LE CONCERT POUR LES PAUVRES
le dire. Toas les yenx étaient rivés sur elle ; mais elle, calme et sereine, paraissait remarquer à peine la foule qui la contemplait. Elle dénoua les rubans d'une capote blanche, qu'elle déposa négligemment à ses pieds. Sa coiffure était basse; ses cheveux , séparés sur le front , s'abattaient le long de ses tempes , lisses et noirs comme des ailes de corbeau. Elle ôta ses gants, et ses petites mains coururent sur le clavier. Enfin , après avoir préludé durant quelques instants, la jeune étrangère chanta.
Anges et séraphins aux ailes frémissantes, qui tenez là-haut les harpes d'or et chantez en chœur aux pieds de TÉtemel , comment donc chantezvous, harmonieuses phalanges, si Ton chante ainsi sur la terre! J'écoutais, éperdu, sans haleine, immobile, et tous écoutaient comme moi. Ce que j'entendis, nul ne saura jamais l'exprimer. Elle chantait dans cette douce langue que les femmes et les enfants gazouillent sur les bords de l'Amo. Ce furent d'abord de suaves modulations qui s'épandirent comme de belles nappes d'eau sous de frais ombrages, pour s'égarer bientôt en de gracieux méandres, telles qu'un fleuve au cours lent et paisible entre des rives embaumées. Je crus voir , je vis un instant les flots mélodieux s'échapper de ses lèvres , je les
s 58 LE CONCERT
«eolîs me soulever et m'emporier dans les célestes espaces. Magie du chant ! puissance de la yoix ! Dans cette salle enfumée , à la lueur des quinquels huileux, sur une banquette poudreuse, il me sembla que j'assistais pour la première fois aux splendeurs de la création. Elle disait, sur un ton doux et grave, le charme des nuits sereines, les mutuelles tendresses à la clarté des astres d'argent , la barque sillonnant en silence le miroir du lac endormi ; et moi , la tète entre mes mains , je voyais , comme dans un rêve , les montagnes d'azur au travers des roses vapeurs du couchant, je respirais les parfums du soir, j'entendais s'éveiller les brises, et les soupirs amoureux se mêler au murmure de l'onde et au frissonnement du feuillage.
Ce premier chant achevé, l'assemblée resta silencieuse , immobile ; pas un bruit , pas une rumeur , pas un mouvement dans la salle , suspendue tout entière aux lèvres de l'enchanteresse. On écoutait encore. La jeune femme avait laissé ses doigts sur les touches d'ivoire. Après les avoir tourmentées au hasard et d'un air distrait , elle s'abandonna de nouveau à l'inspiration de ses souvenirs. Que vous dirai-je? Vous voyez bien que je suis là comme un pauvre diable de muet que les émotions étouffent et qui n*a qu'un cri
POUR LES PAUVRES. SftO
pour les exprimer. J'ai toujours aimé la musique, et n'ai jamais pu rien entendre au vocabulaire musical. Cette langue hérissée de bémols et de bécarres m'est aussi familière que le sanscrit et le persan. J'aime la musique à la façon des lézards , qui seraient fort en peine , j'imagine , de dire si la symphonie qui les charme est en ut majeur ou en si mineur. Comment donc vous rendrais-je les effets de cette voix , qui, tour à tour vive et légère, tendre et sonore , grave et profonde , jaillissait , éclatait , se brisait en cas* cades de notes cristallines, coulait à flots harmo-* nieux, grondait comme le torrent dans l'abîme ? 11 y avait en elle la grâce des jeunes amours, et l'énergie des passions terribles. Ainsi , la belle inspirée exprima tour à tour les joies naïves, les coquetteries agaçantes, les emportements jaloux^ les transports brûlants et les douleurs éplorées ; j'entrevis pour la première fois l'image des poétiques héroïnes dont le nom ne m'était point encore révélé , Rosine, Anna, Juliette, Ëlvire. Elle chanta la romance, du Sati/e que j'avais entendu chanter à ma marraine ; je crus entendre cette fois la Desdemona de Shakspeare , mélan* colique comme la nuit qui sscmbic gémir avec elle, pressentant sa terrible destinée , h prédisatit dans chacun de ses accenu , la ritconiaiu dans
»eo LE CONCERT
cbaoun de ses regards, Desdemona près de mon* rir. Qu'elle était belle alors et touchante 1 Puis elle chanta des chants du Tyrol , agiles et bondissants comme le chamois sur la neige des cimes alpestres : car cette voix , qui savait descendre si profondément dans les cœurs, savait aussi se jouer en fantaisies éblouissantes.
Après nous avoir tenus durant près d^une heure dans un enivrement que je ne cherche pas à décrire , elle se leva calme et souriante. En cet instant, la salle éclata, et je pensai que la voûte s'effondrerait sous les applaudissements de la foule. J'ai cru dès lors à tout ce qu'on nous a raconté de Tinfluence d'Orphée sur les bêtes de son pays. Tous les cœurs étaient émus, tous les yeux mouillés de larmes. J'ai plus tard assisté à bien des triomphes de ce genre ; j'ai vu des pianistes épileptiques exciter des admirations effré* nées ; j'ai vu lancer des roses et des camélias à la tète de gros ténors bien portants ; mais jamais je n'ai retrouvé les émotions de cette soirée , si grotesque au début , et qui finissait d'une façon si imprévue et si touchante. On ne songeait même pas à se demander quelle étAit cette jeune femme que personne ne connaissait ; l'enthoiislasme avait absorbé la curiosité. Cependant, toujours calme et sereine , la bouche épanouie
POUH LES PAinrRES. tel
dans nn deini*8oarire, elle ne paraissait pas se douter de ce qni se passait autour d*elle. Le ÛB^eola de Tarascon s*élant avancé pour la féliciter, elle lui rit gentiment au nez : le génie que nous venions d'entendre n'était plus qu^un enfant espiègle. Au milieu des applaudissements , sous le feu de tous les regards , elle remit tranquille^ ment ses gants et sa capote de voyage ; puis , ouvrant un petit sac de velours vert qu'elle avait gardé jusqu'alors suspendu à son bras par nne torsade de soie à glands d'or , elle le façonna comme une bourse de quêteuse , et le présentant dans le creux de sa main aux personnes qui Tentouraient :
c Messieurs, pour les pauvres de votre ville ! i dit^lle de cette voix qui savait si bien le chemin des âmes.
Vous pensez si les applaudissements redoublèrent , et si chacun s'empressa de mettre la matin à sa poche. Les pauvres de Carpentras firent là une bonne soirée. Ce fut une averse de blanches petites pièces qui tomba de toutes parts dans le sac de la belle quêteuse. Je vis une femme élégante et parée, toute émue encoi-e ei touie frémissante, détacher de mn bras un riche bracelet, le glisser dans la bourse, puis baiser la main qui la lui présentait, le vis une jeune fille sim-
S«t LE CONCERT
plement vêtue , et qai sans doute n*avait riéh à donner , y déposer en rougissant le bouquet de violettes qu'elle tenait à la main et qu'elle avait mouillé de ses larmes. Quelle pluie de fleurs valut jamais cette modeste offrande? La quête achevée « l'étrangère, après en avoir v^rsé le produit sur la table du piano , retira le bouquet de violettes qui s'y trouvait mêlé, et, l'ayant mis à sa ceinture , elle offrit à la jeune fille son petit sac vert en échange.
Je n'ai pas besoin d'ajouter que le concert n'alla pas plus loin ; les violons étaient rentrés dans leurs bottes, les clarinettes dans leurs étuis. Appuyée sur le bras de sa femme de chambre , la belle inconnue se retira à travers les flots empressés qui s'ouvrirent pour la laisser passer. Déjà les musiciens complotaient une sérénade , et les jeunes gens de Carpentras se proposaient de lui oflrir un banquet patriotique. Malheureusement une chaise de poste , attelée de quatre chevaux , attendait à la porte du th^tre : les postillons étaient en selle. Elle monta dans la voiture, et, au moment où monsieur le maire s'avançait pour la complimenter , les fouets daquèrent , les chevaux partirent au galop , et la chaise disparut bientôt au milieu des cris et des bénédictions de la foule.
Était-ce un rêve? Je ne savais. J'étais ivre. U foisait une nuit magnifique ; je m'échappai de la ville et gagnai les campagnes que la lune baignait de ses molles clartés. À coup sûr, de nouvelles facultés venaient d'éclore en moi : mes perceptions étaient plus nettes et plus rapides, mes sens plus fins et plus délicats. Je saisissais dans le silence de la nuit des harmonies qui me parlaient pour la première fois, dans la contemplation du ciel étoile et des champs endormis, des spectacles dont je n'avais jamais soupçonné jusqu'alors les merveilles et la poésie. Et toujours cette voix, cette voix qui chantait dans mon cœur ! Je ne rentrai qu'à l'aube naissante. Mon ami Jacques dormait encore. Je l'éveillai brusquement et lui sautai au cou ; mais lui , voyant que c'était de musique qu'il s'agissait, m'envoya à tous les diables, remit sa tète sur l'oreiller, et se prit à ronfler de plus belle.
Une indisposition de Bergère nous obligea à prolonger notre séjour à Carpenlras. Durant les quelques jours que nous y restâmes, il ne fut question que du concert pour les pauvres, de la comtesse de R***, et de la mystérieuse étrangère. Chacun se perdait en commentaires plus absurdes les uns que les autres. Comme il n'y avait pas d'autre sujet de conversation à la table d'hôte