LE DUC DE PBNTHIÈVRE
n'est plus à moi. » Quelques mois après on put voir, dans ces campagnes que le duc de Penihièvre venait de céder à la couronne , un spectacle solennel , empreint d'une poésie tout à fait digne d'un autre âge. C'était au mois de novembre ; sous un ciel gris et froid , au milieu des champs blanchis par la neige, plusieurs chars funèbres, suivis de voitures de deuil, s'avançaient lentement, transférant du caveau de l'église de Rambouillet à l'ancienne église collégiale de Saint -Etienne de Dreux les dépouilles mortelles de la famille de Penthièvre. Le clergé et les habitants des paroisses marchaient processionnellement et se relevaient aux limites de leurs communes. Le duc suivait religieusement le convoi , à pied et front découvert. Tous les coeurs étaient émus; des populations entières fondaient en pleurs , et lorsqu'à chaque limite il fallait se séparer, c'étaient des adieux déchirants, et sur les mains du duc de Penthièvre des baisers de respect mêlé d'amour et de larmes de désespoir, c Mes enfants , disait-il pour les consoler, le roi est un bon maître , il veillera sur vous. — Ah ! s'écriaient-ils , nous avons perdu notre père ! > Et ils s'en retournaient éclatant en sanglots.
Dans cette scène que nous n'avons fait qu'esquisser, mais que l'imagination des lecteurs achè-
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vera sans peine et sans efforts, n'y a-t-il pas quelque chose d'antique et de religieux , qu'on est surpris de rencontrer en plein xyiii® siècle? Mais, dans cette époque de mœurs faciles, le duc de Penthièvre apparaît lui-même comme un vivant anachronisme. Sa vertu fut si pure et si belle, qu'on la respecta dans une société qui ne respectait rien, et jamais on n'osa s'en railler dans une cour où l'on raillait sur tout.
Un jour, le roi Louis XV se trouvait près de Sceaux , à un rendez-vous de chasse , au milieu de courtisans jeunes et vieux. On causait, et de choses quelque peu légères, j'imagine, car tout d'un coup, un cavalier ayant paru au détour du chemin, s'avançant au galop de son cheval vers le groupe qui entourait Sa Majesté : c Silence ! messieurs, s'écria sévèrement le roi, voici M. de Penthièvre! > Et l'on changea sur-le-champ le sujet de la conversation.
En un mot, cette vertu fut telle, qu'après avoir échappé à l'esprit railleur d'une cour corrompue, elle en imposa à la hache révolutionnaire. Le 45 juillet 1789, le prince de Conii alla chercher un refuge à Cbâteauvillain. i Monsieur, dit-il au duc de Penthièvre , vous voyez un malheureux fugitif qui ne sait où porter ses pas et qui vous demande l'hospitalilé. Je suis venu me mettre
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en sûreté sous l'égide de vos vertus et de Tamour qu'on vous porte. Il n'y a plus que vous qui puissiez être assuré de l'affection des Français ; il n'y a plus que voire belle âme qui puisse se permettre quelque calme au milieu de l'agitation universelle. »
Et cela était vrai. La révolution n'osa pa»
toucher à un cheveu de cette noble tête ; mais elle le frappa cruellement au cœur dans tout ce qui lui restait de cher et de précieux. Après avoir vidé jusqu'à la lie le calice de la douleur, il mourut à Vernon , en pi^iant dans son oratoire, quarante-<leux jours après la mort du roi , et trente-six jours avant le décret de la convention qui ordonna l'arrestation de tous les Bourbons et le séquestre de leurs biens.
On le voit, ceci n'est pas une biographie. Nous renvoyons , pour plus amples détails , aux ouvrages que nous avons déjà cités. Toutefois , il est un fait qu'on y chercherait vainement et dont nous pouvons garantir l'authenticité : c'est une histoire simple, courte et touchante, qui complète et résume , à notre sens, la vie et le cœur que nous venons d'esquisser à peine.
Après la mort de la duchesse de Penihièvre , morte à Rambouillet dans tout l'éclat de la beauté et de la jeunesse , le prince fut pris d'un déses-
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poir sans pareil, de ce désespoir connu seulement de répoux qui perd une épouse adorée. Il n'est point de plus grande douleur; la douleur maternelle elle-même s'humilie devant celle-là. Ce fut un désespoir morne, silencieux, immobile, sans larmes ni sanglots. Longtemps on craignit pour sa vie ; enfin, à force de prières, la comtesse de Toulouse décida son fils à voyager. Le duc de Penthièvre partit pour Tltalie, terre confidente de tous les afQigés. Pour échapper aux importuniiés , il partit avec un train modeste , sous le nom du comte de Dinan. Le but de son voyage était Rome ; mais un douloureux et irrésistible attrait le poussa vers le duché de Modène, berceau de range envolé. Il fut accueilli au palais ducal avec toute sorte de tendresse ; le duc et la duchesse de Modène savaient bien que si Tamour d'un époux avait pu sauver leur fille , leur fille aurait été sauvée. Arrivé le soir, le duc de Penthièvre, épuisé, moins par la fatigue de la journée que par l'émotion d'une première entrevue, se retira de bonne heure dans ses appartements.
Dans ce palais tout rempli de l'objet aimé , le prince dormit à peine d'un sommeil léger et troublé, et l'aube le trouva mélancoliquement accoudé sur l'appui d'un balcon qui donnait de plainpied sur de vastes jardins plantés d'orangers en fleurs.