CHAPITRE III
lia « bonne dame » d'Annecy.
Sire
Les grâces que votre Majesté ma cy charitablement acordee jusque a présent, et les nouvelles marque quelle napas dedegner de men donner en dernier lieux en monorent des aseurence de sa Roialle proctections; rascurent matimidité naturelle qui mauterois jusque a lexprections; cy je netoit soutenue par dausy puissent motif que ceux de la clémence et de la charité de votre Majesté.
joray donc Ihoneur de luy repressenter avec tout le respect et la soumition possible que me trouvant très indisposée des que jeus lavantage d'être a ennecy et ayent tenté inutilement tous les mojens de guerison, voient lobstination de mes maux. Mess.' Les Medessin, mont ordone un changement d'air des le printens passé, j'en ay suspendu la demande a votre Majesté jusqu'à pressent pour faire encore par leur ordonence de nouvaux rémede quy nont pas mieux réussit que les pressedent; ce qui fait que gimplorc aujourduit très humblement votre Majesté pour quelle degne geter les jeux de sa compation sur le triste état ou ma maladie mareduit; comme la consulte des medessin et chirurgiens que jay adresse a Mon-
LA «BONNE DAME» d'aNNECY 95
>iour Le marquis Delborgo enfct foix; cy votre Majesté veut y geter les jeux elle enserast convinquue par elle mêmes, sest en consequance de ce que jay Ihoneur d'avancer avotre Majesté que je lasuplie de macorder un congé de trois moy pour aler a Monpelier chercher mali-uerison, la bonté de son air et les secours de la faquulté, me font espérer quelques soulagement a mes maux, en .•as que je nen optiene pas la guerisont par les remède quy my seront hordones; jose espérer que votre Majesté ajoutera la permition que jay Ihoneur de luy demander aux nombre des autres grâces dont elle me comble journellement, et quelle voudra par une suite de ces bontés pardonner la liberté que je prend de madrecer a elle même pour linformer naturelement de letat ou je me trouve; toute le ville et témoin depuis trois ennée de le vérité de ce que jay Ihoneur davancer a votre Majesté; malgré les envieux malin que les biens fais et la protection de votre majesté mont atires je suis persuadée quil n trouvera encore un très grand nombre d'asse désintéresse et asse équitable pour rendre témoignage de la vérité; je doit mètre a la tête de ceula notre illustre et
1 Prélat; qui mat toujour honorée de ces singulière bonté ot qui mafait connoitre dens plussieur aucasions ou il maveu soufrir la part quil vouloit bien prendre a mes maux; monsieur le supérieur des Mess/ Do St Lazare a
ité le pieux confesseur qui ma assisté dens mes douleur; Monsieur le Marquis Desales et Madame son Epouse, avec plusieurs autre personne de distinction de ce paiis; ont tous êtes témoins jusqua pressent du sensible progrès de ma maladie je demande mille pardon très humble avotre Majesté cy ma situations me jeté dans un détail comme ccluy que jay Ihoneur dcluy faire, je prend la liberté de renouvcller avec tout le respect posible a la sacrée per-
sonne de votre Majesté. Les sentiment de mon zèle et de mafldelité pour tous ce quy regarde ses intérêt; najens pas assez d'unne vie pour luy donner des marques des vif sentiment que la reconoissance excite dons mon cœur, je ne puis les exprimer; que foiblcment par les prières ardantes que jadresse chaque jours au Seigneur pour la conservations des presieux et glorieux jours de votre Majesté a quy jay Ihoneur detro avec la plus parfaitte soumitions et le plus profond respect.
Sire
De votre Majesté La très humble et très obeyssente servante F. L. De Warens De La Tour ce 14" janvier 1730.
Si cette lettre portait une signatui'e moins célèbre, si elle nous renseignait seule sur la femme qui l'a écrite, nous imaginerions volontiers une vieille dévote, bien née, clouée par ses infirmités dans son fauteuil, ayant désormais pour toute consolation les exhortations de quelques dignes ecclésiastiques et les égards de quelques personnes de son rang. Nous serions bien en peine de nous expliquer pourquoi cette lettre est une demande de congé. Quand ce mot signifierait simplement la permission de sortir des états, il serait toujours étonnant qu'on l'ait préféré aux formules ordinaires, imposées par l'usage.
Rapproché de ce que nous savons déjà, que nous apprend de nouveau ce document? Faut-il croire que M'"*' de Warens a été vraiment attaquée, immédiatement après son installation, par des maux qui
ne l'ont plus quittée? Que son séjour à Annecy jusqu'au début de 1730 n'a été qu'une longue souffrance, un exemple poignant de courage et de résignation?
Ce n'était pas une simple attitude. Le 23 juillet elle écrivait à Magny pour le prier de lui acheter « comme elle se trouvait fort languissante» de l'esprit de coquelaria de Burquely pour un louis d'or; et un mois après, elle lui en demandait encore quelques bouteilles avec d'autres remèdes. Des soucis de santé la tourmentaient réellement depuis ses plus jeunes ans. De graves accidents avaient favorisé sa manie héréditaire des remèdes. D'après Boudet, elle voyait la cause de ses indispositions, outre que dans son tempérament délicat, dans une chute qu'elle avait faite étant toute petite. A ving-trois ans, elle fit son testament. Dans l'hiver qui précéda sa fugue, elle fut aussi sérieusement malade. Son dégoût croissant de la vie provinciale, son besoin d'une scène plus vaste et plus libre, ses craintes sur l'avenir de la manufacture, le mensonge continuel, auquel la contraignait son amour propre, l'exaltation nerveuse où la jetaient ses projets désespérés, tout cela, peutêtre, était aussi pour beaucoup dans son mal.
Rousseau se garda bien, dans les Confessions, de gâter le beau poème de ses amours par des détails cliniques. Il rappelle, en passant, que la première odeur du potage et des mets la faisait presque tomber en défaillance, et qu'il lui fallait une demiheure pour se remettre et avaler une première bouchée. Il (lit aussi (qu'elle sortait rarement. Mais c'est
là tout, et il cache avec soin ce que nous laissent deviner ces symptômes. L' « amie selon son cœur», riniti-atrice, le génie de sa jeunesse, ne pouvait pas être une infirme. Elle était forcément une femme saine, rieuse, toujours jeune et adorable. Or il est une lettre de lui, de 1739 probablement, où il avertit une connaissance que maman ne pourra pas chanter autant qu'elle l'aurait souhaité « à cause de ses incommodités continuelles » et il ajoute : « actuellement elle a une fièvre habituelle, des vomissement fréquens, et une enflure dans les jambes qui s'opiniâtre à ne nous rien présager de bon». Même pour les années d'Annecy, pour celles antérieures à 1730, on a de lui un témoignage assez clair. C'est lui qui nous fait savoir quelle était une des principales occupations du petit ménage d'Annecy: de trier des herbes, de piler des drogues, de faire de l'opiat et de l'élixir. 11 se borne à décrire les scènes folâtres auxquelles cette manie pharmaceutique donnait lieu ; mais il n'est pas difficile d'ajouter une remarque essentielle qu'il a cru bon de passer sous silence: ces remèdes, ces traités de médecine qu'il croyait connaître à l'odeur, ces recettes qu'il lui fallait transcrire n'avaient qu'un but: la guérison de maman. Les plaintes de M'"« de Warens n'étaient donc pas sans motif. En une certaine mesure, tout au moins. Car il n'est pas douteux qu'elle n'ait exagéré, aux yeux de son entourage, la gravité de ses maux et qu'elle n'ait un peu mérité le scepticisme ironique du mari et des gens du métier persuadés qu' il y
LA «BONNE DAME» d' ANNECY 97
avait plus d'inquiétude d'esprit que de realité dans sa maladie et qu'elle avait simplement des vapeurs. Elle aggrava sa situation par coquetterie et par calcul, la pitié qu'elle inspirait aux simples étant à la fois une sorte d'hommage et une mine à exploiter. Pourquoi Monseigneur de Bernex, en distribuant l'aumône papale, attribua-t-il à M'"** de Warens une part plus considérable qu'aux autres ?
«Comme cette dame souffre habituellement des indispositions et des maladies on a cru qu'il convenait do lui accorder quelques secours pour la consoler».
Il existe, heureusement, une reproduction du vrai portrait de M'"'^ de Warens, ou, pour mieux dire, du seul portrait de M'"« de Warens dont l'authenticité •it soutenable, celui dont parle Rousseau dans son mémoire pour Boudet. L'évêque de Genève fit faire ce portrait — raconte Rousseau — en disant qu'il souhaitait qu'il restât dans sa famille. En dépit de '•e souhait, comme après la mort du prélat on trouve un portrait de M"'« de Warens dans le premier couvent de la Visitation d'Annecy, on peut être certain que c'est là un don des héritiers peu soucieux, naîurellement, de conserver pareille relique. Elle passa, en 1793, aux mains de Hérault de Séchelles. L'année suivante, à la mort du lanieux conventionnel, le comité d'instruction publique de la Convention fit recueillir, avec les manuscrits do V Emile et de la Nouvelle ffëloïse, le portrait de M '^^ de Warens. Les manuscrits de Rousseau furent déposés à la bibliothèque
du corps législatif où ils sont encore conservés. On y déposa aussi, sans doute, le rare portrait. La chose est d'autant plus certaine qu'une petite estampe, destinée à illustrer une édition des Confessions, porte cette indication précieuse: « Louise- Eléono7^e de Warens de La Tour de PU, grandeur de Voriginal existant à la MUiothèque du corps législatif», l'actuelle bibliothèque de la chambre des députés.
Destiné au bon évêque que nous connaissons, le portrait d'Annecy a donné forcément au personnage une posture et un masque aussi éthérés que possible.
Malgré cela, malgré la fausse sentimentalité de son attitude, le personnage qu'il nous met sous les yeux n'a rien moins qu'un aspect souffrant et mystique. Il ne fait pas songer du tout à une martyre. On dirait bien plutôt une femme foncièrement robuste et habituellement satisfaite.
Pour ceux qui se souviennent qu'elle jouait un peu du clavecin et qu'un maître à chanter, Jean- Jacques Rousseau, a reconnu qu'elle avait de la voix et qu'elle chantait passablement, le portrait d'Annecy évoque des visions bien plus riantes que celle d'une femme malade, alitée, entourée de figures sérieuses. Il nous la montre telle qu'elle était dans ses soirées bruyantes, quand tout son petit monde était réuni chez elle, pour faire de la musique et pour admirer sa belle voix. Les Confessions complètent la signification de ce portrait et confirment nos dires. Elles ajoutent les cajoleries, les caresses, l'intimité, la franchise des manières, la simplicité artificieuse de la
L\ « BONNE DAME » D'aNNECY 99
conversation. Elle n'appelait Monseigneur de Bernex que son père; elle était la sœur de l'abbé Léonard; à M. Le Maître, le maître de musique de la cathédrale qui était « fort vif, fort gai, jeune encore, assez bien fait », elle disait mon petit chat.
Déjà alors, à coup sûr, la gaîté dont résonnait trop souvent le salon de l'énigmatique dévote faisait murmurer la séquelle pieuse. Dans la lettre que nous avons vue tout à l'heure il est déjà question des envieux qui cherchaient à ruiner son crédit. Peut-être courait-il déjà, sur sa conduite la plus privée, des bruits peu flatteurs et des yeux malveillants avaient déjà pénétré jusqu'à la liberté de ses tête-à-tête. Elle ne se gênait pas du reste. Voici en effet une petite scène assez curieuse dont a été témoin Jean- Jacques lui-même.
« C'était un lazariste appelé M. Gros, bon petit homme, à moitié borgne, maigre, grison, le plus spirituel et le moins pédant lazariste que j'aie connu Il venait quelquefois chez maman qui l'accueillait, le caressait, l'agaçait même et se faisait quelquefois lacer par lui, emploi dont il se chargeait assez volontiers. Tandis qu'il était en fonction, elle courait par la chambre de côté et d'autre, faisait tantôt ceci, tantôt cela. Tiré par le lacet, monsieur le supérieur suivait en grondant et disait à tout moment: — Mais, madame, tenez-vous donc ».
L'assiduité d'un vieillard tel que Tévêque de Bernex n'était sûrement pas faite pour éveiller des soupçons. Il est à noter tout de même qu'en 1742, lorsqu'il s'agissait de cojitribuer par ses témoignages
à le faire béatifier, M*"* de Warens n'a pas osé avouer que le saint homme lui faisait des visites. Les Confessions disent explicitement qu'un jour que le bon évêque était venu voir maman le feu prit au bâtiment où était le four des Cordeliers et les flammes, portées par un vent impétueux, eurent vite couvert la maison et commençaient à entrer par les fenêtres.
« L'évêque ne resta pas oisif. Il l'emmena (M'"® de
Warens) dans le jardin où il se mit en prières avec elle et tous ceux qui étaient là ».
Ces prières suffirent pour opérer le miracle: le vent changea brusquement et la maison fut sauvée. Ouvrons maintenant le mémoire remis à Boudet.
« M™e de Warens donna aussitôt ses ordres pour arrêter les progrès du feu et pour faire transporter ses meubles dans son jardin. Elle était occupée à ces soins, quand elle apprit que M. l'évêque était accouru au bruit du danger qui la menaçait, et qu'il allait paraître à l'instant; elle fut au-devant de lui. Ils entrèrent ensemble dans le jardin ».
M. de Conzié a formellement déclaré que, à Annecy, la conduite de M"'® de Warens a été exempte de tous soupçons et « à l'abri même de la calomnie qui communément poursuit les nouvelles venues dès qu'elles ont de l'esprit et de la figure. Nous venons de voir qu'il n'en était point ainsi. Ajoutez qu'il était facile de connaître, en partie tout au moins, sa secrète profession, sa qualité de convertisseuse payée, et que ceci, qui était un titre de plus à l'estime des
gens d'église, ne pouvait pas ne pas rendre, aux yeux de beaucoup, sa réputation un peu louche.
Car elle n'oubliait pas ses fonctions. Toutes sortes d'aventuriers et d'intrigants affluaient chez elle. Dans l'espoir de les engager à se convertir, elle ouvrait sa maison et recevait à sa table tous les passants qui avaient besoin de secours. Elle donnait à tous « la passade». Plusieurs d'entre eux, après avoir profité de son assistance, se moquaient d'elle et restaient protestants. Mais il y en avait aussi qui étaient moins rasés ou qui l'étaient autrement et qui se laissaient convertir. En décembre 1726, en envoyant au roi ses souhaits de fin d'année. Monseigneur de Bernex avait la satisfaction de lui apprendre que les conversions dont il avait été témoin pendant son dernier séjour à Evian, avaient produit l'effet désiré. Il lui marquait particulièrement l'efficacité de l'exemple et des exhortations de M"i« de Warens. En effet le 18 décembre le premier chapelain du roi écrivait à l'évêque :
« Monsieur, j'ay 120 livres pour la pension d'une année de la petite nouvelle convertie que M'"« de Warens tient au premier monastère de la Visitation. Je n'ai pas manqué de faire remarquer au Roi le zèle de cette pieuse dame pour la conversion des âmes qu'elle a laissées dans le pays de Vaud; et je no doute pas que Sa Majesté ne continue d'assister ceux qu'elle attirera à notre Sainte Religion ».
Le 11 janvier 1727 il y eut à Annecy l'abjuration d'une jeune genevoise, Esther Giraud, une des
futures amies de Jean- Jacques. M'"« de Warens était sa marraine.
On a identifié cette nouvelle recrue avec la petite nouvelle convertie dont parle la lettre du premier chapelain. C'est peu probable. Esther Giraud avait déjà vingt-cinq ans.
Tout le monde sait qu'au nombre des aventuriers qui affluaient journellement chez elle, il y a celui qui la rendit célèbre: Jean- Jacques Rousseau. L'histoire de cette conversion est à refaire.
Les premiers livres des Confessions ne se lisent pas sans défiance. Les menus détails y sont trop nombreux, la psychologie en est trop fine et trop siire. A trente, voire à quarante ans de distance, Rousseau ne pouvait pas se souvenir avec tant de netteté de son adolescence orageuse. De peur qu'un récit lacuneux ne donnât prise à la malveillance et le fît accuser d'omissions voulues, il suppléa par son imagination aux défauts de sa mémoire et tira, des quelques débris que conservait son souvenir, l'histoire complète de son passé. L'historien de M'"® de Warens n'est point un fou mélancolique à l'imagination déréglée, créant de toutes pièces des romans ou idéalisant ses regrets. C'est un grand écrivain et un apologiste prudent, qui déforme systématiquement la vérité, conformément à ses besoins d'apologie et à ses intentions artistiques.
Rousseau cache autant qu'il peut l'abjection où il est tombé et il essaye, par tous les moyens, de justifier ce qu'il serait vain de cacher. C'est sa coutume
LA «BONNE DAME» d' ANNECY 103
de ne pas taire les aspects honteux de sa vie, surtout lorsqu'il est à craindre que des voix ne s'élèvent pour l'accuser ou le démentir. Il sait que les détails s'oublient vite, mais que les impressions sont plus ditïiciles à eflfacer. Il ne croit donc pas prudent de se taire. Il vaut mieux accepter héroïquement l'imputation générique, admettre qu'on a été un voleur, un renégat, un ingrat, un lâche, et tâcher, tout en se frappant la poitrine, d'amoindrir, d'arranger, d'excuser, de défigurer, de faire accepter, enfin, de misérables aventures. De là, parfois, la contradiction la plus risible entre la petitesse de la faute qu'il s'attribue et l'immensité de son remords. Mais ce contraste est calculé et d'un eifet sûr. Voyez l'épisode du ruban volé. L'homme qui détaille avec tant d'héroïque franchise et avec tant de tendre pitié les suites probables d'une petite faiblesse d'enfant, qui se montre, pour cette faiblesse, au comble du désespoir, qui la présente comme un forfait tellement noir que les malheurs de sa vieillesse peuvent à peine l'expier, est-ce qu'on peut le soupçonner d'avoir volé autre chose qu'un petit ruban couleur or et argent déjà vieux?
C'est là le procédé habituel de Rousseau : ne l'oublions pas.
Il est encore des critiques qui prennent au pied de la lettre son récit et qui répètent aveuglément tout ce qu'il s'est plu à imaginer au sujet de sa conversion. On traite de malveillants ceux qui ont l'audace de se demander: «n'est-ce pas un peu à
titi'e de nouveau converti que Jean-Jacques a été accueilli par M'"" de Warens?»
Si l'on veut comprendre la jeunesse de Rousseau, la vraie nature de ses rapports avec M"'« de Warens, il faut étaler crûment, pleinement, cette qualité de nouveau converti qu'il s'est eflorcé de laisser dans l'ombre.
Rousseau a soigneusement écarté de sa narration tout ce qui pouvait trahir le métier de sa protectrice. Il parle à tout instant des éternels visiteurs, du tas d'inconnus qui lui arrivaient journellement de toutes parts, des croquants, des manants, dont ne désemplissait jamais sa maison et qui jamais ne sortaient de chez elle les mains vides; il s'étonne qu'elle ait pu suffire aussi longtemps à tant de profusion sans en épuiser la source et sans lasser ses créanciers. C'étaient, dit-il plusieurs fois, des charlatans, des fabriquants, des souffleurs, des entrepreneurs de toute espèce qui cherchaient à la dupoichacun à sa manière en flattant ses manies d'industrielle ou ses utopies d'alchimiste. Et pour confondre nos idées et égayer son tableau, il le charge grotesquement : « Il fallait entretenir tout à la fuis un soldat, un apothicaire, un chancjine, une belle dame, un frère lai». Comme il pousse la dissimulation jusqu'à faire de M""^ de Warens une pauvre victime de la violence cléricale — « M™^ de Warens, nouvelle convertie que les prêtres forçaient de partager avec
la canaille qui venait vendre sa foi une pension de deux mille francs que lui donnait le roi de Sardai-
LA «BONNE DAME» d'ANNECY 105
guo» — cette iusiiiuation caloiiiiiieuse, qui devait masquer la vérité, la révèle toute entière. En fait, elle ne nous permet plus de douter que ce ne soit aux protestants qui voulaient se convertir, bien plutôt qu'aux charlatans et aux entrepreneurs, que la bonne dame d'Annecy prodiguait son argent.
C'est qu'il ne voulait pas laisser deviner dans la tendre maman, dans la baronne bienfaisante, la convertisseuse rémunérée; dans les «fripons» de passage avec qui il s'empressait de partager la pension de la baronne, des nouveaux convertis comme lui, ayant droit, aussi bien que lui, aux secours de «maman». C'est que l'auteur de la Profession de foi du vicaire savoyard et des Lettres de la montagne, le citoyen de la lettre àB'Alembertne pouvait avouer explicitement qu'il avait renié sa foi et sa patrie pour avoir du pain et qu'il avait été nourri jusqu'à trente ans, directement ou indirectement, par les prêtres. Lorsqu'il écrit ses mémoires, il se débat, avec rage et avec angoisse, sous le poids trop lourd de son ancienne infamie. Le mot seul de nouveau converti lui brûle les lèvres. Déjà dans sa jeunesse, lors de son voyage en Provence, il avait rougi de sa situation. « Je sentais, avoue-t-il, que parmi la bonne compagnie et avec des femmes galantes ce mot de nouveau converti allait me tuer ». La môme rougeur monte, plus vive, au front du vieillard. Personne ne peut s'imaginer, à ne lire que les Confessions, que tous ceux que M'"*' de Warens a soulevés à la dignité d'hommes de confiance, étaient
des nouveaux convertis : Anet, Rousseau, Wintzinried, Danel. On lit, par exemple, à propos de Wintzinried : « Le fils de monsieur le capitaine était garçon perruquier et courait le monde en cette qualité quand il vint se présenter à M'"" de Warens qui le reçut bien, comme elle taisait tous les passants, et surtout ceux de son pays ». Ce qui est à corriger ainsi : qui le reçut bien comme elle faisait tous les nouveaux convertis ».
Pour nous étonner et nous attendrir, Rousseau n'avait qu'à se raconter simplement, sans ornements, sans mensonge. Présenté sous son vrai jour, l'événement qui a brisé sa vie, eût paru, certes, moins infamant que ne le font soupçonner les ambages du narrateur. A seize ans, n'étant encore qu'un apprenti graveur, il s'enfuit de Genève. Se trouvant seul, sans ressources, sans métier, pressé par la faim, il songe lui aussi que, en Savoie, pour trouver des secours, un protestant n'a qu'à se faire catholique, de même qu'à Genève un catholique besogneux n'a qu'à se faire protestant. Il se rend chez M. de Pontverre, curé de Confignon, un digne descendant, pour son activité contre l'hérésie genevoise, du fameux François de Pontverre, le capitaine des gentilshommes de la Cuiller, les féroces gentilshommes savoyards qui, deux siècles auparavant, avaient juré de remettre Genève sous la dépendance des ducs de Savoie et de l'église romaine.
Les ministres de Genève, contre qui il luttait avec acharnement, lui avaient fait probablement un
peu (le réclame dans leurs prêches. Le curé de Confignon, qui ne joint pas à son rôle de missionnaire celui d'aumônier, se borne à lui fournir les secours les plus pressants et les premières instructions et l'envoie à M'"« de Warens. Celle-ci examine son cas soigneusement. L'œuvre des nouveaux convertis n'ayant pas seulement pour but de convertir ses protégés, mais aussi, comme nous l'avons déjà vu, de les assister et d'assurer leur avenir, que faire, en Savoie, d'un apprenti graveur, à la moitié à peine de son apprentissage? Elle lui fait donner par l'évêque les moyens de continuer sa route jusqu'à Turin, dans la certitude que l'œuvre des catéchumènes, dans un centre plus riche, trouvera plus facilement à le placer.
L'évocation du vieillard est naturellement plus complexe. La dialectique des mots y dérange la logique des faits. On y cherche en vain le mobile principal de l'action, le but unique qui a fait du presbytère de M. de Pontverre, de la maison de M'"^ de Warens, de l'Hospice des Catéchumènes de Turin trois étapes d'une même marche. Une seule idée unifie le récit: celle de prouver que le jeune vagabond n'a pas fléchi devant la faim, devant la nécessité matérielle, mais qu'il a été séduit pas des caresses, trompé par ses bons instincts, vaincu par un destin mystérieux et inéluctable. « Je ne songeais point à changer de religion, et bien loin de me familiariser avec cette idée, je ne l'envisageais qu'avec une horreur qui devait l'écarter de moi pour longtemps ». C'est de
cette fausse prémisse que découlent toutes les fantaisies dont il a farci son second livre.
Pourquoi s'était-il présenté à M. de Pontverre? Sa justification est des plus puériles. Il était arrivé, par hasard, à Confîgnon, après avoir voyagé pendant quelques jours, çà et là, autour de la ville. On lui avait dit le nom du curé et ce nom fameux dans l'histoire delà république l'avait frappé. L'envie lui était venue d'aller voir comment étaient faits les descendants des gentilshommes de la Cuiller. Le curé avait agréé sa visite, avait causé avec lui et l'avait retenu à dîner.
Dirait-on pas quelque grand personnage voyageant pour se délasser et honorant d'une visite les autorités des pays qu'il traverse? Que les malins se gardent de voir en^ lui un vulgaire pique-assiette en quête d'une repue franche. Il a écarté tous soupçons par une habile précaution oratoire. Pendant ses premiers jours de vagabondage autour de Genève, des paysans de sa connaissance l'ont accueilli, logé, nourri avec plus de bonté que n'auraient fait des citadins. Il n'avait donc pas besoin de M. de Pontverre. Bien d'autres, à sa place, eussent été heureux de le recevoir.
Mais quand, en allant chez M. de Pontverre, Rousseau ne se serait proposé ni d'escroquer un dîner, ni de se convertir, quand sa seule intention aurait été de voir comment le curé était fait, pourquoi se laisser envoyer par lui à M'^« de Warens, « une bonne dame bien charitable que les bienfaits du roi mettaient en état de retirer d'autres âmes de l'erreur dont elle
LA «BONNE DAME» d'ANNECY 109
était sortie elle-même » ? Pure question de politesse. Le curé, bonhomme malgré tout, était malheureusement un dévot borné ne connaissant d'autre vertu que d'adorer les images et de dire le rosaire et attachant la plus grande importance à la conversion des hérétiques. En causant avec son jeune convive protestant, qu'il savait du reste déterminé à ne plus rentrer à Genève, le bon curé n'avait pu s'empêcher de causer religion, de vanter la supériorité de la confession romaine, de lui persuader que Dieu l'appelait et qu'il devait abandonner l'hérésie. Evidemment, il n'eût pas été poli de la part du jeune homme d'attrister, par des ripostes vigoureuses et des refus formels, l'hôte aimable qui lui donnait si bien à dîner et dont le vin était si bon. D'autre part il lui eût été trop facile de réfuter ses arguments ; se sentant plus savant que lui, tout gentilhomme qu'il était, il n'avait pas voulu accabler, par sa supériorité, le bon prêtre. L'illusion qu'il lui laissait, c'était le prix de son hospitalité. La proposition d'aller à Annecy se présenter à M'"" de Warens, n'était pas d'ailleurs sans avantages: c'était un but, une promenade; c'étaient sans doute, de nouveaux secours. Il l'avait acceptée, faute de mieux, malgré sa répugnance instinctive et sans renoncer pour cela à ses autres fantaisies romanesques et k son insouciante flânerie.
Rousseau, dans les Confessions, s'est vraiment acharné à couper tous les liens qui avaient uni dans la réalité les différents épisodes de cette époque aventureuse. L'apparition de M™« de Warens devient un
cadeau imprévu du destin ; sa bienveillance rédemptrice, un effet spontané de son bon cœur et de la beauté et du génie du jeune homme. Ce n'est pas la recommandation de M. de Pontverre qui dispose en faveur de celui-ci la bonne dame charitable. La lettre du curé n' obtient de M'"^ de Warens qu' un coup d'œil; elle lit au contraire en entier la belle lettre où Jean- Jacques a déployé toute son éloquence; « elle l'eût relue encore », si elle en avait eu le temps.
M'ne (Je Warens n'a aucune ressemblance avec le pauvre prêtre de Confignon. M. de Pontverre est un dévot. Peu lui importe qu'on soit honnête homme ou vaurien, pourvu qu'on aille à. la messe. Rousseau jette sur lui la responsabilité de toutes ses misères. Il lui reproche de s'être prêté à sa folie, de ne pas l'avoir exhorté à rentrer dans sa famille.
Mme de Warens est, elle, vraiment vertueuse. Obligée, comme nouvelle convertie, de se laisser diriger par les prêtres, exploitée par eux sans pitié, elle doit bien peser ses paroles et bien surveiller sa conduite, mais les mouvements de son cœur n'en restent pas moins généreux. Elle s'apitoie sur le sort du téméraire enfant et lui conseille indirectement de retourner à Genève, tantôt en lui parlant d'un ton ému de l'affliction de son père, tantôt en plaignant la triste destinée qui l'attend : « Pauvre petit, tu dois aller où Dieu t'appelle; mais quand tu seras grand tu te souviendras de moi».
Le lecteur pourrait s'étonner de ce que Rousseau, tels étant les sentiments de M"™« de Warens, ne se soit
pas départi du projet proposé par M. de Pontverre. Qu'est-ce donc qui le poussait vers l'hospice de Turin ?
L'auteur des Confessions a répondu par la plus hardie des mystifications. 11 a transformé la rencontre banale d'un nouveau converti et d'une convertisseuse en une scène exquise d'amour. Le beau tableau est dans toutes les mémoires. Elle, dans la splendeur de sa jeunesse, campée au seuil d'une église, en face d'un vert paysage, un matin de printemps; lui, la figure jolie animée par l'ardeur de son adolescence inquiète, en extase comme devant un prodige. C'est l'éclosion instantanée de l'amour qui dominera sa jeunesse. Le pauvre adolescent rêveur, inquiet, mécontent de tout, dévoré de désirs sans objet, pleurant sans sujets de larmes, l' âme méconnue que la brutalité d'un maître avait matée et assombrie, retrouve aussitôt, en présence de la bonne fée, sa douceur et son calme naturels. Retenu à dîner — uniquement pour causer plus à loisir, s'entend — il ne se sent pas la force de manger : un sentiment tout nouveau remplit tout son être et ne lui laisse des esprits pour nulle autre fonction. «... Plus je la trouvais éloquente, persuasive, plus ses discours m'allaient au cœur et moins je pouvais me résoudre à me détacher d'elle. Je sentais que retourner à Genève était mettre entre elle et moi une barrière presque insurmontable...».
Voilà pourquoi il est revenu « à la démarche qu'il avait faite », — notons, en passant, que cette ex-
pression imprudente prouve elle aussi la préméditation — c'est-à-dire, à son projet de se faire catholique. S'il se laissa envoyer par M"^*^ de Warens à Turin, c'est qu'il se regardait déjà comme l'ami, presque l'amant de la belle baronne, et que partir pour lui obéir, c'était plus que vivre dans son voisinage, c'était, vivre sous sa direction, devenir son ouvrage, son élève.
Ce n'est pas M"™® de Warens qui a proposé son départ pour Turin. Rien d'ignoble, rien de funeste ne pouvait sortir de ses lèvres. Ce conseil infernal, qui devait avoir des suites si fâcheuses et dont l'effet immédiat devait être l'éloignement du jeune prosélyte, ne pouvait pas même lui passer par la tête : car, de son côté, elle avait été subjuguée par l'intéressant voyageur. Dans ses regards, dans ses paroles, dans ses gestes, il y avait quelque chose de plus que de la curiosité et de la compassion.
Rousseau inventa, pour tout arranger, un troisième personnage, un gros manant qui aurait été à table avec eux et qui aurait par suite assisté à son entretien avec la dame. Forcé de faire une pause pour reposer sa mâchoire, il aurait donné, lui aussi, son avis sur ce que le petit Jean- Jacques pourrait devenir.
«C'était que j'allasse à Turin, où, dans un hospice établi pour l'instruction des catéchumènes, j'aurais, dit-il, la vie temporelle et spirituelle, jusqu'à ce qu'entré dans le sein de l'Eglise, je trouvasse, par la charité des bonnes âmes, une place qui me convînt A l'égard des frais de voyage, continua mon homme, sa grandeur monseigneur
révèquo ne manquera pas, si madame lui propose cette sainte <euvre de vouloir charitablement y pourvoir; et Madame la baronne qui est si charitable, dit-il en s'inclinant sur son assiette, s'empressera sûrement d'y contribuer aussi M'"« de Warens, sans saisir ce projet avec
autant d'ardeur qu'il était offert, se contenta de répondre que chacun devait contribuer au bien selon son pouvoir, et qu'elle en parlerait à Monseigneur; mais mon diable d'homme qui craignait qu'elle n'en parlât pas à son gré et qui avait son petit intérêt dans cette affaire, courut prévenir les aumôniers, et emboucha si bien les bons prêtres que, quand M"^" de Warens qui craignait pour moi ce voyage, en voulut parler à l'évèquc, elle trouva que c'était une affaire arrangée et il lui remit à l'instant l'argent destiné pour mon petit viatique. Elle n'osa insister pour me faire rester: j'approchais d'un âge où une femme du sien ne pouvait décemment vouloir retenir un jeune iiomme auprès d'elle».
L'invraisemblance de ce récit saute aux j^eux. Si Jean-Jacques fut envoyé à M'"« de Warens, il est clair que c'est celle-ci, et non un gros manant de passage, qui régla son sort avec l'évêque. M"'^ de Warens n'avait pas besoin qu'on lui apprît qu'il existait à l'urin un hospice des Catéchumènes. Je ne sais pas, d'autre part, d'où Rousseau tenait ce détail : que M™'^ de Warens n'avait pas osé s'opposer au complot de Sabran, le gros manant en question, et aux décisions de l'évêque, de peur que son empressement pour le beau garçon de seize ans ne suscitât des critiques.
Ce qui est certain, c'est que l'œuvre d'Annecy
114 MA.DAMK DE WARKNS
envoya, à ses frais, le petit genevois à l'œuvre de Turin. Comme on n'avait pas beaucoup de confiance en lui, on le remit aux mains des époux Sabran qui devaient justement partir pour la capitale. On lui donna probablement des lettres où les prêtres d'Annecy expliquaient à leurs collègues de Turin pour quelles raisons ils n'avaient pu eux-mêmes se charger de lui.
Les époux Sabran devaient, évidemment, conduire le garçon qu'on leur avait confié jusqu'au seuil de l'hospice. Mais Rousseau fait encore une tentative pour montrer que son entrée à l'hospice du Saint- Esprit n'est pas une conséquence nécessaire de sa visite à M'"® de AVarens. Il lui eût été possible, même après l'épisode d'Annecy, de garder sa liberté et sa religion et il a hésité encore longtemps avant de se décider à une démarche aussi grave. Mais il était arrivé à Turin sans habits, sans argent, sans linge. Ses conducteurs ne lui avaient rien laissé! Ils lui avaient arraché le petit pécule que lui avait donné secrètement M*"® de Warens et jusqu'à un petit ruban glacé d'argent dont elle avait décoré sa petite épée. Anecdote fort peu probable, la manière dont il dit avoir quitté Genève excluant qu'il eût des bagages et les libéralités de la dame d'Annecy pour un jeune vagabond à peine entrevu n'ayant pas pu être bien considérables. Son but, en calomniant ses compagnons de voyage, était de f^iire dire au lecteur : Pauvre enfant! dans un si complet dénûment, un autre aurait fait tout comme lui.
k fo^^
ût, Vf^
^^^^WX//7.f.-^. ^- a^^rt
Fac-similé d'une page du Re
,Jut>: j,^^^ f^Afi»
■'■'rM^;/^^'
iiaiiamiiMH ■«■nailH*
Jli
1' 'lo l'Hospice du Saint-Esprit.
LA «BONNE DAME» d'ANNECY 115
On pourrait croire qu'il a désormais épuisé les moyens de défense. C'est maintenant au contraire que commence sa vraie plaidoirie.
Il convient de préciser avant tout, si possible, la durée de son séjour à Thospice, les registres de l'œuvre ne nous donnant malheureusement pas la date de son départ. Ils se bornent à nous dire qu'il arriva le 12 avril (il mit donc une vingtaine de jours, non sept ou huit, à son voyage), qu'il abjura le 21 du même mois et qu'il fut baptisé le 23. Je crois qu'il faut accepter ce qu'il a dit lui-même: «Je venais pour la première fois de ma vie d'être enfermé pendant plus de deux mois». Il est vrai qu'il fut baptisé le 23 avril ; mais, comme on peut le voir sur le fac-similé que nous publions, les néophytes ne sortaient pas toujours de l'hospice immédiatement après le baptême. Abraham Nève de Genève, qui fut baptisé le 21 avril, ne sortit que le 7 du mois suivant, Gamaliel Demelet du pays de Vaud, baptisé le 19 mars, fut renvoyé à ses parents le 15 décembre seulement.
Rousseau a vu le baptême et la sortie de 1' « abominable Maure », du « ftiux Africain », qui ne peut être que le levantin Abraham Rubin d'Alep, baptisé le premier mai et sorti de l'hospice, non le lendemain, comme disent les Confessions, msiis huit jours après, le 8 mai. En effet il est en état de nous dire que le Maure fut baptisé en grande cérémonie et habillé de blanc de la tête aux pieds, ce qui est confirmé par une petite note du registre: « vestito dal hospitio », habillé par l'hospice.
Il se souvient aussi de deux de ces camarades d'instruction qui étaient des esclavons et qui se disaient juifs et maures. L'un d'eux figure dans le registre de l'hospice comme natif d'Alep en Levant. Pour comprendre pourquoi Rousseau lui donne l'étrange appellatif de «faux Africain» et pourquoi il parle, non d'un seul Maure, mais de deux, il faut admettre que dans son souvenir il l'a associé confusément à un autre catéchumène qui séjourna à l'hospice du 25 mai au P*" juin, et qui est appelé dans le registre Abes Francesco d'Alger, Mahométan, de quinze ans. Avant le 25 mai, il n'y a personne à l'hospice qu'on puisse accoupler avec lejuif Rubin.
Rousseau était encore à l'hospice le 13 juin, lors de la sortie de la jeune camarade aux yeux fripons dont il parle dans son livre. Les quelques détails qu'il nous donne sur elle suffisent pour l'identifier avec Judith Komes, juive, d'Amsterdam, de 18 ans. Il dit justement qu'elle était à peu près de son âge, peut-être un an ou deux de plus, et il laisse comprendre qu'elle était juive : « elle dit qu'elle voulait sortir, chrétienne ou non ». Il l'a vue, pendant «près de deux mois», dans la maison. Or, Judith Komes y entra le 14 avril, deux jours après lui, et en sortit le 13 juin. Aucune des autres femmes qui séjournèrent à l'hospice pendant le séjour de Jean- Jacques ne répond, fût-ce vaguement, aux indications des Confessions.
.Ces petits détails chronologiques ne sont pas inutiles. Ce sont eux qui font écrouler le hardi échafaudage qu'il a bâti pour sa défense.
LA «BONNE DAME» d'ANNECY 117
Il commence par son éternelle excuse: que ses origines étaient honnêtes, ses principes raisonnables et sains, ses sentiments religieux anciens et profonds ; que c'était un sophisme qui l'avait perdu. Tombé par légèreté, sans presque s'en apercevoir, dans des situations dont il n'avait pas mesuré la gravité, il avait compris tout d'un coup l'importance du danger quand déjà la grosse porte à barreaux de fer de l'hospice s'était refermée à double tour sur lui. Son être intime s'était révolté; il avait eu honte du crime qu'il allait commettre; mais il s'était dit que les choses étaient désormais trop avancées et il avait cru, à tort peut-être, qu'il n'aurait jamais la force de « révoquer tout ce que jusque-là il avait pu promettre ou laissé espérer, de rompre les chaînes qu'il s'était lui-même données».
Et il demande les circonstances atténuantes. Tout ce qu'il avait pu faire, il l'avait fait. Il avait cherché à retarder le plus possible la date de son abjuration, dans l'espoir qu'un événement imprévu le tirerait d'embarras.
« Je résolus, pour gagner du temps, de faire la plus belle défense qu'il me serait possible. Bientôt ma vanité me dispensa de songer à ma résolution; et dès que je m'aperçus que j'embarrassais quelquefois ceux qui voulaient m'instruire, il ne m'en fallut pas davantage pour chercher à les terrasser tout à fait. Je mis môme à cette entreprise un zèle bien ridic:;\">; car tandis qu'ils travaillaient sur moi, je voulus travaiiiep sur eux. Je croyais bonnei;i ;nt qu'il ne fallait que les convaincre pour les engager à se faire protestants».
Les dates du registre ne vont pas d'accord avec cette attitude et il faut renoncer désormais à cette belle défense et aux amples développements que lui donne Rousseau. Il dit n'avoir abjuré qu'après deux mois de séjour à l'hospice et qu'il a fallu tout ce temps-là «pour donner à ses directeurs l'honneur d'une conversion difficile». Nous savons déjà qu'il a abjuré le 21 avril, neuf jours à peine après son arrivée.
Il a invoqué une deuxième atténuante, la saleté dégoûtante du milieu, les mœurs abjectes qui régnaient à l'hospice. Il lui avait été impossible de persévérer dans sa première résistance et il avait pris la seule voie qui s'offrît à lui pour échapper à tant d'opprobre: l'abjuration.
On ne peut pas, s'entend, prouver d'une façon définitive que Rousseau en a menti. Mais on peut prouver qu'il était, en écrivant, sou l'empire de la haine et que celle-ci lui a dicté, tout au moins, des exagérations assez fortes ; on peut montrer que tout son récit fourmille d'invraisemblances.
Dès les premières lignes il rend la peinture de l'hospice turinois aussi écœurante que possible.
Le 12 avril, toute la petite communauté de l'hospice se serait réunie en l'honneur du nouveau venu. (Je ne crois pas, pour mon compte, qu'on fît tant de façons avec tous ceux qui arrivaient — en 1728 ils furent 66 — et c'est là sûrement une simple ficelle que lui a suggérée sa vanité pour nous présenter d'un seul coup et avec plus d'effet toute la petite brigade.
LA «BONNE DAME» d' ANNECY 119
Il met dans cette assemblée des gens qui ne vinrent à r hospice que plus tard: le deuxième esclavon, la jolie juive).
Il trouve en entrant quatre ou cinq aflreux bandits, « qui semblaient plutôt des archers du diable que des aspirants à se faire enfants de Dieu ^>. Arrivent peu après ses sœurs les catéchumènes. «C'étaient bien les plus grandes salopes et les plus vilaines coureuses qui jamais aient empuanti le bercail du Seigneur ». Et comme il ne dit pas leur nombre, le lecteur est libre de s'imaginer la procession la plus édifiante.
Il résulte pourtant de la page que nous avons reproduite qu'un des afïreux bandits était un enfant de treize ans, confié aux administrateurs de l'hospice par sa propre famille, et, de même, qu'une des répugnantes catéchumènes (trois seulement, le 12 avril) était une petite enfant du même âge, laissée momentanément à l'hospice par son propre père, Jacob Pasqualeti de Halle, qui y avait séjourné lui aussi deux semaines. Elle fut baptisée le 12 avril. Si Rousseau l'a rencontrée ce jour-là, elle devait être assez bien mise, à cause de la cérémonie solennelle.
Les administrateurs de la sainte maison ne trouvent pas plus de grâce auprès de Rousseau que ses hôtes. Les convertisseurs valaient les convertis. Au point de vue intellectuel, des idiots et des phraseurs ; au point de vue moral, des hypocrites dépravés.
Le saint missionnaire qui travaillait à la conversion de la belle juive « ne la trouvait toujours point
en état d'abjurGr. Il fallait qu'elle fut extrêmement stupide quoiqu'elle n'en eût pas l'air, car jamais instruction ne fut plus longue ». Et pour mieux renforcer son insinuation, il triple presque le séjour de Judith Komes à l'hospice en disant qu'elle y était déjà depuis trois mois, quand il y fut accueilli. Personne, lors de la venue de Jean- Jacques, ne s'y trouvait depuis si longtemps.
C'est toute une revue antipapiste qu' il clôt par les deux types les plus infâmes. Ayant beaucoup bavardé sur « une petite vilaine aventure assez dégoûtante » qui lui était arrivée de la part d'un des deux Maures, il est rappelé à l'ordre par un des administrateurs de l'hospice et il s'entend expliquer par lui, avec la plus cynique placidité, qu'il n'y avait rien dans l'attentat du Maure de si cruel et qu' il ne fallait pas s'alarmer pour si peu. Un ecclésiastique qui se trouve là, écoute ce discours, de l'air le plus naturel du monde.
Rousseau a conté deux fois cette aventure et de deux manières différentes. Ici, l'immoralité des deux prêtres ne se révèle que par leur tranquille indifférence à l'infamie du Maure et par sa justification impudente. Dans les pages de ï Emile qui précèdent la Profession de foi du vicaire savoyard, le coupable n' est plus le Maure, mais un des chefs mêmes de l'hospice. Une fureur sauvage envahit la maison tout entière.
«II voulut fuir, on l'enferma; il se plaignit, on le punit de ses plaintes; à la merci de ses tyrans, il se vit
LA «BONNE DAME» d'aNNECY 121
traiter on criminel pour n'avoir pas voulu céder au crime. Que ceux qui savent combien la première épreuve de la violence et de l'injustice irrite un jeune cœur sans expérience se figurent l'état du sien. Des larmes de rage coulaient de ses yeux, l'indignation l'étouffait: il implorait le ciel et les hommes, il se confiait à tout le monde et n'était écouté de personne. Il ne voyait que de vils domestiques soumis à l'infâme qui l'outrageait ou des complices du même crime qui se raillaient de sa résistance et l'excitaient à les imiter».
D'après les Confessions, l'apologiste du Maure, blessé par l'aversion que Jean- Jacques ne sut lui cacher, n'épargna rien pour lui rendre le séjour de l'hospice «désagréable», de sorte que le jeune homme se vit contraint d'abjurer pour sortir. D'après V Emile le pauvre Jean-Jacques fut l'objet des persécutions les plus féroces, auxquelles il finit par échapper en s' évadant. Que penser devant une telle mobilité de jugement?
Si le récit de V Emile était véridique, si le jeune Jean-Jacques avait eu réellement la noble audace de se soustraire par la fugue aux poursuites honteuses de ses directeurs, il est certain qu'il n'ei^it pas manqué, dans les Confessions, de se vanter de l'événement, d'en rappeler les moindres détails. Même réduite à des proportions plus modestes, ainsi qu'elle l'est dans les Confessions, à l'attentat ignoble du Maure et à l'impudence de deux prêtres, la chose nous oblige à des réserves. Le Maure, dit Rousseau, fut baptisé huit jours après l'aventure, et le registre de l'hospice nous
fournit la date de ce baptême, le 1"'' mai. Comme Rousseau abjura le 21 avril, l'événement qui, d'après lui, l'aurait décidé à abjurer, serait postérieur à l'abjuration. N'oublions pas, du reste, que le Maure partit le 8 mai et que Rousseau ne quitta pas l'hospice avant le 13 juin.
En conclusion, quand même l'épisode du Maure ne serait pas une pure invention, il n'a pas eu pour la vie de notre catéchumène les grandes conséquences qu'il voudrait en faire découler. On a même le droit de soupçonner, si l'on regarde les contradictions profondes du narrateur et l'hostilité générale du récit, que ce soit là une simple reprise du plus fréquent et du plus vulgaire des thèmes antipapistes.
Il reste à examiner une dernière accusation, la plus grave qu'il ait lancée contre l'hospice, son dernier mouvement oratoire pour arracher aux juges un verdict d'absolution. Il accuse ses prétendus protecteurs de l'avoir trompé. Sa conversion a été un guetapens. On l'a leurré d'espérances pour le décider à se convertir; une fois converti on l'a mis à la porte sans plus s'occuper de lui.
Rousseau développe magistralement ce motif. La joie triomphale du début, l'allure légère et glorieuse du jeune homme à travers les Alpes, vers la capitale lointaine, les visions de félicité qui l'accompagnent dans sa marche et font de tout son voyage une grande fête, tout ce tableau riant que Rousseau a esquissé après coup d'une plume habile, est fait pour préparer
le finale et faire frémir le lecteur de pitié et d'indignation.
« Tout cela fait, au moment où je pensais êti'e entin placé selon mes espérances, on me mit à la porte, avec un peu plus de vingt francs en petite monnaie qu'avait produits ma quête. On me recommanda de vivre en bon chrétien, d'être fidèle à la grâce; on me souhaita bonne fortune, on ferma sur moi la porte et tout disparut. Ainsi s'éclipsèrent en un instant toutes mes grandes espérances et il ne me resta de la démarche intéressée que je venais de faire que le souvenir d'avoir été apostat et dupe tout à la fois».
Le petit Jean- Jacques n'a pas été mis dehors avec 20 francs dans les mains, sa quête n'ayant produit que 5 fr. 10; même on ne l'a pas mis dehors, puisque nous avons vu qu'il se trouvait encore à l'hospice une cinquantaine de jours après son abjuration.
Rousseau est le seul catéchumène pour lequel le gros registre de l'hospice n'indique pas la date du départ. Cette lacune étonnante trouve une explication raisonnable dans le passage déjà cité de Y Emile où il est parlé d'évasion.
Il est fort probable, à mon avis, que Rousseau se soit évadé. Si les Confessions n'ont pas exploité cette aventure, c'est que la version qu'elles ont adoptée paraissait plus infamante pour l'hospice, c'est aussi, peut-être, parce que la cause de l'évasion n'était pas trop honorable pour l'auteur.
Je ne veux pas avancer des hypothèses. Je me
l)()rne à observer qu'on ne saurait trouver étonnant, quand on connaît le caractère de Jean-Jacques, qu'il ait pris, un beau moment, la clef des champs et qu'il ait planté là l'hospice, insalutato hospite. L'apprenti du graveur Ducommun, le garçon de la marchande Basile, le domestique du comte Gouvon, l'élève de M. Le Maître, l'employé du cadastre savoyard, le secrétaire de l'ambassadeur de Venise, tous les di-, vers Jean- Jacques qu'on rencontre au cours de sa vie aventureuse, pourquoi ont-ils quitté leurs maîtres, pourquoi se sont-ils fait chasser? Il est, je crois, une raison générale que Rousseau, du reste, a lui-même reconnue. Sa nature procédait par bonds. Tout nouvel état, toute nouvelle fantaisie devenait pour lui une fureur, une passion impétueuse. Mais ce n'était qu'un feu de paille, qu'un triomphe passager de l'orgueil sur sa paresse foncière. De là, chez lui, deux hommes distincts qui ne trouvèrent que tard leur synthèse et dont le plus fort demeura longtemps le bohémien inactif et insoumis.
La rapidité de sa conversion et le prolongement de son séjour sont des indices assez clairs de sa docilité et de son ardeur, aux premiers temps de sa clôture ; elles prouvent aussi les bonnes dispositions de ses directeurs envers lui. Mais aux ardeurs du début dut succéder soudain l'habituelle indolence. Peut-être n'a-t-il pas voulu s'abaisser à des emplois trop humbles pour lui ; peut-être recula-t-il, ressaisi par sa manie de vagabondage, devant la perspective d'un travail régulier.
Son évasion, s'il s'évada, n'a pu être qu'un égarement momentané. La faim, la solitude durent bientôt le réconcilier avec ses anciens bienfaiteurs. A l'entendre, il est devenu commis chez M'"« Basile grâce à son joli minois, laquais chez la comtesse de V'ercellis, grâce à sa connaissance d'un domestique de la dite comtesse. Mais il est peu croyable qu'un protestant tout récemment converti ait trouvé à se placer sans une recommandation directe de l'œuvre dont il dépendait. Car chaque oeuvre avait ses créatures à elle qu'elle ne cessait, si possible, de suivre et d'aider. En 1732, M. de Bernex, dans la distribution de l'aumône papale, n'oublie pas M'"*^ de Warens, bien qu'elle soit loin, à Ghambéry. On s'est étonné de ce que la liste de l'évêque ne nomme pas Rousseau, un nouveau converti qu'il avait souvent protégé. C'est que Jean-Jacques n'appartenait pas, proprement, à l'ceuvre d'Annecy, mais à celle de Turin.
La deuxième accusation de Rousseau contre ses vils protecteurs n'a donc pas, pour moi, plus de fondement que les autres.
Mon but n'est pas de condamner ni d'absoudre. Je cherche à connaître le Rousseau d'un moment spécial, le Rousseau qui a écrit les Confessions. Partout dans les pages que nous venons d'étudier, nous avons noté la présence d'une hostilité venimeuse, d'une catholicophobie frénétique, dans les plus grandes lignes aussi bien que dans les plus menus détails. Il jette à pleines mains, sur les ccmversions catholiques, le déshonneur et le ridicule. Ses plaisanteries veulent être
féroces. Il met parmi les facteurs de sa conversion le bon vin du curé de Confignon et la beauté appétissante de la bonne dame d'Annecy:
« Rien n'échappa au rapide coup d'œil du jeune prosélyte, car je devins à l'instant le sien, sur qu'une religion prêchée par de tels missionnaires ne pouvait manquer de mener en paradis».
Il a, à côté des grands coups, de toutes petites malignités, des coups d'épingle.
« Rien du faste catholique ne fut omis, dit-il à propos de son propre baptême, il n'y eut que l'habit blanc qui m'eût été fort utile et qu'on ne me donna pas comme au Maure, attendu que je n'avais pas l'honneur d'être juif».
Insinuation sans fondement, l'habit en question ayant remplacé la petite somme qu'on donnait ordinairement aux partants et Rousseau ayant d'ailleurs, comme il le dit plus loin, l'habit qu'il avait apporté de Genève et qui était « bon et portable encore ». En parlant de sa visite au palais royal, il dit qu'on r avait laissé entrer grâce peut-être au petit paquet qu'il avait sous le bras, et de deux choses l'une, ou les Sabran ne l'avaient pas spolié complètement ou l'hospice lui avait fait un petit trousseau.
Rassemblez toutes les exagérations, toutes les calomnies qu'il m'est arrivé de dévoiler. D'après certain critique, ce que Jean-Jacques a vu à l'hospice de Turin a confirmé en lui l'horreur du catholicisme qu'il eut toujours et a été la véritable semence de son fanatisme anticlérical, « Toutes les fois que plus tard
LA « BONNE DAME » d' ANNECY 127
on l'entendra crier à sa manière: Ecrasons V infâme, on peut être sûr qu'il y a là un souvenir du catéchuménat de Turin ». Si mes analyses sont exactes, la conclusion qui en découle est tout autre. C'est la haine du clergé catholique qui a troublé et transfiguré ses souvenirs. De plus, il est honteux de sa jeunesse misérable, il hait son passé qu'il traîne après lui comme un galérien son boulet ; sa cruauté, son injustice sont une transposition de sa honte, une issue à son désespoir. Il a besoin d'accuser quelqu'un pour s'étourdir, pour ne pas devoir se crier à lui-même que le coupable c'est lui.
Qu'on relise, si l'on veut bien comprendre cet état d'àme singulier, l'aventure symbolique qu'il a racontée dans V Emile. Je veux parler du jeune étranger, pleurant de rage entre les murs de l'hospice turinais, luttant désespérément pour échapper au vice et sortir d'esclavage. Un pauvre vicaire savoyard qui vient un jour à l'hospice pour quelque affaire et qui a pitié de l'opprimé, devient l'héroïque complice de son évasion. Il le mène hors de la ville, sur la haute colline au-dessous de laquelle coule le Pô, en face de la plaine fertile et des Alpes, à l'aurore. Là il lui donne le viatique idéal qui doit le soutenir dans la vie. Une curieuse opposition se produit. En face de l'hospice ténébreux où rampe le vice et où la religion devient formule oiseuse et dévotion hypocrite, le sommet radieux, le Monte, au soleil levant, où l'âme, exaltée i)ar la beauté des choses, se hausse spontanément à la vraie religion, la religion naturelle. Kn
bas, le vieil homme, en proie à TeiTeur, force inféconde qu'usent l'abjection et la misère, en haut l'homme nouveau, monté prodigieusement jusqu'à l'intuition de la vertu, trouvant le bonheur dans une philosophie simple et humaine. D'un côté l'affreux papisme, des esprits étroits et corrompus, de l'autre côté la religion de Calvin, de doux pasteurs prêchant l'amour et le devoir. Le vicaire savoyard n'est catholique que de nom. C'est un vrai protestant. « Je l'aurais cru, dit Rousseau, protestant déguisé, si je l'avais vu moins fidèle à ces mêmes usages dont il semblait faire assez peu de cas...». C'est pour faire de lui la critique vivante de tout le catholicisme et condamner le célibat qu'il a fait de cet honnête ecclésiastique un pauvre vicaire savoyard qu'une aventure de jeunesse avait mis mal avec son évêque et qu'il a attribué ainsi à l'abbé Gaime, son modèle, une aventure galante que celui-ci n'eut jamais. Et il se fait dire par lui : « Reprenez la religion de vos pères, suivez-la dans la sincérité de votre cœur et ne la quittez [)lus ; elle est très simple et très sainte; je la crois de toutes les religions qui sont sur la terre celle dont la morale est le plus pure et dont la raison se contente le mieux».
Une autre idéalisation a lieu aussi dans son esprit. L'hospice qui résume à ses yeux toute sa jeunesse égarée, oi^i il voit symbolisée toute l' église romaine, devient aussi pour lui un symbole de son exil. Le spectre des anciennes erreurs coïncide avec la vision du monde catholique, de l'Italie surtout;
tandis que \'à py^ofession de foi du vicaire savoyard ^ la virilité de sa pensée, la glorification de la vertu et de la vérité, coïncide avec la vision de la patrie : c'est le retour à Genève.
Il n'est pas bien sûr que Rousseau ait été au Monte avec son ami Gaime et il est certain qu'en célébrant « le plus beau tableau dont 1' œil humain puisse être frappé », il a voulu rendre hommage, non à Turin, mais au magnifique univers. C'est Genève que le vicaire savoyard montre comme but à son élève: « N'exposez plus votre vie aux tentations de la misère et du désespoir ; ne la traînez plus avec ignominie à la merci des étrangers et cessez de manger le vil pain de l'aumône ». S'il avait pu, Rousseau eiit fait de son mentor un pasteur genevois. Ce n'est pas en Italie que se trouvent des vicaires savoj^ards : « Il accueille le jeune homme, lui cherche un gîte, l'y recommande ; il partage avec lui son nécessaire à peine suffisant pour deux. Il fait plus, il l'instruit, le console, il lui apprend l'art difficile de supporter patiemment l'adversité. Gens à préjugés, est-ce d'un prêtre, est-ce en Italie que vous eussiez espéré tout cela » ?
La conception de l'Italie contribua certainement elle aussi à assombrir dans son imagination le souvenir de sa conversion.
Pourquoi continue-t-on de dire qu'il a aimé l'Italie? Il en a aimé la langue, la musique, la poésie, les merveilleux paysages ; il méprisa toujours notre peuple. C'est pour lui un pays de virtuoses ; un pays
de charlatans et de musiciens, et vous savez le mépris qu'il attachait à ce mot. C'est la patrie de Regianiiio, le maître à chanter de Julie, mélange vulgaire de domestique et d'artiste, quelque peu entremetteur à l'occasion, comme un serviteur de comédie classique. Le nom de vertu y est étranger ou ridicule. On y évite l'ivresse parce qu'elle est amie de la franchise. L'hypocrisie s'y allie à la violence. « Travailler à l'italienne» pour signifier «manœuvrer hypocritement» n'est pas dans la langue de Rousseau une simple expression mécanique. Tout ce qu'il y a de bon chez les Italiens est en dépit de leur italianité. La charmante turinoise que son imagination voluptueuse a enveloppée d'une suavité et d'une fraîcheur idylliques, je veux dire M"'' Basile, était modeste « quoique italienne » ; et Rousseau a la bonté de croire qu' « étant italienne », c'est-à-dire sensible et vindicative, elle n'aura pas manqué de trahir son mari. L'homme au sabre était un bon homme, « tout piemontois qu'il était ». Moralement, l'Italie, c'est la barbarie même. La superstition y domine. Au théâtre, pour amuser le public, il faut lui servir une vengeance bien savoureuse. C'est surtout la terre de perdition d'où c'est une gloire d'être sorti vierge, où fleurissent les amours les plus étranges et éclatent les passions les plus féroces. Les mères y vendent leurs filles aux prêtres et un Mylord Edouard, qui ait la manie d'avoir des maîtresses sages, s'y trouve bientôt au désespoir.
C'était là la vieille conception qu'on avait de
LA «BONNE DAME» d' ANNECY 131
nous au delà des Alpes et que lui avait confirmé son séjour à Venise. L'Italie de Rousseau n'est qu'un agrandissement de la ville jouisseuse dont il avait partagé pendant quelque temps la vie légère.
Voyez l'appendice absurde qu'il a ajoutée à la Nouvelle Hèloïse, Les amours de Mijlord Edouard. C'est là qu'il a montré le mieux son horreur de no mœurs désordonnées et son opinion générale sur notre pays. Or, Lauretta Pisana a une origine vénitienne. Si vous aimez à vous expliquer sa naissance, relisez l'épisode de Zulietta et ce que dit Rousseau de sa petite enfant de Venise.
Au printemps 1729, ayant épuisé la longanimité de ses protecteurs turinois, Jean- Jacques Rousseau frappait de nouveau à la porte de M"^^ de Warens. L'évêché d'Annecy, qui disposait d'une petite rente en faveur des nouveaux convertis, n'avait encore eu pour lui que des libéralités insignifiantes ; il fallait essayer d'en tirer quelque autre chose. La maison de M'"« de Warens, antichambre de l'évêché, était d'ailleurs très accueillante ; on emportait, en la quittant, le désir d'y revenir. Wintzinried réapparaîtra lui aussi, après six ans d'absence, devant M"»® de Warens qu'il n'aura connue qu'en passant.
Nous avons désormais la clef du récit. Nous sa,-
132 MADAIMIO DE WARENS
vons SOUS quel angle le poète des Confessions revoyait cette partie de sa vie et nous connaissons en général le phénomène historique dont sa conversion n'est qu'un cas. On pourrait dire à l'avance, pour certaines données, de quelle manière les a défigurées son apologie. C'est l'amour, naturellement, qui l'a ramené à Annecy, une force aveugle à laquelle il fallut obéir. La noble femme qu'avaient touchée ses malheurs n'a pas disparu de sa mémoire. Le trouble voluptueux qu'il connut auprès de M"^*" Basile n'était pas la tendresse respectueuse que sa bienfaitrice lui inspirait. De loin, elle continua de surveiller et de protéger sa jeunesse, en se félicitant de ses succès, en l'aidant de ses conseils maternels. Quand on le chassa de chez les Gouvon, c'est à ses reproches, à son chagrin qu'il songea, non à sa propre misère. Il n'a pas dit adieu à la capitale pour la rejoindre et implorer ses secours ; il est parti parce qu'incapable de résister à la beauté des monts, des prés, des bois, des ruisseaux, aux charmes d'une vie indépendante, à la compagnie de son ami Bâcle. Mais comme celui-ci s'en retournait à Genève (où il ne pouvait pas le suivre) et qu'on passait par Annecy, il reverrait M™® de Warens et la joie de cette rencontre lui apparaissait comme un surcroît à la félicité du voyage, « dans un éloignement immense ». En approchant de la maison de M'"^ de Warens le cœur lui battait, les jambes tremblaient sous lui, ses yeux se couvraient d'un voile. Il fut contraint de s'arrêter plusieurs fois pour respirer et reprendre ses sens. Quand M'"^ de
LA «BONNE DAME» d' ANNECY 133
Warens apparut, il se précipita à ses pieds en collant sa bouche sur sa main. Tl vit porter le petit paquet dans la chambre qui lui était destinée à peu près comme Saint-Preux vit remiser sa chaise chez M"^« de Wolmar.
En décrivant sa deuxième rencontre avec sa bonne protectrice, l'auteur des Confessions proteste énergiquement qu'aucune préoccupation matérielle n'entrait dans son émotion.
«Etait-ce la crainte de ne pas obtenir les secours dont j'avais besoin qui me troublait à ce point? A l'âge où j'étais la peur de mourir de faim donne-t-elle de pareilles alarmes? Non, non; je le dis avec autant de vérité que de fierté, jamais en aucun temps de ma vie il n'appartint à l'intérêt ni à l'indigence de m' épanouir ou de me serrer le cœur. Dans le cours d'une vie inégale et mémorable par ses vicissitudes, souvent sans asile et sans pain, j'ai toujours vu du môme œil l'opulence et la misère. Au besoin, j'aurais pu mendier ou voler comme un autre, mais non pas me troubler pour en être réduit là ».
Qu'il est donc difficile de mentir! Par cette protestation même il avoue clairement sa détresse et les espoirs qu'il nourrissait en s'adressant à M'"*-' de Warens. «J'envisageais exactement sa maison comme ma maison paternelle, se laisse-t-il échapper ingénument, après avoir cherché à nous dérouter quant aux vraies raisons de son voyage. «Te voilà chez toi», lui dit son ami Bâcle en mettant lé pied dans Annecy. La vérité est côlle-ci: si M'"^ dé Waréns, fâchée de sa conduite passée on pour quelque autre
motif, l'abandonnait à son destin, Jean-Jacques était perdu et, peut-être, cette fois, sans remède.
M™« de Warens lui fit provisoirement une place parmi ses domestiques, en le chargeant de quelques petits travaux dans sa propre maison. Peu de temps après elle lui obtint une place au séminaire. M. Gros, le supérieur « se contenta, dit Rousseau lui-même, d'une pension très modique et se chargea de l'instruction. Il ne fut question que du consentement de l'évêque, qui non seulement l'accorda, mais qui voulut payer la pension». Voyez donc quel bon cœur! Se peut-il vraiment que Rousseau ait cru l'évêque un émule généreux de M'"^ de Warens? Qu'il ait toujours ignoré l'existence à Annecy d'une fondation, dont M""' de Warens était le factotum, en faveur des nouveaux convertis?
La résolution que prit M'"® de Warens à l'égard du jeune vagabond, nous dit très nettement quel genre d'intérêt il lui inspira à son retour de Turin. Je lui vois un air contrit et onctueux, des câlineries insinuantes, des gestes désespérés « Je résolus de tout endurer en silence, a-t-il dit dans les Confessions, et de tout faire pour l'apaiser. Je ne voyais plus dans l'univers qu'elle seule: vivre dans sa disgrâce était une chose qui ne se pouvait pas». Il dut l'attendrir par des protestations de cette force. Il lui raconta ses aventures. C'était là sa méthode à lui pour séduire. Rousseau, c'est l'homme des tête-àtête, dés confidences interminables. Il a été de tout temps l'évocateur lyrique des Confessions. Vous avez
LA «BONNE DAME» d' ANNECY 135
sans doute remarqué qu'il se confesse à tout le monde, qu(i toujours lorsqu'il réussit à se ftiire un ami, un protecteur, c'est qu'il lui a narré son histoire. Son imagination ardente et rapide, sa parfaite insouciance de l'exactitude, sa manière unique de mettre en valeur ses qualités et de se faire pardonner ses fredaines, son sentiment nostalgique du passé, son intonation ébquente, tout cela faisait de ses con/e55zon5 parlées ua moyen de séduction sans égal. Auprès de M™® de ^Yarens, Rousseau ne manqua pas d'appuyer sur les grandes espérances qu'avait mises en lui l'abbé de Gcuvon et sur l'honneur qu'il avait eu d'avoir un précepteur d'une naissance à ne l'être que dés enfants des rois. En le mettant au séminaire, non précisément comme séminariste, mais pour qu'on perfectionnât son latin et le préparât à faire ses classes, M""® de Warens et son entourage croyaient sans douté terminer l'ouvrage ébauché par l'abbé turinois. Mais les faits eurent vite démontré que Jean- Jacques avait un peu exagéré ses talents et sa culture. Malgré son application et sa bonne volonté, sa préparation sembla insuffisante. Au bout de quelques mois seulement, il dut quitter le séminaire.
Il est certain que le projet de M"™« de Warens de faire de Jean-Jacques un prêtre, était une marque de haute estime et d'une réelle affection. On vit même à l'épreuve qu'on avait été un peu trop indulgent sur son compte.
Mais le catholicophobe féroce qui écrivit les Confessions ne peut pas nous présenter ce dessein comme
une preuve des sympathies flatteuses dont il éfeit entouré. Lui, Rousseau, un prêtre, un curé de campagne! A la honte de l'anticlérical se mêle le sburire satisfait du grand homme. Des gens d'esprit avaient jugé autrefois « que l'honneur de deveiir quelque jour curé de village était la plus haute fortune à laquelle il diit espérer» et on l'avait reniu à M'"« de Warens « comme un sujet qui n'était pas môme bon pour être prêtre ». C'avait été une simple méprise. Non de la part de M"'*' de Warens, qui Ue pouvait pas porter sur lui ce jugement, le plus vil, le plus flétrissant qu'il pût imaginer, mais de la part d'un de ses parents qui, l'ayant vu chez elle, s'était chargé de l'examiner, de voir à quoi il était propre et s'il lui trouvait de l'étoffe de chercher à le placer. De même qu'il se fait envoyer à Turin par Sabf'an, il se fait destiner à l'état ecclésiastique par D'Anbonne.
«Mme (le Warens m'envoya chez lui deux ou ^rois matins de suite, sous prétexte de quelque commission, et sans me prévenir de rien. Il s'y prit très bien pour me faire jaser, se familiarisa avec moi, me mit à mon aise autant qu'il était possible, me parla de niaiseries et de toutes sortes de sujets, le tout sans paraître m'observer et comme si, se plaisant avec moi, il eût voulu converser sans gêne.... Le résultat de ces observations fut que malgré ce que promettaient mon extérieur et ma physionomie animée, j'étais sinon tout-à- fait inepte, au moins un garçon de peu d'esprit, sans idées, presque sans acquis, très borné en un mot à tous égards».
LA «BONNE DAME» d'aNNECY 137
Et Roii.sseau s'arrête, pendant cinq longues pages, à expliquer comment lui si intelligent a pu passer pour un sot.
Le premier essai n'ayant pas trop réussi, les amis de Jean-Jacques se virent forcés d'en rabattre et s'avisèrent d'utiliser sa belle voix et son goût du chant, en en faisant un chantre d'église. En octobre, à peu près, le séminariste raté devint un apprenti musicien. On le mit chez Le Maître. L'évêché, qui ne pouvait pas lui en vouloir d'être un mauvais latiniste, fit encore un effort pour lui et paya sa pension. C'est Rousseau, tout au moins, qui parle de pension, en l'attribuant, bien entendu, à M'"" de Warens. Il est plus que probable, à bien lire les Confessions et à regarder les usages de l'époque, que l'évêché ait passé avec Le Maître un vrai contrat d'apprentissage. Déjà pour Claude Anet, un autre recommandé de M'"« de Warens, il avait payé «le prix et somme de six vingt livres de Savoye en un louys d'or vieux valeur de seize livres despingles » au maître menuisier qui devait l'instruire dans son art. Cette forme éclairée d'aumône était habituelle. Je lis dans une lettre au comte sénateur d'Esery, de 1732 :
«J'écrivis le 7 novembre dernier de la part du Roi à Mf l'Evoque de Genève de faire remettre à Jacques Fi-arain de Genève nouveau converti l'aumône que la défunte Reine avait accordée à feu sa sœur utérine Pauline Lyonnaz, en consignant la somme au Maître dont il auroit appris une profession pour subsister dans la suite».
En fait, six mois plus tard, quelques jours avant Pâques le musicien de la cathédrale ayant résolu de s'enfuir de la ville pour quelques démêlés avec les chanoines, Rousseau ne put faire à moins de l'accompagner dans sa fuite. Le contrat fixait rigoureusement le temps que l'apprenti devait passer chez son maître. Rousseau était attaché à la personne de Le Maître tant que durait son apprentissage. « M""'' de Warens, dit M. Faguet, après avoir essayé de dissuader M. Le Maître entra dans le complot, je ne vois pas trop bien pourquoi et y associa Rousseau, sans que j'en voie davantage la raison ». La raison ne pouvait être que celle que je viens d'indiquer.
Jean-Jacques accompagna son maître jusqu'à Lyon. Là il l'abandonna traîtreusement et rebroussa chemin vers Annecy.
Tout ce qu'il dit à ce sujet dans les Confessions est confus et contradictoire.
«Je vivais à Annecy depuis près d'un an sans le moindre reproche: tout le monde était content de moi. Depuis mon départ de Turin, je n'avais point fait des sottises.... mais pour que je fisse de nouvelles folies il ne
fallait qu'un sujet qui vînt me les inspirer Un soir du
mois de février qu'il faisait bien froid, comme nous étions tous autour du feu, nous entendîmes frapper à la porte de la rue ».
C'était Venture, un Bâcle plus spirituel et plus mondain, un aimable débauché, qui devait devenir aussitôt son idole et l'arracher de nouveau par son exemple, à sa vie tranquille et à ses devoirs.
LA «BONNE DAME» d'ANNECY 139
Il parle ensuite de la querelle avec le chapitre, du départ d'Annecy avec Le Maître, de sa séparation d'avec lui et on s'attendrait, logiquement, à lui entendre justifier son retour par le souvenir de Venture et le regret de la Bohême dans laquelle il l'avait rengagé. 11 mendie au contraire d'autres excuses et a le courage d'affirmer qu'il n'a pas même pensé h Venture depuis son départ. Le Maître était ivrogne et épileptique. L'image de « maman » l'obsédait.
« Rioii ne me flattait, rien ne me tentait, je n'avais de désir pour rien que pour retourner auprès de maman . La tendresse et la vérité de mon attachement pour elle avaient déraciné de mon cœur tous les projets imaginaires, toutes les folies de l'ambition. Je ne voyais plus d'autre bonheur que celui de vivre auprès d'elle, et je ne faisais pas un pas sans sentir que je m'éloignais de ce bonheur».
En arrivant à Annecy, Rousseau ne trouva plus M'"'' de Warens. Elle était partie, mystérieusement, pour Paris.
« C'est alors, dit-il, que le regret d'avoir lâchement abandonné M. Le Maître commença de se faire sentir ». Réflexion maladroite ou cynique qui trahit sa vraie manière de sentir envers elle. Elle était son banquier. Rien de mystique ne relevait la cordialité banale de leurs rapports. La « seule passion » n' a existé que dans l'imagination du vieillard. Ils se voyaient, lorsqu'il était au séminaire une fois par semaine, lorsqu'il était chez Le Maître un peu plus souvent. Il se peut que déjà alors elle l'appelât Petit. Mais la mauvaise conduite du jeune homme après
140 madajnie de warens
l'arrivéo do Vonture, sa trahison envers révèché par r interruption de son apprentissage, la vie scandaleuse qu' il mena après son retour, sont autaat de preuves que son attachement n'était pas profond et que son cœur, contrairement à ce qu' il dit, n' éduquait pas sa raison.
Quant à elle, elle ne tenait pas beaucoup à lui, pour lors. La maison avait déjà un maître: Claude Anet. Rousseau avait raison de reconnaître que « sans les soins de cette charitable dame il serait peut-être mort de faim » et certes, sans elle, sans sa bonté et sa tolérance extrêmes, les prêtres d'Annecy ne se seraient pas chargés d'un petit fainéant pour qui nul métier n'était bon. Mais nous avons vu que cette charitable dame pouvait très bien se passer de lui.
Elle apprit à son retour les équipées de son protégé : qu'il avait quitté M. Le Maître, qu'il était revenu à Annecy, qu'il avait vécu, à défaut de la maîtresse, aux dépens de la bonne et qu' il était retourné en Suisse avcQ elle. M"^« de Warens se fâcha. Dans une lettre antérieure au 21 novembre, M"^ Giraud signifiait au fugitif la colère de son ancienne bienfaitrice. Jean-Jacques répondit en faisant semblant de ne pas comprendre. Il dit en efïet dans une lettre postérieure: « J'ai eu déjà l'honneur de vous dire, Mademoiselle, que j'ignorais les fautes qui avaient pu me rendre coupable à ses yeux ». La correspondante d'Annecy lui écrivit de nouveau le 21 novembre. Jean-Jacques ne répondit pas. La demoiselle revint à la charge et, probablement, lui signifia que M'"" de Warens avait
LA «BOiNiNK DAME» d' ANNECY 141
demandé de ses nouvelles, lui demanda s'il avait reçu la lettre du 21 novembre, et lui donna des conseils sur sa conduite. ^Alors Jean-Jacques secoue sa paresse: « Je suis très sensible, écrit-il, à la bonté que veut avoir Madame de Warens de se ressouvenir encore de moi. Cette nouvelle m' a donné une consolation que je ne saurais vous exprimer; et je vous proteste que jamais rien ne m'a plus violemment aflligé que d'avoir encouru sa disgrâce».
On a beaucoup épilogue à propos de cette disgrâce et des fautes que Rousseau teint d'ignorer. Il pourrait bien s'agir, suivant M. Mugnier, du départ de Rousseau d'Annecy avec Le Maître, opinion toutâ-fait inacceptable après ce que nous avons vu tout à l'heure. «L'une de ces fautes, dit M. Ducros, est sans doute le lâche abandon de ce pauvre Le Maître que M'"« de Warens, sachant ses infirmités, avait du confier aux soins de Jean- Jacques ». Les autres, suivant M. Faguet, pourraient être son départ d' Annecy avant le retour de sa bienfaitrice ou l'enlèvement de la jeune Merceret, femme de chambre de M'"" Warens.
Les causes dé cette colère étaient plus graves. Rousseau avait abandonné son maître avant d'avoir appris entièrement un métier et compromis par là tout son avenir. Il s'était mal conduit envers l'évêché qui espérait l'avoir un jour h son service. Par sa fréquentation de Venture et son oisiveté équivoque il avait scandalisé toute la ville. Il avait fait plus. Il était sorti de sa nouvelle patrie et s'était rendu dans
un pays protestant. Rappelez-vous les peines établies contre les relaps.
Le résultat de tant de bienfaits et tant de soins était pitoyable. M'"*' de Warens était blessée dans son amour propre. Que craignait-elle surtout? Que Rousseau ne retournât au protestantisme. On le comprend par les réponses de son protégé. « Soyez persuadée, mademoiselle, que ma religion est profondément gravée dans mon âme et que rien n'est capable de l'en effacer».
A cette époque, M"*® de Warens n'était donc pas encore la maman, l'amie, la maîtresse adorée. Elle n'était encore que la convertisseuse pieuse, la « bonne dame charitable » à qui, trois ans auparavant, le bon curé De Pontverre avait adressé l'adolescent genevois.