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de bipèdes dont je n'avais même pat jugqii*alon soupçonné Texislence, M. de Buffon et les autres naturalistes ayant omis d'en faire mention dans leurs histoires. Mon ami Jacques m'assara que ces éires bizarres étaient des commis voyageurs. Ils nous apprirent qu'on donnait le soir même à Garpentras , dans la salle du théâtre , un concert au profit des pauvres. Un concert ! à ce mot , je rougis de plaisir , ce que voyant, mon ami Jacques se prit à pâlir d'épouvante ; car il y avait au monde deux choses qu'il avait en haine profonde : la première , sa femme , et la seconde , b musique. La musique était le seul point sur lequel nous différions de sentiment.
11 faut bien se dire qu'alors un concert était chose rare en province. Â cette époque , l'édo* eation musicale de la France commençait à peine, et , pour ma part , je n'avais entendu d^autres concerts que ceux des oiseaux dans nos ramées. Depuis ce temps nous avons fait en ceci des pro* grès rapides , la France est devenue musicienne pour le moins autant que rAllemagne. La mékH manie a tout envahi , et il est difficile de prévoir où s'arrêtera le mal. il n'est pas , dans nos départements , une ville de quatre mille âmes qà n'ait une fois par semaine son concert à'uÊth teurs , et tous les jours , à toute heure , deux M
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trois cents mains occupées à tapoter sur le clavier de cet instrument sans âme et sans cœur qui s* appelle on piano : c'est une rage, une maladie. Dernièrement , j'ai revu mon village. Autrefois , voici vingt ans à peine , on a^y comptait qu'un clavecin , le clavecin de^ma pauvre marraine. Je vois encore ses doigts blancs et secs se promenant sur les touches d'ivoire ; j'entends encore sa voix mélancolique et tendre chantant les vieux airs de Richard. J'ai retrouvé mon endroit infesté do pianos , de cornets à pistons , de basses énormes» de trompettes colossales, et d'autres instruments antédiluviens. Le jour de mon arrivée , il y avait concert chez monsieur le maire ; le lendemain, on donnait une sérénade à un député de l'opposition. Dieu me pardonne, je parierais qu'à celte heure la fille de ma nourrice a un piano , et que moo frère de lait joue de la flûte on de la clarinette Autrefois Toineite chantait les airs du pays en patois , et François nous faisait danser le diman<> che , sur la place aux ormeaux , aux sons de la musette. Soyez sûr que la musique a déjà tué parmi nous beaucoup de bonnes choses qui la valaient peut-être. Elle a tué la comédie , la tragédie , le drame , le théâtre en un mot. Aux plaisirs de rintelligence, qui demandent toujours un certain travail , elle a substitué un délassement
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qui n'en exige aucun. Pour en jouir , il suffit d'ouvrir les oreilles. Dans les familles , le piano a tué le silence d'abord , le recueillement , puis l'amour des livres et les lectures qui charmaient jadis les soirées d'hiver.
Les concerts sont aujourd'hui un divertissement assez commun et assez vulgaire, à la portée de tout le monde : on les donne à la douzaine. Je ne parle pas seulement de Paris « où nous avons des concerts en veux-tu en voilà ; je parle aussi de la province , où il est bien difficile de passer entre deux rangées de maisons sans recevoir une sonate dans la poitrine. Mais au temps où je voyageais avec mon ami Jacques , dans la carriole traînée par Bergère , un concert était un événement , quelque chose de rare et de solennel. On s'y prenait trois mois à l'avance, et quand le grand jour avait lui, c'était de toutes parts une affluence pareille à celle qui encombrait Garpentras à l'heure dont nous parlons. Il faut tout dire : à ce concert au profit des pauvres , on devait entendre plusieurs amateurs célèbres dans le département et aux alentours , entre autres mi flageolet de Tarascon dont on racontait des mer^ veilles. Mais l'attrait le plus vif , l'appât le plus séduisant , le vrai charme de cette fête , c'était la comtesse de R**% qui avait promis d'y con-
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courir de sa grâce , de sa beauté , de sa voix ei de son talent.
Or il y avail sur la comtesse de R*** toute une histoire , qu*on racontait de façons diverses. A ces propos , les êtres étranges que mon ami Jacques appelait des commis voyageurs s*en donnaient à cœur joie , et se permettaient une foule de traits subtils et de plaisanteries ingénieuses que je ne saurais trop redire. Toutefois , ce que j'entendais piquait au vif ma curiosité. J'appris que la comtesse de R*** était, quelques années auparavant , une cantatrice célèbre ; son nom , que n'a point dévoré Toubli, résonne encore aujourd'hui entre les noms de Pasta et de Catalani, comme une harpe éoUenne. N'ayant pu parvenir à faire de la prima dona sa maîtresse , le comte de R*** en avait fait sa femme. On ajouuit qu'amant jaloux autant que mari sévère, après l'avoir enlevée au théâtre , il la tenait dans son château , où l'infortunée victime se mourait de regrets , de tristesse et d'ennui.
Peut -être n'étaient -ce là que des fables inventées à plaisir. Toujours est-il que depuis trois ans que la comtesse habitait le pays, on l'avait à peine entrevue. Si les uns vantaient sa jeunesse et sa beauté, d'autres affirmaient qu'elle n'était rien moins que jeune et belle. D'autres
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enfin prétendaient qu*elle ayait perdu ta voix après quelques mois de mariage. A Tunique fin de savoir à quoi s'en tenir sur toutes ees questions , le pays , qui d'ailleurs n'aimait point le eomte de R**% à cause de sa grande fortune , de son grand nom, de son rare esprit et de ses belles manières (j'ai su tout ceci plus tard ), le pays, dis-je, avait imaginé de donner un concert pour les pauvres , et de prier la comtesse de R^** de concourir à cette œuvre de charité. Le fait est que la charité n'entrait pour rien dans cette bonne œuvre ; c'était tout simplement uo prétexte pour arriver jusqu'à la mystérieuse châtelaine, un piège que lui tendait la curiosité des méchants et des sots, qui n'étaient pas lâchés en même temps de rappeler à monsieur le comte qu'il avait épousé une ehanteuse, et de lui prouver qu'on était dans le secret de sa mésalliance. Une députation de notables s'était donc rendue au château. A leur grand désappointement, ib n'avaient pu pénétrer jusqu'à la comtesse , mais le comte les avait accueillis avec toutes sortes de bonnes grâces , et s'était empressé de promettre le concours de sa femme à l'œuvre charitable. La nouvelle s'en était répandue bientôt à dix lieues à la ronde, et voici pourquoi l'on accourait de toutes parts à cette fêle.
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Décider Fami Jacques à prendre un billet de concert , il n'y fallait pas songer : rien qu'à Tidée qu'on allait faire de la musique à Carpentras, il ▼Ottlut atteler Bergère , et s'enfuir à la hâte. J'eus bien de la peine à l'en dissuader. Sur le coup de buit heures, il s'alla coucher, et moi , conduit par la foule , je pris , libre et joyeux , le chemin du théâtre. La salle était déjà pleine. Les concertants et leurs instruments occupaient la scène , ornée de fleurs et de guirlandes de feuil-< lage. Un piano , desiiné à la comtesse de K**\ était placé près de la rampe, en face de l'assemblée. Tout le monde était à son poste ; nul ne manquait, que la comtesse. Déjà on s'interrogeait avec inquiétude ; tous les regards erraient çà et là; la comtesse de R*** n'apparaissait pas. Après une heure de vaine attente, comme des mur* mures d'impatience commençaient à circuler dans la salle , l'orchestre prit le parti de commencer.
On joua d'abord l'ouverture de la Caravane.
Je trouvai l'exécution parfaite et d'un effet magique ; je ne me doutais pas jusqu'alors que , douze hommes étant donnés , on pût arriver à produire un pareil tapage. Flûtes, violons, basses et clarinettes rivalisèrent d'énergie et de bon vouloir ; j'en suais pour eux à grosses gouttes. 11 n'est pas