V. Amedeo
Lanfranchi
Aux yeux du monde, cette libéralité devait être une preuve éclatante de la piété du monarque. D'à-
près Rousseau, M'"« de Warens dut une pension si considérable à ce que le roi aimait à faire le zélé catholique; De Conzié dit de même que le roi lui passait cette rente, <^ comme nouvelle convertie». L'intéressée s'appliqua surtout à enraciner l'opinion que les bienfaits du roi n'étaient qu'un dédommagement de ce qu'elle avait abandonné « pour s'attacher au giron de l'église ».
Mais quand on sait que ses biens du pays de Vaud étaient tout au moins problématiques, quand on connaît l'esprit économe du roi, on ne peut s'empêcher de soupçonner là-dessous quelque chose. Il reste à expliquer, dit avec raison M. de Montet, « pourquoi le roi, d'ordinaire si peu prodigue, poussa la générosité à son égard au point de lui allouer une pension de quinze cents livres, en récompense de sa conversion. C'est le seul cas que l'on connaisse sous le règne de ce monarque d'une libéralité aussi importante, vis-à-vis d'une nouvelle convertie. Pour être l'objet d'une faveur aussi marquée, M'"^ de Warens devait avoir sans doute en haut lieu une puissante recommandation. Il est certain que d'autres de ses compatriotes, d'aussi bonne famille que la sienne et dont la conduite personnelle était plus digne assurément de la protection souveraine, n'eurent pas la même chance. M*'"^ de Graffenried, par exemple, qui embrassa le catholicisme presque en même temps qu'elle, ne sut pas obtenir une pension...».
Sans doute, cette fois, le roi Victor avait été magnifique. Quinze cents livres par an, c'était une
somme remarquable. M*"^ de Warens était plus payée qu'un sénateur de la Chambre des comptes. Elle touchait 375 livres par quartier. Le sénateur Vibert, par exemple, du Sénat de Savoie, n'avait, lui, que 344 livres.
C'est qu'il ne s'agit pas, à proprement parler, d'une magnificence gratuite. Au lieu de pension, il serait plus exact de dire traitement. En vertu du billet royal qu'on vient de rapporter. M'"® de Warens devenait une employée au service du gouvernement. Dans une lettre au roi, du 14 janvier 1730, que nous citerons bientôt in extenso, elle demande un congé de trois mois.
S'il eût été question de récompenser une nouvelle convertie du sacrifice qu'elle avait fait de ses biens, le roi n'eût pas manqué de rappeler un fait si honorable et nous trouverions dans le billet quelque chose se rapprochant de la formule de Rousseau : « ayant eu ses biens confisqués pour cause de la religion catholique qu'elle a embrassée». Ces billets royaux sont parfois fort diffus. On rencontre souvent l'expression « pour l'aider à subsister» qu'on rencontrerait aussi dans ce cas si telle avait été l' intention du roi.
Nous lisons au contraire : « Per degni motivi a Noi riservati». Pour des motifs dignes de Nous connus. Dignes, parce que ces motifs sont secrets et qu'il s'agit d'une femme. C'est une politesse obligatoire. Cet adjectif n'ajoute rien à nos connaissances.
Pour pénétrer le mystère, il suffît de considérer
un instant ce que fut dans la réalité M'"^ de Warens à partir de la date de ce billet.
Avant tout elle s'occupa de conversions ; elle fut, dit Faguet, une espèce de missionnaire féminin.
Elle s'occupa aussi d'espionnage. Certain voyage qu'elle fit à Paris, certaine lettre au gouverneur de Savoie que nous verrons plus tard, ont conduit M. Mugnier à la conclusion que M'"« de Warens joua quelquefois le rôle peu délicat d'espionne politique.
Les détails que nous avons examinés jusqu'ici, les termes énigmatiques du billet, les faits qui ont déjà suggéré des soupçons vagues aux critiques, nous laissent comprendre enfin quel emploi mystérieux lui avait été confié.
Collaborateur de l'évêque de Genève dans la lutte contre l'hérésie, le roi fit de M'"« de Warens une convertisseuse, chargée de recevoir, d'instruire, de placer ceux qui passaient en Savoie pour se convertir. Et comme ceux qui pouvaient se présenter à elle dans ce but viendraient la plupart de Genève et des cantons protestants de Suisse, elle devait aussi les écouter, les sonder, les surveiller, pour rapporter, au besoin, au gouvernement ce qui paraîtrait importer Mix intérêts de l'État. Missionnaire en Savoie, dans un pays de frontière, de même que le notaire de Saint-Jullien dont j'ai parlé au début de ce chapitre, elle devait se doubler d'une espionne.
Voilà pourquoi son traitement lui fut assigné sur les revenus du duché de Savoie et qu'il lui fut impossible dès lors de quitter cette région. La fameuse
pension du roi Victor signifiait donc pour elle la fin de ses plus hautes ambitions. Condamnée désormais à un métier avilissant et à des séjours provinciaux, la vie de cour, la capitale tant désirée s'éloignaient pour toujours de ses yeux.
Un peu trompée du côté de la cour. M'"'' de Warens reporta alors ses dernières espérances sur les biens tant vantés qu'elle disait avoir au pays de Vaud.
Une partie de la fortune qui lui avait été léguée personnellement par le testament paternel, et précisément la propriété du Basset, où elle avait passé son enfance, constituait le douaire de sa belle-mère, qui en devait jouir tranquillement jusqu'à sa mort. L'autre partie, la plus considérable, M"'« de Warens l'avait apportée en dot à son mari qui en touchait les revenus, mais qui était obligé par la loi de la garder intacte et de la garantir par sa propre fortune.
En consentant des avances pour l'installation de la manufacture, en garantissant les emprunts contractés par sa femme, M. de Warens avait concouru, de fait, à son entreprise. Il a eu beau déclarer, dans son mémoire, qu'il avait toujours condamné les fantaisies industrielles de sa femme et qu'il n'avait point de part à la fabrique. Lui qui était si rangé.
si économe, lui qui gardait tous les reçus et savait dire, seize ans après, ce que lui avaient coûté les gants, les chaussures, les robes de sa fiancée, un chauffe-pieds perdu par elle et qu'elle avait dû racheter pour son institutrice, lui qui déploya tant d'habileté à se venger pécuniairement de sa femme, il ne pouvait pas ne pas voir que sa propre fortune était en jeu et qu'il lui faudrait, en cas de faillite, rembourser les créanciers de Madame. S'il eut la faiblesse de s'exposer à ce risque, c'est sans doute parce qu'il crut lui aussi, tout d'abord, à la solidité de l'affaire. Il ne fait pas de folies, du reste. Après un an environ d'exercice, l'établissement avait quelque quinze mille livres de passif. Les avances de M. de Warens montaient à 3314 livres. Une maison qu'il avait achetée pour 3000 livres et qu'il loua à sa femme pour y installer la fabrique ne saurait être comprise parmi les créances, puisqu'il en resta le propriétaire et l'on peut tout au plus ajouter, pour être exact, les cinquante-cinq écus blancs du loyer. Supposons aussi, ce qui est improbable, que la majeure partie, mettons les trois quarts, de la dette restante, 11563 livres, fût constituée par les emprunts qu'il avait autorisés et qui grevaient par suite ses biens. Tout ce que M. de Warens pouvait être forcé de rembourser, dans le pire des cas, ne dépassait pas 12.000 livres. Ni lui, ni sa femme n'avaient donc raison de s'effrayer et de se croire perdus sans remède. M'"^ de Warens était h même de faire front seule aux payements et de sortir, riche encore, de l'embarras qui
lui fît perdre la tête. M. de Warens n'eût pas non plus été entièrement ruiné, quand môme il eût dû essuyer toutes les conséquences de ses autorisations trop faciles, A parcourir les documents, si abondants et si précieux, que M. de Montet a recueillis sur cette première aventure de M'"*' de Warens industrielle, on demeure persuadé que Rousseau a eu tort d'afflrmer qu'elle était née pour les grandes entreprises. Si peu qu'elle eût été douée pour la vie pratique, elle se fût aperçue qu'il était encore temps de liquider, sans compromettre entièrement son crédit.
Il se peut que, à cause du désordre de son administration et de sa légèreté morale, M'"« de Warens n'eût pas même des idées fort précises sur le montant de ses dettes ; qu'habituée à tout exagérer, elle ait été saisie d'une peur irraisonnée; il se peut aussi que son orgueil et l'obsession de ses rêves ambitieux l'aient empêchée de prendre au sérieux des moyens qui auraient pu la sauver. Mais il est certain qu'elle savait que, toutes dettes déduites, la fortune qu'elle laissait au pays de Vaud, n'était toujours pas à dédaigner. S'il avait été permis de craindre que le bénéfice à réaliser en se substituant à la fugitive ne fût qu'une misère négligeable ou que les dettes n'absorbassent les biens qu'elle laissait, la famille de La Tour n'aurait pas essuyé les ennuis d'un procès pour tenter d'en recueillir la succession.
Peut-être M'"^ de Warens se faisait-elle l'illusion que sa fuite et son abjuration ne rendraient pas la situation plus mauvaise et que les arrangements
seraient même plus faciles, elle absente. Il est vrai qu'une ordonnance du 18 mars 1715 établissait que les biens des personnes qui changeaient de religion (H embrassaient la catholique romaine, devaient être confisqués au profit du souverain. Mais, parfois, Leurs lv\cellences de Berne commençaient par un simple séquestre ou confiaient provisoirement les biens de la personne absente à ses plus proches parents, dans l'espoir qu'elle rentrerait bientôt au pays et dans la religion de ses pères. Elle était sûre, du reste, que bien des gens se donneraient de la peine pour empêcher cette confiscation et pour s'emparer de ses biens. Son mari d'abord, et pour des raisons évidentes. Sa belle-mère ensuite, en vertu d'une clause du testament de Jean-Baptiste de la Tour, d'après laquelle, au cas où les enfants viendraient à mourir, la mère leur était substituée ; de sorte que, si à cause de son abjuration M'"*" de Warens était frappée de mort civile, M'"" Marie Flavard devenait son héritière. O'est ce qu'elle désirait. Dans l'impossibilité où elle se trouvait de conserver la possession effective de ses biens, il lui suffisait que le parent, auquel ils reviendraient, lui transmît sous forme de pension une partie (le leurs revenus. Ce serait là une marque naturelle de ^■ratitude. Gomme il y avait plusieurs aspirants, elle [>ourrait, par l'abandon volontaire de ses biens à l'un d'eiitre eux, faire pencher de son coté le jugement de LL. KK. et lui faciliter la victoire contre les autres rivaux. Celui qu'elb^ favoriserait de la sorte no pour-
rait faire à moins de reconnaître sa bonté par quelque récompense généreuse.
Que telles, à peu près, aient été les secrètes intentions (le la « déserteuse », c'est ce qui saute aux yeux lorsqu'on observe avec quel empressement elle tâche d'effacer, chez sa belle-mère et chez son mari, la mauvaise impression de sa fuite. Elle communiqua aussitôt à M"»*' Flavard la nouvelle de sa conversion en l'expliquant, bien entendu, par des raisons toutes mystiques. Le 11 août, elle annonçait déjà à M. de Warens son changement de religion, qu'elle n'avait fait, disait-elle, que pour suivre les mouvements de sa conscience. Peu de jours après elle lui écrivait de nouveau pour l'exhorter à suivre son exemple ou à lui donner du moins la consolation de la voir. Cette lettre étant restée sans réponse, elle lui en envoyait une troisième en lui demandant encore instammant de se rendre auprès d'elle, qu'il aurait lieu d'en être content.
J'espère que mes lecteurs ne verront pas dans ces invitations réitérées une belle preuve d'attachement et le désir d'arracher un mari bien-aimé à la damnation éternelle. Gela était bon pour les prêtres d'Annecy, aux yeux desquels une nouvelle convertie tout absorbée dans les pratiques pieuses ne pouvait trop découvrir ses préoccupations matérielles. Elle se moquait bien de son mari! M. de Warens l'a portraiturée en perfection lorsqu'il raconte les adieux qu'elle lui fit à Evian le 4 avril :
«L'iieiiro du départ arrive, l'on m'avertit, je prends congé d'elle. Elle me témoigne autant d'amitié qu'elle ait Aiit de sa vie. Elle m'accompagne dehors de la maison (dont le derrière donne sur le lac) jusqu'au bord du lac,
les larmes aux yeux Nous partîmes, elle accompagna
le brigantin des yeux. Mais de quelle dissimulation une femme n'est-elle pas capable? J'ai su de bon lieu, mais longtemps après, qu'à peine eut-elle tourné le dos que la fille qui la servoit, lui dit: — Madame, vous avez un bon mari. — Si vous le croyés ainsi, répondit-elle, prenés-le, il sera bientôt sans femme.»
Mais M™« de Warens avait affaire — pour parler dans son style — à un fin renard. M. de Warens, à ce qu'il paraît, ne s'effraya point d'être veuf et il en prit même très aisément son parti. Il ne pensa plus à sa femme tant qu'il crut suffisant, pour toucher LL. EE. et se faire abandonner la possessi(m de sa dot, de faire valoir les grandes dépenses qu'il avait faites pour elle. Mais lorsqu'il vit que LL. EE. pouvaient bien ne pas se laisser attendrir et que la famille de la Tour allait avancer des prétentions aussi fondées que les siennes, il se résigna à faire encore une visite à Madame pour fabriquer la pièce qui sauverait la situation. Il affirme dans la lettre à son beau-frère, qu'il s'est rendu à Annecy uniquement pour condescendre aux instances de sa femme et point pour obtenir d'elle une donation générale de ses biens. Il écrit de môme qu'il n'exerça aucune l)ression personnelle relativement à cet acte si important. Passons.
Le 26 septembre, au couvent de la Visitation d'Annecy, par devant notaire, en présence de plusieurs témoins distingués, M™" de Warens passa un contrat avec son mari, par lequel elle lui laissait la paisible possession de toute sa fortune « sans se réserver autres que la somme de mille livres de Savoye».
Cette donation pouvait avoir de trop sérieuses conséquences, pour que M"'*' de Warens la signât sans y avoir son profit. Quoiqu'il ait dit, lui, dans son mémoire, son mari a diî la combler de promesses. Il lui fit même un billet où il lui assurait une rente annuelle de 300 livres, au cas où il pourrait, en vertu de cette donation, jouir tranquillement de ses biens. Madame chercha à le lier plus sûrement en ajoutant à l'acte de donation un article par lequel il s'engageait «à fournir grassement à son entretien». Mais il ne s'y laissa pas prendre. Il s'agissait d'un document notarié, homologué, dont on pourrait toujours et facilement lever un extrait. Il n'était pas si simple. Les paroles et les billets privés n'obligeaient à rien.
Muni de cette pièce, M. de Warens marcha plus hardiment.
Il savait que l'associé, ou, pour mieux dire, le principal employé de sa femme, un certain Saint- André, était d'accord avec elle. Il avait eu la gentillesse de décacheter une lettre de Madame à Saint- André où elle conseillait à son complice de tirer de lui tout le profit possible. Un autre eût chassé le misérable. Lui fit semblant de ne rien savoir, Saint- André lui étant nécessaire pour sauver les débris de
la manufacture. Et il se servit de cette complicité pour arriver à ses fins. Quand vint le moment de régler les comptes, Saint-André demanda d'être dédommagé pour la perte de son temps et de la part des profits qu'il aurait pu faire sur les effets distraits. M. de Warens répondit qu'il ne prendrait en considération ces prétentions « s'il ne lui procurait au préalable main garnie du billet» qu'il avait fait à sa femme.
«Il fut à Annecy et m'en apporta le dit billet. Il voulut marchander avant que de me le remetre, mais ce fut inutilement. Je tins ferme sur ce préalable et nous brûlâmes tant ce billet que la copie que j'en avois, signée de la main de la ditte dame. Après quoy je lui fis une gratification pour ses prétendues pertes, mais non pas si considérable qu'il aurait voulu l'exiger».
Aussi M""® de Warens voyait-elle échouer encore la dernière partie de son plan. La conversion qu'elle avait conçue comme une spéculation hardie, aboutissait en une grande catastrophe.
C'est alors qu'elle sentit que sa première existence était terminée pour toujours. Elle écrivit à son mari une dernière lettre qui se terminait par ces mots. « Je vous prie de me regarder désormais comme morte et de ne plus penser à moi que si je l'étais réellement».
Quant à lui, il arrangea assez bien ses affaires. Le 26 décembre LL. EE. de Berne, ayant confisqué les biens de M'"« de Warens, le mirent en leurs lieu et place; le 5 février 1727 il obtint le divorce; quelques
mois après il eut gain de cause contre la famille de la Tour. A la clôture finale des comptes il se trouva avoir gagné à ce jeu la somme de 16.277 livres. La vente des biens de sa femme avait produit 31.154 livres. D'après le compte final de liquidation la somme des dettes payées pour M""*^ de Warens se serait élevée au chiffre de 30.440 livres 9 sols, ce qui ferait croire qu'il n'a réalisé qu'un bénéfice d'environ 700 livres. Mais il faut noter que M. de Warens a eu la souplesse d'intercaler dans la somme des dettes 18877 livres de prétentions personnelles, dont 3314 seulement peuvent être considérées comme de véritables créances. Le reste n'a aucun rapport avec la manufacture de M'»° de Warens et je ne sais même quelle importance on peut y ajouter absolument. Pour élever le montant de ses prétentions, M. de Warens a sommé toutes les dépenses auxquelles l 'ont obligé douze années de vie conjugale et dont il ait pu se souvenir, depuis la «petite honnêteté» fuite au tuteur de sa fiancée jusqu'aux petits cadeaux faits par sa femme à ses neveux. On y tient compte, et pour mille livres, de l'entretien de la petite nièce que M'"« de .Warens avait adoptée.
Au commencement d'octobre M™« de Warens n'avait pas encore quitté sa retraite. N'eiit été la vivacité de sa nature que ne pouvaient satisfaire de menues
pratiques de piété - a cru l'auteur des Confessions elle aurait fini par s'y enfermer pour toujours et le fameux couvent de la Visitation d'Annecy aurait eu une nouvelle M"'« de Chantai. Nous savons déjà qu'elle y était retenue par des motifs plus vulgaires, ^.es meubles, les effets indispensables à son instalation, tardaient à arriver de Genève. Seulement le 11 octobre l'intendant Corvésy notifia à Platzaert le montant de ses déboursés pour l'ameublement de Madame: 349 livres, 15 sols.
Le logement qu'on lui trouva était modeste et tranquille, une sorte d'annexé du couvent. C'était une vieille maison, contigue au four des Cordeliers et à leux pas de leur église. Derrière la maison, au delà de la cour, un ruisseau, des vergers, la libre campagne. Entre le mur de la cour et le ruisseau, un passage conduisant par une fausse porte à l'église.
L'intérieur était aussi simple. Si M. de Warens n'a pas imputé à sa femme des vols imaginaires pour se rendre plus digne de pitié aux yeux deLL.EE., elle a dû renoncer, pour faire de l'argent, à toutes les choses exquises qu'elle avait emportées de chez elle.
Mais le train de la maison était large. Trois domestiques, deux porteurs de louage quand elle allait en visite, de petits concerts au moins une fois par semaine, abondance patriarcale, table ouverte à tout venant.
En sa qualité de prêtresse séculière, il lui fut aisé d'arrondir son traitement par de petites rentes
ecclésiastiques. Nos sources ne sont pas d'accord sur l'importance des pensions dont l'auraient gratifiée Monseigneur de Bernex et Monseigneur de Masim de Valpergue, évêque de Maurienne. De Conzié parle dedeux rentes annuelles de 500 livres chacune ; Boudetj réduit à 200 livres la pension de l' évêque de Maun rienne et se borne à quelques indications vagues quani aux libéralités de l' évêque de Qenève. Toujourîj est-il que M'"^' de Warens réussit à augmenter s^ rente annuelle de 500 livres environ. Rousseau, qui, connaissait exactement ce que lui avait accordé le roi de Sardaigne, parle toujours de 2000 livres toutes les fois qu'il lui arrive de nous entretenir des ressources de sa maîtresse.
Ce revenu était toujours petit pour une femme aussi dépensière. L'argent était ordinairement mange par avance. Le bien-être extérieur cachait un malaise presque continuel que rendait plus triste le souvenir obsédant des anciennes richesses.
Il lui devenait de plus en plus difficile de se résigner à la perte des biens que son mari lui avait dérobés. Disposée à lutter jusqu'au dernier jour, obligée, par son absence, d'avoir des alliés fidèles et des patrons puissants au pays, elle prit soin de ne jms laisser s'aflaiblir les amitiés d'autrefois. Il semble que, dès la fin de 1726, elle ait fait une tentative auprès de son beau père, M. de Villardin. Surtout elle n'oublia pas Magny, le bon vieillard qui avait sur toute sa famille comme une autorité paternelle et qui lui gardait, malgré ses travers, toute son an-
cienne affection. Elle sut tellement l'intéresser à ses malheurs qu'il ne put s'empêcher, comme je l'ai déjà dit, d'aller la voir encore une fois à Annecy, malgré ses soixante-seize ans et la longueur du voyage, deux journées de cheval. Au retour de ce voyage, il scandalisa fort M. de Warens en lui disant qu'il n'avait jamais trouvé l'âme de sa femme si bien tournée du côté de Dieu. Ce qui veut dire, pour moi, que jamais son ancienne pupille ne lui avait parlé avec tant d'onction. On retrouve dans les lettres qu'elle lui écrivit à cette époque un écho de leur dernier entretien. On dirait une religieuse écrivant du fond de sa solitude. Voici de quel ton mielleux elle s'informe comment il a effectué son retour;
«Le Seigneur veuille que votre santé qui est chère rant de personnes et à moi en particulier n'en soufïre pas et que vous la conserviez parfaite aussi longtemps que je le souhaite. Permettez que je vous exhorte à la ménager. Vous y êtes engagé par votre bon cœur et la véritable charité dont vous êtes rempli et qui se fait ressentir aux autres avec tant de consolation. Si vous pouviez lire dans mon âme et voir le bien que votre présence a fait à mon cœur en y fortifiant Taraour du Seigneur et le sincère attachement à son service, je me flatte que vous seriez satisfait.»
Et avec le même air jésuitique, quelques semaines après :
« Le Soigneur me fasse la grâce de tourner mes croix à sa plus grande gloire et à mon salut et que ne m'at-
tachant plus aux choses de la terre, je mette mon but aux choses permanentes de la vie éternelle».
Ce galimatias mystique, qui faisait dire à Magny que l'âme de M""" de Warens n'avait jamais été en de meilleures dispositions, n'était qu'une précaution oratoire, qu'un préambule adroit pour passer à des choses plus substantielles et en atténuer la crudité. Il s'agit, essentiellement, de la donation entre vifs qu'elle avait faite à son mari. A la première de ces deux lettres est jointe un double de cette donation. Et la pieuse dame y dit aussi:
« Pour moi je ne puis que me récrier que les voies de Dieu sont sages et qu'elles sont impénétrables à l'homme animal. Je ne doute point que le Seigneur ne vous ait conduit ici par une inspiration de sa grâce toute particulière pour que vous me soyez une aide efficace par vos prières pour mon bonheur éternel et un secours assuré pour m'aider à me remettre dans le lot naturel où je devrais être qui est de manger le pain qui est à moi et non pas celui des étrangers qui est toujours très amer lorsqu'on a un peu de sentiment, quoiqu'on me le donne de bon cœur et avec assez d'abondance. Cela ne saurait me satisfaire par la crainte où je suis que cela ne soit toujours un piège pour moi pour me faire rentrer dans le monde et dans un monde bien dangereux où j'ai été et suis encore sollicitée. Je remets mes intérêts entre vos mains charitables sous le sceau du secret et demande au Seigneur qui est le maître des événements et qui tient les cœurs des hommes en sa main d'en disposer comme il le jugera à propos pour mon salut et sa plus grande gloire ».
Peut-être, dans l'intention où elle était de tout tenter pour rentrer dans ses biens, espérait-elle, dans le cas d'un procès, se servir de son vieil ami comme (le son procureur.
Il est probable que Magny lui répondit sérieusement ce qu'elle s'entendra dire dix-huit ans plus tard par un fin railleur qu'auront choqué ses manières dévotes et ses démarches avides «qu'ayant déjà, comme elle le lui disait, tant fait de sacrifices à Dieu, elle devait encore lui faire celui-là et ne pas s'embarrasser l'esprit de procès».
En effet l'an d'après, lorsqu'elle chercha en plaidant à faire annuler l'acte du 26 septembre 1726, ce n'est pas à Magny qu'elle passa sa procuration, mais à Gabriel- Jérémie Milot et à Gamaliel de la Tour.
Sa tentative échoua.