‹ Madame de VandeuilChapitre 11 sur 19 · LE DUC DB PENTHIÈVRE · texte numérisé non relu

LE DUC DB PENTHIÈVRE

Modène feindrait de les surprendre ; od écrirait ao pape d'un grand scandale à réparer, et le pape donnerait aussitôt les dispenses. Rien ne semblait, en effet, plus simple ni plus facile. Mais le duc de Penthièvre se récria : le bonheur à ce prix répugnait à son cœur délicat ; la comédie qu'on lui proposait de jouer offensait la dignité de son ^caractère. Ses sentiments religieux se révoltaient en même temps à Tidée de surprendre Tesprit de l'Église par la ruse et par le mensonge. Enfin, il s'agissait de compromettre publiquement la réputation de sa fiancée, et, bien que ce ne dût être qu'un jeu, son amour reculait avec effroi devant l'apparence d'une souillure.

Ne sachant que résoudre, le duc de Penthièvre se rendit de nouveau à la cour du duc de Modène, et là, dans une entrevue qui devait être la der; nière, il soumit à la princesse Mathilde les difficultés qu'élevait la cour de Rome, et à quel prix le bonheur leur était offert et permis, s'en remettant à la princesse du soin de décider de leur destinée. Or on vit bien en cette occasion ce que peut, chez les grandes âmes , le sentiment du devoir , de l'honneur et de la vertu. Tous deux s'aimaient avec passion, et tous deux préférèrent renoncer volontairement au bonheur plutôt que de l'obtenir par des voies indignes , pensant qu'il valait

ils LE DUC DE PEMTHIÈTRE.

mieux vivre dans la douleur, exilés Tun de Tautre, que dans la joie, unis par le scandale et par la honte. Ils s'aimaieni cependant d'une tendresse peu commune , jeunes tous deux et tous deux brûlant des chastes ardeurs de Tamour et de la jeunesse ; mais ce fut le devoir qui triompha. Ils se séparèrent le jour même pour ne plus jamais se revoir. Ainsi, le duc de Penthièvre acheva ses jours dans un double veuvage : il avait perdu deux fois son épouse, il la pleurait morte et vivante.

Telle est cette simple histoire. Une plume habile et féconde en eût aisément tiré quelque longue et bonne nouvelle : il nous a plu de la conter aussi simplement , aussi succinctement que possible , creusant à peine la source de Tintérét , et nous contentant de l'indiquer à nos lecteurs. En y songeant bien,.cette histoire est touchante, et les cœurs naïfs, s'il en est encore, trouveront peutêtre quelque charme à rêver et à réfléchir sur ce sacrifice volontaire de deux nobles et belles âmes.

lin roman Aur le» borda du Llgnon.

is.

En i67S, M'^'Desboulières, déjà surnommée ]a djxième Muse, quitta les prés fleuris des bords de la Seine pour aller , disait-elle , rejoindre M. Deshoulières. M. Deshoulièresétaiten Guienne, présidant aux fortifications sous les ordres de Louyo\% : M"^ Deshoulières alla en Dauphiné. Aussi, durant trois belles années, ils firent très-bon ménage. M""' Deshoulières, en dépit de ses trentehuit ans, était célèbre par sa beauté; elle était jeune encore par la grâce , par Tesprit et par le cœur. Elle laissait sur son chemin des Céladons sans nombre; mais, heureusement pour M. Deshoulières» tout finissait par des moulons.

M'*~ Deshoulières, Madeleine et Bribri, étaient

de très-jolies filles de dix-sept à dix-huit ans , bercées dans les innocentes bergeries de leur mère ; elles croyaient à toute la poésie que les rimes bucoliques accordent à la campagne ; elles s'imaginaient voir dans leur voyage des pasteurs jouant de la cornemuse à tout bout de champ , des danses de bergères et de naïades sur les verdoyants rivages. Elles débarquèrent toutes les trois sur les bords du Lignon, en avril, au château de M"*** d'Urtis. La saison, quoique un peu pluvieuse , avait des matinées magnifiques. Aussi nos voyageuses se levaient de bonne heure pour fouler ce gazon encore ému des pas d'Âstrée, cette source limpide , miroir de la bergère , ces bocages tout retentissants des plaintes de Céladon. Durant une des premières promenades , Madeleine Deshoulières, impatiente de voir quelqu'un des tableaux décrits par sa mère , lui demanda ingénument si elles ne rencontreraient pas une seule bergère sur les rives du Lignon. M"** Deshoulières voyait depuis un instant un pâtre et une vachère qui jouaient au jeu divertissant du pied de bœuf; elle cherchait à peindre ce joli tableau ; aussi répondit-elle à Madeleine par des vers.

c On a bien raison de dire , murmura Madeleine , que les tableaux de la nature sont plus

SUR LES BORDS DU LIGNON. t77

beaux dans le lointain. Est-il jamais croyable que c'est là une bergère , une bergère du Lignon *t >

La vachère était tout simplement une pauvre petite paysanne mal peignée et mal tournée, avec des mains fabuleusement épatées , des yeux clignotants , une bouche sans fin. Le berger était digne de répondre à la bergère ; pourtant il y avait sur sa figure rondelette je ne sais quoi de naïf et d'heureux, la bêtise épanouie, qui faisait plaisir à des yeux parisiens. M^ Deshoulières , qui voyait toujours par le prisme d'Honoré d'Urfé, poursuivait poétiquement son tableau.

c Le métier que vous faites-là est bien gentil, n'est-ce pas, mon enfant? dit Madeleine à la petite paysanne.

— Oh ! que nenni , ma belle demoiselle , je ne gagne pas Teau que je bois ; et puis, le soir, j'ai encore des coups de bâton par-dessus le marché.

— Et vous? reprit Madeleine en se tournant vers le pâtre , qui s'éloignait tout rougissant.

— Pour moi, dit-il en bégayant un peu, c*est une antre affaire : je suis nourri et logé, mais je mange du pain noir et je couche à la belle étoile.

— Il n'est pas trop bête, dit Bribri. Où sont doncles moutons?

— Il n'y a plus de troupeau , dit le jeune pâtre.

— Quoi 1 dit Madeleine avec dépit et avec chagrio, je ne verrai pas les jolis agneaux bêlant et bondissant sur les rives du Lignon ? G Céladon ! que va dire ton onnbre? i

En sa qualité de poêle bucolique, M"^ Deshoulières se gardait bien de regarder et d'entendre. Elle ne voyait que les amours d'Astrée, elle n'entendait que les chansons imaginaires du vieux roman.

De retour au château, Madeleine et Bribri se plaignirent de n'avoir pas vu de troupeau ni de bergère.

c Est-ce que vous y tenez? dit M^^^ d'Urtis en souriant.

— Beaucoup, dit Bribri ; nous espérions vivre ici de la vie des bergères ; j'ai apporté tout l'attirail champêtre.

— Moi, dit Madeleine, j'ai là vingt aunes de ruban rose et vingt aunes de ruban bleu pour orner ma houlette et mes brebis.

— Eh bien ! mes belles blondes, il y a une douzaine de moutons broutant au bout du parc : prenez avec eux la clef des champs , allez les conduire sous les aunes du grand parc. »

Madeleine et Bribri bondirent de joie pendant que leur mère cherchait péniblement une rime, sans songer à l'églogue qui se préparait. Elles

prirent à peine le temps de déjeuner, i Elles s'attifèrent coquettement, écrivait M"** Deshoulières à Mascaroo ; elles coupèrent elles-mêmes une houlette dans le parc ; elles Penjolivèrent de rubans. Madeleine fut pour le ruban bleu, Bribri pour le ruban rose. Oh ! les gentilles bergerettes ! Elles passèrent plus d'une heure à chercher un nom qui leur plût; enfin, Madeleine fut pour Amaranthe, Bribri pour Daphné. C'est un nouveau baptême où Ton s'est bien passé de vous. Je viens de les voir au travers des arbres, qui glissaient légèrement le long du ruisseau d'amour. Pauvres bergerettes , prenez bien garde aux loups! >

Ainsi donc, dès l'après-midi du jour même, Madeleine et Bribri , c'est-à-dire Amaranthe et Daphné, en jupe de soie grise, en corset de satin, cheveux bouclés à l'aventure, houlette à la main, conduisaient dans les prés les douze moutons du château d'Urtis. Le troupeau, qui avait grand'faim ee jour-là, fut très-capricieux et très-indocile. Les deux bei^ères prenaient toutes les peines du monde pour le borner dans le bon chemin : c'était un charmant concert de cris argentins, de clairs éclats de nre, de bêlements et de chansons. Les heureuses filles respiraient dans l'âme de la nature, comme a dit un poète. Elles couraient fol-

lement, elles se jetaient sur Therbe parfumée , elles se regardaient dans les eaux limpides da Lignon, elles cueillaient les primevères à pleines mains. Le troupeau n'y perdait rien : de temps en temps le plus rusé mouton, se voyant gardé par de si folâtres bergères, s'en donnait à belles dents à quelque blé du voisinage, i C'est à toi celui-là, I disait Amaranthe. i C'est à toi, > disait Daphné. Elles convinrent de faire le partage, d'orner les uns de colliers bleus et les antres de colliers roses. Chaque béte eut son nom : MéHbée, Jeannot , Robin , Blanchette , et ainsi des autres.

Au coucher du soleil, les bergères ramenèrent leur petit troupeau en passant par l'abreuvoir; M"^ Deshoulières pleurait de joie.

€ Âh ! mes chères filles, dit-elle en les baisant sur le front, c'est vous qui avez fait une églogue, et non pas moi.

~ En vérité, dit M"'* d'Urtis en s'asseyant sous les saules de l'abreuvoir, il ne manque rien au tableau.

— Il y manque un chien, dit Daphné.

— H y manque plutôt un loup , i murmura la belle Amaranthe en rougissant.

Non loin du château d'Unis , le vieux manoir de Langevy élevait ses tourelles aiguës au-dessus des petits bosquets environnants. Là vivaient très-retirés du monde M. de Langevy , sa vieille mère et son jeune fils. M. de Langevy avait lutté contre tous les orages et tous les contre-temps de la vie humaine ; il se reposait dans le silence de la solitude , regrettant sa femme et. sa jeunesse , sa vaillante épée et ses aventures. Son fils, Hector-Henri de Langevy, avait étudié chez les jésuites à Lyon jusqu'à dix-huit ans ; accoutumé aux caresses de sa grand'mère, il était revenu depuis trois à quatre ans, résolu de vivre dans sa famille, sans souci des gloires guerrières

MADAMX DE TAHDEDIL. 16

qoi avaient enivré son père. M. de Langevy, tout en condamnant cette façon de vivre qu^il jugeait mauvaise pour la jeunesse, laissait Hector libre ; seulement il l'obligeait à chasser , voulant, disait-il , que son descendant ne perdît pas toutes les prérogatives de la guerre. Lâchasse n^amnsait pas trop Hector; passe encore s'il avait pu chasser sans ce lourd fusil de son aïeul qui lui faisait peur, mais qui ne faisait pas peur au gibier. Ce terrible chasseur, après six mois de promenade, ne pouvait encore sans trembler entendre le battement d'ailes des perdrix. N'allez pas croire qu'Hector perdait son temps : il s'égarait dans les fraîches et souriantes rêveries , il voyait déjà à l'horizon poindre l'aurore de Tamour. Il était aux beaux jours de cet âge d'or où le cœur ne frémit encore qu'à l'espérance, où Tàme, plus ravie qu'enivrée, s'en va voltigeant, comme l'abeille qui butine, de la fleur à l'étoile, de l'ombrage au rayon, de la fontaine qui murmure à la colombe qui roucoule, du bosquet qui chante à la femme qui soupire ; seulement Tàme d'Hector cherchait encore en vain la femme qui soupire dans les allées presque désertes du Forez. Au château de Langevy il n'y avait qu'une gouvernante hors d'âge et une servante joufflue indigne d'un cœur qui s'ouvre sur les bords du Lignon.

11 comptait beaucoup sur une jeune cousine parisienne qui devait passer la belle saison chez son père. En attendant , il se promenait le fusil sur Fépaule , heureux d'espérer , heureui du printemps, heureux de rien, comme le sont à certains beaux jours de la jeunesse les pauvres créatures du bon Dieu.

Vous devinez ce qui arriva. JUn jour qu'il se promenait lentement suivant sa coutume, perdu dans son monde imaginaire , il faillit à tomber dans le Lignon. A force d'aller toujours droit devant lui, sans souci des haies et des barrières, il se trouva sans y penser au-dessus du ruisseau, le pied levé pour avancer encore. 11 demeura ainsi troublé, la bouche béante, durant quelques secondes. De Faulre côté du Lignon, dans les prés du château d'Urtis, il avait vu soudain comme par enchantement nos deux charmantes bergères , qui le regardaient à la dérobée. Il rougit jusqu'aux oreilles tout en se demandant s'il devait avancer ou rebrousser chemin. S'en aller, c'était bien maladroit ; pourtant il ne pouvait pas, pour sauver son honneur, se jeter à l'eau. Et d'ailleurs, une fois de l'autre côté, oserait-il s'approcher plus près des deux bergères ? Sans doute il prit le parti le plus sage : il s'assit dans les roseaux , déposa son fusil , et regarda pailre

les moutons. A vingt ans Tamour va vite comme une flèche ; Hector se sentit soudain éperdument épris d'une des bergères. Il ne savait pas laquelle, mais qu'importe? il était amoureux. S'il avait eu vingt ans de plus , il les eût adorées toutes les deux du même coup; c'eût été presque aussi

Cependant Àsiaranthe et Daphné avaient rougi à leur tour de la demi-rencontre ; elles penchaient la tète avec une langueur attrayante , elles ne disaient plus rien. Enfin Amarantbe , plus folâtre et plus rieuse , reprit son babil et sa gaieté.

€ Vois-tu , Bribri , c'est-à-dire Daphné , c'est un dieu de la Fable ; c'est Narcisse qui regarde son image.

— Dis plutôt que c'est ton image qu'il regarde, dit Daphné en rougissant encore.

— C'est Pan qui soupire dans les i^seaux en attendant que tu te métamorphoses en flûte , ma pauvre Daphné.

— Vous vous trompez , ma sœur, c'est Endymion qui poursuit la bergère Âtnaranthe.

— Du train qu'il y va , il la poursuivra longtemps. S'il n'était pas si rustique , il serait bien gentil avec ses longs cheveux bruns ; sais-tu qu'il y a près d'une heure qu'il est là ! Il va prendre racine comme les hamadryades.

— Le pauvre garçon ! murmura Daphné d'un air naïf; il a Tair de bien s^ennuyer là-bas tout seul.

— Il va venir nous voir , c^est bien simple ; nous lui donnerons une honleite et un chapeau de fleurs.

— C'est vrai, il nous faut un berger, dit Daphné avec un charmant soupre dinnocence.

Oh non ! reprit-elle aussitôt par jalousie ; c'est bien heureux en vérité qu'il passe unerivière entre nous.

— J'espère bien qu'il finira par trouver un pont per passa lou riou cPamor. i

Ojr, à cet instant plus que jamais, Hector songeait à passer le ruisseau d^amour; il respirait avec un charme jusque-là inconnu les parfums enivrants de la violette et de la primevère , des roseaux et des herbes humides. Tout en cherchant des yeux un passage quelconque , il vit un vieux saule à demi renversé sur le ruisseau : avec un peu de hardiesse et d'agilité , c'était un pont agréable et poétique. Hector voulut s'y hasarder : il se leva avec résolution; il alla droit au saule sans broncher ; arrivé là , il ne put s'empêcher de songer qu'en cet endroit et à cette saison le ruisseau était assez profond. Enfin il grimpa au tronc, se glissa au bout d'une branche inclinée , et se

jeta avec assez de bonheur sur la prairie du château d'Unis. Il n'avait qu'un chemin à suivre , c'était d'aller sans détour vers les bergères de la prairie. Il avança bravement, étourdissant de son mieux sa timidité enfantine. Il aborda le premier mouton du troupeau par des caresses insidieuses. Après quoi, ne se trouvant plus qu'à quelques pas d'Amaranthe , il s'inclina avec un sourire inquiet.

c Mademoiselle... i

Il fut soudainement interrompu par une petite voix claire et mignarde.

c II n'y a point de mademoiselle ici , il y a la bergère Daphné et la bergère Amaranthe. »

Hector, qui avait une galanterie sur les lèvres pour la belle demoiselle qui gardait les moutons, ne sut plus trop que dire à la bergère. Il s'inclina une seconde fois.

c Belle Amaranthe et belle Daphné « daignez permettre à un humble mortel de fouler le gazon de vos prés.

— Gela n'est pas trop mal trouvé, i murmura la railleuse Amaranthe avec un sourire moqueur.

Daphné , plus charitable et plus touchée de la galanterie du chasseur, lui répondit en baissant la tète :

f Oui, monsieur, il ne tient qu'à vous de fouler cette herbe en passant...

— Nous allons même vous faire les honneurs de chez nous, poursuivit Àmaranthe ; nous offrons à votre seigneurie un siège de verdure.

— Je suis trop heureux de me jeter à vcts pieds , I s*écria Hector en s'agenouillant à demi.

Mais il avait mal choisi la place ; il brisa sous son genou la houlette de Daphné.

« Àh! mon Dieu, ma pauvre houlette, ditelle avec un soupir.

— Je suis désolé , dit Hector ; j'irai vous en couper une autre là-bas , dans la frênaie ; mais celle-ci vous était chère sans doute ; elle vous venait d'un berger peut-être. Que dis-je , d'un berger ! d'un prince plutôt , car vous-mêmes , vous êtes des princesses ou des fées.

— Nous sommes simplement des bergères , reprit Amaranthe.

— Vous êtes simplement de belles dames de Paris , prenant Tair de la campagne au château d'Urtis. Le ciel en soit loué ! car, dans mes promenades au vallon , je vous verrai de loin si je n'ose vous voir de près ; je vous verrai apparaître au travers des arbres comme des enchante resses.

— Oui , nous sommes des Parisiennes , mais

pour toujours retirées du monde et de ses bruits trompeurs. >

Amaranthe avait dit ces derniers mots en déclamant un peu.

€ C'est s'y prendre de bonne heure, dit Hector en souriant ; vous avez donc bien à vous plaindre du monde ?

— C'est là notre secret , monsieur le chasseur. Mais vous , est-ce que vous vivez aussi en jeune ermite ?

— Moi , belle Amaranthe , j'ai toujours rêvé avec délices la vie heureuse des bergers , mais j'avoue que je ne croyais plus aux jolies bergères. Puisque je vous ai rencontrées , je vais retomber plus avant dans la joie des mes rêves. Âh I que ne puis-je garder avec vous les moutons ! i

Les deux jeunes filles ne savaient d'abord que répondre ; le loup allait un peu vite à la bergerie. Daphné prit enfin la parole :

c Notre troupeau est bien petit , et il est déjà bien assez mal gardé comme cela.

— Quel bonheur pour moi de devenir Daphnis, de vous chanter un lai d'amour ou un chant de mai , de vous cueillir des bouquets et de vous tresser des couronnes !

— N'en parlons plus , dit Amaranthe un peu inquiète de Tardeur soudaine de Daphnis ; voilà

le soleil qui se couche , nous allons relourner au parc. Adieu , monsieur, ajouta-t-elle en se levant pour partir.

— Adieu, Daphnis, » murmura la tendre Daphné tout émue.

Hector n'osa pas les suivre , il demeura plus d'un quart d'heure debout dans la prairie, le regard fixé sur elles d'abord, ensuite sur la porte du parc d'Urtis. Son cœur battait violemment , toute son âme fuyait sur les traces des bergères, c Adieu , Daphnis , m'a dit Daphné ; j'entends encore cet adieu si doux. Qu'elle est jolie ! qu'elles sont jolies ! Âmaranthe a plus de grâce , mais Daphné est plus touchante. Les beaux yeux ! Les blanches mains ! Le doux sourire ! Et ce charmant costume si simple et si coquet ! ce blanc corset , que je n'osais regarder ! cette jupe de soie, qui ne pouvait cacher le bout de ces jolis pieds mignons ! C'est Diane, c'est Vénus, c'est un enchantement, j'en deviendrai fou. Âh! ma cousine, vous auriez dû venir plus tôt ! i

Le soleil s'était couché dans un lit de nuages de pourpre ; le rossignol jetait sa note perlée ; le feuillage de mai était tout frémissant aux brises printanières qui répandaient les parfums enivrants de la prairie ; près de rentrer à sa ruche, l'abeille bourdonnait plus joyeuse , la cigale dansait aux

leo UN ROMAN SUR LES BORDS DU LI6N0N.

premières chansons noclurnesdu grillon. Au fond de la vallée, le petit pâtre mêlait sa voix fraîche au concert rustique: les raines jetaient leurs accents mélancoliques sur les rives du Lignon , qui racontait doucement , sous le mystère des roseaux , les plaintes de Céladon et les soupirs d'Âstrée. Ce n'étaient que chansons, frémissements, parfums secoués, hymnes amoureuses.

Hector n'avait pas assez de place dans son cœur pour toutes ces joies de la nature, i Demain, dit -il en baisant la houlette brisée de Daphné, demain je reviendrai. >

I^ lendemain , Hector erra, dans la matinée, le long des rives du Lignon , ayant en main une houlette fraîchement coupée. Il regardait à chaque instant vers la porte du parc d'Urtis , espérant y voir apparaître les gracieuses images de la veille. Enfin, vers midi, un agjneau, s'élançant de cette porte, bondit gaiement dans la prairie ; les onze autres bètes de la bergerie le suivirent d*un même bond , aux éclats de rire argentins d'Amaranthe; Daphné ne riait pas. Dès qu'elle eut mis un pied sur le seuil , elle regarda à la dérobée vers le ruisseau : c Je Tavais deviné , murmura-t-elle, Dapbnis est revenu.» OrDaphnis, ne pouvant contraindre sa joie , allait déjà au^

devant des deux bergères, lorsqu'il fut soudainement arrêté dans sa roule par M^^ Deshoulières et M°*® d'Urlis. En rentrant la veille, Amaranthe avait , au grand dépit de Daphné , raconté mot à mot comment un jeune chasseur était venu , non pas en chasseur qui demande son chemin , mais en chasseur qui veut faire son chemin dans les cœurs. M"*** d'Urtis n'avait pas douté que ce ne fût le jeune de Langevy. Amaranthe ayant ajouté qu'elle était bien sûre, malgré ce que pouvait dire Daphné , qu'il reviendrait le lendemain, tout le monde voulut être de la partie. Hector eût bien voulu s'en aller ; deux femmes , passe encore , mais quatre ! Pourtant il tint bon , il attendit de pied ferme , et salua les dames en garçon assez résolu. On lui rendit trois gracieux saints ; Daphné seule passa sans s'incliner, ce qui lui sembla d'un bon augure. Ne sachant trop comment engager la conversation, perdant d'ailleurs un peu la tête , il hasarda d'ofirir sa houlette à Daphné. N'ayant pas de houlette ni de raisons pour refuser, elle la prit d'une main tremblante, tout en regardant M"*® Deshoulières.

c J ai cassé hier la vôtre, charmante Daphné ; mais pourtant elle n'est pas perdue, j'en ferai des reliques précieuses.

. -— M. de Langevy , dit M™' d'Unis d'un air

aimable , puigque vous faites tant que de garder les moutons avec ces demoiselles, venez donc avec elles , dans une heure , goûter au château.

— J'irai partout où vous voudrez que j'aille , dit étourdiment Hector.

— C'est bien entendu, reprit M"*' d'Unis ; je retourne tout de suite faire battre le beurre et tamiser le fromage : un goûter des plus simples, mais un goûter d'amis.

— En un mot , un goûter de bergères , > dit M"*' Deshoulières.

Daphné Vêtait éloignée lentement, pressant , sans y penser, la houlette contre son cœur ; elle alla jusque sur la rive , entraînée par je ne sais quel vague sentiment mystérieux qui voulait de la solitude. Un jeune agneau, le plus gentil et le plus blanc du troupeau , déjà accoutumé à ses douces caresses , l'avait suivie comme un chien fidèle ; elle glissa la main sur cet agneau, tout en se retournant vers sa mère. Elle vit avec une certaine surprise M"*' Deshoulières et Hector devisant ensemble, comme d'anciens amis , pendant que M°^® d'Unis et Àmaranthe se poursuivaient, comme deux folles, vers le parc. Elle s'assit sur l'herbe fraîche de la rive, vis-à-vis des roseaux où elle avait vu Hector la veille. Se voyant bien seule au moins pour une minute, elle

i94 UN ROMAN

osa regarder la houlette. Celait un jet de frêne d'une belle venue, enjolivé d*un bouquet rustique et d'un nœud de rubans assez mal fait. Comme Daphné voulut y retoucher, elle entrevit avec effroi un billet caché dans le bouquet. Que faire de ce billet? le lire ? Mais c'était dangereux, son confesseur ne prescrivait pas cela, sa mère était là qui pouvait la surprendre. Ne pas le lire, c'était bien plus simple ; ne savait-elle pas à peu près ce que disait ce billet ? D'ailleurs , à quoi bon le savoir? Ne pas le lire, c'était donc bien plus sage : vous devinez bien qu'elle le lut ; vous auriez fait comme elle, madame. Ce n'était pas un vulgaire billet en prose, voyez plutôt :

Page 1