‹ Madame de VandeuilChapitre 14 sur 19 · S0 LE CONCERT · texte numérisé non relu

S0 LE CONCERT

besoin d'ajouter que ce morceau fut couvert d'applaudissements frénétiques: les mères, les sœurs , les épouses , les cousines des e&écutants, sanglotaient à pierres fendre et pleuraient comme des robinets ouverts. La dernière mesure achevée, tous les yeux cherchèrent la comtesse de R*** ; point de comtesse.

Au bout de quelques minutes de répit, un monsieur gros et court , habit noir et cravate blanche, s'avança sur le bord de la scène, salua gracieusement , tira de sa poche trois ou quatre morceaux de buis ; puis , après les avoir ajustés les uns aux autres , il annonça qu'à l'aide de ce léger instrument , il allait imiter le chant de tous les oiseaux, depuis le chant du rossignol jusqu'au croassement du corbeau. Â ces mots, il courut dans l'assemblée un murmure de flatteuse approbation , auquel succéda presque aussitôt un profond et religieux silence. Ce monsieur gros et court était le flageolet de Tarascon.

Il imita d'abord le gazouillement du rossignol, puis successivement le ramage de la mésange et de la fauvette , le sifflement du merle , le cri de la chouette , le roucoulement de la colombe , le gloussement de la poule , le chant aigu du coq, et , comme il l'avait promis , le croassement du corbeau. Ce flageolet était à la fois une volière et

POUR LES PAUYBES. S5t

UDe batse-cour. Après une heure de cet agréable exercice , que sembla goûter fort le public de Carpentras , le monsieur remit en morceaux son précieux instrument , les fourra dans sa poche , et se retira au milieu des applaudissements de la feqle. Mon voisin de droite, qui ne pouvait croire aux merveilles qu'il venait d'entendre , assurait qu'il y avait des oiseaux cachés dans les coulisses. Mon voisin de gauche , aimable et fin railleur, était d'avis que ce monsieur envoyât son flageolet pour le faire empailler à M. Dupont, le naturaliste.

Au monsieur gros et court succéda un autre monsieur, long et mince. Celui-ci était d'Avignon. Il annonça qu'il allait , à Taide d'un simple violon , imiter tous les instruments , depuis la flûte jusqu'au tambour, ce qu'il fit en effet avec les meilleures intentions du monde. Il joua de tous les instruments, excepté du violon. En y songeant , je me suis dit plus tard qu'il est ainsi beaucoup d'artistes chez qui le talent d'assimilation a tué l'individualité ; habiles à tout reproduire , si ce n'est leur propre nature ; écho de tous , si ce n'est d'eux-mêmes.

Au monsieur long et fluet succéda un troisième monsieur, chevelu, barbu, frisé, pommadé, bichonné, gants queue -de- serin, manchettes

t5t LE CONCERT

relevées sur le poignet ; an beau , un dandy : le lion n'était pas encore inventé. Il avait la taille d'un tambour-major, des mains à tuer un bœuf d*un coup de poing, et des épaules à rendre jaloux Hercule. Il se mit au piano, et chanta Fleuve du Tage, d'une voix amoureuse qui nous plongea tous dans le ravissement. Dès lors , j'ai toujours professé une profonde admiration pour la valeureuse jeunesse qui charme ainsi les soirées du monde. Aller sur le terrain ; essuyer sans pâlir le coup de feu de son adversaire ; assister vaillamment à une bataille rangée; charger Tennemi d'un pied ferme ; marcher sans faiblesse au supplice : tout ceci n*a rien qui m'étonne. Mais en présence de deux ou trois cents personnes, se camper bravement devant un piano , et chanter dans sa barbe : Je vais revoir ma Normandie, ou autre complainte analogue , c^est le plus haut point d'héroïsme où l'homme puisse arriver. Ces messieurs ont fait leurs preuves de courage , et sont en droit de refuser un duel. Les femmes en ceci partagent mon opinion, et comme, en général, elles aiment les héros , il est bien rare qu*an chanteur de romances ne l'emporte pas auprès d'elles sur un homme d'esprit.

Cependant la comtesse n'arrivait pas. Il était près de dix heures : raisonnablement on ne devait

plus compter 8ur elle. Toutefois on attendrait , on espérait encore , lorsqu^un quatrième monsieur, deCarpentras celui-là, le chef d'orchestre, le meneur de la fêle , s^approcha de la rampe , et, après trois saints compassés, communiqua à rassemblée une lettre qu'il venait de recevoir à rinstant. G*était une charmante petite lettre , par laquelle M"* de R*** s'excusait de ne pouvoir se rendre au concert , et priait messieurs les commissaires de vouloir agréer son offrande avec ses regrets. Cette lettre éuni accompagnée d'un billet de mille livres.

On pense si ce dut être un cruel désappointement pour les curieux , les sots et les méchants. Ce fut un tohu-bohu général , un toile universel. Que ne dit-on pas? que n'entendis-je pas? Il était assez clair que la comtesse était vieille et laide , puisqu'elle refusait de se montrer ; qu'elle avait pe?do sa voix , puisqu'elle refusait de se faire eniendre. Mais ce fut l'envoi du billet de mille livres qui surtout échauffa la bile de ces honnêtes gens. 11 convenait bien à une chanteuse des rues de prendre ainsi des airs de princesse ! Les pauvres de Carpentras avaient-ils besoin des munificences du château de R^**? La ville ne suffisaitelle pas à nourrir ses pauvres? On était d'avis que ce billet de mille livres fât immédiatement

MADAME Dl TAHDRUIL. 22

Page 1