presque indistincte, tantôt précise et rayonnante.

La baronne Germaine et Georges de Nerville ne se séparèrent qu'à près de minuit, et nous prenons sur nous d'affîmer qu'il ne fut point question entre eux de choses indifférentes.

Nos lecteurs connaîtront plus tard les résultats de ce long entretien.

Le lendemain, dès la première heure, le chalet devint plus bruyant que de coutume et reprit une physionomie animée qu'il avait perdue depuis Te jour de l'accident.

Les domestiques, — avons-nous besoin de le dire? — étaient parfaitement au fait des dissentiments intérieurs de la famille de Trêves.

Grande fut leur surprise quand ils virent la douairière et la jeune baronne, causant d'un air de franche amitié, dévaliser ensemble les corbeilles des pelouses, et couper des brassées de fleurs dont on devait orner la salie à manger.

Georges de Nerville suivait sa tante et sa cousine,

se montrant fort empressé avec Léonide qui lui répondait en souriant.

Ces sourires cachaient un sourde douleur, une poignante inquiétude.

La jeune femme ne pouvait penser sans un immense effroi au moment si proche oîi elle se trouverait en même temps en face de son mari et de Lucien d'Harblay.

Elle souriait, nous le répétons, mais à chaque minute elle craignait de sentir une larme furtive s'échapper de sa paupière et rouler sur sa joue.

Lucien arriva vers dix heures et se rendit aussitôt chez le baron de Trêves.

Il élait plus pâle que de coutume et ses paupières cerclées de bistre témoignaient d'une nuit d'insomnie.

Max l'attendait avec une impatience facile à comprendre.

Quand il le vit entrer son visage s'éclaira, sa physionomie prit une expression joyeuse, et il s'écria :

— Cher docteur, vous serez bien difficile si vous n'êtes pas content de votre malade. — Je me sens d'une gaieté folle... Je n'ai fait qu'un somme cette nuit... J'ai l'esprit dispos, la tête libre, et une faim de chasseur...

— Aucune douleur à l'endroit de votre blessure ?

— Aucune.

— Tout est donc bien... — Dans quelques jours je vous donnerai une liberté entière.

— La volée !... — Comme aux oiseaux en cage...

— Précisément.

— Vous avez prévenu ma mère que nous déjeunerions ce matin avec elle?...

— Oui, monsieur le baron.

— Comment êtes-vous ensemble?...

— Le mieux du monde... — La paix est faite entre nous... — Madame la baronne a été charmante pour moi... — Elle a bien voulu me. témoigner ses regrets de ce qu'elle appelle un malentendu...

— Voilà une agréable nouvelle, cher docteur!... — Ma mère est trop intelligente pour ne pas vous comprendre et vous apprécier... je le savais... — Jugezvous utile de faire un pansement ce matin ?

— Eh! bien, faites vite... — J'ai hâte de m'habiller... — Ma mère doit être sur des charbons ardents...

Lucien se disait :

— 11 ne pense qu'à sa mère. — Pas un mot pour sa femme...

Et, presque sans le vouloir, il se réjouissait d'une si complète indifférence.

Le pansement fut achevé en moins de vingt minutes, et Max appelant ensuite son valet de chambre se fit habiller.

Onze heures allaient sonner.

On déjeunait à onze heures au chalet.

La douairière, la jeune baronne et Georges de Nerville attendaient dans le petit salon.

Des émotions également vives, mais d'une nature bien différente, agitaient ces trois personnages.

Nos lecteurs savent ce qui préoccupait surtout madame Germaine et son neveu.

Léonide se demandait quelle allait être l'attitude de Max à son égard, et quelle serait celle de Lucien d'Harblay.

Son cœur battait à coups rapides.

Un silence profond régnait.

Tout à coup la porte s'ouvrit et le convalescent parut, donnant le bras au jeune médecin.

— Max! Max!...

Ce cri fut poussé par les deux femmes à la fois.

La douairière s'élança, coupant le chemin à Léonide, et tendant les bras à son fils qu'elle voulait saisir pour l'attirer contre sa poitrine.

— Prenez garde à mon bras, ma mère, je vous en prie... — dit le baron froidement en reculant un peu.

— Embrassez - moi sans transports , cela vaudra mieux...

— Mon cher enfant 1 — balbutia la baronne Germaine d'une voix larmoj^ante, en appuyant avec précaution ses lèvres sur les joues de Max, — ah! mon cher enfant...

— Eh bien, ma mère, — interrompit M. de Trêves, désireux de couper court aux effusions, — votre cher enfant est guéri radicalement, grâce au docteur d'Harblay, qui a été son sauveur et qui restera son ami...

— Ne parlons plus de ma maladie, s'il vous plaît... — D'ici à quelques jours, cousin, — ajouta Mdx en tendant la main à M. de Nerville, — nous pourrons reprendre nos promenades à cheval...

BÎADAME DE TRÊVES 259

Georges ne répondit rien, mais il serra la main du baron avec une muette éloquence.

Léonide, pâle et très émue, attachait sur son mari des regards pleins de reproches.

Max, jusqu'à ce moment, avait à peine paru s'apercevoir de sa présence.

Enfin, il daigna s'avancer vers elle.

— Ma chère Léonide, — lui dit-il, — je suis enchanté de vous voir... Vous êtes toujours charmante...

La jeune femme eut un élan de tendresse. Elle voulut se jeter au cou de Max.

Sa main effleura le bras en écharpe.

— Ahl sacredieu! prenez donc garde! — s'écria le baron en la repoussant. — Vous m'avez fait mal!... Quelle gaucherie !...

De pâle qu'elle était, Léonide devint livide. — Elle appuya la main sur son cœur contracté.

— Monsieur le baron, — dit Lucien d'Harblay, — la joie de vous revoir a fait oublier à madame de Trêves que vous étiez blessé, mais la douleur doit être passé déjà.

— J'ai eu plus de peur que de mal, j'en conviens... — répondit Max. — J'avoue mes torts et je sollicite mon pardon...

En disant ce qui précède il s'approcha de sa femme et mit un baiser sur ses cheveux blonds, puis il continua :

— Vous connaissez déjà mon sauveur, ma chère Léonide... — Ce n'est point comme mon médecin que je vous le présente, mais comme mon ami... — Ai-

mez-le, si vous m*aimez, car vous lui devez ma gnérison... ne l'oubliez pas...

Lucien attachait sur la jeune femme un regard attendri et charmé.

Il lui sembla qu'une atmosphère de feu l'enveloppait quand il la vit s'avancer vers lui en lui tendant la main.

— Toute ma vie je me souviendrai... — dit-elle.

— Voilà qui est entendu... — fit Max. — Les plus courtes phrases sont les meilleures... — Si le déjeuner est prêt, mettons-nous vite à table... je meurs littéralement de faim...

Un domestique parut dans l'encadrement de la porte qu'il ouvrit a deux battants, et prononça la phrase sacramentelle :

— Madame la baronne est servie.

Les cinq convives passèrent à la salle à manger.

— Le docteur à côté de moi... — reprit Max. — C'est lui qui voudra bien se charger, pour cette fois, de me verser à boire.

On s'installa.

M. de Trêves était d'une gaieté folle. — On parlait de tout, excepté de sa maladie.

Lucien d'Harblay se montrait homme du monde, et du meilleur monde, charmant causeur, conteur brillant.

Il tenait Léonide sous le charme.

Le baron était fier de lui.

Georges de Nerville se disait :

— Maintenant que ce médecin est l'ami de Max, il devient de plus en plus dangereux...

De son côté la baronne douairière pensait :

— L'ascendant de cet homme sur mon fils est énorme, cela se voit dans les moindres choses! atout prix il faut qu'il me serve...

Après déjeuner Max désira fumer un cigare, ce qui lui avait été défendu depuis son accident.

— Je permets le cigare et un tour dans le parc... — dit Lucien d'Harblay.

La baroîine Germaine voulut absolument donner le bras à son fils.

Tous deux prirent les devants en compagnie de Georges de Nerville.

Le docteur venait en arrière avec Léonide.

La jeune femme marchait la tête un peu penchée ; — ses yeux tournés vers la terre semblaient regarder le sable à ses pieds; — en réalité ils ne voyaient rien.

Lucien et madame de Trêves, si rapprochés qu'ils se touchaient presque, restaient silencieux, mais ils n'avaient pas besoin de se parler pour se comprendre; — leurs cœurs agités par une émotion pareille s'entendaient.

M. d'Harblay jeta un coup d'oeil sur le groupe qui se trouvait en avant, à une distance de plus.de vingt pas.

MADAME Dn: TRÊVES ?63

Puis, faisant sur lui-même un violent effort, il murmura d'une voix très basse :

— Vous m'en voulez, madame?...

La jeune femme, en entendant parler Lucien, tressaillit comme quelqu'un qu'on éveille au milieu d'un rêve.

Elle rougit et pâlit tour à tour, fit quelques pas encore sans répondre, puis releva la tête et regarda M. d'Harblay.

— Tous en vouloir... — répéta-t-elle. — Pourquoi vous en voudrais-je?

— Parce que j'ai eu l'imprudente audace de vous dire que je voulais ma part de vos souffrances... Parce que j'ai osé vous offrir mon amitié pour vous soute^ nir, pour vous conseiller, pour vous défendre au besoin...

Léonide éprouvait un embarras plus facile à comprendre qu'à décrire.

Sans presque en avoir conscience elle balbutia :

— Me croyez-vous donc assez ingrate pour reconnaître si mal une preuve de sympathie?...

— Je crois ce qui m'est prouvé... — Depuis trois jours vous avez refusé de me recevoir...

— J'étais souffrante...

— 3t ôuis médecin... C'était donc le cas, non de m'éloigner mais dem'appeler près devons... — J'avais à vous parler de choses importantes...

— Qui concernent mon mari?

— Qui vous concernent, madame...

— Moi? — fit Léonide avec surprise.

— Oui, madame... — J'ai causé longuement avec M. de Trêves...

— De moi?

— De vous.

— Et, que vous a-t-il dit?

— Rien d'absolument positif, mais il m*a laissé comprendre qu'il dépendait de vous d'avoir à l'avenir une existence calme et sans orages, en vous assurant les sympathies de la baronne douairière.

— M'assurerais-je aussi l'affection de mon mari? — demanda Léonide avec amertume.

Lucien ne répondit point à cette question. La jeune femme comprit ou crut comprendre la raison de ce silence.

— Ahl — reprit-elle, — je sais bien que non! — M. de Trêves vous a parlé de moi dans des termes que vous n'oseriez me répéter.

— Je vous affirme le contraire, madame!... — répliqua vivement le docteur — M. de Trêves vous regarde comme la plus honnête femme du monde et vous place très haut dans son estime. Peut-être n'a-t-il pas eu de ces mots qui partent du cœur et témoignent d*un sentiment que, m'a-t-il dit lui-même, il n'a jamais connu...

— Quel sentiment?

— L'amour... — Mais M. de Trêves est jeune encore... Il n'est pas trop tard pour lui inspirer une tendresse ignorée de lui jusqu'à présent...

La voix de Lucien se brisait dans sa gorge sèche. 11 continua cependant :

— Je lui ai fait comprendre cela de mon mieux, madame. — Je lui ai conseillé de chercher auprès de vous le seul bonheur vrai et durable qui soit donné à rhomme ici-bas...

Léonide devint très pâle.

— Vous lui avez conseillé cela... vous I — fît-elle en appuyant la main sur son cœur, donc les battements l'étoufTaient.

— Je serais prêt à sacrifier mon existence, s'il le fallait pour que vous soyez heureuse... — répondit M. d'Harblay — J'ai fait mon devoir.

La jeune femme pencha de nouveau la tête.

Un flot de larmes montait à ses yeux.

Elle le sentit; mais, résolue à ne point les laisser couler, elle se raidit contre l'émolion poignante qu'elle éprouvait et reprit, en changeant de ton :

— M. de Trêves, m'avez-vous dit tout à l'heure, vous a fait comprendre qu'il [dépendait de moi de m'assurer une vie sans orages, et les sympathies de ma belle-mère...

— Oui, madame...

— Ehl bien, mais, je ne demande pas mieux, si le moyen de conquérir tout ce qui me manque se trouve véritablement à ma disposition... — De quoi s'agit iP

Al ....

— Ne l'avez-vous pas deviné déjà?,.. — il s'agit d'une question d'argent...

Le visage de madame de Trêves prit une e:ipression de profond dédain.

— C'est juste... — murmura-t-elle ensuite. — J'au-

rais dû le deviner... — Que veut-on de moi? — A quel prix pais-je acheter la tranquillité?

— L'inimitié de la baronne douairière tient h une clause de votre contrat de mariage.

— Je sais... La clause qui lui assure un rente viagère de six mille francs en cas de mort de son fils.

— C'est cela même.

■ — Ce chiffre lui paraît misérable, et de là vient sa haine î... — Mais, — ajouta Léonide avec un redoublement d'amertume, — mon mari n'a pas les mêmes raisons de se plaindre, puisqu'il a l'entière jouissance des revenus de ma fortune et que, si je venais à mourir, cette fortune lui appartiendrait tout entière.

— M. de Trêves ne songe point à se plaindre...

— Pourquoi ne m'a-t-il pas engagée à prendre des dispositions qui, en dehors de mon contrat de mariage, assureraient à la baronne Germaine une très large aisance s'il mourait avant elle?..

— Le baron de Trêves croit que votre respect pour la mémoire de votre mère vous empêcherait de modifier en quoi que ce soit ce qui a été inspiré par elle...

— il a d'ailleurs, a-t-il ajouté, l'horreur des discussions...

— Vous a-t-il chargé de me parler de cela? — demanda Léonide.

— Non, madame... — La confiance que me témoigne M. Trêves ne va pas jusqu'à m'investir d'une mission si délicate...

— Que me conseillez vous?...

— D'acheter le bonheur, vous le disiez vous môme il n'y a qu'un instant, et de. ne point marchander...

— Le bonheur! — répéta Léonide avec une intonation navrante et en jetant sur Lucien un regard douloureux. — Croyez-vous réellement qu'il puisse exister pour moi?

— Je crois qu'on peut toujours soulager les douleurs, et que souvent on peut les guérir... — répondit évasivement M. d'Harblay.

— En aimant ceux qui nous haïssent?

— En aimant ceux qui nous aiment... — allait répliquer Lucien avec entraînement.

Mais cet aveu mourut sur ses lèvres d'où ne s'échappa qu'un murmure indistinct.

Léonide comprit cependant ce qu'il ne disait pas.

Il lui sembla que son cœur, gonflé à se briser, éprouvait un soulagement immédiat, mais la pensée du devoir n'en restait pas moins chez elle vivante et dominante.

Elle revint au premier sujet de la conversation.

— Certes, — dit-elle, — j'ai pour la mémoire de ma mère une vénération profonde, un véritable culte. — Ce qu'elle a fait elle a cru le faire pour mon bien, dans mon intérêt, mais elle n'a pu m'ôter le droit de disposer de ma fortune et ne l'aurait d'ailleurs pas voulu. — Je donnerai toute satisfaction à ma belle-mère, avec le consentement de mon mari. — Merci d'avoir parlé, monsieur Lucien... merci de m'avoir donné un bon conseil que je vais suivre... — Vous êtes un véritable ami...

La baronne douairière, son fils et Georges de Ner- \'ille venaient de faire halte.

Max, fatigué, s'asseyait sur un banc rustique.

Léonide et Lucien d'Harblay se rapprochèrent vivement.

— Vous vous sentez faible?... — demanda le docteur à Max.

— Un peu... et cependant cette promenade m'a fait beaucoup de bien...

— Je le crois, mais il ne faut point abuser... — Le repos est indispensable... Rentrez donc au chalet, dormez une heure ou deux, et lisez ensuite pour vous distraire... — Je vous abandonne aux bons soins de madame de Trêves...

— Est-ce à dire que vous ne reviendrez plus ? — s'écria Léonide avec inquiétude.

— Non, madame, cela ne veut pas dire cela. — M. le baron a encore besoin de mes visites pendant un certain temps mais, à très peu d'exceptions près, il peut reprendre ses habitudes.

— Vous verrai-je ce soir, cher docteur ? — demanda Max.

— Non... — Demain matin seulement je ferai un pansement. — Je vais vous demander la permission de vous quitter... J'ai à visiter quelques malades...

— Je ne suis pas assez égoïste pour les priver de votre assistance dont je me suis si bien trouvé moimême... — répliqua M. de Trêves en tendant la main à Lucien. — Allez, docteur, et à demain...

M. d'Harblay salua les deux femmes et Georges de

Nerville, et se dirigea par les allées sinueuses du parc vers la grille de sortie.

Un moment de silence suivit son départ.

Max rompit ce silence lorsque Lucien eut disparu derrière les arbres.

— Ce médecin, ma mère, — dit-il à la baronne Germaine, — est le plus honnête homme que j'aie jamais rencontré.

— Nous n'en doutons point, cher enfant... — répondit la douairière. — Sois certain que nous faisons grand cas du docteur.

M. de Trêves poursuivit :

— En entrant dans la vie avec un guide pareil, un enfant deviendrait ce que je ne suis pas, ni toi non plus, cousin Georges...

— Quoi donc? — fît M. de Nerville.

— Ni un viveur, ni un égoïste, ni un inutile : un homme!

— Quel enthousiasme! — s*écria madame Germaine en riant.

— Il est sincère, et du docteur d'Harblay je ferai mon ami.

Léonide écoutait avec une sorte d'extase les paroles de son mari.

Un bouleversement étrange s'opérait dans tout son être.

Elle pensait :

— Max lui-même, Max le dédaigneux, le sceptique, lui rend justice et l'apprécie... — Est-il donc possible de ne pas l'aimer?

270 MADAME DK TRÊVES

La douairière, qui s'était assise auprès du baron sur le banc rustique, se leva :

— Mon enfant, tu as entendu le docteur... — ditelle. — Il a ordonné du repos et deux heures de sommeil...— il faut rentrer...

M. de Trêves ne fit aucune objection.

Nos quatre personnages regagnèrent le chalet et montèrent à l'appartement de Max.

— Voulez-vous, mon ami, que je reste auprès de vous? — murmura Léonide.

— Dans quel but? — demanda sèchement le baron.

— Mais, dans le but de vous distraire — répondit la Jeune femme froissée par cette question, et surtout

par le ton dont elle était faite.

— Grand merci, ma chère... j'ai besoin de dormir... je veux rester seul.

Madame de Trêves sortit de la chambre, les yeux pleins de larmes.

— Sais-tu que je te trouve un peu brusque avec Léonide, mon cher enfant. — fît la baronne Germaine.

Max regarda sa mère.

— Comment dites-vous? — s'écria-t-il d'un air étonné.

— Je dis que ta femme aurait besoin de trouver autour d'elle plus de douceur, plus d'affection...

— Je vous écoute avec stupeur !

— Pourquoi donc?

— Tel n'était pas votre langage habituel...

— C'est vrai, mais depuis trois semaines j'ai beaucoup réfléchi...

— Puis-je vous demander quel a été le résultat de vos réflexions?

— J'ai reconnu que mes préventions contre ma belle-fille étaient absurdes et mes griefs mal fondés...

— Je l'ai avoué franchement à Léonide et nous avons conclu la paix.

Un sourire d'incrédulité se dessina sur les lèvres de Max.

— Très touchant, parole d'honneuri — dit-il d'un* ton de raillerie. — Ainsi, maintenant, vous aimez ma femme ?

— Certes!...

— Et vous me conseillez de l'aimer?

— Sans doute. — C'est ton devoir...

Max se mit à rire.

— Le docteur me donnait les mêmes conseils que vous... — reprit-il.

— Il faut les suivre...

— Mais, je les suis... Je vous assure que j'aime beaucoup Léonide... et cela sans intérêt, tandis que vous, en faisant la paix avec elle, vous aviez un but.

— Moi! un but? — s'écria la douairière.

— Parbleu!... — Tenez, je vois Georges sourire...

— J'otfre de parier que pas plus que moi il ne croit à "votre conversion soudaine et que, comme moi, il vous suppose une arrière-pensée.

M. de Nerville, contrarié d'être si bien compris, devint pourpre.

— Je t'assure... — commença la douairière.

— En voilà assez... — interrompit Max. — Inutile de chercher à me convaincre... vous n'en viendriez point à bout... — N'en parlons plus... — A ce soir, ma mère... — Je vais tâcher de dormir deux heures...

La douairière et Georges de Nerville quittèrent la chambre de Max.

— Viens avec moi... — dit la vieille baronne à son neveu. — Nous avons à causer...

Et elle le conduisit dans son appartement. Elle était nerveuse, agitée.

Georges restait calme et froid.

— Qu'avez-vous donc, chère tante? — demanda-t-il en s'asseyant. — Vous me semblez sous le coup d'une préoccupation très vive.

— Comprends-tu bien ce qui se passe ici?

— Il se passe donc quelque chose d'anormal?... — fit M. de Nerville avec une feinte naïveté.

— Max subit d'une façon complète l'influence du docteur d'Harblay.

— Ce n'est pas d'aujourd'hui que nous savons cela...

— M. d'Harblay lui a conseillé d'être plus affectueux avec Léonide.

— Le conseil était bon...

— Ma belle-fiUe est d'accord avec le docteur, qui travaille à coup sûr pour amener un rapprochement entre elle et mon fils... rapprochement qui serait funeste à nos intérêts...

— Permettez-moi, chère tante, de ne partager en aucune façon votre opinion. — J'aime fort peu M. d'Harblay, mais je crois qu'au lieu de nous nuire il nous servira...

^ Ah! vraiment! — s'écria la baronne avec ironie.

— Je vais vous le prouver... — Je connais i^Iax mieux que vous... — Le fond de son caractère est l'égoïsme... — En convenez-vous, chère tante?

— J'en conviens...

— Mon cousin ne. se croit pas suffisamment guéri et, comme il a la plus grande confiance en rhabilelo du docteur, il fait de celui-ci son ami pour se l'attacher mieux... Au fond, son amitié prétendue n'est que de l'égoïsme... — Il n'en resterait rien si Mas n'avait plus d'inquiétude.

— C'est possible.

— Dites que c'est certain... Quant au docteur Lucien d'Harblay, je lui ai peu parlé depuis que je le connais, mais je l'ai beaucoup étudié, je crois l'avoir compris, et voici mon opinion sur son compte : — C'est un homme de science et un amJjitieux... Le hasard et sa bonne étoile lui ayant procuré dans votre maison une entrée brillante, il a résolu de conquérii;, grâce à ce hasard, réputation et fortune; — il a deviné, — (ce qui d'ailleurs n'était pas difficile), — que de sérieux désaccords existaient entre vous et votre

MADAME DE TRÈYRS 275

belle-fille, comme entre Max et sa femme... — Il veut devenir un médiateur... Eh bien! ce médiateur sera dans votre jeu...

— Qu'en sais-tu?

— Le contraire me semble impossible... — Être le médecin attitré de la famille de Trêves est pour lui un point de départ... — Son intérêt le poussera donc à conseiller Max dans notre intérêt pour se concilier nos sympathies, et je crois même qu'il l'a déjà fait car la question d'argent, n'en doutez pas chère tante, a été agitée entre eux au sujet de la vie intérieure du chalet.

— Qui te fait supposer cela?

— Ces mots prononcés tout à Theure par mon cousin : — Le docteur me donne les mêmes conseils que vous, et son sourire incrédule quand il vous parlait de votre soudaine amitié pour Léonide... — Vous avez fait un coup de maître en feignant de revenir sur le compte de M. d'Harblay, en lui témoignant une vive gratitude et une confiance sans limites... — Il nous est désormais tout acquis...

— Supposes-tu que si je demandais à mon fils d'assurer mon avenir et le tien, il consentirait à en parler à sa femme ?

— Je suis convaincu qu'il prendrait le docteur pour intermédiaire.

— Dès demain j'aurai un entretien avec Max... — fit vivement la douairière.

Georges eut peine à réprimer un mouvement d'impatience.

— Vous allez trop vite, chère tante ! — s'écria-t-il.

276 MADAMIJ Dli; TRÊVES

— Le docteur a positivement défendu de parler d'affaires au convalescent et de déterminer chez lui une agitation, une préoccupation quelconques... — Attendez quelques jours... — J'ai moi-même besoin de me renseigner auprès d'un notaire sur bien des points qu'il nous importe de connaître... — J'irai demain à Paris. L'entretien de la tante et du neveu dura longtemps encore, mais il nous semble inutile d'en mettre la suite sous les yeux de nos lecteurs.

Léonide, nous le savons, était sortie de la chambre de Max les larmes aux yeux.

La pauvre jeune femme chez qui l'amour naissant luttait contre le devoir souffrait cruellement.

Elle ne demandait qu'à chercher dans les bras de son mari aide et protection contre le souvenir obsédant de Lucien d'Harblay.

Pour lui donner la force et le courage, un peu de tendresse, un peu de bonté devraient suffire...

Hélas ! cette âme droite et loyale, ce cœur tremblant et blessé, ne trouvaient pour les accueillir que froideur et dédain.

Dès que madame de Trêves fut rentrée chez elle, ses sanglots éclatèrent.

— Mon Dieu ! Seigneur mon Dieu, — balbutia-t-elle en se tordant les mains, — que je souffre, et pourquoi me laissez-vous torturer ainsi? — Qu'ai-je donc fait pour être si malheureuse? quelle est la faute inconnue

que j'expie? — Je lutte cependant, je lutte de toutes mes forces, je lutterai jusqu'au bout... — Je ne veux pas faiblir, je ne faiblirai pas... — Tout m'abandonne, mais je me garderai moi-même...

Léonide appuya ses deux coudes sur une table, prit sa tête dans ses mains et pleura longuement.

Au bout d'une heure elle se releva et dit presqu'à haute voix :

— Gomment faire pour échapper à tant de souffrance, pour obtenir de mon mari protection contre moimême?... Peut-être en effet serait-il meilleur pour moi si je donnais satisfaction aux désirs de sa mère... — De l'argent! — Eh! mon Dieu, je suis prête à le prodiguer... — Peu m'importe cette fortune cause de tout mon malheur! ! — Que veulent-ils et comment les contenter? — Si je pouvais le savoir. — Mais par qui? — Georges de Nerville peut-être... oui, Georges, c'est cela... — Ses intérêts sont les mêmes que ceux de ma belle-mère, puisqu'il reçoit une pension de Max, et lui du moins il est mon ami... je le crois... je l'espère. — Je vais lui parler à l'instant.

Madame de Trêves essuya ses yeiix, sonna sa femme de chambre et lui dit :

— Voyez si M. de Nerville est au chalet, et priez-le de vouloir bien venir me trouver ici. ,

Georges était au chalet.

Il éprouva une surprise profonde en apprenant par la femme de chambre que sa cousine le demandait^ mais il se garda de se faire attendre et se rendit sans perdre une minute à l'appartement de Léonide. I. 16

278 MADAME DE TIIEVLS

Celle-ci vint à sa rencontre en lui tendant ses mains fiévreuses.

M. de Nerville les prit, les serra, et au contact de cette peau satinée et brûlante, un nuage de flamme passa devant ses yeux.

— Vous me faites appeler, chère cousine... — fit-il d'une voix mal affermie. — Serai-je assez heureux pour pouvoir vous servir?...

— Oui... — répondit la jeune femme.

— En quoi?... — parlez vite...

— Je veux savoir d'abord si vous êtes véritablement mon ami, comme vous me l'affirmiez le jour du terrible accident dont Max a été la victime...

— Si je suis votre ami?... — répliqua Georges avec fougue. — Est-ce que vous en doutez?... — Vous savez bien que depuis longtemps, depuis toujours, depuis que je vous connais, mon cœur vous appartient... — Vous savez bien que je souffre de vous voir soufTrir, et que le jour où j'ai vu couler votre première larme fut pour moi un jour de deuil... — Vous savez bien qu'autrefois j'avais fait un rêve, un beau rêve... celui de vous donner ma vie... — Vous savez aussi quel fut mon réveil!...

Georges était un habile comédien.

Après avoir prononcé la dernière phrase d'un ton mélancolique, il poussa un long soupir et prit un temps comme on dit au théâtre. »

Madame de Trêves l'écoutait tristement, les yeux baissés.

Au bout d'une seconde il poursuivit:

MADAMI-: DE TRÊVES ' 279

— En honnête homme, j*ai dû imposer silence à mon amour dont les cendres sont encore brûlantes... j'ai dû voiler sous le nom d'amitié un sentiment plus tendre qui n'avait plus le droit de parler haut... — Si cette amitié profonde, inaltérable, ardente, ne. s'est point manifestée par des luttes continuelles contre ceux qui n'ont pas su vous aimer comme vous méritez de l'être, c'est que ma position est fausse dans cette maison... On m'ordonnerait d'en sortir, vous ne l'ignorez pas, si j'élevais la voix... et, s'il en fallait sortir, je ne vous verrais plus...

Georges venait de s'exprimer avec une véhémence, une franchise apparente qui produisirent sur Léonide une impression très grande.

Elle ne doutait plus, désormais, du dévouement de son cousin par alliance.

— Je vous crois, mon ami, — répondit-elle, — et je vous remercie, mais en ce moment ne nous occupons pas dupasse... — Songeons à l'avenir... — Je ne suis point heureuse...

— Je ne le sais que trop II — fît Georges en prenant et en pressant de nouveau les mains de la jeune femme.

Léonide continua :

— Depuis quelques jours, ma belle-mère semble animée pour moi de sentiments nouveaux; mais, j'ai peine à croire à la franchise de ce revirement soudain après cinq ans de haine implacable...

— Hélas!... — murmura M. de Nerville d'un ton qui signifiait :,, — Vous ne vous trompez pas/

— Connaissez-vous la cause de cette haine?... Georges parut hésiter.

Madame de Trêves ajouta vivement :

— Je vous en prie, répondez-moi franchement, sincèrement, comme un ami véritable que vous êtes...

La question était embarrassante pour M. de Nerville qui ne voulait point parler d'argent.

Il garda le silence.

Léonide reprit :

— Vous ne répondez pas... Vous craignez de me blesser... — Eh bien ! la vérité c'est que Max m'a épousée pour ma fortune, et que ni lui ni sa mère ne me pardonnent cette mésalliance... — Pouvez-vous nier cela?...

Georges répondit par un signe de tête qu'il ne songeait point à le nier.

— Et ce n'est pas tout... — poursuivit madame de Trèv?s. — Ma belle-mère me déteste surtout à cause de la position qui lui serait faite par certaine clause de mon contrat de mariage, si Max venait à mourir...

— Osez me soutenir que vous n'avez pas entendu parler de cette clause avec amertume?...

— J'en ai entendu parler, c'est vrai...

— Vous voyez donc que j'ai raison... — Ma pauvre mère m'a précipitée dans un abîme, en croyant servir mes intérêts... — Eh bien, cet abîme, j'en veux sortir...

— Je puis avoir confiance en vous, n'est-ce pas, Georges?

— Chère cousine, mon âme, mon cœur, mon existence sont à vous, je le jurel

Tout en prononçant ce serment, M. de Nerville attirait dans ses bras Léonide et de ses lèvres effleurait son front.

La jeune femme reçut cette ébauche timide de baiser comme une caresse amicale et fraternelle.

Puis, elle continua:

— La tendresse de mon mari, la sympathie de ma belle-mère, je veux les acheter puisque je n'ai pu les conquérir... — Pour cela, Georges, j*ai besoin de votre aide...

— Je ne comprends pas, mais je suis prêt... — Que faut-il faire?...

— Aller demain à Paris et y porter une lettre à M, Emile Auguy, le notaire de feu ma pauvre mère, rue des Pyramides...

— C'est facile...

— Je vous prierai de remettre cette lettre à M. Auguy lui-même...

— Je la lui remettrai en main propre.

— Elle lui indiquera Fheure d'une rencontre que je désire avoir avec lui secrètement...

— Secrètement! — répéta Georges étonné...

— Oui.

— Pourquoi?

— J'ai des motifs...

— A Paris, cette rencontre?

— Non, ici... et à ce sujet je vais mettre de nouveau votre dévouement à l'épreuve.

— Disposez de moi, chère cousine...

.■<aP'

282 MADAME DK TRÊVES

— M. Auguy pourra-t-il arriver au chalet s:;ns clro vu?

— Parfaitement.

— De quelle façon?

— En entrant par la porte du parc, qui donne sui* le bois de Laraorlaye et dont j'ai une double clef...

— Demain à dix heures du soir, pourrez-vous faire suivre cette route à M. Auguy et l'amener chez moi, après être allé le chercher à la gare?

— A dix heures M. Auguy sera près de vous...

La jeune femme, dans un mouvement de reconnaissance expansive, tendit de nouveau ses mains à Georges qui les pressa contre ses lèvres.

-~ Faites cela... — dit-elle. — Vous m'aurez prouvé votre affection... et la preuve de la mienne ne se fera pas attendre...

— Je vous répète de compter sur moi...

Eh bien, cher cousin, laissez-moi seule... je vais

écrire la lettre à mon notaire et je vous la remettrai ce soir...

— Où?

— A quelle heure?

— Entre neuf et dix heures, quand Max et sa mère auront regagné leurs appartements.

Une dernière fois Georges de Nerville saisit les mains froides de sa cousine, et les appuya contre ses lèvres avec un élan passionné que Léonide prit de la meilleure foi du monde pour un témoignage d'amitié, puis il se retira, le front brûlant, la fièvre dans les veines.

— Enfin, — se disait-il en gagnant le parc où l'attirait un besoin de mouvement, — enfin c'est Léonide elle-même qui va me conduire au but depuis si longtemps rêvé.

» Il est impossible que je m*abuse... Elle va faire des dispositions en faveur de ma tante et en ma faveur, non pour conquérir l'amour de son mari qu'elle sait ne devoir jamais obtenir, car Max est incapable d'aimer, mais pour acheter sinon la tendresse du moins la neutralité de sa belle-mère, pour avoir le droit de parler haut et d'être écoutée.

» La femme offensée et résignée longtemps ne veut plus courber la tête et se dispose à la révolte... — Gela va préparer la séparation.

» Demain j'irai à Paris... — Demain je verrai le doc-

284 MADAME Dli TRÊVES

teur Pédagniel, et ce vieux médecin, que je me charge de pétrir comme une pâte molle, sera dans mon jeu un fameux atout 1...

Max descendit au dîner où toute la famille se trouva réunie. — Il se montra sombre et silencieux autant qu'il avait été gai et causeur au déjeuner.

Léonide semblait comme lui atteinte de mutisme.

La douairière et Georges n'échangèrent que des paroles rares et insignifiantes.

Lorsque le baron, visiblement fatigué, se leva pour regagner son appartement et se mettre au lit, Léonide se leva et dit en lui tendant le front :

— Voulez- vous, mon ami, que je vous accompagne et que je joigne mes soins à ceux de Pierre Lion?

— Inutile, ma chère... — répondit sèchement Max, sans appuyer ses lèvres sur le front de sa femme. — Je n'ai nul besoin de vous... mon valet de chambre me suffit... ne vous dérangez pas... Bonsoir...

Puis il sortit après avoir embrassé sa mère et donné une poignée demain à son cousin Georges.

La jeune baronne, cette fois, eut la force de demeurer impassible, au moins en apparence.

Elle ne pâlit point et rien ne trahit sur son visage ce qui se passait dans son âme.

— Allons, — pensait-elle, — qu'importe? Je n'en ferai pas moins mon devoir d'honnête femme jusqu'au bout.

La baronne douairière avait vu, comme le matin, la froideur offensante de Max envers sa femme.

Elle s'approcha de Léonide et dit en lui passant un bras autour de la taille:

— Max a beaucoup souffert... il souffre encore, ce qui le rend nerveux... Il faut être très indulgente, ma chère enfant, lui pardonner sa brusquerie, son peu de prévenance... — Fiez-vous à moi pour le ramener à vous....

— Je lui pardonne de tout mon cœur, — répliqua la jeune baronne d'un ton très calme, — et je ne doute point que la guérison complète n'amène en lui un grand changement...

— Soyez-en sûre, mignonne... C'est un espoir qui ne sera point déçu...

Léonide reçut de sa belle-mère un baiser, le lui rendit de façon machinale et correcte, et fît à Georges un signe imperceptible.

M. de Nerville comprit.

Il quitta la salle à manger et monta droit à l'appartement de sa cousine par alliance.

En en franchissant le seuil, il se disait :

— J'ai désormais mes grandes et mes petites en

trées, que je n'aurais jamais cru conquérir si vite I

Me voici confident des secrets de Léonide... — Ou j& serai bien maladroit, ou je ne tarderai guère à tirer parti d'une situation si favorable!... Or, je me pique d'avoir quelque adresse ! . . .

Madame de Trêves rejoignit bientôt Georges.

Elle lui remit la lettre qu'elle avait écrite pour le notaire Emile Auguy, lui fit diverses recommandations et le congédia.

La pauvre enfant avait hâte de rester seule pour prier.

A sept heures du matin, Georges de Nerville était debout.

A huit heures vingt-sept minutes il montait, à Chantilly, dans le train qui faisait halte en gare de Paris à neuf heures trente minutes.

Georges savait que le docteur Pédagniel ne rentrait chez lui que vers onze heures, après avoir fait ses premières visites.

En conséquence il résolut d'utiliser son temps, et d'aller tout d'abord chez le notaire.

Un coupé mit vingt minutes pour le conduire de la gare du Nord à la rue des Pyramides.

Quelques minutes après dix heures, il se présentait à l'étude où il était accueilli par le maître clerc chargé de répondre aux visiteurs avant de les conduire en présence du patron.

Le nom de madame Léonide de Trêves eut le privilège de le faire admettre immédiatement dans le cabinet de M. Auguy, à qui U remit la lettre écrite par la jeune baronne.

Le notaire décacheta vivement cette lettre.

Elle était courte, mais néanmoins fort explicite.

La voici, textuellement reproduite.

« Cher monsieur Auguy,

» J'ai besoin de vous voir en secret, pour une af- » faire d'oti dépend sans doute le repos de toute ma » vie.

)) Le cousin de mon mari, M. Georges de Nerville, w qui vous remet cette lettre et en qui vous ^pouvez » avoir une confiance absolue, vous conduira près de » moi.

» Je vous attends ce soir à dix heures.

» Apportez, je vous prie, la minute de mon contrat » de mariage qui se trouve en votre étude, et plu- » sieurs feuilles de papier timbré dont nous aurons » besoin.

» Je compte sur vous, cher monsieur Auguy, et » vous prie de me croire, comme toujours :

» Votre bien affectionnée,

» Léonide de Trêves. »

Quand le notaire eut parcouru rapidement cette lettre, il la relut avec lenteur en fronçant les sourcils,

Georges étudiait sa physionomie.

Le froncement de sourcils était trop visible pour lui échapper, et pour ne point l'inquiéter.

Il pensa :

— Le bonhomme n'a point l'air satisfait 1 — C'est un vieil ami de la famille Desfontaines. — Songeraitil à mettre des bâtons dans les roues?

M. Auguy leva la tête.

— Permettez-moi, monsieur, de vous adresser uno question... — dit-il à Georges.

— Je suis à vos ordres pour y répondre.

— Est-il survenu quelque chose d'extraordinaire

au chalet de Lamorlaye, dans la famille de M. de Trêves?

Georges prit un air étonné et s'écria :

— Ignorez-vous donc, monsieur, l'accident terrible arrivé à mon cousin, le baron Max de Trêves?

— Complètement... — Depuis plusieurs mois je n*ai reçu aucune nouvelle de la famille de Trêves... — De quel accident est-il question?

— Mon cousin Max, il y a de cela un peu plus de trois semaines, a été mordu par un chien enragé...

M. Auguy fit un bond sur son siège.

— Mordu par un chien enragé! — s'écria-t-il. — Est-ce possible?

— C'est malheureusement certain...

— L'hydrophobie du chien a été constatée?...

— Oui, monsieur, par le médecin même qui a soigné mon cousin...

— Mais alors le malheureux jeune homme est perdu ! .'. .

— Le docteur affirme le contraire...

— Cependant, l'opinion générale... — commença le notaire.

— Je la connais, — interrompit Georges.. — On dit la morsure incurable, ce qui n'empêche point mon cousin d*être en ce moment en pleine convalescence, et de n'offrir aucun des symptômes qui pourraient donner des inquiétudes pour l'avenir...

— Le médecin a pu enrayer le mal, mais je doute qu'il ait sauvé M. de Trêves...

— C'est votre conviction?

— Oui... — Un hasard m'a mis à mûmo (rétnùicr la question, quoique la carrière du notariat et celle de la médecine ne se ressemblent guère... — Je sais donc que l'incubation de la rage peut avoir une durée très prolongée... Les symptômes qui ne se manifestent point au bout d'une période de neuf jours, de trois, de six ou de neuf mois, peuvent se produire au bout d'une année et quelquefois même de plus longtemps... Deux des princes de la science, les docteurs Tardieu et Velpeau, l'affirment dans des ouvrages très étudiés et très estimés...

— Mais alors le cas vous semble grave...

— Oh I très grave... — Je crois à l'existence d'un danger de tous les jours, de toutes les heures, pour M. le baron de Trêves...

— Et pour la jeune baronne, par conséquent... — insinua Georges, plantant avec adresse un jalon qui pourrait peut-être servir à l'accomplissement de ses projets.

— Par conséquent... — répéta le notaire qui baissa la tête et réfléchit.

M. de Nerville continua :

— Je frissonne quand je pense à la situation faite par cette catastrophe à ma pauvre cousine!... — Max peut devenir hydrophobe dans trois mois, dans six mois, dans une année peut-être, après avoir conservé les apparences du calme et de la guérison jusqu'à l'une de ces époques. — Donc sa femme se trouve menacée sans cesse!... —C'est effroyable!... —Avec de telles appréhensions la vie est impossible...

— Madame de Trêves a-t-elle pleinement conscience de la situation dont vous parlez? — demanda le notaire en relevant la tête.

— Je l'ignore...

— Soit... Mais enfin que supposez-vous?...

— Je suppose qu'elle croit sérieusement, comme j& le croyais moi-même tout à l'heure, son mari hors de danger...

Après un silence Georges ajouta :

— Ne pensez-vous pas, monsieur, qu'il serait utile..indispensable même, de la prévenir?... de Téclairer?...

M. Auguy, sans répondre à cette question, interrogea.

— Vous savez, monsieur, que madame Léonide de Trêves me mande auprès d'elle? — dit-il.

— Je le sais...

— En secret...

— Je le sais aussi...

— Vous vous êtes chargé de me faire arriver jusqu'à elle...

— Oui, monsieur, et je le ferai sans éveiller les soupçons de qui que ce soit au chalet de Lamorlaye...

— Quand faudra-t-il partir?

— Nous prendrons ce soir à la gare du Nord l'express de 8 h. 15, qui nous descendra à Chantilly k 9 h. 17. — La distance n'est pas très longue de Chantilly à Lamorlaye... — Nous pourrons donc pénétrer secrètement vers dix heures dans le parc du chalet et gagner sans bruit l'appartement de ma cousine.

— A huit heures, monsieur, je serai à la gare du Nord, dans la salle d'attente.

— Je \'ous y aurai précédé, monsieur.

Le notaire s'était levé tandis que les dernières ré~ pliques s'échangeaient.

Georges comprit que l'entretien était fini.

Il n'avait d'ailleurs aucune raison pour le prolonger, ayant dit tout ce qu'il voulait dire. — Après l'échange d'un salut il se retira.

En descendant l'escalier de la rue des Pyramides le jeune homme se frottait les mains tandis qu'un mauvais sourire écartait ses lèvres.

— Bien joué I — murmurait-il. — Sans en avoir l'air, j*ai semé dans l'esprit du notaire l'idée d'une séparation... Elle germera! — Ils travailleront tous à leur insu pour moi ! — Léonide, séparée de Max vivant, sera ma maîtresse... — Max mort, elle sera ma femme...

Le coupé pris à la gare du Nord l'attendait à la porte.

Il y monta et se fit conduire rue du Helder chez le docteur Pédagniel.

Le vieux médecin venait de rentrer et il allait se mettre à table.

Pédagniel était un célibataire endurci, vivant entre son valet de chambre, sa cuisinière et son cocher.

On introduisit Georges.

— Ah I vous voilà ! — s'écria le docteur en lui serrant la main. — Votre présence m'annonce qu'il y a du nouveau à Lamorlaye, et je devine ce qui se passe. — Malgré les affirmations et les séquestrations dumé-

decin de campagne, le baron Max est au plus mal et vous venez me chercher en toute hâte...

— Yous vous trompez, docteur, — répliqua Georges,

— Comment, je me trompe?

— Mon cousin Max va mieux.

Pédagniel parut stupéfait et même suffoqué en apprenant ce fait qui lui semblait inouï, mais il reprit vite son aplomb et répondit d'un ton moqueur :

— Oui... oui... on les connaît ces mieux-là! — On a endormi le mal, mais un peu plus tard il se réveillera terrible! ~ Oui, il se réveillera, je vous le garantis... — Vous allez déjeuner en ma compagnie... Nous causerons...

— J'accepte, cher docteur, avec un vif plaisir.

Un instant après les deux hommes étaient attablés en face l'un de l'autre devant un déjeuner confortable. — Pédagniel aimait à bien vivre.

— Bref, — fit-il la bouche pleine, — vous disiez que votre cousin Max va, ou du moins paraît aller beaucoup mieux...

— Il a déjeuné et dîné hier avec nous, et s'est promené dans le parc pendant près d'une heure... — répondit Georges.

— Le médecin de village, mon très docte confrère, a donc levé les scellés posés par lui sur la porte de son malade? — s'écria Pédagniel avec ironie.

— Oui, docteur...

• — Et, comme un charlatan sur ses tréteaux, il a fait parade de la cure merveilleuse qu'il venait d'obtenir...

— Vous avez deviné...

— Ah! c'est un fin renard que ce M. d'Harblay !.., c'est un rusé matois!... En une heure il a trouvé moyen de me supplanter dans une maison où j'étais connu, aimé, apprécié depuis trente ans!... — Je

n'oublierai jamais l'insolence de son accueil, sa suffisance, sa raideur et, s'il plaît à Dieu, je ";lui revaudrai -ça un jour ou l'autre... — Ce que j'ai le plus sur le cœur, c'est qu'on m'ait si mal soutenu là-bas I... — Je vous remercie d'être venu me voir, cher monsieur de Nerville, car vous avez toutes mes sympathies, mais si vous êtes chargé de me dire que l'on m'attend à Lamorlaye, vous le ferez en vain... — J'ai été, à très peu de chose près, expulsé du chalet, et il faudrait des circonstances bien graves pour m'y faire remettre les pieds...

— Je ne suis chargé d'aucune mission auprès de TOUS, docteur...

— J'en suis ravi...

— Je voulais simplement vous serrer la main.

— Je vous en sais gré... — Un peu de Pontet- €anet...

— Volontiers...

— Gomment le trouvez-vous ?

— Excellent... — ■ Enfin, docteur, que pensez-vous de la guérison de mon cousin ?...

■— Je pense qu'il n'est pas guéri du tout.

— Alors, il peut avoir une crise d'un moment à l'autre.

— Une crise qui remportera... — Parfaitement Men...

— Cependant il paraît en pleine convalescence... ses forces sont revenues... il a bon appétit, et le docleur d'Harblay affirme...

Il ■ «»,

Pédagniel interrompit Georges en fra^nant sur la table, puis il s'écria :

— Si vous ajoutez foi aux hâbleries de ce charlatan, grand bien vous fasse et n'en parlons plus !... — Je serai trop vengé par la mort du baron de Trêves, que je regrettera: à'ailleurs.

~ N'existe-t-il donc aucune chance de salut?

— Aucune... — La rage ne pardonne pas... — L'avis de tous les maîtres est unanime à cet égard...

— Mais c'est épouvantable !

— Épouvantable, oui, et malheureusement indiscutable...

— Ainsi, mon cousin Max peut vivre plus ou moins longtemps, avec l'apparence de la santé, en conservant le virus dans ses veines...

— Oui, et les symptômes rabiques éclateront brusquement, à la suite d'une émotion quelconqu>e ressentie parle sujet, et cela au bout de trois mois, d'une année, de plus longtemps même peut-être...

— Quels sont ces symptômes?

— Quelques-uns de ceux de l'angine... la déglutition 'devient pénible, la voix rauque, l'appétit manque... l'inquiétude, la tristesse s'emparent du malade, puis l'agitation commence, grandit, l'accès se déclare et -arrive bien vite à sa période aiguë.

— Période dangereuse pour ceux qui entourent le -malade?..

— Très dangereuse.,,

Savez-vous, docteur, que la pooitioii de ma cousine Léonide est terrible...

— Je ne le sais que trop.

— Un accès de Max peut amener pour elle des cot>séquenc.es funestes...

— Funestes et irrémédiables !

— Comment prévenir une catastrophe?

— Il n'existe qu'un seul moyen.

— Lequel?

— Surveiller sans cesse le baron, afin de se rendre compte du moindre symptôme...

— Surveillance difficile à exercer...

— C'est mon avis... — Pour la rendre efficace il faudrait l'œil expérimenté d'un médecin...

— Quoi qu'il en soit, le repos domestique est troublé, — reprit M. de Nerville, — la paix intérieure est anéantie, la vie de famille n'existe plus, le mariage devient une cause de terreur permanente. — Ce devrait être un cas légal de séparation de corps...

— C'en est un...

— Vous en êtes sûr?

— Oui, et j'ai pour cela de bonnes raisons... — La Cour de Lyon a statué en 1853 sur la demande en séparation formée par une jeune femme deTournus, dont le mari avait été mordu par un chien enragé... — Je faisais partie du conseil médical chargé d'examiner la question... — Nous étions cinq... — Un seul de n^esconfrères s'est déclaré pour la négative.

— La séparation de corps a été prononcée?

— Oui.

— - L'homme est-il mort ?

— Onze mois après la morsure, et dans une si épou-

vanlable crise qu'il enlevait avec ses dents des lambeaux de sa chair...

— Mais alors la jeune baronne pourrait demander une séparation et, s'appuyant sur le précédent que vous venez de citer, elle l'obtiendrait.. .

— Ce n'est pas douteux, mais cette séparation deviendrait funeste aux intérêts de la baronne douairière, votre tante...

— En quoi?

— En ce que la jeune femme reprendrait sa fortune, la séparation étant prononcée à son profit, et le tribunal n'allouerait à votre cousin qu'une pension qui s'éteindrait avec lui... — Ce serait la ruine...

— Si Max vient à mourir, la situation sera la même.

— Est-ce que madame Léonide de Trêves a l'idée d'une séparation ?

— Je ne sais rien à cet égard ; cependant... Georges s'interrompit.

— Cependant, — répéta Pédagniel.

— 11 ne me paraît point impossible qu'on lui en ait donné le conseil... — répondit hypocritement M. de Nerville.

— Qui?

— Le docteur d'Harblay.

— C'est improbable, c'est même impossible!! — s'écria le vieux médecin. — Songez donc qu'en conseillant la séparation, et par conséquent en avouant qu'il doute de la guérison complète, il se contredirait lui-même... — Admettons que votre cousin réclame un conseil médical, j'affirme que ce médecin de cam-

'298 MADAME DE TRÈVi:S

pagne serait seul contre ses collègues, comme le mé- <lecin de Lyon...

— Si vous faisiez partie de ce conseil, cher docteur...

— J'en ferais partie^ n'en doutez pas... — interrompit Pédagniel.

— Quelle revanche pour vous !

— Je n'en saurais rêver de plus belle.

— Ne pensez-vous pas que prévenir ma cousine du danger qu'elle court, et lui indiquer Tunique moyen de se soustraire h ce danger, serait accomplir un de- Toir?...

— Oui sans doute, mais certaines choses sont diffi- <îiles à dire...

On venait de servir le café.

Pédagniel offrit un cigare à Georges qui, de même qu'avec le notaire Emile Auguy, ne crut pas devoir prolonger davantage l'entretien au sujet de Max et des conséquences probables de l'accident. — Il lui suffisait d'avoir posé des jalons.

A deux heures M. de Nerville quitta le docteur, alla faire quelques visites pour tuer le temps, dîna de bon appétit chez César, boulevard Poissonnière, gagna pédestrement le boulevard de Strasbourg, et à huit heures se trouva dans la salle d'attente du chemin de fer du Nord.

Le notaire y arriva quelques minutes après lui.

A huit heures et quart le train les emporta vers Chantilly où ils arrivèrent à neuf heures dix-sept minutes.

Depuis la gare il fallait une heure pour aller à pied au chalet de Lamorlaye.

La soirée était belle et fraîche ; le ciel pur et étincelant d'étoiles.

Les deux hommes arrivèrent à la petite porte cachée sous bois ; — M. de Nerville en avait la clef.

Ils entrèrent dans le parc et se dirigèrent silencieuisement vers le chalet dont le clair de lune profilait sur les pelouses l'ombre dentelée et pittoresque.

Toutes les fenêtres étaient closes, à l'exception d'une seule, celle de la chambre de Léonide. ^ Dans rentrebâillement des rideaux abaissés on Toyait filtrer un rayon de lumière.

— Ma cousine nous attend... — fit Georges à voix basse. — Veuillez me suivre.

Le notaire répondit par un signe affirmatif et mar- 'Cha derrière le jeune homme qui, après avoir ouvert une porte de service dont il avait eu soin d'emporter la clef, le guida dans les escaliers et les couloirs du chalet jusqu'à l'appartement de la jeune baronne.

L'épaisseur du tapis couvrant les marches et garnis sant les corridors leur permettait d'avancer sans trahir leur passage.

Georges frappa discrètement à la porte de sa cousine.

On entendit marcher -à l'intérieur et cette porte s'ouvrit.

Léonide était sur le seuil.

Elle tendit affectueusement la main au notaire et le iil entrer.

300 MADAME T)E TT.ÈWES

M. de Nerville entra derrière lui et referma la porte.

— Mon exvjelleut ami, — murmura la jeune femme avec une émotion poussée jusqu'aux larmes, — j'avais bien raison de ne pas douter de votre dévouement... — Vous avez tout quitté pour accourir à mon premier appel... — Je vous remercie du fond du cœur...

Léonide se tourna vers Georges :

— A vous aussi, cher cousin, je dois beaucoup... — dit-elle. — Ni mon affection, ni ma reconnaissance ne vous feront défaut... — Quant à présent la tâche dont vous avez bien voulu vous charger est finie... — Je vous prie de me laisser seule avec mon vieil ami...

— Mais, — fit observer Georges, — M. Auguy compte retourner à Paris cette nuit par le train qui passe à Chantilly à deux heures cinquante-six minutes... il ne saurait retrouver seul son chemin dans les ténèbres... — Je me chargerai de le conduire...

— Venez donc prendre ici M. Auguy dans une heure...

— Je serai exact, chère cousine.

Georges quitta l'appartement de Léonide.

Avant de s'éloigner il se demanda :

— Que va-t-il se manigancer là dedans ?...

— J'espère bien le savoir demain matin... — se répondit-il.

Nons ferons assister nos lecteurs à l'entretien de Léonide avec le notaire, mais nous devons raconter auparavant ce qui s'était passé au chalet de Lamorlaye pendant l'absence de Georges.

MADAME DE TRÈVKS 30!

'Vers dix heures du matin Lucien était venu visiter le baron Max, dont l'état lui parut complètement satisfaisant.

Il fit son pansement auquel la douairière voulut assister ainsi que Léonide.

Celle-ci, — disons-le en passant, — eut encore à souffrir de la sécheresse insolente de son mari.

Lucien s'était retiré navré des souffrances incessantes de la charmante femme, mais n'avait point cherché à se ménager avec elle un entretien.

Au déjeuner Max se montra nerveux et froid.

Le caractère du baron de Trêves était singulier, — si singulier que l'expliquer serait une tâche au-dessus de nos forces. — Comment expliquer d'ailleurs ce qui est illogique?

Le jeune homme ne pouvait se décider à trouver pour sa femme un sourire, une parole gracieuse, et cependant il ne la haïssait pas.

Il la savait honnête, il la voyait jolie, élégante, bien élevée, mais son genre de beauté ne lui plaisait point, son élégance lui paraissait trop simple, son éducation trop peu brillante. — Rien en elle ne flattait son amour-propre d'ancien viveur blasé.

Une Léonide détraquée moralement, excentrique, ultra-mondaine, cocodette de haute futaie, cliente assidue des grands couturiers, avides de plaisirs , assoiffée d'hommages, ne pouvant se passer d'un escadron volant de jeunes gommeux lui faisant la cour, une Lazarine Leroux, devenue marquise de la Tour du Roy et faisant de ce grand nom le joj^eux usage que

l'on sait (*), aurait eu beaucoup plus de chances de lui plaire que la violette modeste et parfumée qui se nommait Léonide Desfontaines.

Max nourrissait en outre contre la pauvre enfant le plus inimaginable grief.

Il ne lui pardonnait pas d'avoir acheté et payé en beaux millions comptant son vieux nom de ;Trèves et son titre de baron, la faisant responsable de la mésalliance consommée par lui et qui lui pesait.

En somme, Max se rendait assez mal compte de ce qu'il éprouvait à l'endroit de sa femme, et il lui eût été bien difficile, sinon même impossible, d'expliquer et surtout de justifier le sentiment dédaigneux qui i'éloignait d'elle.

(*) Sa M^jjesté L'Argent. Dentu éditeur.

Après déjeuner Max désira, comme la veille, aller faire un tour dans le parc.

Léonide et la baronne Germaine Ty accompagnèrent.

Gomme la veille il s'appuyait sur le bras de sa mère.

La jeune femme marchait auprès d'eux, pensive et la tête basse, ainsi que le pauvre chien fidèle et dédaigné qui sollicite une caresse du maître , une parole amicale, un regard au moins, et ne peut rien obtenir.

La promenade dura près d'une heure.

Au bout de ce temps M. de Trêves exprima la volonté de rentrer chez lui et de s'y trouver seul.

Léonide regagna son appartement.

La douairière restée dans le parc s'assit sur un banc rustique sous une voûte de verdure.

Les sentiments nouveaux que développait en elle le souci d'assurer son avenir lui faisaient comprendre que Max dépassait les bornes en témoignant à sa femme une si méprisante indifférence.

Elle avait remarqué la contraction du visage de Léonide, sa pâleur, ses paupières rougies par les larmes. — Elle se demandait si madame de Trêves, lasse de souffrir et de pleurer en silence, ne se réveilleraitpas un jour décidée à secouer le joug, animée d'un esprit de révolte, et réclamant une séparation qui mettrait fin à son long supplice.

En même temps elle songeait à la requête qu'elle comptait faire présenter à sa bru par son fils, et ne se dissimulait point que la conduite de ce dernier était de nature à rendre plus que douteux le succès de cette requête.

A ces réflexions mélancoliques se joignait l'inquiétude résultant du changement visible de Max.

Le jeune baron lui semblait plus taciturne, plus nerveux, plus sombre qu'avant l'accident.

Le docteur Pédagniel avait-il donc raison contre Lucien d'Harblay ?

Max, atteint d'un mal qui ne pardonne pas, devait-il fatalement mourir bientôt?

Or, la mort de son fils c'était la ruine pour elle, nous le savons, si sa belle-fille ne modifiait point par de nouvelles dispositions les clauses rigoureuses du contrat de mariage.

Lorsque, la veille, elle avait conseillé à Max d'être plus doux, plus tendre pour Léonide, le jeune homme avait souri, donc il lisait au fond de sa pensée et devinait le mobile qui la faisait agir.

Qu'importait cela? — Elle trouverait bien moyen de

: yj

revenir à la charge avant qu'un temps bien long se fût écoulé.

Ce moyen, Léonide le lui fournit.

A six heures et demie, comme de coutume, la cloche du chalet annonça le dîner.

Max quitta son appartement et se trouva d'abord seul avec sa mère.

Léonide les rejoignit au moment oii ils se mettaient à table, et s'approchant de son mari lui demanda très affectueusement comment il se portait.

^ — Comme un homme affamé que vous faites attendre... — répondit-il brutalement.

— Suis-je donc en retard?... — balbutia la jeune femme. — Au premier coup de cloche, je suis descendue...

Max haussa les épaules sans répondre.

Léonide s'assit, le cœur gros.

Le repas commençait mal.

La baronne Germaine servit sa belle-fille qui, la gorge contractée, n'avala qu'à grand'peine quelques cuillerées de potage.

Un silence profond régnait dans la salle à manger.

Tout à coup madame de Trêves, à bout de-force, prit sa tête dans ses mains et les sanglots qui l'étoufîaient éclatèrent.

La coupe était trop pleine; — le cœur débordait.

Max et sa mère regardèrent la jeune femme.

Le valet qui servait à table s'empressa de sortir.

— Qu'est-ce que cela signifie ? — demanda le baron d'un ton rogue. — Pourquoi ce déluge?

Léonide suffoquait.

— Encore une fois, qu'avez-vous? — reprit Max ^vec colère. — Qu'est-ce qui vous prend? — Devenezvous folle ?...

Ce dernier mot produisit sur la pauvre enfant une impression foudroyante.

Ses sanglots s'arrêtèrent, ses larmes se tarirent; — elle se leva brusquement, le visage empourpré, les yeux secs et brûlants, la respiration sifflante, et dit d'une voix à peine distincte :

— Folle ! ! — Ah ! je voudrais l'être ! ! — Plût à Dieu que je le devienne ! !

Quelques semaines auparavant la baronne Germaine eût pris la balle au bond pour accabler Léonide de récriminations et de sarcasmes.

Cette fois elle se garda bien de prononcer un mot.

Ses mains se crispaient sous la table ; — un tremblement nerveux agitait son corps.

Léonide reprit :

' — Max... Max... que vous ai-je donc fait pour que vous me torturiez ainsi??

— Des reproches ! I — s'écria le baron. — Une scène de -mélodrame 1 ! — A auel propos, grand Dieu?...

— Vous me le demandez ! !

— Parbleu î

— Ainsi, vous ne comprenez pas que votre rudesse me froisse... que votre dédain m'offense... qu^ votre haine si peu dissimulée est un supplice au-dessus de mes forces... Vous voulez savoir pourquoi je pleure...

je vais vous le dire : — Je suis la plus malheureuse des créatures!... — Quand on a fait de moi votre femme, j'étais toute abnégation, soumission, dévouement, et j'avais à cela peu de mérite... je vous aimais...

— Depuis le jour de mon mariage, est-il un moyen que vous n'ayiez employé pour anéantir dans mon cœur, non seulement l'amour, mais aussi l'amitié? — Veuve d'un mari vivant, ma vie est un long supplice! — Ah ! par pilié, tuez-moi, mais ne me faites pas ainsi lentement agoniser dans les larmes et le désespoir!.,.

Léonide dut s'arrêter pour reprendre haleine.

— Avez-vous enfin fini ? — dit Max avec emportement. — En voilà assez ! en voilà trop ! — Dois-je vous céder la place ?

— Mon enfant... mon cher enfant... — balbutia la douairière suppliante.

— Eh ! ma mère, laissez-moi ! — répliqua le baron.

— Allez-vous maintenant faire cause commune avec cette petite bourgeoise que vous jugiez naguère plus sévèrement que moi ?

— Petite bourgeoise ! — répéta Léonide. — Le voilà, le grand mot ! — - Vous vous êtes mésallié, comme vous dites, et vous ne me le pardonnez pas ! — Mais est-ce que c'est ma faute ? — Est ce que je'savais seulement ce qu'était une mésalliance ?... Est-ce que je vous ai demandé de m'épouser et de me donner ce titre qui est cause de mes tourments?... — Je suis folle, avez-vous affirmé tout à l'heure... — Eh bien! oui, je crois que je le deviens, tant par instants ma raison s'égare... — Si vous saviez ce que je souffre, vous auriez com-

308 MADAME DE TRÈVFS

passion de moi ! — Vous ne pourriez pas vous empêcher de me plaindre si vous connaissiez la lutte terrible que soutient mon cœur, et vous auriez une parole affectueuse pour me donner la force qui me manque... — Il me faudrait si peu de chose... — Un peu d'estime... un peu de pitié... un semblant d'affection... voilà tout ce que je demande...

Cette plainte déchirante, cet appel touchant qui devait sembler irrésistible, ne firent rien vibrer dans l'âme égoïste de Max.

— Vous êtes en vérité trop impressionnable, ma chère! — dit-il avec un peu moins de rudesse, mais d'un ton glacial. — Tout cela c'est du nervosisme et pas autre chose... — Vos plaintes et vos gémissements n'ont aucune raison d'être... — Pourquoi venez-vous me parler de mésalliance? — Peut-être avons-nous fait une sottise l'un et l'autre en nous mariant, mais vous devez me rendre cette justice que je me suis conduit en galant homme avec vous, et que je n'ai point gaspillé, comme tant d'autres, avec des maîtresses ou en pertes de jeu, les revenus de votre fortune... — Sachez m'en gré, tâchons de vivre en bonne intelligence, gardons dans notre maison l'apparence d'un calme de bonne compagnie, et ne donnons point à nos gens le spectacle de scènes déplorables comme celle de tout à l'heure!... Vous n'êtes point victime!... Vous avez ici la campagne, un beau parc, une incomparable forêt... — Vous avez ma mère qui vous aime malgré les mauvais procédés de madame Desfontaines à son égard... — Que vous manque-t-il? — Absolument

MADAMIH DE TRÊVES 309

rien... — Trcuvez-vous donc heureuse et ne vous plaignez plus...

Léonide avait écouté cette longue tirade en comprimant les battements de son cœur, en étouffant ses larmes.

Ces paroles froides et cherchées, insultantes dans leur politesse, l'éclairaient en la torturant.

Elle comprenait tout, même ce que Max ne disait pas.

C'était donc vrai... — La ténacité de madame Desfontaines avait causé le malheur de sa fille. — Si la veuve du banquier eût laissé à Max, par contrat, la libre disposition du capital de la fortune, ou du moins d'une partie de cette fortune, Max reconnaissant eût peut-être été capable d'amour, et la baronne Germaine d'amitié.

Léonide répondit en frissonnant :

— Yous avez raison, Max... — Vous m'éclairez... j'avais tort de me plaindre et tort de pleurer... — Il ne me manque rien... — N'ai-jepas leplus grand des bonheurs ici-bas?... Je fais mon devoir d'honnête femme et je n'y faillirai jamais...

La jeune baronne avait eu la force d'arrêter momentanément ses larmes et de comprimer ses sanglots, mais son émotion devint plus forte que sa volonté et, pour ne pas donner à son mari le spectacle d'une nouvelle crise de douleur, elle voila son visage avec ses deux mains et sortit vivement de la salle à manger.

Max fit un geste de colère et de découragement.

— Quelle existence!! — murmura-t-il les dents serrées.

La douairière lui passa un bras autour des épaules, et lui dit d'une voix câline :

— Mon cher enfant, c'est un peu ta faute... Le baron tressaillit :

— Ma faute ! — répéta-t-il.

— Oui.

— Et pourquoi, je vous prie ?

— Léonide a le droit de se plaindre... — Tu es dur avec elle...

— Ma mère, — interrompit brusquement Max, — pour la troisième fois depuis deux jours vous plaidez près de moi la cause de ma femme qu'au fond vous détestez... — Quel est votre but?

— Tu te trompes, — répliqua la douairière, — je ne déleste pas Léonide et je me reproche de ne l'avoir point assez aimée... — L'enfant était-elle cause de la ténacité de sa mère qui spéculait sur notre ruine, et devait-elle en être responsable? — Certes, non ! — Les fâcheux résultats de cette ténacité n'étaient pas d'ailsans remède... — Situ avais été bon mari^ Léonide aurait été sans doute la première à proposer d'assurer mon avenir, pour le cas où le malheur eût frappé cette maison...

— Le malheur, c'est ma mort, — répliqua Max avec amertume, — et je vous prie de remarquer que je suis vivant...

— Bien vivant, grâce au ciel! — s'écria la douairière dans un élan de tendresse hypocrite, — eî que Dieu

me préserve de te voir mourir! j'aimerais mieux mourir moi-même î... Tu ne peux nier cependant qu'il existe des hasards cruels, inattendus... — H y a trois semaines, un de ces hasards t'avait mis aux portes de la tombe...

Max répondit d'une voix sombre :

— Le docteur Lucien d'Harblay m'a sauvé...

— Certes!... et qu'il en soit béni!... — Mais s'il avait échoué, que serais-je devenue, moi, chassée de cette maison sans doute, par celle à qui nous avonsdonné le droit de nous haïr?

— Vous ne pensez qu'à vous, ma mère! — interrompit le jeune homme avec un redoublement d'amertume.

— Il faut bien que j'y pense, puisque tu semblés m'oublier, toi, mon filsî — Une catastrophe m'aurait mise à la merci de Léonide, et je n'ai rien fait dans le passé pour m'attirer sa sympathie. .,

— Sympathie que vous cherchez à vous concilier pour l'avenir...

— Je ne cherche que ton bonheur... — Au moment de ton mariage, Léonide était une cire molle que tu aurais pu pétrir à ta guise... — Elle est jeune, elle est belle, elle a des qualités que tu n'aurais pas trouvées peut-être dans une famille plus aristocratique que la sienne. — Le désir de te plaire, la volonté de t'aimer ne lui manquaient point... Avec cela une grande fortAine... Que pouvais-tu désirer de plus?

— Vous n'avez pas toujours dit cela, ma mère...

— J'étais injuste en ne le disant point.

— Vous le reconnaissez un peu tard. .

Si- MADAME DE TRÊVES

— C'est vrai, mais mieux vaut tard que jamais... — Pourquoi ne suis-tu pas mon exemple?... Nous pourrions être heureux pour le présent et pour l'avenir... — Il suffirait de le vouloir^ et c'est ton intérêt à tous les points de vue. . . — Léonide mérite autre chose que rindifférence... — Elle le sait à merveille... — Dédaignée, repoussée par toi, elle pourrait chercher une vengeance.

— -Où la trouverait-elle?

— Dans une autre affection...

— Ma femme me tromperait !... — s'écria Max.

— Pourquoi pas ?... Et si quelque péché d'amour pouvait mériter l'indulgence, assuréaient ce serait le sien!... Les moralistes les plus sérieux accorderaient sans conteste à ce péché des circonstances atténuantes.

M. de Trêves sentit un petit frisson passer sur sa chair.

xxxn

Après un instant Max reprit :

— Léonide est chaste...

— Oui, certes, — répliqua la douairière, — mais elle a vingt-deux ans... — Les sens ont à cet âge des exigences impérieuses et le cœur a besoin d'amour... — En vain la jeune femme délaissée par son mari résiste aux entraînements de sa nature ; ses forces s'usent dans la lutte ; la froideur, l'abandon de l'homme qui devrait l'aimer, sont pour elle des con. ■seillers funestes, et le jour de la chute arrive sans presque qu'elle en ait conscience... — Or, tu le sais aussi bien que moi, tu n'es pas un mari pour Léo- 'ïiide...

Max écoutait sa mère en fronçant les sourcils.

Ses traits contractés décelaient son agitation.

Un mari trompé lui avait toujours semblé ridicule, •et le ridicule lui faisait peur.

Madame Germaine de Trêves, qui songeait à ses 'intérêts bien plus qu'à ceux de sorv fils, poursuivit d'un ton insinuant :

t i MADAME DE TREVES

— Heureusement il n'est pas trop tard, et tu n'as qu'à vouloir pour écarter de toi tout péril.

» Un bon mouvement, quelques égards, un peu de tendresse, et Léonide ne te marchandera point son pardon... — Tu pourras tout lui demander alors, elle ne te refusera rien, et dans les questions d'argent, de fortune, tu seras le maître absolu...

» Pense à cela, mon fils.

— J'y penserai, ma mère.... — répondit Max d'une voix sourde en quittant son siège. — J'y penserai.

Il embrassa la baronne sur le front et remonta chez lui.

Une lueur de joie éclaira le visage de madame Germaine.

— Mes paroles porteront leurs fruits, — murmurat-elle, — et, quoi qu'il arrive, avant huit jours je n'aurai plus rien à craindre de l'avenir...

Pierre Lion attendait son maître.

— Je ne me coucherai pas encore... — lui dit Max, — Je vais lire... — Je vous sonnerai quand j'aurai besoin de vous...

Max s'installa sur une chaise longue, près d'une table oii se trouvaient trois ou quatre journaux dont les bandes étaient intactes.

Une lampe à abat-jour, placée sur la table, éclairait le milieu de la pièce, laissant les angles dans l'obscurité.

Le jeune homme prit un journal, le déploya et essaya de lire la première colonne, mais sa pensée était ailleurs.

MADAMI-: DE TRÈYh^S 313

Les conseils intéressés de sa mère, si parfaUement conformes aux conseils désintéressés du docteur Lucien d'Harblay, revenaient h son esprit.

Léonide lui apparaissait en ce moment telle qu'il aurait toujours dû la voir, charmante et simple, bonne €t soumise, affectueuse et tendre, digne d'être aimée, d'être respectée.

11 se dit qu'il aurait pu être heureux avec elle, absolument heureux, et que par un sot orgueil, par une misérable vanité, il ne l'avait pas voulu...

Il se souvint presque textuellement de ces mots prononcés par la baronne Germaine : — Fn vain la jeune femme délaissée par son mari résiste aux entraînements de sa nature ; — ses forces s'usent dans la lutte ; — la froideur, l'abandon de l'homme qui devrait l'aimer ^ sont pour elle des conseillers funestes, et le Jour de la chute arrive sans presque qu'elle en ait conscience. — Or, tu le sais aussi bien que moi, tu n* es pas un mari pour Léonide...

Ses sourcils se contractèrent de nouveau ; son

visage s'empourpra ; — il se leva, et se mit à marcher à grands pas dans la chambre.

— Le docteur et ma mère avaient raison tous deux... — balbutia-t-il. — J'ai passé, sans le voir, à côté du bonheur... Mais, ce bonheur perdu, il est peut-être temps encore de le reconquérir...

Il jeta un regard sur la pendule.

Elle indiquait dix heures moins cinq minutes.

C'était le moment précis où Georges de Nerville introduisait le notaire Emile Auguy dans le chalet de Lamorlaye.

— Léonide ne doit point être déjà couchée... — se dit Max. — Je vais faire tout de suite ma paix avec elle...

Nous croyons avoir expliqué précédemment que l'appartement du baron et celui de sa femme se trouvaient aux deux extrémités du chalet, mais qu'un corridor conduisait de l'un à l'autre.

La première année de son mariage Max, le soir, suivait assez fréquemment ce corridor, mais depuis bien longtemps, hélas ! il semblait en avoir oublié l'existence.

Il ouvrit la porte verrouillée mettant son cabinet de toilette en communication avec le couloir dont l'autre extrémité aboutissait à la chambre de Léonide et, sans prendre de lumière, il s'engagea dans ce couloir.

Après avoir fait quelques pas, il s'arrêta.

Chose singulière ! — Son cœur battait à coups pressés et des gouttes de sueur mouillaient ses tempes.

— Est-ce que par hasard je vais devenir amoureux de ma femme? — se demanda-t-il.

Un sourire qui n'était point exempt d'ironie crispa ses lèvres, et il reprit sa route en ayant soin d'étouffer le bruit de ses pas.

Au moment d'atteindre la porte de Léonide il s'arrêta de nouveau, mais cette fois ce n'était plus pour monologuer au sujet du sentiment qu'il éprouvait ou qu'il lui semblait éprouver.

Une voix parlait dans la chambre de madame de Trêves, — une voix d'homme.

Qui donc, à cette heure nocturne, pouvait se trouver dans la chambre de la jeune femme ?...

Un amant ?

La prédiction menaçante de la baronne douairière se serait-elle réalisée si vite?...

Le sang, violemment chassé du cœur, envahit ler^ cerveau de Max.

Pendant une seconde l'idée lui vint de s'élancer sur la porte, de la briser si elle résistait, et de faire justice...

La réflexion l'arrêta et toute pensée de violence immédiate disparut.

Que savait-il? — De quoi était-il sûr?

Très pâle, respirant à peine, il franchit le faible intervalle qui le séparait de la porte et, appuyant son épaule à la muraille, il se pencha pour approcher son oreille du trou de la serrure.

La voix d'homme devint distincte.

Max entendit.

— Je n'ai pas hésité à me rendre à votre appel, machère enfant, — disait M. Auguy, — parce que la cause qui vous faisait désirer un entretien avec moi était assurément pressante... — J'avais deviné vosdouleurs... — Je m'attendais aux larmes que je voiscouler.

— Qui donc parle ainsi? ■— se demanda le baron rassuré par ces paroles, et voyant s'évanouir le fantôme de l'adultère.

Léonide ne put répondre que par un sanglot. Le notaire reprit :

— Ne pleurez plus, chère enfant... — Les moments sont précieux. .. — Vous êtes malheureuse...

— Oui... oh! oui... malheureuse, bien malheureuse...

— M. de Trêves vous trompe ?

— J'aimerais mieux cela.

— Comment? — s'écria le notaire stupéfait.

— Un autre amour lui servirait d'excuse... son abandon serait moins insultant... Max me dédaigne... il me hait...

— Ce n'est pas possible...

— Et cependant ce n'est que trop vrai..,

— A toute haine, il faut une cause...

— Il y en a une.

— Laquelle?...

— Une cause qui remonte bien haut... à l'époque de mon mariage...

Et Léonide expliqua ce que savent déjà nos lecteurs relativement à certaine clause du contrat, insérée et maintenues par la volonté formelle de madame •Besfontaines.

— De là viennent toutes mes douleurs ! — ajouta la jeune femme. — La baronne douairière de Trêves est persuadée que je la chasserais de cette maison si mon mari venait à mourir, et la pensée de vivre dans une médiocrité voisine de la gêne l'épouvante... — A cause de cela elle m'exècre et elle a appris à son fils à me délester... — Tout cela changerait sans doute si la situation d'argent devenait différente... Ne peut-on modifier le contrat que vous avez rédigé vous-même?...

— C'est le notaire de la famille Desfontaines... — se dit Max, éclairé par ces derniers mots et continuant à prêter l'oreille.

— C'est impossible... — répondit Emile Auguy. — On ne modifie pas les dispositions d'un contrat.

— Avez-vous apporté le mien, ainsi que je vous l'avais demandé?

— Oui.

— L'avez-vous relu ?

— Très attentivement.

— Ne renferme-t-il pas une clause qui dit qu'après mon mariage j'aurai la libre disposition de mes biens?...

— Sans doute , mais avec l'assentiment de votre mari...

— Je savais à peu près cela, mais vous avez dans les mains, depuis la mort de ma mère, une somme dont je puis disposer sans cet assentiment...

— Oui, puisque M. de Trêves en ignore sinon l'existence, du moins l'importance... — Votre mère l'a voulu ainsi...

— Quel en est le chitfre?

— Huit cent mille francs, augmentés des intérêts accumulés depuis trois ans, ce qui forme un total de plus de neuf cent vingt mille francs.

— Je veux disposer des revenus de cette somme.

— En faveur de qui ?

— De ma belle-mère pourvingt-cinq ou trente mille francs, et du cousin de M. de Trêves pour le reste...

— Youlez-vous me permettre de vous dire mon opinion à propos de votre projet...

— Je vous en prie...

— Eh bien !... C'est de la folie pure I...

— Non, — répliqua vivement Léonide. — Non, ce n'est pas de la folie si j'achète à ce prix la paix... la tranquillité... le repos, sinon le bonheur.

— Vous cédez au complot ourdi contre vous par votre belle-mère et par voire mari pour vous amener à composition... pour obtenir de vous, à force d'humiliations et d'offenses, ce que vous êtes prête à faire aujourd'hui...

— Ne dites point cela !... — s'écria Léonide. ~ Si ce complot existe, mon mari n'en est pas complice, j'en ai la ferme croyance, j'en ai la certitude... — Max me broie le cœur chaque jour, mais c'est avant tout un honnête homme, un homme loyal ! 1

M. de Trêves sentait la rougeur lui monter au front.

Les paroles de Léonide fondaient la glace de son cœur.

Un instant il eut la pensée d'ouvrir la porte et de se jeter aux pieds de la jeune femme, pour la supplier de lui pardonner.

La présence du notaire l'empêcha de cédera ce bon mouvement.

Léonide poursuivit :

— Ma résolution est bien prise... Je veux qu'en quittant le chalet vous emportiez un acte signé de moi, constituant en faveur de ma belle-mère et de M. Georges de Nerville, mon cousin par alliance, une

MADAME DE TRÊVES 32î

rente viagère de quarante-six-mille francs, servie avec les intérêts des fonds qui sont entre vos mains. Emile Auguy secoua la tête.

— Je ne dresserai pas un tel acte... — répliqua-t-il. — Ma conscience me le défend ! — Chargez moi plutôt de préparer une demande en séparation de corps... Cela vaudra mieux, et je suis prêt à le faire..»

Max se sentit défaillir.

— Une demande en séparation de corps ! ! I — répéta Léonide avec stupeur.

— Parfaitement bien...

— Vous n'y songez pas ! 1 ! — Non seulement je refuse de me séparer, mais encore le tribunal repousserait sans hésitation une telle demande.

— Il l'accorderait, au contraire, avec empressement et sans débat...

— Je crois rêver!... — Mais le prétexte?...

— Vous ignorez donc, pauvre enfant, l'effroyable malheur prêta fondre sur vous?... si je puis appeler malheur ce qui vous rendrait libre, en faisant toutefois précéder votre liberté de périls sans nombre...

— Vous m'épouvantez... — balbutia Léonide. — Voyez, je tremble sans savoir pourquoi...

Max écoulait avec une intensité d'attention dont rien ne pourrait donner une idée.

Sa bouche amère n'avait plus de salive.

Ses mains tremblaient.

Des frissons glacés passaient sur son épiderme, et le secouaient de la nuque aux talons.

— Parlez I... parlez donc! — reprit la jeune baronne. — Cette incertitude est horrible...

— M. de Trêves a été mordu par un chien enragé,

— dit brusquement le notaire.

— Oui.

— Eh bien I c'est un homme mort...

Max crut sentir le parquet se dérober sous ses pieds,

— Des bruissements sourds remplissaient son cerveau;

— des myriades d'étincelles passaient devant ses yeux. Léonide frissonnait.

— Mort ! — répéta-t-elle d'une voix profondément altérée. — NonI cent fois non I il ne mourra pas!... il est guéri ! — Le docteur Lucien d'Harblay répond de sa vie.

— Ce docteur d'Harblay est un ignorant ou un intrigant... — Choisissez! — La rage est incurable... les princes de la science sont d'accord sur ce point... Consultez les écrits de Tardieu et deYelpeau...

— Je vous répète que Max est guéri I Depuis quelques jours il a repris toutes ses habitudes, et il ne reste d'autre trace de l'accident qu'une blessure presque cicatrisée.

— Le médecin a certainement enrayé le mal^ — répliqua M. Auguy, — mais il n'a pu extraire le virus mortel du sang auquel il s'est mêlé... — La première période est passée, mais dans deux mois, dans six mois, dans un an peut-être, des symptômes, invisibles pour vous, se manifesteront à l'improviste, et le mal éclatera foudroyant... — Ceci est indiscutable et, je vous le répète, les savants les plus autorisés l'affirment!...

xxxni

M. de Trêves sentait ses cheveux se hérisser sur sa tête et son sang se glacer dans ses veines.

— Ce que vous me dites est horrible... — balbutia Léonide effarée.

Le notaire continua :

— Qu'arrivera-t-il alors? — Il n'est que trop facil© de le deviner... — L'accès de rage se produisant sans que personne ait pu le prévoir, un effroyable danger menacera non seulement vous, mais tous Cieux qui approchent de votre mari... — Oui, ma chère enfant, vous risquez de mourir hydrophobe, et cela par la faute du médecin assez vaniteux ou assez sot pour avoir la prétention de guérir un homme qui ne peut pas être guéri !.«

La jeune baronne poussa un cri d'épouvante et cacha dans ses mains son visage livide.

En même temps Max laissait un gémissement sourd s'échapper de ses lèvres et, tournant sur lui-même, titubant comme un homme ivre, heurtant à chaque pas les murailles du couloir, il regagnait sa chambre.

— Est-ce vrai? Est-ce possible?... — murmura Xéonide aux bouts de quelques secondes. — Non... non... le ne peux pas, je ne veux pas vous croire!... Max est guéri... Le docteur d'Harblay me l'a juré l...

— Le docteur d'Harblay vous trompe... — S'il est de bonne foi il se trompe lui-même... — Croyez-en les conseils de votre vieil ami... — Ne refusez point de «uivre l'unique voie de salut qui s'offre à vous... la séparation...

— La séparation... — répéta madame de Trêves en proie à un affolement véritable. — L'oubli du serment que j'ai fait devant Dieu et qui lie à tout jamais mon existence à l'existence de Max... — Non... non... jamaisi Pas cela! pas cela !... Ce serait lâche... ce serait indigne... Cela m'avilirait à mes propres yeux...

— Ma chère enfant, — dit vivement M. Auguy effrayé lui-même de la surexcitation de la jeune femme, — calmez-vous... revenez à vous... écoutez-moi... c'est dans votre intérêt que je parle...

— Je vous écoute... je vous comprends... vous -voulez queje me sépare de mon mari...

— Ce n*est pas moi qui le veux... ce sont les événements qui rendent cette séparation nécessaire... indispensable même... Les tribunaux vous l'accorderont d*emblée...

— Mais je ne la demanderaipas ! — s'écria madame -de Trêves. — Je suis calme, vous le voyez, et je persévère dans mon refus... — Admettons que le docteur d'Harblay m'ait involontairement trompée... — Même

■si j'avais la certitude matérielle que Max doit mourir

dans un accès de rage et que je serai sa victime, je ne ferais pas ce que vous me demandez... — Dieu et la loi m'ont donné pour femme à M. de Trêves... Je porte son nom... Je ne renierai point ce nom à l'heure du péril !... — Encore une fois, ce serait lâche !...

— Réfléchissez, chère enfant...

— Mes réflexions sont faites... toute insistance serait inutile...

La décision delà jeune femme était si manifeste que M. Emile Auguy, se sentant vaincu, garda le silence,

Léonide reprit :

-^ Vous le voyez, mon vieil ami, il faut malgré votre répugnance vous décider à faire ce que je vous demandais au début de notre entretien... — Combien mettrez-vous de temps à rédiger les actes?...

— Il suffira d'un seul acte, en changeant les noms, — répondit le notaire — et je puis en dresser la minute en une heure...

Léonide regarda la pendule et dit:

— Il est onze heures et demie... — A une heure Georges de Nerville viendra vous chercher... — Asseyez-vous à cette table et écrivez...

— Il faut bien vous obéir puisqu'on ne peut vous convaincre... — Je cède...

— Et je vous en remercie mille fois...

— J'ai besoin de quelques renseignements...

— Parlez...

— C'est, m'avez-vous dit, une rente que vous voulez constituer en faveur de votre belle-mère et de votre cousin par alliance?...

326 MADAME DE TRi>VES

— Oui.

— Rente viagère pour chacun d'eux ?

— Oui. — Le capital restera entre vos mains, et vous vous chargerez d'en opérer le placement...

— En cas de décès des titulaires de la rente, ou de l'un d'eux, vous rentrerez dans la totalité ou dans partie de ce capital, cela va de soi.

— Oui, et ce capital irait à mon mari si je mourais avant lui.

— Comment les intérêts seront-ils payés?

— Tous les six mois.

— D'avance?

— Oui.

— C'est tout ce que je voulais savoir...

Le notaire s'assit, prit une plume, et sur papier libre rédigea la minute qui devait, avec un simple changement de nom, servir pour les deux actes.

Léonide, silencieuse, semblait le regarder écrire mais sa pensée était ailleurs.

Une lutte effrayante se livrait dans son âme entre le devoir et l'amour, et le devoir l'emportait sur l'amour.

Pendant trois quarts d'heure le grincement monotone de la plume de fer d'Emile Auguy interrompit seul le silence.

Enfin, la plume s'arrêta.

La minute était terminée.

— Maintenant, — dit le notaire, — je réclame votre attention pour la lecture que je vais vous faire.

— Je suis tout oreilles...

Lecture fut faite.

L'acte réalisait de point en point les intentions de la jeune femme.

— C'est bien cela, mon vieil ami, — fit- elle, — mais l'heure s'avance, et vous ne pourrez avant votre départ écrire deux copies de cette minute...

— Aussi vais-je vous prier de me signer en blanc deux feuilles de papier timbré qu'on remplira à l'étude...

— Je suis prête...

Le notaire tira de sa serviette des feuilles qu'il étala devant madame de Trêves.

— Ecrivez là: Approuvé V écriture ci-dessous et d'autre part, — dit-il, ~ et signez...

Madame de Trêves écrivit et signa deux fois. — Quand aurai-je les actes? — demanda-t-elle ensuite.

— Je vous les apporterai moi-même demain, ou plutôt aujourd'hui, à trois heures.

— Que de fatigue pour vous, mon ami!

— Ne nous occupons pas de moi, mais de vous... — Il en est temps encore, chère enfant, réfléchissez.

Léonide secoua la tête.

— Rien au monde ne saurait modifier la détermination que j'ai prise... — répliqua-t-elle. — Demain vous reviendrez au chalet, non pas secrètement comme cette nuit, mais par la grande porte... — Je vous attendrai.

— Voulez-vous me permettre une question, une

seule?... — demanda le notaire en prenant la main deLéonide.

— Faites, mon ami.

— Vous avez aimé le baron de Trêves t'

— Oui... beaucoup...

— L'aimez-vous encore?

La baronne sentit un frisson effleurer sa chair.

— Il ne s'agit plus d'amour aujourd'hui, — répliqua-t-elle avec un triste sourire — il s'agit de devoir, et je ferai le mien jusqu'au bout.

— Du courage, ma pauvre enfant!... du courage !...

— Oh! soyez tranquille, j'en aurai.

M. Auguy était physionomiste.

Il se disait tout bas en regardant madame de Trêves ;

— Cette jeune femme est sublime... — Martyre du devoir et du dévouement elle lutte contre un amour nouveau, et se sacrifie sans hésiter au mari qu'elle n'aime plus et qui ne méritait pas d'être aimél...

Une heure du matin sonnait à la pendule. On frappa doucement à la porte de Léonide.

— C'est Georges... — dit la baronne en allant ouvrir au cousin de Max.

— Je suis prêt, monsieur... — fit le notaire.

— Et moi, monsieur, je suis à vos ordres...

— Merci, mon ami... — murmura Léonide en serrant la main de Georges.

Celui-ci comprit qu'une intimité réelle allait s'établir entre lui et sa cousine.

Un sourire d'une expression singulière plissa ses lèvres.

Emile Auguy prit congé de sa jeune cliente et suivit M. de Nerville.

A peine les deux hommes avaient-ils quitté la chambre que madame de Trêves se laissa tomber à genoux, et joignant les mains, balbutia :

— Seigneur mon Dieu, vous voyez ce que je fais... Vous voyez ce que je souffre... Ayez pitié de moi... Donnez-moi la force d'étouffer dans mon cœur un amour coupable...

Laissons la jeune femme prier, et rejoignons M. de Trêves.

Une fois rentré dans son appartement il s'abattit sur un siège, le visage contracté, les yeux hagards, les membres agités de soubresauts convulsifs.

On eût dit qu'il venait d'être subitement atteint d'imbécillité ou frappé de folie.

Pendant près de dix minutes il resta inerte, immobile, sauf les contractions musculaires de son corps, anéanti, perdu dans un effarement muet et terrible,

Soudain sa tête se releva.

Ses lèvres remuèrent.

De sa gorge contractée par l'horreur s*échappêrent des sons presque indistincts.

— La rage... — balbutia-t-il avec de grands frissons. — Je puis... je dois mourir de la rage... Ill'a dit, le notaire... La science est impuissante à guérir ce mal hideux... Les médecins sont des ignorants, des fous ou des menteurs, quand ils affirment le con-

traire... — Qu'est-ce donc alors que la science?... Un mot vide et sonore inventé par les charlatans pour duper les imbéciles !... — Oh! ce notaire... ce misérable notaire I — Mais qui me prouve qu'il soit dans le vrai? — Lucien d'Harblay m'a juré que j'étais guéri... — Les fers rouges en brûlant ma chair ont tari le virus mortel... — Je vivrai... je n'ai rien à craindre...

Max s'interrompit.

Son corps tremblait comme celui d'un fiévreux de la campagne de Rome.

Des lueurs phosphorescentes jaillissaient de ses prunelles élargies.

Il reprit :

— Et si c'est Lucien d'Harblay qui s'est trompé ou qui a menti?... — S'il n'a fait qu'enrayer le mal... un mal inguérissable à ce qu'affirment les savants, et quels savants!... — Le notaire a cité des noms... de grands noms... Tardieu... Velpeau... Oui... ce sont de grands noms... ce sont les princes de la science... etilsn'ontrien trouvé pour guérir la rage!... Lucien d'Harblay mentait donc?...

Tout à coup Max se leva.

— Je saurai!... — poursuivit-il. — Je veux savoir!...— Il faut que je sache!...

Prenant d'une main agitée la lampe qui brûlait sur sa table, il traversa la chambre d'un pas presque ferme, ouvrit une porte latérale et entra dans une pièce servant de cabinet de travail et garnie de corps de bibliothèque en poirier noirci dont les rayons supportaient d'innombrables volumes aux reliures

multicolores, les unes sévères, les autres coquettes.

Sa lampe à la main il se dirigea vers un de ces corps de bibliothèque qu'il ouvrit, et promena ses regards sur les volumes étages en face de lui.

Il en choisit un dans une rangée.

La reliure de maroquin rouge portait ce nom : TARDIEU.

Max s'assit, plaça sa lampe à côté de lui, et ouvrit le volume à l'endroit de la table des matières.

Son regard et son doigt suivirent rapidement les lignes courtes et inégales.

Tout à coup il s'arrêta.

Il venait de lire :

« La Rage, page 611. »

Sa main feuilleta le volume et courut à cette page.

Le titre du chapitre : LA RAGE, était imprimé en gros caractères qui lui semblaient des lettres de feu.

Il lut.

Les premiers paragraphes n'étaient que des explications scientifiques, une entrée en matière sans intérêt pour luL ,

Enfin, ces préliminaires passés, il arriva à un passage plus important, digne de toute son attention.

Le tremblement nerveux que nous avons signalé redoubla tandis qu'il dévorait ces lignes :

« Bn cela, comme au point de vue de sa cause, de sa )•> marche, de ses symptômes, l'histoire de la rage ne pré- » sente qu'incertitude et contradiction ; cependant il reste » bien avéré pour nous gue l' homme mo?^du par un animal

» enragé dont la bave ou la salive écumeuse auront été dé- » posées dans les morsures est inguérissable, »

Max s'interrompit.

— Inguérissable!/.., — répéta-t-il en frémissant, — Inguérissable! L., — Et Tardieu a écrit cela!... Tardieu, un savant... un maître!... — Ainsi je suis condamné par lui... par lui qui fait autorité dans la science... et je dois mourir !... — Mourir, quand tout à l'heure, en m'entendant défendre contre le notaire parLéonide si longtemps offensée, si longtemps méconnue, je me suis misa l'aimer!... Mourir, lorsque je comprends qu'Userait doux de vivre auprès d'elle!... — Mourir, au moment oh de nouveaux horizons s'ouvraient pour moi!... — Non, non!... c'est impossible !... Tardieu est un savant, mais Lucien d'Harblay, quoiqu'il soit moins célèbre en sait autant que lui et plus que lui peut-être... — Tardieu et Velpeau n'ont rien trouvé pour guérir la rage... — Qu'est-ce que cela prouve? — Plus habile ou plus heureux, Lucien d'Harblay, lui, a trouvé... — Je ne veux pas mourir!... je vivrai!

MADAME DE TRÈVKS '^33

Max ferma brusquement le volume et le remit à la place qu'il occupait dans la bibliothèque.

— Allons, — dit-il ensuite presque à haute voix et avec un calme relatif, — soyons homme... soyons fort... — La nuit porte conseil... — Je verrai demain le docteur Lucien d'Harblay...

M. de Trêves regagna son appartement et sonna son valet de chambre.

Pierre Lion, qui s'était endormi sur une chaise du cabinet de toilette, se réveilla en sursaut et accourut.

Quelques minutes plus tard, Max était couché.

Étonnerons-nous nos lecteurs en leur affirmant que, pendant ces longues heures de cette nuit, il appela vainement le sommeil.

Il était à peine huit heures du matin lorsqu'il sonna de nouveau Pierre Lion et lui donna Tordre de l'habiller.

— Est-ce que monsieur le baron va sortir? — demanda respectueusement le valet de chambre.

— Oui... — Je crois qu'une promenade matinale dans le parc me fera beaucoup de bien?...

— Monsieur le baron a peut-être mal dormi. . .

— Très mal... — Si le docteur se présentait avant mon retour au chalet, vous le prieriez de venir me rejoindre... — Il me trouverait au fond du parc, dans l'allée des Platanes.

Max, en disant ce qui précède, était sombre et visiblement agité. — Une ride creusée sur son front entre ses sourcils attestait sa préoccupation.

Quand sa toilette fut terminée, il reprit :

— Si ces dames faisaient demander de mes nouvelles ^ vous répondriez que je suis fatigué et que je désire rester seul...

— Bien, monsieur le baron...

Le jeune homme entra dans son cabinet, s'assit à son bureau, écrivit et signa quelques lignes sur une feuille de papier à lettre, plia cette feuille, la serra dans un agenda qui ne le quittait jamais, et descendit.

Léonide, pas plus que son mari, n'avait eu une nuit de calme sommeil.

Vers huit heures, déjà levée et habillée, elle appela sa femme de chambre et lui dit :

— Veuillez chercher Jacques Hâbert et envoyez -le^ moi... — J'ai besoin de lui parler.

Au bout de cinq minutes le père nourricier de la jeune femme arrivait.

— Mon vieil ami, — lui demanda-t-elle, — tu connais le chemin que suit le docteur chaque matin pour se rendre au chalet?,^.

Le muet fit un signe aftirmatif.

Léonide reprit :

— Tu vas te poster sur ce chemin et attendre M. d'Harblay... — Tu l'aborderas et tu lui feras comprendre que je désire causer avec lui avant qu'il fasse au baron sa visite quotidienne... — C'est très important...

Le regard de Jacques Hâbert exprima l'étonnement.

— Il s'agit de choses graves... — Va... Jacques Hâbert, un peu inquiet car il conservait rarement sa tranquillité d'esprit lorsqu'il était question de Léonide, quitta le chalet, sortit du parc et alla se mettre aux aguets dans la route du bois longeant les prairies et conduisant à Goye, où nous savons que demeurait Lucien.

Il s'étendit au pied d'un gros arbre, sur un tertre de gazon, les yeux tournés vers le chemin par lequel le docteur devait arriver.

Après un quart d'heure d'immobilité complète il se souleva brusquement, tira de sa poche son ardoise et son crayon, et écrivit les lignes suivantes :

« Madame Léonide de Ti^èves vous attend au chalet et désire vous parler avant que vous ne rendiez visite à M, le baron. — Affaire grave, »

Puis il posa l'ardoise à côté de lui et il attendit de nouveau.

Un peu avant neuf heures, Lucien d'Harblay apparut dans le lointain.

Jacques quitta son poste d'observation et se plaça au milieu de la route.

Le docteur marchait lentement, les yeux fixés sur le chalet qu'on entrevoyait à travers les arbres.

Sans doute il espérait, à l'une des fenêtres entr'ouvertes, deviner les lignes pures d'un visage adoré.

Sa préoccupation était si profonde qu'il n'aperçut Jacques Hâbert qu'en arrivant à quelques pas de lui,

La vue du muet le fit tressaillir.

Il éprouva une commotion étrange, une sorte de serrement de cœur... — Il lui sembla qu'il allait apprendre un malheur inattendu.

Jacques Hâbert marcha vivement à lui.

— Est-ce que vous m'attendiez ? — lui demanda le docteur.

Un mouvement de tête répondit :

— Oui.

— Se passe-t-il donc au chalet quelque chose d'anormal?

Le muet tendit son ardoise au médecin.

Après avoir lu M. d'Harblay fronça les sourcils et devint un peu pâle.

Son émotion ne se traduisit point autrement. Il rendit l'ardoise à Jacques et lui demanda :

— M'accompagnez-vous au chalet?

La pantomime du muet signifia clairement :

— C'est de vous seul qu'on a besoin... — Allez vite. Lucien hâta le pas.

— Elle me demande... — pensait-il. — Elle m'apdelle... Elle a besoin de moi... S'est-elle donc départie

tout à coup de sa froideur voulue ? Va-t-elle devenir plus confiante, ou bien est-ce, au contraire, une nouvelle souffrance qui m'attend?... — Ah! cet amour insensé, cet amour sans espoir, pourquoi donc n*ai-je pas la force de l'arracher de mon cœur?

Le jeune médecin arriva au chalet.

Les domestiques, habitués à le voir chaque jour, ne l'annonçaient point et le laissaient aller à la chambre de son malade sans proposer de lui servir de guide.

Ce jour-là, au lieu de gagner l'appartement de Max, il se rendit à celui de Léonide.

Madame de Trêves, cachée derrière un des rideaux de sa fenêtre, guettait son arrivée.

Elle l'avait vu contourner la pelouse qui séparait le chalet du parc et, lorsqu'il parut à la porte de sa chambre, elle était sur le seuil et lui tendait la main.

Puis, silencieusement, elle lui fît signe de la suivre dans le petit salon qui précédait sa chambre à coucher et lui désigna un siège.

— Vous avez été étonné de rencontrer Jacques Hâbert sur votre chemin? — lui demanda- t-elle.

— Un peu...

— Vous n'avez pas compris pourquoi je tenais à vous recevoir avant votre visite matinale à mon mari?.,,

— J'en conviens...

— J'ai quelques questions à vous adresser, — poursuivit la jeune femme en s'asseyanten face de Lucien — quelques questions très graves... —Je vous supplie de me répondre avec une franchise absolue, sans avoir la crainte de m'épouvanter...

M. d Harblay regardait Léonide avec stupeur.

Il cherchait vainement quelles pouvaient être les questions si graves, si effrayantes, que madame de Trêves se proposait de lui adresser.

— Parlez, madame... — dit-il enfin.

— Vous me promettez d'être sincère ?

— Je vous le promets... — Que désirez-vous savoir de moi?...

— Si vous ne vous êtes point abusé sur l'état de M. de Trêves...

— Sur son état? — répéta Lucien. — J'avoue que je vous comprends mal...

— Ou plutôt, sur sa guérison... — acheva Léonide.

— Sa guérison est complète, madame.

— Vous en êtes certain?

— Autant que je le suis d'être en ce moment près de vous.

— Ainsi, tout danger a disparu?

— Oui, madame.

— Vous n'avez pas enrayé seulement le mal?... — Il ne pourra se représenter à une époque plus éloignée?... — M. de Trêves ne deviendra jamais hydrophobe?... "

— Jamais... — répondit Lucien dont la stupeur grandissait. — Mais pourquoi me demandez -vous cela, madame?...

— Parce que des savants, des maîtres, tels que MM. Tardieu et Velpeau, prétendent que la rage est inguérissable... — Lesaviez-vous?...

— Certes, je le savais... — Oui, M. Tardieu, M. Vel-

peau, ont écrit que l'homme mordu par un chien enragé est perdu sans ressources et que le mal, enrayé mais non détruit par les eflorts de la science, reparaît fatalement tôt ou tard, et ils en citent des exemples...

— Eh bien?

"- Eh bien, madame, malgré toute l'autorité de ces illustres professeurs qui ont fait faire de si grands pas à la science, je récuse leur dire sur ce point car d'autres savants, anglais, américains, allemands ceux-là^ et qui eux aussi font autorité, affirment le contraire et apportent à l'appui de leur dire des preuves nombreuses et indiscutables... — Je les ai étudiées, ces preuves, j'ai fait des expériences et, ces expériences ayant réussi, j'ai bien le droit de dire que je suis sûr de moi...

— Admettons cependant que vous vous trompiez...

— C'est impossible. , »

— Yoilà un mot hardi... — Dieu seul est infaillible... — La science, étant une chose humaine, est sujette à l'erreur...

Lucien s'inclina.

— C'est vrai... — dit-il sans conviction. Madame de Trêves continua :

— Donc, en admettant que vous vous trompiez, y aurait-il danger pour moi à vivre près de mon mari?

M. d'Harblay se leva brusquement.

— Eh! madame, — s'écria-t-il d'une voix que l'émotion rendait tremblante, — croyez-vous que je vous aurais exposée à un péril de tous les jours, de toutes

les heures, si je n'étais certain que M. de Trêves est guéri et qu'à aucune époque le mal ne peut reparaître?... — Croyez-vous que je ne vous aurais pas dit ; — Fuyez cette maison où une effroyable catastrophe peut vous atteindre!

— C'est que, — poursuivit Léonide ne se laissant point détourner de son idée première, — si seulement l'ombre d'un doute existait dans votre esprit comme dans celui de plusieurs de vos illustres collègues, j'aurais pu demander et obtenir une séparation...

— Une séparation... — répéta Lucien d'Harblay dont un ouragan de pensées confuses envahit le cerveau.

— Oui, une séparation qui, me faisant libre, m'eût permis de m'éloigner du danger.

— En effet, madame... Les tribunaux appelés à juger la question se prononceraient sans doute en votre faveur.

— Dois-je m'adresser à eux?

— Oh! tenez, tenez, madame, ne m'interrogez plus... — balbutia le jeune médecin pris d'une sorte de délire — Je garde au fond de mon cœur un secret qui m'échapperait avec mes réponses... un secret que vous ne devez point connaître et que vous ne connaîtrez jamais... M. de Trêves est guéri, je le jure... A ceux qui vous diraient de demander une séparation basée sur le péril signalé par vous tout à l'heure, répondez hardiment : — Non ! — Avant de rendre leur arrêt, madame, les magistrats me consulteraient et je serais votre adversaire...

Lucien d'Harblay sentait son cœur se briser.

Il plongea sa tête dans ses mains.

Deux grosses larmes roulèrent sur ses joues brûlantes.

Léonide non moins émue, non moins bouleversée que lui, le regardait.

— Il m*aime comme je l'aime... — pensait-elle. — Comme moi il lutte au nom du devoir contre l'amour.. . Ce que j'ai fait est bien fait...

Au bout d'un instant M. d'Harblay écarta ses mains et releva la tête.

— C'est tout ce que vous voulez savoir, madame? — demanda-t-il d'une voix un peu raffermie.

— Oui, c'est tout.... Et maintenant il n'existe pas plus d'hésitation ni d'indécision dans mon âme qu'il n'en existait avant vos réponses à mes questions... — Ma route est tracée... — Je vais faire en sorte d'être plus heureuse ici dans l'avenir que je ne l'ai été dans le passé... — Vous est-il possible, docteur, de vous trouver au chalet à trois heures?...

— Certes, madame, si ma présence vous est nécessaire...

— Elle me sera du moinç précieuse...

— J'y serai donc...

— Merci d'avance, et à tantôt, docteur,

— Comptez sur moi...

Lucien d'Harblay se retira.

Il avait la tête basse et l'attitude d'un homme accablé.

Léonide le regarda tristement s'éloigner.

— Je lui ai brisé le cœur, — murmura-t-elle sans essayer de retenir ses larmes, — mais ne m'a-t-il pas donné lui-même l'exemple de la résignation... — Il m'aime de toute son âme, de toutes ses forces, avec Qne tendresse jalouse, je le sens, je le devine... — 11 suffisait d'un mot de lui, du moins il devait le croire, pour me décider à une séparation rendue nécessaire par le péril, et il n'a pas dit ce motl... — Je serai aussi forte que lui... — Désormais mon visage oubliera les pleurs pour ne connaître que les sourires... — Désormais je me souviendrai d'une seule chose, c'est que je suis baronne de Trêves !...

M. d'Harblay, en quittant Léonide, se rendit à l'appartement de Max dont la sortie matinale l' étonna quelque peu.

Pierre Lion, obéissant à la consigne qu'il avait reçue, pria le docteur d'aller rejoindre le convalescent au fond du parc, dans l'allée des Platanes.

Lucien^ fort intrigué, s'y rendit aussitôt.

Georges de Nerville avait reconduit le notaire jusqu'à la gare de Chantilly.

M. Auguy étant resté muet sur ce qui venait de se passer chez madame de Trêves, Georges, avec son adresse habituelle, s'était bien gardé de le questionner.

Après avoir échangé quelques paroles banales, ils avaient pris congé l'un de l'autre au moment où l'express pour Paris arrivait en gare.

Une fatigue plus que justiliée par ses courses nocturnes accablait M. de Nerville. .

En face de la route conduisant à Lamorlaye, il s'arrêta.

— Retourner au chalet? — se dit-il. — Je n'y serai qu'à trois heures du matin, et je ne me tiens plus sur mes jambes... — J'ai bien envie de coucher ici...

Tandis que Georges se consultait de cette façon, quelques gouttes de pluie détachées d'un gros nuage noir, poussé par le vent nocturne, vinrent le frapper en plein visage , et mirent brusquement fin à ses irrésolutions.

Il se dirigea en toute hâte vers un des hôtels voisins de la station, se fit ouvrir et demanda une chambre.

Quelques minutes plus tard il dormait d'un profond sommeil qui se prolongea jusqu'à sept heures du matin.

Un rayon de soleil le réveilla.

Il se leva, s'habilla rapidement, paya sa chambre, alluma un cigare et, par le plus beau temps du monde, il prit à pied la route du chalet.

Arrivé au sentier qu'il avait fait suivre au notaire la nuit précédente, il s'y engagea, moins pour abréger la route que pour marcher à l'ombre.

Une fois dans le parc, dont il referma la petite porte derrière lui, il n'éprouva point le désir de regagner son appartement et, préférant rêver sous les grands arbres en échafaudant ses projets, il s'engagea dans une allée sinueuse conduisant à un kiosque surélevé de quelques marches et percé de fenêtres à vitraux de couleur dont le soleil faisait étinceler les tons d'or, de pourpre et d'azur.

Ces fenêtres étaient entr'ouvertes.

Georges gravit les marches et franchit le seuil du kiosque.

Une table, un divan et des fauteuils rustiques en meublaient l'intérieur, conjointement avec deux énormes potiches de vieux Delft, que Jacques Hâbert garnissait de fleurs chaque jour.

M. de Nerville s'étendit sur le divan et, tout en suivant d'un regard distrait la fumée de son cigare qui

MADAMI? DE TRÊVES 345

montait vers le plafond en spirales bleuâtres et parfumées, il continua son rêve.

Une irrésistible somnolence s'empara de lui peu à peu.

Le cigare éteint s'échappa de ses lèvres.

Ses yeux se fermèrent ; — les bruits extérieurs n'arrivèrent plus jusqu'à son oreille ; — il n'entendit point son cousin Max de Trêves fouler le sable de l'allée pour venir s'asseoir sur un banc de jardin , juste sous Tune des fenêtres entr'ouvertes du kiosque.

Une voix d'homme sonore et bien timbrée interrompit sa somnolence et le fit tressaillir.

C'était la voix de Lucien d'Harblay rejoignant M. de Trêves.

Georges quitta aussitôt sa position horizontale et murmura :

— Je ne serais pas fâché de savoir de quoi peuvent s'entretenir ce bon docteur et ce cher cousin Max... — Pour le savoir, il suffira d'écouter...

— Debout et dehors de si bonne heure, mon cher convalescent !... — disait le médecin en abordant M. de Trêves.

— Oui, docteur, j'ai mal dormi... L'atmosphère de ma chambre à coucher me semblait lourde, et j'ai voulu respirer à l'aise.

Lucien avait rapidement étudié la physionomie de Max.

Il fut frappé de l'altération de ses traits et de l'éclat anormal de ses regards.

— Vous avez la fièvre... — dit -il en prenant

l'une des mains du baron et en cherchant le pouls.

— Oui... peut-être...

— Avez-vous donc fait quelque imprudence ?..

— Oui...

— Laquelle?..

— Je me suis couché très tard...

Georges devint de plus en plus attentif. Max continua :

— Et j'ai fait une lecture qui m'a causé l'impression la plus violente et la plus pénible..

■ — Malgré ma défense formelle !! — s'écria Lucien. • — Les impressions violentes peuvent, non pas détruire mon œuvre mais éterniser une convalescence que je voudrais voir terminée...

— Mon cher docteur, je ne suis point coupable!.. — Dieu sait que je ne cherchais pas les émotions qui sont venues m'assaillir... — On me les a causées sans le vouloir, et elles ont été complétées par la lecture dont je vous parlais...

— Qu' avez-vous donc lu de si terrible?

— Vous le saurez tout à l'heure, mais auparavant j'ai bien des choses à vous dire... — Vous vous rap^ pelez la conversation que nous avons eue ensemble il y a quelques jours ?...

— A quel sujet?

— Au sujet de madame de Trêves... — Vous me reprochiez amicalement, et de la façon la plus cour-r toise, de ne pas savoir apprécier une femme aussi bien douée que la mienne sous tous les rapports...

Lucien d'Harblay se sentit rougir.

M. de Nerville se pencha vers la fenêtre pour ne pas perdre un mot de l'entretien.

— Certes, je me souviens... — fit le docteur d'une voix mal assurée. — J'ai parlé selon ma conscience et ce que je pensais ce jour-là, je le pense encore...

— Avez-vous oublié ma profession de foi au sujet de l'amour?...

— Non pas I — Vous m'avez fait l'aveu qu'à aucune époque de votre vie vous n'aviez éprouvé un sentiment digne de ce nom...

— Croyez-vous, cher docteur, que l'amour puisse naître à tout âge ?

— Ce n'est pas douteux et, si cette passion se manifeste quand la première jeunesse est passée, elle n'en est que plus violente et transforme celui qui l'éprouve.

— Ah ! comme vous avez raison ! — s'écria Max, — je me sens transformé !

Lucien frissonna, envahi par une terreur soudaine. Georges retint sa respiration haletante.

Max continua :

— Je suis amoureux... passionnément amoureux I

— Et de qui ?

— De ma femme... J'aime madame de Trêves.

A. d'Harblay reçut le choc de cet aveu avec un courage héroïque.

Pas un muscle de son visage ne broncha, mais son cœur fut pris comme dans un étau, et ses ongles entrèrent dans les paumes de ses mains.

Une sueur froide mouillait les tempes de M. de Nerville.

348 MADAME DK TRÊVES

— Oui, — poursuivit Max, — j'aime madame de Trêves de toutes les forces de mon âme, je l'aime d'un amour immense qui ne finira qu'avec ma vie, et je la vois maintenant telle que vous la voyez vous-même, la plus belle, la plus dévouée, la plus parfaite des femmes !...

Malgré son empire sur lui-même le jeune médecin pâlissait.

Une souffrance aiguë, jalouse, le mordait en plein cœur.

Cet homme qui, docile à ses conseils, se mettait à aimer Léonide, c'était le mari, et il avait par conséquent tous les droits d'un mari !...

Brusquement Max, dont le visage venait de rayonner pendant quelques secondes, devint sombre.

— Un amour immense, qui ne finira qu'avec ma vie l — répéta-il d'un ton plein d'amertume. — Paroles imprudentes et folles, n'est-ce pas?... — La mort ne va-telle pas s'emparer de moi sans me laisser le temps de goûter aux joies célestes de cet amour trop tard venu!...

Le baron semblait affolé en prononçant ces mots. Lucien d'Harblay lui prit les deux mains.

— De grâce, monsieur, calmez-vous 1 — lui dit-il. — Ces émotions vous font beaucoup de mail... — Vous n'êtes point de force à les supporter...

— Elles peuvent me tuer, n'est-ce pas ?

— Sans doute, si elles se renouvelaient trop souvent...

— Je serai donc calme, car je veux vivre... vivre pour aimer!,.. Vivre... si la science a menti...

— La science ? — répéta le médecin.

— Oui... Écoutez-moi, cher docteur, ou plutôt cher ami, car j'éprouve pour vous une affection profonde... et répondez-moi franchement... brutalement s'il le faut...

— Madame de Trêves me pari; ' l ainsi tout à l'heure... c'est étrange!... — pensa Lucien. — Que voulez-vous me demander? — ajouta-t-il à haute voix.

— Vous êtes certain de ma guérison ?

— Dix fois déjà vous m*avez fait cette question... — Dix fois j'ai répondu affirmativement.

— Ainsi vous persistez ?

— Certes I...

— A aucune époque je ne pourrai ressentir les atteintes du terrible mal dont vous affirmez m*avoir guéri ?

— A aucune époque.

— Avez-vous lu Tardieu et Velpeau?

— Oui, j'ai étudié les ouvrages de ces maîtres...

— Vous savez alors que tous deux ils vous contredisent ?

— Je le sais, mais s'ils établissent leur opinion sur des preuves concluantes, de plus concluantes encore m'affermissent dans la mienne, et me donnent la certitude que c'est moi qui ai raison...

— Si cependant vous vous étiez trompé?

— Je ne peux pas m'être trompé...

— Soit... Je me demande qu'à vous croire, mais admettons une hypothèse ; — Si vous n'aviez fait qu'en-

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