‹ Madame de Warens, daprès de nouveaux documentsChapitre 5 sur 18 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Lt' espionne.

Le marquis Del Borgo avait immédiatement répondu, au nom du roi Victor, au long bavardage que nous avons reproduit au début du chapitre précèdent.

La cour avait tout de suite accordé le congé de trois mois que la baronne désirait et en des termes dont l'aimable cordialité dépassait la politesse ordinaire des formules conventionnelles.

« Vous ne devez pas douter que je ne sois disposé à vous marquer en toutes occasions mon véritable empressement; mais je suis mortifié du motif que vous m'en procurez par votre lettre du 19 de ce mois: puisque j'apprends par la môme le mauvais état de votre santé. Le Roi, à qui j'ai eu l'honneur de présenter celle que vous m'avez adressée, consent volontiers que vous fassiez le voyage que vous souhaitez, pour tâcher de vous rétablir de vos indispositions. Je souhaite en mon particulier que vous y rencontriez une guérison parfaite et que vous soyez toujours plus persuadée de toute la considération avec laquelle je suis... etc.».

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M'"*' de Warens ne s'est pas servie de cette permission. Elle n'a pas fait le voyage dont elle parlait avec tant de chaleur dans sa lettre, belles vacances, peut-être, qu'elle s'était promise, après trois ans d'immobilité et de travail. Nous en verrons bientôt la cause probable. Il me .paraît, toutefois, certain que elle n'y renonça pas sans regret. En fait, l'ancien projet n'aura pas cessé de lui sourire sept ans plus tard quand Rousseau fera, lui, d'après ses conseils peut-être, le voyage de Montpellier. Il lui écrira de cette ville: « Je ne sache pas d'avoir vu, de ma vie, un pays plus antipathique à mon goût que celui ci... Je sais bien que vous ne me croirez point ; vous êtes encore remplie des belles idées que ceux qui y ont été attrapés en ont répandues au dehors pour attraper les autres ».

M'"*' de Warens était à Annecy la veille des solennités de Pâques, lors de la fugue de Le Maître. Elle était partie, pour Paris, quelques semaines plus tard, quand Jean- Jacques, ayant abandonné son compagnon, y revint rejoindre Venture.

On pourrait songer à une simple variante de son programme primitif. Mais des gens de Seyssel, qui ont vu la voyageuse s'embarquer sur le Rhône, ont dit qu'elle n'était entrée dans le coche que masquée. Rousseau déclare n'avoir jamais bien su le secret de ce voyage. Les bruits qui coururent à Annecy en cette occasion et que les Confessions nous rapportent, prouvent que la jeune dame, romanesque et frivole, avait entouré son départ de mystère et n'avait pu

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s'empêcher de laisser comprendre qu'elle partait pour une expédition importante. Il ne peut donc pas être question d'un pur voyage de plaisir ou d'une dernière tentative pour se libérer de ses maux. Il n'est pas besoin de tant de précautions pour aller consulter la Faculté. On sait ce qu'a dit Rousseau:

«Bien des gens ont cru qu'elle avait été chargée de quelque commission secrète soit de la part de l'évêque qui avait alors des affaires à la cour de France où il fut liii-raômo obligé d'aller, soit de la part de quelqu'un plus puissant encore, qui sut lui ménager un heureux retour. Ce qu'il y a de sûr, si cela est, est que l'ambassadrice u'était pas mal choisie, et que, jeune et belle encore, elle avait tous les talens nécessaires pour se bien tirer d'une négociation ».

L'intimité bien connue de M™^ de Warens et de l'évêque a fait longtemps préférer la première de ces deux conjectures. Même quand on crut avoir découvert le secret que Rousseau n'a jamais bien su, le but principal de ce voyage, on continua de considérer comme vraisemblable que l'évêque, « par qui elle dut recevoir l'autorisation de partir », lui avait donné quelque mission, sinon auprès du cardinal de Fleury, du moins auprès de ses familiers. Les Genevois se remuaient alors pour acquérir des seigneuries dans le pays de Gex et il était de l'intérêt de l'évêque de s'opposer k cette expansion d'une puissance protestante dans une partie de son diocèse.

Cette opinion est à rejeter. Si M""® de Warens avait été une émissaire de l'évêque, elle n'eût pas

manqué, à son retour de Paris, de regagner en droiture sa demeure, tandis qu'elle s'évertue pour ne plus y remettre les pieds.

D'autre part les rapports de M'"« de Warens et de l'évoque n'étaient pas tels qu'on les conçoit ordinairement.

En sa double qualité de convertisseuse et d'espionne, M™« de Warens était, comme Arlequin, au service de deux maîtres : Monseigneur de Bernex et l'intendant Corvésy. Mais aucun d'eux n'avait sur elle un pouvoir absolu. C'étaient deux supérieurs qui représentaient à ses yeux le vrai maître, le roi, et qui devaient se borner, dans leurs rapports avec elle, à l'exécution des volontés royales.

Pour ce qui est de l'affaire de Genève, l'évêque de Bernex avait déjà auprès du cardinal de Fleury un solliciteur assez puissant: le roi lui-même. Victor- Amédée II traita ouvertement cette affaire au moyen de son ambassadeur. Il lui en écrivit le 16 juin et reçut de lui, le 10 juillet cette réponse:

« Ce ministre (le cardinal Fleury). m'a dit que la chose n'était pas récente et qu'il y avait quelques mois qu'une personne chargée de quelques affaires de la dite Ville lui en avait fait l'ouverture, non comme l'on a supposé à V. M. en compensation d'une ancienne dette d'Henri IV, dont il n'a pas été question et que même le dit Cardinal ne croit pas qu'elle subsiste, mais pour un échange, et ce ministre m'a dit que s'étant souvenu des démarches que j'avais déjà faites il y a quelques années à ce sujet, sachant que cela n'était pas agréable à V. M. et de plus

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contraire au traité de Lyon, a renvoyé cette affaire-avec la défaite de dire que l'Intendant de Bourgogne ayant ordre de faire une tournée de ces côtés-là il aurait pris connaissance de l'affaire et informé la cour; que cependant son intention est de n'en rien faire et m'a chargé d'en assurer V. M.

L'évêqiie de Genève n'apprit cet heureux résultat qu'après le 31 juillet, par une lettre de Coppier, le confesseur du roi. Tout fait croire qu'il n'eut pas d'autre source plus directe.

En 1878, un érudit piémontais, Domenico Perrero, en feuilletant les dépêches du comte Maffei, fut frappé par certains passages qui lui semblèrent contenir le vrai mot de l'énigme. D'après lui, le principal agent de la mission n'aurait pas été M™^ de Warens. Celle-ci aurait été conduite à Paris par son parent Regard d'Aubonne qui, ayant à entretenir l'ambassadeur de Sardaigne sur des matières excessivement délicates, avait besoin d'être introduit auprès de lui par quelque personnage influent. M""' de Warens, à qui la protection souveraine avait valu une certaine renommée, lui aurait paru propre à tenir ce rôle. D'autant que, comme dit Rousseau, elle était encore jeune et belle et que cet intermédiaire ne pouvait déplaire à l'ambassadeur, connu dans Paris, malgré ses soixante-dix ans, pour ses aventures galantes.

Cette petite légende a eu du succès. On la retrouve, plus ou moins défigurée, chez tous ceux (pii ont parlé, depuis 1878, de ce voyage mystérieux.

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Chez M. Faguet, cette nouvelle version fait un seul tout avec l'autre version plus ancienne : « D'Aubonne était envoyé par l'évêque d'Annecy au cardinal de Fleury pour obtenir de celui-ci une protection efïicace des œuvres catholiques que l'évêque d'Annecy soutenait contre Genève, particulièrement dans le pays de Gex. Mais quel rôle jouait M'"-^ de Warens dans cette affaire? Celui, sans doute, qui aurait consisté à gagner le comte Maffei, ambassadeur de Sardaigne à Paris, fort amateur de jolies femmes ».

Il est étonnant qu'on n'ait pas été choqué par l'étrangeté de cet imbroglio. D'Aubonne, suivant Perrero, devait remettre au comte Maffei les pièces d'un grand complot politique, afin que l'ambassadeur les trasmît, à son tour, à Turin. N'était-il pas plus simple, puisqu'il voulait profiter du crédit dont jouissait sa parente, de s'adresser directement à la cour? D'Aubonne lui-même, du reste, s'y était déjà présenté. Il appert d'une lettre du 26 août de cette même année adressée par le marquis Del Borgo au comte Maffei « qu'il était déjà connu à la cour sur le pied d'un faiseur de projets ».

Rousseau, qui le vit à Annecy en 1729, dit de lui:

«C'était un homme de beaucoup d'esprit, intrigant, génie à projets comme elle, mais qui ne s'y ruinait pas, une espèce d'aventurier. Il venait de proposer au cardinal de Fleury un plan de loterie très composé, qui n'avait pas été goûté. II allait le proposer à la cour de Turin, où il fut adopté et rais en exécution ».

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Rousseau n'est pas exact. D'Aubonne n'obtint la permission d'exécuter dans les états du roi de Sardaigne son plan de loterie qu'en 1735, sous Charles- Euimanuel III. Si déjà en 1729 il se rendit à Turin à cet effet, sa tentative ne fut pas heureuse et c'est à elle, évidemment, que font allusion les paroles de Del Borgo que je viens de citer.

Revenu à Annecy après son voyage de Turin, il accompagna M'"® de Warens à Paris. La raison en est peut-être bien simple. Il avait à Paris son domicile. Il y restera quand M"'® de Warens rentrera chez elle. En 1735 Charles-Emmanuel III lui fera payer la somme de trois mille francs comme indemnisation des frais qu'il aura subis pour venir par son ordre de Paris à Turin, séjourner dans cette ville et s'en retourner à Paris.

Il faut absolument écarter la supposition que D'Aubonne se soit rendu à Paris pour exposer ses desseins à l'ambassadeur de Sardaigne. Disons aussi tout de suite que l'allée de M""' de Warens à Paris n'a aucun rapport avec les secrètes entreprises de D'Aubonne. Je vais redire à l'aide de quelques nouveaux documents, cette histoire curieuse que Perrero n'a pas comprise. L'évidence de ce que j'avance apparaîtra aux plus prévenus.

Il est une allusion de Rousseau, que les critiques n'ont pas relevée, allusion vague, où perce, à mon avis, un peu de malice, comme si l'auteur voulait faire comprendre qu'il dit moins qu'il ne pourrait dire. Je veux parler de ce « quelqu'un plus puissant

encoi'o que l'évêqiie qui sut lui ménager un heureux retour». Il ne peut s'agir que du roi.

Le comte Maflei .écrivait au marquis Del Borgo le 12 juin 1730:

« M'o« la baronne de Warens de la Tour m"a porté le cy joint paquet pour vous. Elle m'a dit le motif qui l'a engagée à vous écrire, et je puis vous assurer qu'elle vous dit vray à l'égard de sa maladie, puisque je connois le médecin qui en a soin qui m'en a certitîé — et comm'il lui faut icy de l'argent plus qu'ailleurs pour se faire traitter de l'incommodité qu'elle a — elle espère que S. M. daignera lui accorder la grâce qu'elle demande...».

Cette lettre eût été écrite autrement, ou mieux, elle n'eût pas été écrite, si le roi n'avait déjà su que M'"« de Warens se trouvait h Paris, si celle-ci n'avait été à Paris d'ordre du roi et à la dépendance de l'ambassade. Quelle que fût son effronterie, si M™® de Warens ose faire remarquer à Sa Majesté que, à Paris, la vie est plus chère qu'ailleurs, c'est qu'elle n'est pas à Paris pour son plaisir. Nous ne savons pas la nature et l'importance de son mandat — d'autant plus malaisées à connaître qu'il s'agit, en ce cas, d'une employée du roi Victor, homme méticuleux s'il en fut, poussant l'espionnage à l'excès, surveillant avec scrupule r envoi des moindres dépêches — mais il n'est pas douteux qu'un mandat ne lui ait été confié.

Tout ce qu'il est permis de conjecturer c'est que, dans la grande crise que traversait alors la diplomatie européenne, le vieil ambassadeur, contraint à une surveillance plus activé, ait senti le besoin

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(ruugiiiciiK^r moinentanément le personnel volant de l'ambassade. Malgré le calme prudent du cardinal Fleury, la guerre entre l'empereur et les alliés de Séville paraissait prête à éclater. Les négociations se prolongeaient à l'infini ; les réunions se multipliaient ; des messagers, des ambassadeurs arrivaient et partaient continuellement. Il fallait surveiller chaque allée, chaque venue, recueillir tous les indices. Les correspondances des ambassadeurs sont les journaux de l'époque.

Victor-Amédée II n'avait pas encore adhéré au traité de Séville et louvoyait prudemment entre des pressions opposées. La reine d'Espagne lui envoyait le prince de Masseran ; le cardinal de Fleury entretenait avec lui une correspondance secrète et lui faisait écrire par le comte Mafïei ; on tâchait de le faire entrer dans une alliance qui avait pour but de rétablir, en Italie surtout, l'équilibre que détruisait la puissance excessive de l'Autriche. On l'accusait de recevoir secrètement des émissaires de l'empereur. Lui qui ne voulait pas compromettre l'avenir et trahir trop lot ses véritables intentions aurait voulu que son ambassadeur à Paris se tînt au courant dé tout sans en avoir l'air, sans jamais faire des questions directes aux ministres étrangers. Il se fâcha quand le comte Mafïei interrogea ouvertement le cardinal sur le corps de troupe qu'on avait l'intention d'envoyer en Dauphiné. L'ambassadeur est forcé de lui répondre:

«Cependant, sire, il est bien difficile de pouvoir vérifier certains points si l'on ne s'adresse à ceux qui pré-

cisément les savent; tout le secret est entre le cardinal et le garde des sceaux... J'avoue à V. M. que la manière / avec laquelle on traitte les affaires courantes ne laisse / aucun moyen de pénétrer au juste ce qui se passe». /

Au commencement de juillet la mission de M'"«j de Warens paraît terminée. On était sûr depuis queP que temps que tout se réduirait, pour le moment, à une fausse alarme. Le comte Maffei écrivait le 19 juin: « Il 3st vrai que pour cette année il n'y a pas, apparence qu'on vienne à la guerre».

C'est seulement lorsqu'elle se fut acquittée de sa tâche et qu'elle se trouva libre de retourner en Savoie, que M""^ de Warens se rappela qu'elle était la complice de D'Aubonne. L'ordre inopiné de partir pour Paris l'avait surprise au moment où elle coopérait h une machination odieuse. Voyant que son projet de loterie ne parvenait pas à l'enrichir, D'Aubonne avait mis tout son espoir en un autre, plus vaste: natif du pays de Vaud, ancien châtelain de Morges, plein de rancœur envers ses compatriotes qui l'avaient persécuté à tort, suivant lui, et forcé k s'expatrier, homme de talent et « d'un âge propre à entreprendre et bien conduire une affaire vigoureuse », comme dira de lui l'ambassadeur Maffei, il avait organisé un plan de révolution qui permettrait au roi

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de Sardaigne de reconquérir ses domaines perdus. Il avait associé à son entreprise M"'® de Warens.

Ce fait est significatif. Quand même on ne posséderait pas les autres indices assez graves que nous avons déjà relevés, on serait fixé sur la nature de son emploi, sur le genre de services que récompensait sa pension, par l'expédition énigmatique dont je viens de parler et par sa collaboration à une conspiration (iui devait asservir sa patrie.

D'Aubonne avait formulé ses idées par écrit. Voyez la lettre du comte Maffei du 17 août 1730: « Par la lecture de ces mémoires V. M. verra le projet de révolution qu'il propose. Le troisième donne une idée de l'exécution ». M"'« de Warens devait porter, elle, ces trois mémoires au roi de Sardaigne et les commenter énergiquement. Restée en Savoie malgré la permission obtenue d'aller à Montpellier, il est probable qu'elle s'était déjk définitivement accordée avec son complice et qu'elle était déjà prête à se rendre aux pieds de sa Majesté, quand l'ordre arriva de quitter Annecy.

D'après l'opinion courante, le chevalier D'Aubonne, au lieu de se faire de M'"« de Warens une alliée, en aurait voulu faire un simple instrument de son ambition. Il lui aurait donné le change sur le but du voyage, en ne s'expliquant qu'à demi, en gardant pour lui le fin mot, pour jouer, lui, le plus beau rôle auprès du monarque et ne pas partager avec d'autres les bénéfices de la négociation. Sa compagne, «née poui- les grandes affaires», lorsqu'elle apprit que son

intervention devait être tout-à-fait accessoire, aurait refusé ce rôle de comparse et quitté son associé. D'Aubonne se serait donc vu obligé de s'adresser seul au comte Maffei, tandis que M'"« de Warens s'empressait de demander à la cour la permission de se rendre à Turin, pour aller jeter le discrédit sur le projet et sur son auteur.

Tout cela est de pure fantaisie. Le 9 juillet 1730, la mission qui l'avait appelée à Paris étant terminée, Mme ^Q Warens écrivait au roi, d'accord avec d'Aubonne, pour le prévenir qu'elle avait des renseignements très importants à lui communiquer et pour implorer de lui l'honneur d'une entrevue. D'Aubonne dut revoir son brouillon, car l'orthographe de la lettre est moins fantaisiste que d'habitude.

« Sire, En entrant sous la protection de votre Majesté je me suis entièrement dévouée a tout ce qiiy ceroit de son service; je me trouve aujourduit dans dos circonstance, apouvoir donner a votre Majesté, une marque de la sincérité de ma reconnaissance aux bontés Royalles dont elle ma honore; sest en consequance des chose que jay a luy communiquer sur une matière quy me paroi t d'une grande importance a son service, et que je ne peut dire qu'a elle seule; que sans être un moment suspendue par aucune autre considérations, je me suis décidée a partir pour Turin aussi tost que vôtre Majesté men aura donné la permission; je prend donc la liberté de la demander a votre Majesté et je lui proteste quelle reconoitra que dans ma demande nul interest ne manime que les siens: qui me seront toujours sacres et infiniment pretieux. je suplie votre Majesté detre persuadée que je fais tous les

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jours les prières les plus ardentes pour la conservation des précieux et glorieux jours de votre Majesté et pour toutes ses prospérités ayant Ihoneur destre avec le plus profond respect, Sire, de votre Majesté, la très humble et très obeissente et très obligée servante L. F. E. De Warens De la Tour».

Le ton grave et solennel de cette lettre, son vague ra3^stérieux laissant libre carrière aux conjectures les plus sinistres, troubla et irrita le vieux monarque. La réponse du marquis Del Borgo, toute polie qu'elle est, formule un reproche:

« Aiant eu l'honneur de présenter au Roi la lettre du • de ce mois, que vous m'avés adressée, par la quelle vous lui marqués votre dessein de vous rendre à Turin, pour lui communiquer des choses que vous dites très importantes pour son service, sa M^«, quoique la voie d'une lettre, que vous recommanderiés à son Ambassad. pût être sûre et plus prompte, n'a cependant rien de contraire à votre susd^ dessein ».

Le roi Victor dut même entrer dans une véritable colère et proférer contre la malavisée de sérieuses menaces, puisque son confesseur, François Coppier, écrivit alors à l'évêque:

«Je viens encore de rendre mes meilleurs offices à la pauvre M'^e de Voirans. Cette bonne dame a pris la liberté d'écrire au roi et de lui demander la permission de venir se mettre à ses pieds à Turin, ce qui lui a été accordé, mais il faudra qu'elle s'en retourne à Annecy et qu'elle prenne soin d'y mener une vie toujours plus exemplaire et toujours plus retirée afin de se rendre digne de la continuation de la pension dont S. M. la favorise».

Tandis qu'à Turin on attendait avec inquiétude des renseignenients plus précis, à Paris M""" de Warens se brouillait avec D'Aubonne. C'est sans doute pour quelque désaccord survenu entre eux au sujet de leur complot que les deux associés se sont pris de querelle.

Dans la chaleur de la dispute M'"' de Warens dut menacer son complice de faire rater l'affaire en décelant aux Suisses ses menées. Peut-être M. d'Aubonne, fatigué de ses prétentions et de sa suffisance, lui avait-il fait noter qu'il était possible de se passer de son intermédiaire et qu'on pourrait faire parvenir le paquet au roi par voie diplomatique. Toujours estil que la dame quitta tout-k-coup son cavalier et plia bagage. L'audience qu'elle avait sollicitée n'ayant plus raison d'être, elle n'attendit même plus qu'on répondît à sa demande. M'"*' de Merveilleux dit à Rousseau, l'an d'après, qu'on ne savait pas si elle était allée en Savoie ou à Turin et que quelques personnes la disaient retournée en Suisse. Elle écrivit de Dijon au secrétaire de l'ambassadeur pour le prier de lui faire tenir h Lyon, quand elle arriverait, la permission royale. Mais, après la réception du billet du marquis, elle hésita à s'en servir. M"« du Châtelet dit à Rousseau qu'elle ignorait si son amie avait poursuivi sa route jusqu'en Piémont, M'"« de Warens s'étant montrée, au moment de son départ, presque décidée à s'arrêter en Savoie.

Sa complice n'eut pas plus tôt décampé que D'Aubonne courut chez le comte Maffei. Il se présenta de

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lui-même. « Il se dit gentilhomme — raconte l'ambassadeur au roi Victor — il porte une croix de l'ordre de la générosité que le Roy de Prusse donne, ot se dit patenté d'une commission de colonel d'un Régiment de Gardes Suisses que le Roy de Pologne devoit faire lever». D'Aubonne raconta tout, ou, du moins, tout ce qu'il fallait raconter pour engager l'aml)assadeur à foire surveiller la baronne et pour pouvoir la supplanter auprès du monarque. En homme habile il insista sur le r(Me secondaire qu'avait dans l'entreprise son ancienne associée. Elle en savait assez, il est vrai, pour être dangereuse, mais elle n'était pas informée à fond de l'affaire. 11 fallait s'adresser à lui pour comprendre au juste l'étendue et la solidité de son projet. Bref, il pria l'ambassadeur de vouloir bien envoyer au roi ses mémoires et de demander pour lui la permission d'aller exposer peronnellement ses idées.

Cette brouille produisit un plaisant embarras, un entrecroisement fiévreux de dépêches.

Le jour même où M'"*' de Warens partait de Paris, r ambassadeur Mafïei écrivait au comte de Saint- Treorges, premier président du sénat de Savoie à Ghambéry, pour l'avertir qu'elle passerait bientôt à Seyssel et qu'il fallait faire en sorte qu'elle se rendît ;i Annecy sans cependant lui donner aucun soupçon, mais lui laisser poursuivre sa route au cas où elle passerait à Ghambéry pour se rendre à Turin. Il écrivait peu de jours après au marquis Del Borgo pour lui donner avis de la démarche faite auprès du comte

de Saiiit-Cxeorges et pour lui annoncer l'envoi prochain des mémoires.

« elle a écrit au Roy sur quelque article assez intéressant. Il est arrivé un malentendu entre elle et la personne dont il est question, et comme sans savoir le détail de l'affaire, elle en peut savoir assez pour en donner une idée, je croirois du service de S. M. qu'on devroit faire observer ses démarches et ses écrits, et sur tout d'empêcher qu'elle ait communication avec des personnes de sa nation; Je ne puis vous expliquer le sujet de l'affaire ; J'enverrai au Roy les mémoires par une personne sûre qui doit partir dans sept ou huit jours et je vous donnerai avis de la personne qui vous remettra mon paquet ».

Le comte de Saint-Georges et le marquis Del Borgo ne perdent pas leur temps. Le premier envoie aussitôt des ordres à Seyssel pour qu'on y surveille l'arrivée de la dame et s'informe auprès du marquis si elle a vraiment la permission de passer par Turin. L' autre s' empresse de transcrire pour l' intendant Gorvésy les avertissements que lui a envoyés l'ambassadeur :

«M'"« de Warens étant partie de Paris en intention de se rendre de nouveau dans les états du Roy, je juge à propos de vous informer qu'au cas qu'elle veuille venir à Turin elle en a la permission de S. M.; mais au cas qu'elle se rende à Annecy, vous devrés faire observer ses démarches et particulièrement ses correspondances de lettres, tâchant d'empêcher qu'elle ait communication avec des personnes de sa Nation, me donnant ensuite avis de tout ce qui se passera sur son regard ».

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La lettre du comte Maffei an marquis Del Borgo n'avait fait que susciter la curiosité du roi Victor. Il est vrai que, l'envoi du paquet étant remis à la semaine suivante, l'affaire ne pouvait pas être bien pressante, mais on avait de nouveaux sujets d'inquiétude. On ne savait plus si M.""^ de Warens viendrait ou non à Turin. Les mesures de surveillance qu'il fallait prendre pour elle prouvaient, en tout cas, l'importance des secrets dont elle était en possession.

En répondant à l'ambassadeur, le 9 août, le marquis Del Borgo lui fit comprendre l'anxiété du monarque.

L'ambassadeur se hâta cette fois. Le 18 août il remit le fameux paquet au marchand Darbésy qui devait le porter en poste jusqu' à Lyon et le consigner à Bouvier, l'agent du roi de Sardaigne ; celuici devait le transmettre par un exprès au comte de Saint-Georges, qui, à son tour, devait le faire porter par une estaffette jusqu'à Turin.

L'attente du roi était réellement très vive. Parce que le comte de Saint-Georges ne suit pas à la lettre les indications de l'ambassadeur, il lui fait écrire par le marquis Del Borgo:

« Sa Majesté auroit souhaité, que l'Exprès qui l'a porté de Lyon, n'eût point passé en Piémont et que depuis Cliambéry on n'eût dépêché qu'une estaiïette C'est ce que V. E. aura attention de faire à l'avenii' dans les occasions dans lesquelles Nf le Comte MaHei pourrait lui écrii'e de faire plisser des paquets en diligence à Tiu'in».

Les mémoires de D'Aubonne étaient accompagnés d'une longue lettre où l'ambassadeur parlait avec sj^mpathie de leur auteur. Il terminait en disant:

« comme par écrit on ne saurait si bien éclaircir

les choses que par l'exposition qu'il en ferait personnellement — puisque sur le champ il pourroit répondre aux objections et aux difficultés que V. M. aura sans doute lieu de lui faire — il attendra les ordres qu'il plaira à V. M. de lui donner pour se rendre à ses pieds ».

Le paquet arriva à Turin le matin du 26. Le 2 septembre, le roi répondit. Il avait fort agréé les mémoires qui marquaient bien la capacité et le zèle de la personne qui les avait composés. Le secret serait inviolableraent gardé de sa part. Mais les conjonctures n'étant point propres pour l'exécution d'un projet de cette nature, il ne jugeait pas utile d'y penser pour lors, et n'avait aucun ordre à donner à cet égard.

Ce n'était pas une défaite polie. Le lendemain Victor-Amédée II abdiqua solennellement. Le 4, il quitta la capitale en simple gentilhomme campagnard. Si M'"'' de Warens ne s'est pas trop arrêtée à Chambéry, où elle arriva vers la moitié du mois d'août, elle a encore eu le temps de lui parler.

Ceux-là ne connaissaient pas le caractère de M"™ de Warens qui se sont imaginé qu'elle pût renon-

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cer pour de bon à l'honneur d'une audience à la cour. Le mai-quis Del Borgo écrivit le 27 septembre, de Turin, à Tévêque de Genève:

« M'"« de Warens étant partie d'icy il y a pou do jours, pour repasser en Savoie, le Roy lui a permis de changer le séjour d'Annecy en celui de Rumilly, afin de voir si l'air de cette dernière ville serait plus convenable pour sa santé. Elle s'y rendra après s'être arrêtée quelques jours à Saint-Jean de Maurienne; c'est de quoy j'ay cru vous devoir prévenir, en vous renouvellant les assurances... ».

Ce petit billet est riche de renseignements imprévus.

On voit qu'arrivée à Tuiin au milieu de circonstances extraordinaires, M'"'^ de Warens voulut, avant de partir, assurer sa situation vis-à-vis de son nouveau maitre.

On savait déjà qu'elle avait obtenu la continuation de sa pension. Dans une lettre du 25 mai 1734 au marquis d'Orméa elle se vante d'avoir été honorée par Charles-Emmanuel d'un réscript signé de sa propre main où il lui assurait, avec la confirmation des anciennes faveurs, sa l'oyale bienveillance et sa protection.

Nous apprenons maintenant par le billet de Del Borgo qu'elle obtint aussi un changement de résidence.

Pourquoi Rumilly:* Pourquoi ce petit séjour à Saint-Jean-de-Maurienne ?

De vagues projets commençaient peut-être à germer de nouveau dans l'imagination inlassable de

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Tancienne industrielle. Elle s'écriera en 1755: «Il est bien fâcheux pour moi de quitter cette entreprise après avoir tant pris de peine et travaillé pendant vingt-cinq années, c'est à dire depuis 1730, à former un si bel établissement ».

Mais il est, je crois, une raison plus profonde. Mnie de Warens savait qu'elle était attachée à la Savoie, pour toujours, comme un serf à la glèbe. De l'ancien rêve, si longtemps caressé et, sans doute, ravivé par son dernier voyage et par la fréquentation de D'Aubonne: s'installer dans la capitale, il avait fallu passer au désir, plus modeste, de vivre à Chambéry. Le séjour temporaire à Rumilly était une précaution, une ruse apte à dissimuler d'ambitieux desseins. Il importait, avant tout, de rompre les chaînes qui semblaient devoir la lier h Annecy toute sa vie. Il serait facile, après, de se faire transférer de Rumilly à une trentaine de kilomètres plus loin.

A Rumilly, en effet, elle s'arrêta si peu de temps qu'on a toujours cru jusqu'ici qu'elle avait passé directement d'Annecy à Chambéry.

Il était naturel que la cour lui accordât cette faveur. A Chambéry elle pouvait rendre les mêmes services qu'elle avait rendus jusqu'alors. Une récompense, du reste, lui était due. Sans parler de sa mission mystérieuse, n'avait-elle pas cherché h trahir son pays au profit de la maison de Savoie?

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