‹ Madame de VandeuilChapitre 12 sur 19 · A LA BERGÈRE DAPHNÉ · texte numérisé non relu

A LA BERGÈRE DAPHNÉ

Le plus beau jour du mois de mai Fut le plus heureux de ma vie ; Le beau dessein que je formai Le plus beau jour du mois de mai !

Je TOUS vis et je vous aimai :

Si cet amour fut votre envie , Le pins beau jour du mois de mai Fut le plus beau jour de ma vie.

Lb bebgeb Dapbnis.

Certes Daphné n'eût point pardonné à Hector s'il lui eût écrit en prose, mais, en vers, ce n'était plus qu'une licence poétique. Bien loin de déchi-

rer et de jeler le billet , elle le plia et le glissa doucement dans son joli corset de satin blanc, la plus douce chiffonnière d'une femme , disait Boufflers. Pour la première fois de sa vie , elle trouva un charme ineffable à voir couler les flots du ruisseau , qu'effleuraient les sautilla'ntes moucherolles et les coquettes demoiselles. Bientôt , voyant tout d'un coup à deux pas les images de M'"*' Deshoulières et d'Hector , elle devint toute pâle, comme une coupable surprise dans sa faute.

« Eh bien! ma fille, comme vous voilà pensive au bord de Peau, oubliant vos moutons qui s'égarent I M. de Langevy , vous qui lui avez donné une houlette , ramenez-la donc à ses moutons. Pour moi, je vais écrire une épître à mon évêque. >

M"^® Deshoulières se promena sans trop s'éloi gner, tout en marmottant du bout des lèvres :

Des bords fameux du LignoD,

Le moyen de vous écrire!

]/air de ce pays inspire

Je ne sais quoi de fripon.

Depuis que feu Céladon ,

Pour la précieuse Astrée ,

L'âme de douleur outrée ,

Mit ses jours à Tabandon ,

Amour résolut, dit-on , Que Vair de cette contrée Rendrait le plus fier dragon Doux comme un petit mouton^ etc.

yGoOgl

M"^' Deshoulières n'était pas sévère avec Tainour, pourvu loulefois que Tamour eût les dehors galants et délicats comme à riiôtel Rambouillet : ainsi elle rimait son épttre sans inquiétude pour sa fille; seulement elle lui disait un mot de temps en temps pour lui rappeler qu'elle était là. Daphné , qui répondait à peine à Hector, s'empressait de répondre longuement à sa mère ; il est vrai qu'elle ne savait pas ce qu'elle disait.

La bergère Daphné, ou plutôt Bribri Deshoulières, était^on l'a vu déjà, jolie, naïve et tendre ; jolie avec un caractère de douceur ineffable dan» les traits, naïve comme le sont les jeunes filles , c'est-à-dire avec de petites malices diaboliques ; tendre avec ce doux sourire qui entr'ouvre le cœur en même temps que les lèvres. Ce qui frappait en elle au premier coup d'œil, c'était un léger voile de tristesse , pressentiment fatal, qui la rendait plus touchante encore. Sa sœur était plus jolie peut-être, elle avait plus de roses épanouies sur les joues, plus de grâces séduisantes, plus d'aimables coquetteries : mais , si les yeux étaient pour Amaranthe, le cœur était pour Daphné ; et, comme les yeux deviennent l'esclave du cœur, Daphné triomphait. Ainsi, Hector, dans sa fougue amoureuse, n'avait d'abord vu

qa'Amaranthe , et pourtant, une fois loin des deux sœurs, il s'était surtout ressouvenu de Daphné.

La cloche du château annonça le goûter :

Hector offrit son bras à M"»« Deshoulières , Daphné appela ses moutons; on rentra par le parc, où Ton rencontra M"' d'Urtis et Âmaranthe. La collation fut au goût de tout le monde par la gaieté et par les mets. Premier service : une omelette au jambon ; entrée : gâteaux et beurre frais; second service : un magnifique fromage à la crème; dessert : meringues et confitures. Je prends tous ces détails dans la correspondance de M"^*^ Desboulières ; que ceux qui n'ont jamais goûté me pardonnent.

A la nuit tombante, Hector quitta la compagnie avec bien des regrets ; mais il n'avait pas

UN ROMAN SUR LBS BORDS DU LIGNON. i99

de temps à perdre , même en si bonne compagnie : il avait deux lieues à faire sans clair de lune et par des chemins de traverse encore sillonnés des grandes pluies de Téquinoxe.

Le lendemain, Hector revenait au château d'Urtis , en passant par la prairie : quand il fut près du saule qui servait de pont au ruisseau, il s'étonna de ne voir dans les prés ni les bergères ni le troupeau ; il passa le pont tout en songeant que c'était d'un mauvais augure, mais à peine fut-il sur l'autre rive, qu'il entrevit tout au bout du pré quelques moutons éparpillés. Il alla rapidement de leur côté, assez inquiet de ne voir ni Âmaranthe ni Daphné ; en s'approchant , il vit bientôt sa bergère bien-aimée tristement penchée au-dessus du Lignon, qui, en cet endroit , tombait bruyamment en petites cascades. La tendre Daphné avait ceint de son joli bras le tronc d'un jeune saule en fleur, qui la retenait ainsi gracieusement au-dessus de la cascade , et qui l'abritait de son ombre odorante. Elle abandonnait son âme à ces rêveries nuageuses dont le fil mille fois renoué est l'œuvre de la joie qui espère et de la tristesse qui craint. Elle ne vit pas venir Hector ; à sa vue elle fut surprise comme au sortir d'un songe :

c Vousêtes seule ? > lui dit Hector en l'abordant.

Elle s'empressa de répondre que sa sœor allait venir la rejoindre. Les deux amoureui gardèrent le silence durant quelques secondes , se regardant à la dérobée, n'osant se rien dire, comme s'ils eussent eu peur du bruit de leurs paroles dans la solitude.

< Il me semble, dit Hector en tremblant, qu'il y a quelque idée triste qui court sur votre front?

— C'est vrai , répondit Daphné. Maman a reçu des nouvelles de M. Deshoulières ; il passera ces jours-ci par Avignon ; nous allons partir pour le voir à son passage.

— Partir î s'écria Hector en pâlissant.

— Oui. Moi qui me trouvais si bien ici dans ces prés avec ces moutons que j'aime tant ! >

En parlant des moutons , Daphné regardait Hector.

c Qui vous empêche de rester? M"*® Deshoulières viendra vous reprendre plus tard.

— Plus tard ! mon chagrin serait encore plus grand. Je veux partir ou rester toujours. >

Sur cette parole , Hector se jeta à genoux , saisit les mains de Daphné, les baisa avec feu, et lui dit en levant vers elle des yeux humides d'amour : c Eh bien ! oui , toujours , toujours ! Vous savez, Daphné, je vous aime, je veux vous le dire toute ma vie. >

Daphoé, entraînée par son cœur, laissait baiser ses mains sans songer à se défendre.

c Hélas ! je ne puis pas toujours garder les moutons. Que deviendra la pauvre bergère ?

— Ne suis-je pas voire berger ? Ne suis-je pas Daphnis ? dit Hector avec plus d*ardeur ; confiezvous à moi, à mon cœur, à mon âme : cette maîn^à ne quittera jamais la vôtre ; nous vivrons de la même vie , sons le même rayon et sous le même nuage, au désert ou dans un palais. Mais avec vous la première baraque venue ne serat-elle pas un palais ? Tenez, ma clière Dapbné, il y a à une demi-lieue d'ici une chaumière , la Ghaumière-des- Vignes , babitée par la sœur de ma nourrice, où nous pourrions vivre dans tout le charmant mystère de Tamour.

— Jamais , jamais ! » s'écria Daphné.

Elle détacha ses mains des mains de son amant, elle s'éloigna de quelques pas et se mit à pleurer. Hector se traîna tout agenouillé jusqu'auprès de l'aunaie où elle venait de s'arrêter; il parla d'amour avec feu, il supplia avec larmes ; il fut si éloquent , que la pauvre Dapbné , trop faible pour résister longtemps à ces secousses démoniaques et angéliques du premier amour, qui nous égarent et nous enivrent tous tant que nous sommes, lui dit toute pâle et tout éperdue :

f Eh bien ! oui, je me confie à vous et à Dieu. Il arrivera ce qu'il pourra, mais est-ce ma faute si je vous aime ? >

Un tendre embrassement suivit ces paroles.

Le soir était venu, le soleil, cacbé sous les nuages de rhorizon , n'avait plus qu'une lumière pâlissante ; le petit pâtre reconduisait les vacbes et les dindons, dont le glouglou troublait Fharmonie des bocages. Les moutons du château reprenaient peu à peu le chemin de Tabreuvoir.

c Voyez , dit Daphné en détournant ses cheveux éparpillés sur le front ; voyez mes pauvres moutons qui m'indiquent le chemin à suivre.

— Au contraire , dit Hector , les ingrats s'en vont paisiblement sans vous.

— Mais je suis effrayée ! comment tromper ainsi ma mère ? Elle en mourra de chagrin.

— Elle fera des vers, et tout sera dit.

— Je lui écrirai que , ne pouvant résister à mon cœur, je suis partie , sans l'avertir, pour le couYent de Sainte-Marie-Madeleine, dont on parlait hier, i

Ainsi la blanche et pure Daphné, si candide et si naïve , se trouvait tout d'un coup ingénieuse à mal faire , tant il est vrai qu'au fond du cœur le plus aimable , il se trouve un petit grain de perversité.

c Ooi , oui , répondit Hector , vous écrirez à M"« Deshoulières que vous vous êtes réfugiée au couvent : elle partira pour Avignon ; nous resterons seuls sous ce beau ciel et dans ce beau pays, heureux comme Toiseau qui chante, libres comme le vent de la montagne ! >

Et, tout en disant cela, Hector entraînait Daphné. Ils étaient arrivés tout au bout du pré , devant un léger pont de planches couvertes de * mousses et d'herbes flottantes. Daphné refusait de passer ; elle avait déjà des remords, elb pressentait qu'une fois le pont passé , c'en était fait de sa candeur. Pourtant elle passa. Mais que les femmes qui n'y ont point passé lui jettent la première pierre.

Après une demi-heure de marche , souvent interrompue pour un regard ou un baiser , ils arrivèrent devant la Ghaumière-des-Vignes. La bonne vieille sarclait des pois dans son jardin ; elle avait confié la garde de sa maisonnette à un gros chat grisâtre qui sommeillait sur le seuil. Daphné regarda cette demeure avec amour :

c'était une solitude agréable, on y arrivait par un petit sentier bordé de sureaux et tapissé d'herbes odorantes. On traversait un enclos parsemé de quelques magnifiques ceps de vigne grimpant au tronc du poirier et aux branches de l'ormeau.

Le Lîgnon , par un détour gracieux , passait à deux pas de cet enclos.

f Au moins , dit Daphné , si je suis triste , j'irai répandre une larme dans mon cher ruisseau.

— Est-ce que vous trouverez le temps de pleurer ? dit Hector en lui pressant la main ; ici tous nos jours seront filés de soie. Voyez celte petite fenêtre à demi voilée par le lierre et la vigne-vierge : c'est là que vous respirerez la vie tous les malins en vous éveillant ; voyez li^-bas cette tonnelle si verdoyante : c'est là que tous les soirs nous parlerons du bonheur passé et du bonheur à venir. Notre vie sera belle et douce comme un rayon de soleil qui passe sur les roses. »

Ils étaient entrés dans la chaumière. Ce n'était rien moins qu'un palais ; mais , sous ces solives vermoulues, à l'abri de ces murs un peu déserts, en face de cet âtre des plus humbles, la pauvreté vous souriait gaiement avec sa simplicité primitive , tout en vous offrant un escabeau. Daphné se trouva , du premier abord , un peu dépaysée sur ces dalles nues, en respirant l'odeur rustique de Tâtre où bouillonnait le souper, du lavoir où s'égoutiait le fromage , du bahut où moisissait le pain bis ; mai^ grâce à l'amour, qui a le don des mélarmorphoses, qui répand sur tout des rayons

magiques, Daphné trouva à son gré la chaumière, les meubles et le parfum rustique.

La bonne vieille, revenant du jardin, fut bien surprise à la vue d'Hector et de Daphné.

c Quelle jolie sœur vous avez là ! M. Hector.

— Écoulez, Babet : depuis le mariage de votre fille , la petite chambre du haut est à peu près déserte ; mademoiselle passera quelques jours dans cette chambre , mais vous n'en direz rien. C'est un mystère.

— A votre aise, M. Hector; je serai bien heureuse de voir la chambre de ma fille si bien habitée. Le lit n'est pas trop mauvais, les draps sont en toile , mais ils sentent bien la lessive et la haie.

— Que voulez-vous ? reprit Hector, tout le luxe est en dehors , c'est le bon Dieu qui en fait les frais.

— Vous allez souper avec moi , ma belle dame, reprit la vieille; mes plats sont en étain , mais il y a dans mes légumes et dans mes fruits je ne sais quoi venant de la bénédiction du ciel. >

Là-dessus , la bonne vieille Babet mit la table et servit le souper. Hector dit tendrement adieu à Daphné , lui baisa vingt fois la main , et partit en promettant de revenir le lendemain au lever du soleil.

Daphné ne dormit guère dans sa petite chambre. Elle était inquiète , elle songeait à sa mère , elle s'effrayait de Tamour. Au point du jour, elle ouvrit la fenêtre ; en voyant les premiers feux de Taurore , les arbres tout brillants de rosée , en écoutant Toiseau matinal qui essayait sa gamme et sautillait gaiement de branche en branche, le coq de son hôtesse qui chantait bruyamment ses conquêtes de la veille, elle reprit un peu de sérénité dans le cœur; son amour printanier et aventureux lui apparut avec de nouveaux attraits. Le chemin du pécheur est d'abord semé de roses , qui plus tard se fanent

SOUS les larmes : Daphoé n*étaît qu*au début du chemin.

Comme elle repoussait, en se moquant, ses mauvais songes de la nuit , elle vit tout d'un coup Hector dans la haie de vigne et d'aubépine.

c A la bonne heure ! lui cria-t-elle, vous m'arrivez avec le soleil.

— Que vous êtes belle ce matin, Daphné ! > lui dit Hector avec un regard d'amour et un sourire enchanté.

Elle se regarda d'un air distrait , et , voyant qu'elle n'était qu'à demi vêtue , elle se jeta tout au fond du lit.

c Comment vais-je faire? dit-elle ; je ne puis pas toujours mettre une jupe de soie et un corset de satin. »

Elle s'habilla pourtant comme la veille, se confiant au sort pour le lendemain. Hector apportait de quoi écrire à M"** Deshoulières. Daphné écrivit une touchante lettre d'adieu.

c C'est bien cela, dit Hector, j'ai là un paysan qui s'acquittera du message ; moi , je retournerai cet après-midi dans le pré d'Urtis , comme si de rien n'était; on ne se doutera jamais que je vous ai vue. Votre mère part ce soir, dites-vous : demain donc nous n'aurons plus rien à craindre, i Les amoureux déjeunèrent en gai téte-à-tète

dans la petite chambre. Daphné elle-même avait préparé le miel , les fruits et le fromage , ellemême avait été à la fontaine avec la cruche ébréchée de la chaumière.

c Vous voyez , monsieur, dit-elle en se mettant à table, que j'ai tous les talents d'une paysanne.

— Et toute la grâce d'une duchesse , i dit Hector.

 deui heures il alla vers le château d'Unis ; ne voyant , après avoir un peu attendu, personne dans le pré , il s'approcha du parc , il poussa la porte entr'ouverte , il suivit la grande allée jusqu'au perron du jardin : M°*® Deshoulières , l'ayant aperçu , vint au-devant de lui avec empressement.

c Ma fille, monsieur, dit-elle tout agitée ; vous n'avez pas vu ma fille ?

— J'espérais la voir ici , répondit Hector avec, une surprise bien jouée.

— Elle est partie , monsieur , partie pour je ne sais plus quel couvent, partie comme une petite folle, déguisée en bergère. Oh ! la vilaine fille! quelle mauvaise nuit nous avons passée! que de peines ! que d'inquiétudes ! que de larmes I Et moi qui vais partir aussi sans pouvoir la suivre. >

Hector continua de jouer naïvement la surprise ; il joua même la douleur, il offrit ses services , parla de courir après la fugitive ; enfin , malgré toute sa pénétration habituelle, M"*® Deshoulières ne devina pas le moins du monde qu'Hector savait où était sa fille. Après avoir salué M""^ d'Urtis et Âmaranthe , il partit en se flattant d'être un garçon qui promettait pour les manœuvres d'amour.

Il retourna auprès de Daphné, qui était redevenue triste; il la consola par le tableau d'un doux avenir. Le lendemain il vint un peu tard ; il était plus pensif que de coutume, il embrassa sa gentille bergère avec quelque contrainte.

c Savez-vous, lui dit-elle, que vous n'êtes pas trop galant? Un berger bien appris et bien amoureux éveillerait tous les matins sa bergère au son de la musette. Il cueillerait pendant la rosée des bouquets et des fruits plein sa panetière ; il graverait sur l'écorce de l'arbre qui monte à sa fenêtre ses chiffres , comme ils le sont dans son cœur. Vous, rien de tout cela ; vous vous contentez de venir, comme un galant de ruelle , à midi sonnant , et vous vous plaignez que l'heure du berger ne sonne pas pour nous. Voyez , méchant , c'est moi qui ai cueilli des fleurs et des fruits. N'est-ce pas que notre petite chambre est belle à présent?

la.

s ta. UN ROMAN

Des jacinthes sur la fenêtre, des roses sur la cheminée , des violettes partout. Âb ! si vous étiez là plus souvent..* >

Us descendirent au jardin , où la bonne vieille déjeunait en compagnie de sou chat et de ses abeilles.

c Venez de ce côté , reprit Daphné ; voyezvous ce petit coin fraîchement labouré? Eh bien! c'est mon jardin. Il n'y pousse pas grand'chose encore , mais quel charmant berceau de vigne ! que la haie est belle et ordorante I Demain il y aura un banc de gazon pour nous asseoir. Mais qu'avez-vous donc ? Vous êtes si distrait que vous ne m'écoutez pas.

— Je n'ai rien , Daphné , rien en vérité ; je vous aime de plus en plus , voilà tout.

— Il n'y a pas de quoi être si triste. > Hector partit bientôt sans confier à Daphné le

sujet de son inquiétude.

Or voici ce qui se passait au château de Langevy : sa cousine Clotilde y était arrivée la veille avec une grand'tanle pour y résider tout le printemps. M. de Langevy, qui n'allait point par quatre chemins dans ses projets, avait déjà sans détour signifié à son fils que M*^*' Clotilde de Langevy , leur nièce et cousine , était une jolie fille, et, qui plus est, une riche héritière. Il devait.

lui , Hector de Lange?y, dernier du nom , héritier d'un mince patrimoine, se liàter, par toutes les voies de droit , d'épouser ladite cousine à ses risques et périls. Hector s'était de prime abord noblement révolté en songeant à la pauvre Daphné; mais peu à peu , en y regardant de plus près , il avait trouvé , Théritage aidant , beaucoup d'attraits chez sa cousine. Elle était jolie, gracieuse, piquante; elle se suspendait à son bras sans façon, elle avait le plus charmant babil du monde ; en un mot , sans le souvenir de Daphné , il en fût devenu fou.

Comme il fallait promener sa cousine ou lui tenir tête , il fut deux jours sans aller à la Chaumière-des- Vignes. Le troisième jour , Clotilde l'ayant supplié devant son père de la conduire sur les rives du Lignon , il n'osa s'y refuser. Il se contenta , pour apaiser son cœur qui souffrait , d'envoyer un soupir vers Daphné.

Du château de Langevy, le chemin le plus court pour aller au Lignon aboutissait tout droit à la Chaumière-des- Vignes : Hector n'eut garde de prendre le chemin le plus court ; il se détourna de près d'une demi-lieue; il mena sa cousine vers le bout des prés d'Urtis. Pendant que Clotilde ployait les roseauj^ et effeuillait les branches retombantes des saules , tout en regardant cou-

1er le ruisseau célèbre , Hector jetait çà et là un coup d'œii désolé sur les prés déserts,

c Âh! mon Dieu, i s^écria tout à coup Clotilde en tombant sur la rive.

Son pied avait glissé ; un peu plus , elle tombait dans le Lignon. Hector courut à elle, se jela tendrement à ses pieds, lui saisit les mains. Bien* tôt , comme elle était toute pâle et toute défaillante , il la prit doucement par le corsage , lui dit d'appuyer le front sur son épaule.

€ On dirait une na!ade surprise par un Sylvain , > murmura-t-il en lui baisant les cheveux.

Gomme il relevait la tête pour respirer, il vit sur Tautre rive, à demi cachée dans les branches d'un saule, la pauvre Daphné. Elle était venue dans son ennui revoir le berceau de ses amours , refouler Therbe de ce pré enchanteur où , deux jours avant, deui jours seulement, les heures avaient si doucement sonné à ses oreilles. Que vit-elle , qu'entendit-elle , la pauvre 6lle ? Pour répondre dignement au baiser d'Heclor àClotilde, elle brisa sa houlette avec un noble élan de colère; et puis , tout épuisée par son désespoir , elle se laissa tomber sur la rive en poussant un cri plaintif.

A ce cri, à la vue de la pauvre Daphné tombant évanouie , Hector, tout éperdu , ne sachant

OÙ il en était , se lança en aveugle de Tantre cdté da ruisseau ; Tamour et la douleur Tavaient transporté. 11 se releva et courut comme un fou vers sa douce bergère , oubliant tout à fait Clotilde , qui lui parlait toujours. Il souleva Daphné dans ses bras tremblants.

c Daphné ! Daphné ! lui cria-t-il, reviens à toi, c'est toi que j*aime, toi seule! >

Et il Tembrassait tendrement , et il pleurait , et il lui parlait encore. Daphné rouvrit un œil désolé, qu'elle referma au même instant.

c Non , non , dit-elle , ce n'est plus Daphnis , et moi je ne suis plus Daphné ; c'est fini, laissezmoi mourir toute seule.

— Mon cher amour, ma pauvre Daphné , je vous aime , je vous le jure du fond du cœur ; je ne vous trahis point ; vous êtes la seule que j'aime. •

Cependant Clotilde était venue jusque vis-à-vis de ce touchant tableau.

€ Eh bien ! mon cousin, à merveille ! cria-t-elle à Hector. Est-ce que je vais m'en retourner toute seule au château ?

— Allez , monsieur, dit Daphné en le repous^ sant ; allez , on vous attend , on vous rappelle.

— Mais, Daphné,... mais, ma cousine...

— Je ne veux plus vous entendre , monsieur,

tu UN ROMAN

mon quart d'heure de folie est passé; n'en parlons plus.

— Mon cousin , cria de son côté Clotilde en voulant railler, savez-vous que cette scène touchante de bergère est une surprise des plus agréables ? Je vous en tiendrai compte. Vous ne m'aviez pas promis cela sur les rives du Lignon. Dites-moi , mon cousin , est-ce le dernier chapitre de VAstrée ?

— Ma cousine , je vous rejoins à Tinstant ; je vous confierai tout , et vous ne rirez plus.

— De grâce , monsieur, dit Daphné en se relevant y de grâce , que cette triste histoire soit toujours un mystère. Je ne veux pas qu'on rie des faiblesses de mon cœur. Adieu , monsieur, que tout soit oublié , que tout soit enseveli. »

De belles larmes coulaient sur les joues de Daphné.

c Non, non, Daphné, je ne vous quitterai jamais , je le dis tout haut. Je vais reconduire ma cousine au château ; je reviens dans une heure essuyer vos larmes et vous demander pardon à genoux. D'ailleurs, je ne suis pas coupable , j'en prends ma cousine à témoin. N'est-ce pas , Clotilde, que je ne vous aimais pas ?

— Ma foi , mon cousin , vous m'avez dit que vous m'aimiez ; mais comme les hommes disent

toujours le contraire de ce qu^ils pensent , je veux bien admettre que vous ne m'aimiez pas. Du reste , ne prenez pas tant d'inquiétude sur moi » je retournerai bien seule. »

Elle s'éloigna très-offensée , mais de Pair du monde le plus calme et le plus dégagé.

c Je cours sur ses pas , dit Hector, car elle dirait tout à mon père. Adieu , Daphné ; dans deux heures je serai à la Chaumière-des- Vignes , plus amoureux que jamais.

— Adieu donc ! murmura Daphné d'une voix mourante. Adieu ! reprit-elle en voyant s'éloigner Hector ; adieu ! Moi , dans deux heures , je ne serai plus à la Chaumière-des- Vignes. >

Elle retourna chez la vieille Babet. En revoyant sa petite chambre, qu'elle avait pris tant de peine et tant de plaisir à orner de fleurs et de verdure, elle inclina douloureusement le front, ç Mes pauvres roses, murmura-t-elle en respirant le parfum de la chambre , qui était déjà un parfum d'amour, je ne songeais guère , en vous cueillant, que son cœur se flétrirait avant vous. >

La bonne vieille survint, c Eh quoi ! ma fille , je vous vois pleurer? Est-ce qu'on pleure à dixhuit ans? »

Daphné se jeta dans les bras de Babet tout en sanglotant, c II me trompait , il m'abandonnait pour sa cousine. Je vais partir ; vous lui direz

qo*il m'a fait bien du mal... que je suis atteinte d'un coup mortel... Non , non , ne lui dîtes pas cela. Dites -lui que je suis partie bien résignée, en lui pardonnant et en priant Dieu pour lui. Mais je n'aurai pas la force de partir sans le revoir ! > Daphné aimait Hector de tout son cœur et de tonte son âme; elle s'était aveuglément abandonnée à Tamour avec Tardeur religieuse de la jeunesse qui espère. Avant de quitter Paris, elle avait rêvé que dans son voyage elle rencontrerait, le soir dans la campagne , aux alentours d'un château , quelque jeune gentilhomme qui l'aimerait avec passion. Ce rêve caressé à Paris s'était presque réalisé dans le Forez. Hector étaif bien celui que son cœur attendait; bien mieux, le rêve s'était embelli de sa fantaisie de jouer à la bergère , et de tous les charmes imprévus d'un amour naissant. Elle avait donc été ravie et enchantée : perdant son cœur » elle avait perdu la tète; elle avait suivi son amant au lieu de suivre sa mère.

Hector rejoignit Clotilde , mais, durant le trajet, ils n'osèrent se parler de la scène de la prairie. Hector augurait bien du silence de sa cousine; il espérait qu'elle ne dirait pas un mot au château de son secret amour. Vain espoir ! Dès qu'elle trouva une échappée , le secret fut

■ADAMI Dl V&RDEVIL. 19

ilH UN ROMAN

répandu. Le soir, M. de Langevy , la voyant plus pensive que de coutume , lui demanda si elle avait du chagrin.

c Je n'ai rien, > dit-elle en soupirant.

L'oncle insista.

c Clotilde, ma chère fille, qu'avez- vous? Est- ce que le pèlerinage aux rives du Lignon a fait un mauvais miracle ?

— Oui , mon oncle.

— Est-ce que mon fils.. .Mais où est donc Hector?

— Il est retourné au pèlerinage , lui.

— Que diable va-t-il faire là-bas?

— Il a sans doute ses raisons

— «En vérité! Voyons, ma nièce, est-ce que vous en savez quelque chose ?

— Pas le moins du monde , mon oncle ; seulement...

— Seulement?... Allons, dites-moi tout.

— Je vous le dis , mon oncle , je ne sais rien , mais j'ai vu la bergère de M. Hector.

— Sa bergère! vous voulez rire, Clotilde.

Est-ce que vous croyez aux bergères , vous ?

— Oui , mon oncle , car j'ai vu la bergère de M. Hector tombant évanouie sur le bord du ruisseau.

— Ventrebleu ! Une bergère ! Hector s'amouracher d'une bergère !

SDR LÉS BORDS DU LI6N0N. il»

-^ Mai8, mon oncle, c'est une très-jolie bergère, en jupe de soie et en corset de satin.

— Â la bonne heure. Mais quelle est donc cette histoire? Cela doit être piquant. Qu'on m'apporte tout de suite ma gibecière et mon fusil. Vous aroyez , ma bonne Cloiilde , que ce diable de garçon est retourné à sa bergère ?

— Oui , mon oncle.

— Ah çà ! cette bergère-là a-t-elle des moutons?

— Non , mon oncle.

— Diable, diable, c'est plus dangereux. Vous avez suivi le chemin de l'oseraîe ?

— Oui, mon oncle, mais j'imaghie que la bienheureuse bergère est plus près du village.

— Très-bien ; j'espère les voir tout à l'heure. » M. de Langevy partit tout en murmurant :

< Des jupes de soie , des corsets de satin. Ah ! monsieur mon fils, je voudrais bien savoir où vous prenez de l'argent pourhabiller ainsi vosbergères.»

Le vieux baron alla tout droit à la Chaumîèredes-Vignes, espérant que Babet lui donnerait quelques renseignements sur les prouesses d'Heclor. Il trouva la vieille sur le seuil , se reposant des fatigues de la journée.

c Eh bien ! Babet , quoi de nouveau sur votre ^rroir ? dit le vieux baron d'une voix adoucie.

yGopgle

«iO UN ROMAN

— Rien de nouveau , dit la vieiUe en voulant se lever par reapect.

— Restez, restez, Rabet, dit M. de Langevy en appuyant la main avec une familiarité rustique sur Fépaole de la vieille. Tenez, voilà bien à propos pour m'asseoir une botte de joncs et de roseaux, i

A cet instant M. de Langevy entendit fermer la petite fenêtre du haut.

c J'avais deviné, pensa4-il. Voilà peut-être la cage de mes pigeons amoureux. Ditea-moi, Babet^ avez-vous vu mon fils cette semaine?

— Je le vois souvent , monsieur le baron ; il vient chasset* jusque dans mon enclos.

— A la bonne heure ! Lui voyez-vous faire belle et bonne chasse ?

— Aujourd'hui encore on m*a remis de sa part un lièvre magnifique , dont je ne savais trofx que faire ; j'ai fini par le melire à la broche. Ma pauvre crémaillère était bien étonnée de voir ce moiceau de roi.

— Ce lièvre n'était pas pour vous seule, sans doute?

— Et qui donc en mangerait avec moi ? Voua peut-être , monsieur le baron? Je serais bien ière de régaler un pareil hôte.

>— Écoutez , Rabet , parlons le coeur «or fa|

SUR LES BORDS DU LI6N0N. til

main : je sais tout ee qoi se fiasse , mon fils est amoureax d'une cerlaine bergère qui ne doit pas être loin d'ici.

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire.

— Vous le savez si bien , que vous voilà tonte troublée. Mais apaisez-vous, il n'y a pas grand mal à tout cela. C'est un simple enfaniillage. Seulemeni, dites*moi un mot de cette fille.

— Âh ! monsieur le baron , s'écria la pauvre Babet , qui croyait ne plus devoir feindre ; c'est un ange , vous verrez , c'est un ange!

— Ah çà ! d'où vient cet ange, s'il vous plaît? 11 n'est pas descendu des cieux , j'imagine,

— Je ne sais pas un mol de plus , monsieur le baron , mais je prie Dieu à toute heure du jour que vous n'ayez pas d'autre fiiUe.

— Nous verrons, nous verrons. Nos deux amoureux sont là-haut , n'est-ce pas ?

— Pourquoi vous le cacher ? Oui , monsieur le baron , ils sont là-haut qui s'adorent comme de vrais enfants du bon Dieu. Vous pouvez monter , car c'est un amour qui ne ferme jamais la porte. •

M. de Langevy entra dans la chaumière , alla vers l'escalier , et monta légèrement. 11 s'arrêta au milieu de l'escalier à la vue des amoureux , doucement appuyés l'un sur l'autre , Tun pieu*

rant, Fautre coDSolant. Le vieux soldat fot presque touché, mais, la raison reprenant le dessus :

c A merveille ! i dit-il en montant les dernières marches.

Daphné poussa un cri de surprise et de frayear.

f II n*y a pas de quoi pleurer » lui dit M. de Langevy. Pour vous, mon fils, vous allez me confier un peu ce mystère.

— Je n'ai rien à dire, i murmura Hector avec amertume.

Daphné, qui s'était détachée de ses hras, venait de tomber toute défaillante sur une chaise.

c Mon père , reprit Hector en s'élançant v^« Daphné, vous voyez que votre place n'est pas

— Ni la vôtre non plus, monsieur, dit le baron avec colère. Que signifient tous ces enSantillagest Vous allez sans retard prendre le chemin du château, si vous ne voulez que le château «e ferme à jamais pour vous, i

Hector ne répondit plus, il était tout à Daphaé. c Encore une fois , monsieur , dit le baroa piqué, songez à ce que vous faites.

— J'y songe , murmura Hector en soulevavt la pauvre fille dans ses bras. Le château se to» mera à jamais pour moi si vous voulez.

SUR LES BORDS DU LIGNON. ttS

— Voyons , monsieur, pas tant de jactance :

revenez-voas avec moi , où restez-YOUsici?

— Écoutez , mon père , je vous suivrai par respect; mais, je dois vous le dire, j'aime M^* Deshoulières de toutes les forces de mon cœur ; entre elle et moi , c'est à la vie , à la mort.

— Deshoulières , Deshoulières , j'ai oui parler de ce nom-là. J'ai connu un H. Deshoulières dans DOS campagnes de Flandre, un galant homme qui avait une belle femme, mais qui n'avait ni sou ni maille. Revenez-vous avec moi , monsieur ? i

Repoussé par Daphné , qtiî le siipplinit de partir, Hector suivit son père en silence , cipérant l'attendrir, espérant pouvoir bientôt ainier Daphné avec toute liberté de cœur et d'esprit. M. de Langevy salua la jeune fille ^ souhaita, en passant dans la chaumière, bon appelit à la vieille, et se mit en route en sermonnani son iila sur ses inclinations extravagantes. Pour tout« réponse ^ Hector se retournait à chaque paï pour jeter un regard d'adieu à la petite fenôire.

Quand Daphné vit disparaître Hector sous tes arbres tooffus du chemin , elle soupira , versa une larme d'adieu, et murtntint : < Je ne le v**rrai plus. I Elle regarda d'un cblI èémlé les lourt attristés par le soir de celte (leiiie cbambrc qui

yGoO"

ISA UN aOMAN SUR LBS BORDS DU LIGNQN.

avait renfermé tant d^espérances verdoyantes. Elle cueillit une rose sur la fenêtre , la respira tristement , Teffeuilla avec un plaisir sauvage, et jeta les feuilles au vent, c Ainsi je ferai de mon amour, dit la poétique amante , j'irai le jeter au vent de la mort, i

Elle descendit en passant à son corsage la tige défleurie.

t Adieu , dît-elle en embrassant la vieille ; adieu , je retourne avec résignation d'où j*élais venue si follement. Si vous revoyez Hector, diteslui que je Tai bien aimé ; mais dites-lui qu'il m'oublie comme je vais l'oublier moi-même. >

En prononçant ces derniers mots, la pauvre fille pâlissait et chancelait.

Elle partit , elle reprit le chemin du château d'Urtis. En arrivant à la prairie, ses yeux s'arrêtèrent sur la houlette qu'elle avait cassée le matin; elle la ramassa et l'emporta comme le seul souvenir d'Hector. Le soleil était couché , la nuit tombait peu à peu comme une nuit de printemps, la nature dans tout son luxe répandait un parfum de bonheur qui fut amer pourDaphné. Elle tomba agenouillée, et pria Dieu tout en pressant la houlette sur son cœur.

Elle ne trouva plus sa mère au château; H*^d'Ur^ tU Faccueillit avec bien de la joie.

c Eh bien ! ma blanche brebis ^;arée ^ vous voilà donc revenue au bercail ?

— Hélas ! dit la pauvre fille , oui , me voilà revenue, mais plus égarée que jamais; j'éiais partie avec les plus folles et les plus riantes espérances , et je reviens toute seule. Voyez ; voilà encore ma houlette cassée , mais , cette fois , Daphnis ne viendra plus m'en couper une autre, i

Elle confia tout à M"»® d'Urtis.

De retour au château de Langevy , en face de

St6 UN ROMAM

son père et de Clotilde , Hector demeura fidèle à son cœur. Il raconta ce qui s'était passé avec Tenthousiasme entraînant de Tamour. H. de Langevy fut touché ; Clotilde elle-même fut attendrie. Elle pria M. de Langevy pour Hector.

c Allons , mon oncle , tous aurez beau faire , on ne détruit pas les passions en les combattant, comme disait ma grand^mère.

— Les passions passent vite comme le vent , le temps balaye le cœur du bout de son aile , disait aussi votre grand'mère. Avant huit jours , Hector aura oublié sa bergère ; telle est ma volonté.

— Autant en emporte le vent, mon oncle. Le cœur seul a de la volonté, car la volonté du cœur vient de Dieu.

— Allons, Clotilde, je vois que vous déraisonnez comme les autres.

— Ah ! mon oncle , sur ce sujet , celui qui déraisonne le plus est, je crois, le plus raisonnable

— Je vous le dis encore , avant huit joons Hector aura changé de culte ; vous le savez trop bien, vous n'avez pas en vain de si jolis yeux.

— Mon oncle, soyez-en sûr, Hector ne m'ai-* mera jamais; et d'ailleurs, je ne tiens pas dtt tout à succéder à une autre : comme ditttP*de Scudéry, en amour, les plus heureuses reines sont

SUR LES BORDS DU LIGNON. ttl

celles qui créent des royaumes dans les pays inconnus.

— Vous lisez des romans , Clotilde , tant pis ; je ne raisonne ou ne déraisonne plus d'amour avec vous. >

Hector prit son père par son côté faible :

c Songez-y, mon père ; si j'épousais M"® Deshou- Hères, je suivrais glorieusement la carrière des armes ; le chemin , vous me Tavez ouvert , et n'y serais-je pas dignement conduit par ce brave M. Deshoulières, que Louvois honore de son amitié? >

M. de Langevy finit par dire qu'il réfléchirait là-dessus ; ce qui était beaucoup dire en faveur de Famoureux.

Hector était le lendemain au point du jour à la Chaumière-des-Vignes.

4 Eh bien ! lui dit la vieille en lui ouvrant la porte, elle est partie, la chère fille.

— Partie ! Et vous l'avez laissée partir ! Mais je sais où la trouver. >

11 courut au château d'Urtis. En arrivant à la porte, il vit avec un triste pressentiment un carrosse qui fuyait au bout du chemin. 11 sonna d'une main agitée. Un vieux domestique le conduisit vers M"® d'Urtis, qui lui parut triste contre sa coutume.

tl8 UN ROMAN

c Àh ! c*eftt V008 , M. de Langevy ; vous tenez sans doute pour revoir W^^ Deshoulières. Tout est fini entre yons deox , vous ne la verrez pins en ce monde , car dans une heure elle ne sera plus de ce monde ; elle est partie avec ma fille de chambre pour le couvent du Yal-Chrétîen.

— Partie ! s^écria Hector tout atterré.

— Elle m'a laissé son adieu pour vous en cefte lettre. >

Ifoe d^Urtis alla prendre un billet dans sa corbeille, c S'il vient jusqu'ici, donnez->lni cette lettre, m'a-t-elledit. i

Hector prit le billet de Dapbné , Touvrit en p&lissant, et lut ces quelques lignes :

c Adieu donc , ce n'est déjà plus Daphné qui vous écrit , c'est une pauvre fille repentante qui va prier Dieu pour ceux qui souffrent. La fortune m'éloigne du monde, je me résigne, je vais m'enterrer vivante. Je ne me plains pas ,car j'ai eu un beau rêve ici-bas. Un jour de bonheur m'a fait entrevoir le ciel ; nous avons commencé la plus fraîche églogue du monde ; nous n'avons pu la finir, mais les beaux rêves ne finissent qa^au ciel. Adieu. »

c Madame , dit Hector en baisant ce billet , avez- vous un cheval ?

SUR LES BORDS BV LIGNON. t40

— Qu'en voolez-Tous faire ?

— Je veux rejoindre M"* D^houlières. '

— Vous pouvez la rejoindre , mais non la détourner de son chemin.

— De grâce , madame , un cheval ; prenez pillé de mon malheur. »

M"* d'Urtis , qui n'avait vu qu'avec regret la triste résolution de Daphné , fit seller un cheval pour Hector.

< Allez , lui dit-elle ; que Dieu vous conduise tous les deux ! >

Il partit au galop , il atteignit le carrosse en moins d'une demi-heure.

c Daphné, vous n*irez pas plus loin., dit-il en tendant la main à la triste résignée.

— C'est vous ! s'écria Daphné avec de la sur* prise , de la joie et de la douleur.

— Oui , iQoi qui vous aime comme une amante et comme une épouse; mon père a fini par entendre raison.

— Moi , aussi , j'ai fini par entendre raison , et vous savez où je vais. Laissez^moi dans le bon chemin : vous êtes riche , je suis pauvre ; vous m'aimez aujourd'hui , mais qui sait si vous m'aimeriez demain ! Je vous l'ai écrit ; nous avons commencé un beau rêve , n'allons pas le gâter par une mauvaise fin. Que ce rêve garde toute

ao

SSO UN ROUAN

sa fraîcheur, tout son parfum du mois de mai , toute sa grâce printanière. Nos houlettes sont cassées , on a déjà tué deux de nos moutons , on abat depuis hier les saules de la prairie. Vous voyez bien que notre plusdoui soleil a lui. Votre épouse doit être celle que j'ai vue hier. (Comme vous Tembrassiez , méchant ! ) Épousez-la donc, et dans vos jours de bonheur , si vous vous pro* menez encore sur les bords do Lignon , mon ombre vous apparaîtra peut-être, mais cette fois je vous sourirai.

— Daphné , Daphné , je vous aime, je ne vous quitte plus , je vis ou je meurs avec vous. >

Près d'un demi-siècle après ce jour , un soir , dans un hôtel de la rue Saint-Dominique , où Ton soupait gaiement, Gentil-Bernard, qui faisait toujours la gazette de la journée , apprit la mort d'un original qui avait recommandé de mettre dans sa bière un vieux bâton cassé.

c C'est M. de Langevy, dit Fontenelle. Il avait , à son grand regret , épousé la belle Clotilde de Langevy, qui se fit enlever $à scandaleusement par un mousquetaire. Pour M. deLangevy, il avait fort aimé Bribri Deshoulières ; ce bâton cassé , c'était une houlette coupée durant leurs amours sur les bords du Lignon. Le dernier

SUR LES BORDS DU LI6N0N. «St

berger est mort, messieurs, il nous faut aller à son enterrement.

— Et Bribri Deshoulières , qu'est-elle donc devenue? demanda une dame.

— On m'a dit qu'elle était morte très-jeune dans un couvent du Midi , reprit Fontenelle ; ce qu'il y a d'étrange , c'est qu'on a trouvé en l'ensevelissant une houlette attachée à son ciliée. »

Le Concert ponr le» panTPe».

A H. le coite Auguste de Belloj.

Vous, ami, qui Pavez connue, vous savez que de longtemps on ne trouvera pas sa pareille.

Elle est restée dans notre mémoire à tous, comme une des plus charmantes figures qui aient brillé en ce temps-ci. Elle avait le génie, la beauté, la jeunesse , avec la grâce et la bonté qui font qu^on pardonne à la gloire. Elle a filé comme une étoile , mais on peut voir encore le sillon lumineux qu^a laissé son passage. Puisqu'il vous plaît d^entendre parler d'elle , et que tout ce qui se rattache à son souvenir a pour vous un attrait toujours souriant et toujours nouveau , je veux

tS6 LB CONCERT

VOUS conter comment il me fut donné de la voir pour la première fois.

Il y a bien quelques années de cela. J'étais jeune et ne connaissais guère alors que mon village. Un ami de ma famille , qui me tenait en grande affection , ayant parlé de m'emmener dans le midi de la France , où rappelaient des affaires de succession , on pensa qu'avant de me lâcher dans la vie , il ne .serait pas mal de me faire courir un peu le monde. Je partis donc par une belle matinée d'avril, en compagnie de Tami Jacques , dans une petite carriole qui jouait la chaise de poste à s'y méprendre , attelée d'une peiile jument aux jarreis de fer, que son maître appelait Bergère. Vous jugez quel voyage enchanté ! Le printemps partout , en moi , autour de moi : tout fleurissait, bruissait, verdissait dans mon cœur comme sur la terre , et mes seize ans mêlaient leur ramage aux gazouillements des oiseaux dans les bois.

Nous allions à petites journées , à la façon des veUurini , partant le matin , au soleil levant , prenant nos repas au hasard , couchant le soir à la grâce de Dieu. Mais , très-cher, rassurezvous , vous n'avez point à redouter de nouvelles impressions de voyages. On ne m'a jamais vu parmi ces pèlerins indiscrets et bavards , qui

POUR LBS PAUyftfiS. 387

vont frappant à tontes le» porte», et secouantsans façon à tons les foyers la poussière de leurs sandales. Que raconter d'ailleurs et que dire ? Il est des gens heureux : Timprévu jaillit sur leurs pas ; le fantastique et le pittoresque les escortent le long de la route ; touristes prédestinés qui , de Paris à Saînt-Gloud , trouveront le moyen d'écrire une odyssée. Moi, mon ami, tout au rebours, et je crois sérieusement que je ferais le tour du monde sans apercevoir la queue d'une aventure. J'ai quelquefois voyagé, à pied^ à cheval, en voiture; lancé, comme une flèche, par la vapeur, j'ai descendu le cours des fleuves; comme Annibal , j'ai franchi les Alpes ; comme le pieux Énée , j'ai navigué sur la mer azurée ; l'Océan m'a porté su rsacroupe verdâire. Eh bien ! je le confesse en toute humilité , rien ne m'est avenu d'étrange ni de romanesque : sur l'onde, bon vent et flot paisible; sur terre, jamais d'autre drame que les accidents du paysage , et toujours devant moi le sentier sAr et battu de la réalité , s'allongeant inflexible et nu comme le rail^ d'un chemin de fer. Les départs au matin , par l'air frais et sonore ; les baltes au milieu du jour; les pèlerinages aux vieux murs; Je salut écbai^é avec le contadin r(i]i se rend â la vUle ou retourne au hameau; les convenïaiions silen-

SS8 LE CQNCERT

cîeuses de Tâme atec la nature ; les rêves confiés à la nuée qui passe; les rencontres bienveillantes; les arrivées le soir à l'hôtellerie ; Taccueil de rbôte; la curiosité, parfois la syoïfiatbîe qu'éveille presque à coup sûr un visage étranger et jeune : tels sont, à vrai dire, les incidents solennels qui ont jusqu'à présent signalé mes voyages; c'est, en quelques mots], tout le poème de ma première campagne, moins l'épisode que je veux vous conter.

Mon ami Jacques parlait peu. Entre le lever et le coucber du soleil , il fumait de quinze à vingt pipes, et dormait le reste du temps.

Bergère faisait de huit à dix lieues par jour; plus au moins , suivant les étapes. Tout m'était nouveau et tout me ravissait , excepté pourtant les villes que nous traversions, et qui toutes me semblaient affreuses, ie me demandais s'il était possible que des êtres organisés comme mon ami Jacques et moi consentissent librement à traîner leur vje dansées hideux repaires, auxquels je comparais avec orgueil le trou natal où j'avais grandi. Charme de la patrie ! puissance des lieux où s'est écoulée notre enfance ! magie du coin de terre où nos yeux se. sont ouverts à la lumière descieux! Je me souviens de m'étre rencontré , voici quelques années , dans un coupé de dili-

genoe avec un élève du collège Saint-IiOu», qui, pour la première fois depuis cinq ans, allait passer les vacances dans sa famille. Malgré la différence de nos âges, nous nous primes bientôt d'amilié Tun pour Taulre. C'était un aimable jeune homme , presque un enfant encore , turbulent, expansifet tendre, il me parlait avec une joie pétulante de sa mère , de ses deux sœurs, du domaine où il était né et qu'il allait revoir après cinq ans d'absence. Je me plaisais à l'écouter : en l'écoutant je me reportais avec bonheur et mélancolie aux jours heureux de ma jeunesse.

Gomme nous venions de gravir à pied une côte rapide , arrivé sur le plateau , je ne pus m'empècher de me récrier en voyant le paysage qui se déroulait à nos pieds. C'était merveilleux en effet : des bois diaprés de mille couleurs , des coteaux couronnés de 4)ampres rougis par l'automne; la rivière qu'enflammait le couchant; des villages fumant çà et là ; des clochers perçant le feuillage éclairci ; l'ombre des peupliers s'allongeant sur l'herbe des prés ; puis , de la vallée montant jusqu'à nous, tous les parfums, touies les rumeurs , toutes les harmonies du soir. Mon jeune gars hocha la tète. < Si vous voulez voir quelque chose de beau , me dit-il , il faut veiiir avec moi à Fresnes. — Qu'est-ce que Fresnes?

%éO LB COIIGEBT

Jui demandai -je — Fresnes, me répondil-il, c'est où je vais , c'est le domaine où je suis né , où m'attendent ma mère et me^; sœurs. — Et c'est beau? — Oui, c'est un peu beau, ajouta^t^il avec un fin sourire. — Vous avez des bois ? — Des forêts. — De l'eau ? — Un lac , une rivière. — Des coteaux? — Vous pouvez dire des montagnes. — Ce doit être en eflfet un beau pays , i lui répliquai -je. Le reste de la soirée, il ne fut question que de Fresnes entre nous. Le lendemain, dans la matinée, la diligence relaya devant la porte du Lion d'or, dans une méchante ville appelée, je crois, Saint-Maixent , à deux petites lieues de Fresnes : c'était là que mon jeune ami et moi devions nous séparer. Un domestique l'attendait en effet au débotté, avec deux chevaux. Le conducteur ayant déclaré que la voîtore, par je ne sais quel vice d'administration, s^ittarderait à Saint-Maixent au moins durant quatre heures, je cédai aux instances de mon jeune camarade , et me décidai à l'accompagner jusqu'au domaine de ses pères. J'étais curieux de visiter cet Éden , et d'en emporter l'image dans mon souvenir. J'enfourchai donc le cheval du serviteur, et nous partîmes au galop de nos bêtes. Nous avancions au milieu d'un pays plat , nu , sec et morne , mais je me rassurai en songeant h

POUB LES PAUVRES. tel

Vaucliise , où l'on arrive par enchanlefflent , au détour d'un rocher aride. Enfin, après une heure de galop, nos chevaux s'arrêtèrent au bout d'un village , devant une grille de bois peinte en vert ; mon compagnon se jeta à bas de sa monture , tomba dans les bras de trois femmes qai pleuraient de joie, et ce furent pendant quelques minutes des embrassements que la parole humaine ne saurait exprimer. Bien que fort ému et véritablement attendri , je cherchais du regard le lac et la rivière, les montagnes et les forêts. Â franchement parler, c'était un pays infâme. Les premiers transports apaisés, l'enfant me prit par la main, c Tenez, me dit-il les yeux mouillés de larmes, voici nos forêts, nos montagnes, et là>bas notre lac et notre rivière. Hier avais- je raison ? Savez-vous rien au monde de plus beau ? » J'ouvns de grands yeux pour mieux voir. Le lac était une mare où barbotaient une douzaine de canards; la rivière, un filet d'eau malsaine; la forêt, un bouquet de chênes au feuillage rongé moins par l'automne que par les chenilles ; les montagnes quelques quartiers de roc à moitié ruinés par les mineurs. Charme du pays natal ! ainsi que je m'écriais tout à l'heure ; et vous-même , mon cher Auguste , sous le ciel bleu de l'Italie, au milieu des

%ét LE CONCERT

orangers de la rivière de Gênes, n'avez- vous pas regretté parfois le parfum de vos pommiers eu fleurs , votre maison près du cours de la Seine, les allées de votre verger? Ne vous étes-voos jamais oublié à chercher du regard le clocher de votre village, ce clocher déjà historique, et qu'à votre tour vous deviez illustrer plus tard !

Cependant , plus nous approchions du Midi , plus les villes prenaient une tournure coquette , un aspect élégant et propre. C'était toujours moins beau que la patrie, et certes j'aurais donné de grand cœur toutes les cités se mirant orgueilleusement dans le Rhône pour mon village , qui baigne modestement ses pieds dans les eaux de la Creuse ; mais c'était beau pourtant , j'en convenais. Vers la fin d'avril , par une soirée chaude et dorée comme un soir d'été , Bergère , la carriole, l'ami Jacques, sa pipe et moi, nous entrâmes triomphalement dans Carpentras. Voici , par exemple , une ville charmante , qui partage , je ne sais pourquoi , avec 6rives-la-Gaillarde , Pézenas et Landernau, le privilège de fournir tous les niais et tous les jobards que sacrifie la litlè» rature à l'amusement du public. Je ne connais Bi Landernau , ni Pézenas , ni Brives-la-Gaillanltî mais je certifie que Carpentras , au pied du i Venioux , blottie dans son enceinte de remp

erénelés , comme une perdrix dans une croûte de pâté , est une des plus poétiques villes de France qui rôtissent au soleil du Midi. Nous descendîmes à rhôtel des Trots chats qui miaulent. Sur renseigne en plein vent, un artiste de Tendroit avait peint trois chats dans un éiat d'exaltation difficile à décrire , et qui semblaient exécuter le trio le plus infernal qui se puisse imaginer.

À peine descendus de notre char , nous remarquâmes autour de nous une agitation qui ne devait pas être habituelle. Des groupes animés stationnaient devant Thôtel et sur la place du théâtre. U y avait avec Tair du printemps je ne sais quel air de fête répandu dans Tatmosphère. Des voitures arrivaient de toutes paris et se croisaient en tous sens. Nécessairement il se préparait là quelque chose de joyeux et d'étrange que nous ignorions ; car Bergère , mon ami Jacques et moi , nous étions trop inconnus et d'ailleurs trop modestes pour attribuer ce mouvement et ce concours de citoyens à notre passage en leurs murs. Il était clair qu'on attendait un prince du sang ou un acteur en représentation.

La cloche du diner interrompit brusquement les commentaires auxquels t\om nom livrians depuis quelques instants. Â la lie d'hôte , j'observai pour la première fois une non v elle ^pèce

yGoO'

Page 1