CHAPITRE V
li'amie de JeannJacques.
Tandis que M""" de Warens faisait un peu parler d'elle dans les correspondances diplomatiques et s'efforçait, par ses intrigues, de se frayer la voie au bonheur désiré, la faim arrachait au romanesque jeune homme, qu'elle avait confié à M. Le Maître, de bien misérables démarches.
Les Confessions sont ici plus infidèles que jamais. Un frottis Jéger enveloppé les peintures et les idéalise. Le paresseux incorrigible, le fat insignifiant, à la gaîté douteuse, tout frais émoulu des mains de Venture, y revêt la grâce poétique du Passant qu'enivrent sa jeunesse, sa liberté, ses mélancoliques évocations d'un nid d'amoureux parmi les fleurs d'une villa blanche ou les chansons qu'il jette aux échos du chemin. Des accents idylliques, dont quelques-uns vraiment exquis, éclosent dans l'imagination émue de l'évocateur. Il ne tait pas les détails ignobles, les extravagance? ridicules ; mais c'est là un mélange confus, un brouillard morne au travers duquel se
dessine une figure splendide, la femme qu'il aime, rêtre pour qui le destin l'a créé.
« maman pouvait devenir vieille et laide sans que
je l'aimasse moins tendrement. Mon cœur avait pleinement transmis à sa personne l'hommage qu'il lit d'abord à. sa beauté; et, quelque changement qu'elle éprouvât, pourvu que ce fût toujours elle, mes sentiments ne pouvaient changer. Je sais bien que je lui devois de la reconnaissance; mais en vérité je n'y songeois pas. Quoi qu'elle eût fait ou n'eût pas fait pour moi, c'eût été toujours la même chose. Je ne l'aimois ni par devoir, ni par intérêt, ni par convenance; je l'aimois parceque j'étois né pour l'aimer».
Le souvenir de M*"" de Warens est aussi dans ces pages le centre idéal auquel il tâche de faire converger toutes ses pensées, toutes ses actions.
Ce n'est point pour abuser de la facilité de ses amis, pour partager les repas de la petite Merceret et le gîte de Venture, que le jeune vagabond s'arrête à Annecy ; mais parce qu'il ne peut nulle part ailleurs avoir si tôt des nouvelles de maman. Pour sauver les apparences il s'attribue un petit pécule, mais il ne nous dit pas où peut avoir trouvé de l'argent un pauvre apprenti tel que lui en pension chez un maître. Après bien des jours de fainéantise vous le voyez partir pour la Suisse. Il est naturel que Venture ait fini par se lasser de lui; quant à la Merceret, n'ayant pas de nouvelles de sa maîtresse, elle s'est décidée à s'en retourner chez elle à Fribourg. Réduit ainsi h la dernière extrémité, trop peu avancé
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dans son métier pour pouvoir se suffire, Rousseau ramasse tout son courage et se résout à recourir à son père. D'autant plus que Merceret doit faire à peu près le même voyage et qu'il peut par suite profiter de sa compagnie, c'est-à-dire de sa bourse. C'est elle, en effet, qui le défraya, avouent les Confessions. Lui se contenta, sans doute, de faire miroiter aux yeux de la « bonne fribourgeoise sans malice », les grandes sommes qu'il allait obtenir de son père.
Comme ce départ est en contradiction avec l'attente fiévreuse par laquelle il dit avoir été tout d'abord retenu à Annecy, Rousseau cherche à le justifier par la plus niaise des absurdités. Une couturière de ses amies. M*'" Giraud, aurait combiné toute seule ce voyage, non seulement pour procurer une compagnie à la jeune fille de chambre, mais aussi pour éloigner, pendant quelque temps, le jeune homme, dont elle s'était amourachée, d'une trop jolie rivale. Le bon Jean- Jacques se serait laissé faire, « regardant ce voyage comme une affaire de huit jours tout au plus ». En passant à Nyon, il se serait souvenu que son père y habitait et se serait, en bon fils, empressé de l'aller trouver. «Passer sans voir mon bon père ! Si j'avais eu ce courage, j'en serais mort de regret ». Aussi le vrai but, le seul qu'on puisse assigner à ce voyage, échappe-t-il aux lecteurs. Une démarche de la dernière importance, ayant pour unique mobile l'intérêt, devient un détail secondaire, un acte de pure politesse.
Rousseau détruit lui-même la sotte histoire qu'il
nous a débitée pour dissimuler la cause véritable de son départ, lorsqu'il dit que, après avoir remis M"« Merceret à ses parents, il repartit sans trop savoir où il avait dessein d' aller. Si son récit était véridique, il eût voulu évidemment rentrer en Savoie. Mais ce n'est pas sur Annecy, c'est sur Lausanne qu'il s'achemine. « Je voulais me rassasier de la vue de ce beau lac qu'on voit là dans sa plus grande étendue ». Motif d'une ingénuité trop voulue pour qu'on puisse le prendre au sérieux.
Son père 1' avait reçu très durement. En vain Jean-Jacques s'était-il flatté de réveiller la tendresse paternelle et de renouer l'intimité familiale que. sa conversion avait brisée. Ne croyons pas les Confessions. « Je laissai la Merceret à, l'auberge, dit Jean- Jacques, et je r allai voir à tout risque. Eh ! que j'avais tort de le craindre! Son âme à mon abord s'ouvrit aux sentiments paternels dont elle était pleine. Que de pleurs nous versâmes en nous embrassant» ! Sa belle-mère aussi l'accueille assez cordialement. On l'invite à rester. Il n'accepte pas, mais il laisse en dépôt son petit paquet en disant qu' il compte s'arrêter plus longtemps au retour. Rousseau ajoute quelques pages plus loin : « J'écrivis de Lausanne à mon père, qui m'envoya mon paquet et me marqua .d'excellentes choses, dont j'aurais dû mieux profiter ». Pures inventions ! L'auteur des Confessions embellit la figure de son père aussi soigneusement que celle de ]y[mo (Jq Warens et pour la même raison: pour ennoblir ses origines. La réalité est tout autre. Lisez
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la lettre qu'il envoya à Isaac Rousseau, pendant l'été de 1731 : Honorez-moi, mon cher père, d'une réponse de votre main: ce sera la. première lettre que j'aurai reçue de vous depuis ma sortie de Genève ». Vous y rencontrez des expressions telles que celles-ci : « Malgré les tristes assurances que vous m'avez données que vous ne me regardiez plus pour votre fils... », «... quels que soient les justes sujets de haine que vous devez avoir contre moi.... », «je n'aurais osé me donner la liberté de vous écrire, si je n'y avais été forcé par une nécessité indispensable », « .... quoique j'aie à craindre un refus .... », expressions qui, toutes, prouvent combien la rencontre du père et du fils avait été loin d'aplanir leur différend. Repoussé par la seule personne en qui il pût encore espérer, abandonné désormais à ses seules forces, Rousseau demeura le parasite de sa jeune compagne pour quelque temps encore, jusqu'au jour où on le met à la porte.
Le voilà donc seul, à dix-huit ans, parmi des étrangers qui le regardent avec défiance, oblige de cacher son nom et sa patrie, risquant à chaque instant de passer pour un fourbe ou pour un espion, toujours aux expédients pour manger, criblé de dettes, incertain du lendemain et avec cela ridiculement ambitieux et romanesque, gardant au cœur le souvenir de « l'aimable demoiselle de Galley », sa flamme d'Annecy, fier déjà de ses griffonnages comme s'il était en train de devenir un grand homme. Les quelques vers qu'il écrit à cette époque montrent assez que son imagination traîne encore dans une atmosphère un
peu basse. Il ne semble pas souffrir, moralement, de son abjection. Surexcité pnr la nécessité, il marche presque allèf,^rement sur sa nouvelle route. Il s'improvise maître à chanter. Il s'arrête trois ou quatre mois à Lausanne: la lettre de M"® Giraud du 21 novembre ne l'y trouve plus et doit le rejoindre à Neuchàtel. A Neuchâtel il s'arrête jusqu'à l'avril de l'an suivant. «... Etant venu à Neuchâtel, écrit-il h son père, je me vis dans peu de temps, par des gains assez considérables joints à une conduite fort réglée, en état d'acquitter quelques dettes que j'avais à Lausanne... ». Quoi qu'il en soit, sa nouvelle résidence ne réussit pas plus que la première à le fixer stablement.
Ce vagabondage forcé, auquel l'entraînaient des raisons purement matérielles, il a la hardiesse de le transformer, autant qu'il peut, en un pèlerinage idéal. Le pays de Vaud le charme parce que patrie de M'»- de Warens. C'est une douceur pour lui d'habiter Lausanne, où s'est écoulée une partie de sa vie, « de passer dans les rues où elle a passé, devant les maisons où elle a demeuré». Partout les choses lui parlent d'elle. S'il n'ose pas interroger les hommes, c'est qu'il craint qu'on ne dise du mal de sa bien-aimée, qu'on ne honnisse son idole. Il visite sa ville natale; il s'y promène, mélancolique et solitaire, l'àme attendrie par mille rêves charmants: il encadre dans ce magnifique paysage la femme lointaine, et c'est dans cette forme que, dorénavant, se concrétisera son rêve
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de bonheui'. Ce voyage de Vevey est tout une ivresse délicieuse :
«Combien do fois, m'arrètant pour pleurer à mon aise, assis sur une grosse pierre, je me suis amusé à voir tomber mes larmes dans l'eau ! ».
Rien de mesquin n'attire notre pèlerin passionné :
«Je ne cessois de penser à elle, et de désirer de la retrouver, non seulement pour le besoin de ma subsistance; mais bien plus pour le besoin de mon cœur».
C'est l'amoureux exemplaire alliant aux romantiques ardeurs la plus courtoise délicatesse:
« une de mes ineptes bizarreries étoit de n'oser
m'in former d'elle ni prononcer son nom sans la plus absolue nécessité. Il me semblait qu'en la nommant je disais tout ce qu'elle m'inspiroit, que ma bouche révéloit le secret de mon cœur, que je la compromettois en quelque sorte. Je crois même qu'il se mêloit à cela quelque frayeur qu'on ne me dît du mal d'elle. On avait parlé beaucoup de sa démarche, et un peu de sa conduite. De peur qu'on n'en dît pas ce que je voulois entendre, j'aimois mieux qu'on n'en parlât point du tout».
Ces dernières lignes font sourire quand on songe à tous les potins dont il s'est fait le rapporteur dans son livre, à toutes les révélations, si peu chevaleresques, qu'il nous a faites sur son amie. Il ne voulait pas en entendre parler, mais il était bien informé sur son compte. D'ailleurs, est-ce qu'il pouvait y avoir pour lui une absolue nécessité de nommer M™* de Warens? L'hésitation prudente dont il parle ne
découlait-elle pas, par hasard, de la même cause qui déjà l'avait contraint à changer de nom et de patrie et à s'appeler Vaussore de Villeneuve au lieu de Rousseau? Le besoin de cacher sa qualité de nouveau converti? Mais ce qui est le plus comique c'est sa peur de compromettre par ses questions cette femme dont il connaît ou pressent le discrédit, ce secret d'amour qu'il craint de révéler et qui est, pour cette époque, un pur ornement littéraire.
Rousseau resta, pendant plus d'un an, sans se soucier le moins du monde de la bonne dame qu'avaient souvent touchée ses flatteries et ses prières. Lorsqu'elle revint à Annecy pour retirer ses meubles et prendre congé de son entourage, M'"« de Warens, certainement, causa de lui avec sa filleule Esther Giraud: Rousseau apprend de celle-ci que sa protectrice a fait retour en Savoie et qu'elle est en colère contre lui. Il répond par un haussement d'épaules. Les deux nouvelles converties restèrent sans doute en correspondance entre elles: la lettre du 21 novembre, que nous avons déjà mentionnée, représentait probablement elle aussi une démarche de M'"fi de Warens. Rousseau la laisse sans réponse. 11 ne quitte son attitude dédaigneuse que lorsqu'il est vraiment aux abois. C'est dans l'été de 1731. 11 vient de rentrer à Neuchâtel, « après une longue suite d'aventures». 11 a été pendant quelque temps le secrétaire et l'interprète d'un prélat grec, archimandrite de Jérusalem, qui se disait chargé par certaines puissances de faire le tour de l'Europe pour amasser
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l'argent nécessaire au rétablissement du Saint-Séjjulcre. Mais à Soleure, le marquis de Bonac, ambassadeur de France, a fait arrêter l'escroc et a mis fin à sa quête. Il a eu pitié de son jeune compagnon et, au lieu de l'envoyer aux galères, il l'a laissé retourner à Neuchàtel. M'"« de Warens a dû contribuer, de certaine façon, à cette œuvre de miséricorde, Rousseau n'ayant sans doute pas manqué de se faire fort, auprès du marquis, de la protection que lui a accordée autrefois la baronne. En effet il lui écrira cinq ans plu tard: « ... M™e de Warens dont j'ai eu l'honneur de parler à Votre Excellence...». Revenu à Neuchàtel, le jeune maître à chanter, à qui l'aventure de l'archimandrite a dû causer pas mal de tort, cherche en vain à se refaire une clientèle. « Je suis déjà fort endetté, écrit-il tristement dans une lettre, je n'ai qu'une seule écolière ; tout est en campagne...». Pour sortir de cette crise affreuse, il recourt à des moyens extrêmes. Malgré tout ce qui s'est passé entre eux, il écrit à son père et de façon que l'on sent combien lui coûte cette tentative désespérée. Il s'adresse aussi au marquis de Bonac. Sur ces entrefaites, il reçoit une nouvelle lettre de M«'''' Giraud. Ce lui est une occasion pour tenter, par l'intermédiaire de sa correspondante, de rentrer en grâce auprès de sa protectrice. M'"^ de Warens n'a pas oublié le jeune homme, qu'elle voudrait, malgré l'éloignement, garder contre le péril d'un retour au protestantisme. Elle s'est informée de lui auprès de M"" Giraud laquelle, ayant retrouvé l'adresse de son
jeune ami, lui a demandé s'il lui plairait qu'elle la communiquât à M"^« de Warens. Ce qui veut dire, en somme : « Voulez-vous encore vous soumettre à l'autorité de votre ancienne bienfaitrice, ou persisterez-vous dans votre indocilité ? » Rousseau affecte dans sa réponse la contrition la plus vive et prie la bonne demoiselle d'intervenir en sa faveur:
« jusqu'ici la crainte de lui déplaire m'a empêché
de prendre la liberté de lui écrire pour me justifier ou du moins pour obtenir, par mes soumissions, un pardon qui serait dû à ma profonde douleur, quand même j'aurais omrais les plus grands crimes. Aujourd'hui, mademoiselle, si vous voulez bien vous employer pour moi, l'occasion est favorable, et, à votre sollicitation, elle m'accordera sans doute la permission de lui écrire; car c'est une hardiesse que je n'oserais prendre de moi-même. C'était me faire injure que demander si je voulais qu'elle sût mon adresse; puis-je avoir rien de caché pour la personne à qui je dois tout? Hâtez-vous donc, mademoiselle, je vous en supplie; intercédez pour moi, et tâchez de m'obtenir la permission de me justifier».
Tout en faisant semblant d'annoncer, par ces protestations humiliées, une simple lettre d'excuse, Rousseau prélude adroitement, dans les dernières lignes de sa lettre, à une prochaine instance de secours. Il termine en avouant, mais comme par incident et par mégarde, le mauvais état de ses affaires:
« je ne sais comment sortir, je ne sais comment
rester, parce que je ne sais point faire des bassesses. Gardez-vous de rien dire de ceci à M""** de Warens. J'aimerais
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mieux la mort qu elle crût que je suis dans la moindre indigence; et vous-même tâchez de l'oublier, car je me repens de vous l'avoir dit».
Il r avertit qu' il faut se hâter de lui répondre, son séjour à Neuchàtel n'ayant plus à durer longtemps.
Nous ne connaissons pas l'issue de ces habiles préliminaires, non plus que le succès de la lettre à Isaac Rousseau. Peut-être Jean- Jacques a-t-il quitté Neuchàtel avant même d'avoir reçu la réponse de son père et celle de M'"® de Warens. Le marquis de Bonac, touché par sa triste situation, lui fit chercher une place à Paris, et voulut bien lui fournir de quoi payer ses frais de route.
Suivant les Confessions Jean-Jacques aurait eu spontanément l'idée de ce voyage. C'est qu*il désire faire accroire qu'il a voulu aller rejoindre à Paris l'être adoré. Mais il savait, depuis l'automne précédent, que M™*' de Warens était de retour en Savoie. Il venait peut-être de lui écrire à Rumilly et à Chambéry. Seulement, c'est se mettre en belle posture que se montrer en quête d'elle dans la grande ville. M™« de Merveilleux lui ayant enfin communiqué qu'elle en est partie, il se détermine, aussitôt de la suivre, « bien sûr qu'en quelque lieu qu'elle fût, il la trouverait plus aisément en province qu'à Paris».
L'intérêt paternel que lui témoigne l'ambassadeur ne suffit pas encore pour ramener Jean-Jacques à la raison. Il écrira en 1736 au marquis:
«Je ne sais si Votre Excellence agréera la liberté que le prends do lui écrire, mais J'ai lieu d'espérer tout de
son indulgence après tant de bontés que J'ai éprouvées de sa part dans un temps où Je les méritois si peu. Je suis, Monseigneur, ce jeune homme que vous daignâtes sauver d'une perte inévitable il y a quelques années en le tirant des mains de ce misérable prêtre Grec. Votre Excellence eut, de plus, la bonté de m'envoier à Paris; ou, soit imprudence ou malheur, Je ne pus agréer à Monsieur de Sourbeck à qui Monsieur de la Martinière m'avoit recommandé par ordre de Votre Excellence. La perte de ce bon protecteur me mit au désespoir; ne connaissant personne dans la maison de Votre Excellence, une mauvaise timidité m'empêcha de m'adresser directement à Elle; ainsi Je me laissai baloter à mon infortune et à ma mauvaise conduite ».
Dans cette nouvelle période de misère et de vagabondage, Rousseau renouvela sa tentative auprès de M'"« de Warens. Cette fois avec succès. M'"^ de Warens ne daigna pas seulement « lui pardonner ses égarements passés ». Elle fit plus: elle lui trouva de quoi gagner honorablement sa vie, un petit emploi au cadastre; elle l'accueillit dans sa propre maison.
Ces faits prouvent aussi clairement le zèle de la dame que le sans-gêne du perpétuel quémandeur, habile à oublier, au besoin, et à faire oublier ses folies. Notons, du reste, que la tendre faveur, dont se réjouit si fort Rousseau, d'être admis dans la maison d'une jeune dame, n'était, vraisemblablement, de la part de celle-ci qu'une petite spéculation financière. La prodigue baronne était en des conditions telles qu'un pensionnaire lui devait sembler désirable. D'après les Confessions, le poste qu'elle procura à son
protégé, sans être fort lucratif, donnait largement de quoi vivre dans un pays tel que Chambéry.
Comme Rousseau partit de Paris peu de temps après y être arrivé, sa nouvelle rencontre avec M""® de Warens dut avoir lieu vers la fin de l'été. Il a alors dix-neuf ans. Les plus belles années de sa jeunesse il va les passer chez M'"^ de Warens. Quand il la quittera pour toujours, dans l'été de 1742, il aura trente ans et son génie sera tout armé. C'est donc la période décisive de sa vie. Pour cette époque aussi nous avons beaucoup à rectifier dans le récit de Jean- Jacques. Mais le ton général devient dès ce moment plus sincère; l'infidélité change d'espèce: elle est moins réfléchie et moins criarde. Jusqu'ici nous avons réfuté l'apologiste prêtant à son âme d'adolescent indiscipliné ses haines, ses idées, sa dialectique déconcertante de l'âge miir. Il nous a fallu substituer aux peintures abondantes, aux dessins confus des lignes simples et sèches. Ici nous avons surtout à réfuter le poète changeant, sans s'en apercevoir, la vérité en légende. Le noyau est historique. Un souvenir particulièrement familier s'est imposé à son imagination et a absorbé tous les autres Nous n'avons garde de vouloir détruire les pages célèbres où Jean-Jacques a raconté sa jeunesse; mais nous allons restituer dans son tableau les différents plans, accentuer les reliefs, redonner à la mélodie suave, idyllique, conservée seule par les Confessions, l'accompagnement triste qu'elle a eu dans la réalité.
Rousseau arriva à temps. Ses années de bonheur, « les paisibles, mais rapides moments qui lui ont donné le droit de dire qu'il a vécu », sont aussi les années heureuses de M'"« de Warens, celles où elle fut, matériellement, le plus tranquille, et où elle approcha le plus, par son genre de vie, de l'idéal rêvé. Plus tôt, le génie naissant se fût peu à jjeu étiolé dans une atmosphèï'e grisâtre, immobile, pleine d'exhalaisons de sacristie. Plus tard, il eût trouvé la pauvreté, la vulgarité, la vieillesse.
Le Rousseau de Chambéry est l'hôte insouciant d'un château en fête. Il ne se décidera à partir que quand le château s'écroulera.
Certes, M™" de Warens ne s'est pas guérie de ses anciennes lubies. Elle plaide inutilement pendant deux ans, de 1732 à 1739, contre son beau-père M. de Villardin, civilement responsable, selon elle, comme ayant pris part à son contrat de mariage, des atteintes portées à ce contrat par M. de Loys; elle fait rester deux ans sous séquestre des créances importantes que M. de Villardin a en Savoie, comme hypothèque légale, non pas pour sa dot, qu'elle était censée posséder encore, les lois de la Savoie ne reconnaissant pas le divorce, mais pour les cinquante petits écus que lui assurait le contrat de mariage et qu'on ne lui avait pas payés depuis sa fuite. Il faut voir là une
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preuve d'avidité et d'entêtement, bien plutôt qu'un symptôme de gène et qu'un présage de ruine. De 1731 à 1742 M'"^ de Warens touche assez régulièrement sa pension et Rousseau n'a presque pas connu la tragédie des retards, des attentes anxieuses. Deux seules fois, en 1734 et en 1741, son hôtesse est contrainte de recourir à la cour. Dans sa supplique du 25 mai 1734 elle ne cache pas son étonnement qu'on ait interrompu le payement régulier de sa pension; elle rappelle les promesses et les assurances du roi lors de son avènement au trône. « Environnée de toutes ces précieuses faveurs, remarque-t-elle, je me croyais à l'abri de toutes sortes d'inconvénients». C'était donc la première fois que sa pension subissait des retards.
La supplique du 11 novembre 1741 prouve, de Sun côté, que le cas ne s'est pas répété dans l'intervalle :
« vous daignâtes, monseigneur — écrit-elle au
marquis d'Orméa — ordonner en 1733 qu'elle me fût payée exactement et si les conjonctures sont pareilles, mes besoins sont encore plus pressants aujourd'hui que, chargée d'infirmités et aj-ant choisi ma retraite dans une campagne où j'ai été contrainte de faire des réparations assez considérables suivant ma situation pour m'incommoder beaucoup et pour me laisser sans aucun espoir de ressource ;i la moindre suspension des bienfaits du roi. J'ose supplier très humblement Votre Excellence de vouloir me l'éitérer la même gnVce, aujourd'lnii que mon zèle et ma l'cspectueuse reconnaissance pour ses boutés ont acquis lies forces qui peuvent me tenir lieu de quelque mérite.... ».
En 1734, les vœux de la baronne sont immédiatement exaucés. Le 12 juin elle peut déjà remercier de sa réponse le marquis d'Orméa et lui marquer que le Général des Finances a envoyé ordre à l'Intendant général de Savoie de lui payer tous les quartiers arriérés.
«C'est un bienfait, écrit-elle, auquel je suis infiniment sensible. Dieu veuille. Monsieur, conserver vos précieux jours pour le service de notre auguste monarque, pour le bien de l'Etat et pour ma propre félicité......
Le 18 décembre, elle prend occasion des souhaits de bonnes fêtes pour remercier directement les souverains. Elle écrit élégamment au roi de Sardaigne:
« Il me semble. Sire, qu'il rejaillit sur moi quelque chose de votre gloire quand je songe qu'au milieu des triomphes de Votre Majesté et parmi le tumulte des armes, elle songe encore à se souvenir que je ne subsiste que par ses bienfaits ».
Et à la reine:
«Madame, le retour de ces saintes fêtes me procure l'honneur de faire part a votre Majesté des vœux ardents que je fais pour sa précieuse conservation, et pour son entier rétablissement, ces vœux me sont communs avec tout le roiaurae, mais. Madame, jose assurer votre Majesté que personne ne les accompagne de plus de ferveur et de zèle que moi. Aussi, Madame, en aijo de raisons particulières de reconnaissance qui outre celle de respect et d'admiration animent mes prières de lardeur la plus vive et la plus sincère....,».
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Quant à la réclamation de 1745, on a penvsé que M'"® de Warens n'obtint pas alors ce qu'elle demandait, les Espagnols ayant envahi presque aussitôt la Savoie. Telle est l'opinion de M. Perrero. « Tout au plus — dit M. Mugnier en la réfutant — cette pension fut-elle suspendue pendant une partie de l'occupation espagnole, de 1743 à 1749».
Or, j'ai retrouvé un Etat des gages, pensions, œuvres pies, assignés sur les revenus des Etats de Savoy e, deiis depuis Juillet 1742 à Juillet 1748 tous deux inclus, état d'où il résulte que M™^ de Warens reçut le P'' mars 1747 de l'intendance espagnole la somme de 7125 livres, ce qui nous reporte justement, le montant d'un mois étant de 125 livres, au l®"" Juillet 1742. Elle dut encore toucher à cette date le second quartier de sa pension. La requête du 11 novembre 1741 n'a donc pas été repoussée.
Cette durée de la faveur royale faisait à la pseudo-baronne comme une seconde noblesse et lui permettait de figurer dans la haute société de la petite capitale savoyarde. A Annecy elle ne reçoit presque que des prêtres: on ne lui connaît pas d'autres amis aristocrates que le marquis de Sales et le seigneur de Menthon. Ici ses relations aristocratiques sont nombreuses. Ses concerts ont un public plus brillant. Dans les premiers temps de son séjour à Chambéry, elle réussit réellement, semble-t-il, à passer pour une dame de distinction. Elle tâche même do décrasser son entourage. C. Anot n'est plus un laquais, un simple herboriste qu'elle tient à son ser-
vice à cause de ses drogues; c'est un vrai botaniste, un savant grave, habillé de noir, que le proto-médecin Grossi honore de son estime et pour qui elle veut faire établir à Chambéry un jardin royal des plantes, dont 11 sera le démonstrateur appointé.
La nouvelle maison, à ce que dit Rousseau, était triste et sombre, mal bâtie, dans une vilaine position. Il affirme que M'"^ de Warens s'était fixée à Chambéry tout exprès pour l'habiter, ce qui est peu vraisemblable. Tout ce qu'on peut admettre, c'est qu'elle s'y installa pour s'attacher le comte de Saint- Laurent, intendant général des finances, qui en était le propriétaire.
La vilaine maison aux planches pourries, froide et triste et hantée par les rats, parut pourtant au nouveau venu un asile délicieux. Providentiellement arraché au vagabondage et à la faim, goûtant après tant d'aventures, la joie de gagner son pain par un travail régulier, fier à la fois de ses nouvelles vertus et de ses habits neufs, il regarde l'auteur de tous ces bienfaits comme une créature extraordinaire ; il en fait l'objet d'une adoration timide, d'une admiration sans bornes. Il a, dans les premiers temps tout au moins, un air docile et soumis, l'air que lui trouvera De Conzié quand il deviendra l'habitué de la maison :
«j'(y) allais journellement et y mangeais fréquemment avec Jean-Jacques dont elle (M'"^ de Warens) avait déjà commencé l'éducation, usant toujours d'un ton de maman tendre et bienfaisante, y mêlant de temps à autre celui de bienfaitrice, auquel Jean-Jacques répondait toujours avec docilité et même soumission»,
Vous pressentez la satisfaction du roturier, heureux (le se trouver chez une baronne, à travers ce qu'il écrit à son père en 1733, quand celui-ci s'obstine à ne pas répondre à M"^^ de Warens:
«Vous aviez à faire à une dame aimable par mille endroits et respectable par raille vertus: joint à ce qu'elle n'est ni d'un rang ni d'une passe à mépriser et j'ai toujours vu que toutes les fois qu'elle a eu l'honneur d'écrire aux plus grands seigneurs de la cour et même au roi, ses lettres ont été répondues avec la dernière exactitude ».
Vous saisissez aussi, mêlé à cette satisfaction de parvenu, l'orgueil du réhabilité, du parvenu de la vertu.
« tout le monde peut me rendre justice sur ma
conduite; je chéris les bonnes mœurs et je ne crois pas que personne ait rien à me reprocher de considérable contre leur pureté; j'ai de la religion et je crains Dieu; d'ailleurs sujet à d'extrêmes faiblesses et rempli de défauts plus qu'aucun autre homme du monde, je sens combien il y a de vices à corriger chez moi. Mais enfin les jeunes gens seraient heureux s'ils tombaient toujours entre les mains de personnes qui eussent autant que moi de haine pour le vice et d'amour pour la vertu j'ai dessein de me corriger entièrement et j'espère d'y réussir».
C'est un jeune homme de vingt-trois ans qui parle de ce ton enfantin. L'étrange mentalité du Rousseau de cette époque apparaît assez bien dans ces déclarations à la fois risibles et touchantes.
Mais il y a chez lui autre chose.
Ce protégé craintif a vingt ans, les yeux vifs, la figure agréable; il est avide d'expansion, de caresses ; pour peu qu'on semble s'intéresser à lui, il bavarde, il s'anime; et alors on aperçoit, a travers ses épanchements lyriques, ce je ne sais quoi de primitif, d'ardent, d'indompté qui fait le charme de l'adolescent et de l'artiste.
Ce jeune homme que M'"« de Warens a accueilli par pitié et à qui elle a donné la chambre la plus sombre et la plus triste de la maison, il est donc naturel que, grâce à la vie en commun et à l'intimité plus grande qu'elle amène, il finisse par devenir quelqu'un à ses yeux. Son passé est vite oublié. Elle comprend qu'elle a affaire à une nature vive et enthousiaste, capable de goûter l'élégance de son esprit, la grandeur de ses talents artistiques. Elle a donc la double joie de voir à ses pieds un inférieur, un pauvre abandonné qu'elle a tiré de la misère et qui par suite lui doit tout, et de se sentir enveloppée par l'admiration chaude et naïve d'une âme neuve pour qui elle est tout. Vous sentez comme un courant vif et frais entrer dans sa vie. Tout ce qu'il y avait au fond de son être de sincère tendresse, de maternité inassouvie, se réveille soudain. Elle devient la « maman », l'éducatrice.Une amitié non vulgaire la soulève enfin au-dessus des liaisons banales et des basses intrigues. Des vers aux senteurs d'Arcadie, de la musique, des chants, de petits soins maternels, des causeries sur les grands mystères, sur l'au-delà. Elle s*embellit un peu aux yeux de son « bon et tendre fils », de son « élève re-
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connaissant » — elle ne lui a pas révélé, par exemple, la vraie cause de sa conversion et Rousseau a cru qu'elle y avait été poussée par quelques chagrins domestiques. — Son rôle de prêcheuse lui permet de se perdre un peu dans les espaces et de s' étaler dans une lumière plus pure. Surtout elle est la mère — non celle que décrit Jean- Jacques, « qui jamais ne chercha son plaisir, mais toujours le bien de son enfant », — mais la mère véritable, bourgeoise et pratique, associant son protégé à ses rêves d'avenir, projetant pour lui des situations brillantes, afin qu*il puisse un jour devenir son soutien. Les lignes les plus poignantes qu'elle ait écrites révèlent la déception de la mère :
«Vous véritioz bien en moi le chapitre que je viens de lire dans Vhnilation de Jésus-Christ, où il est dit que là où nous mettons nos plus fermes espérances, c'est ce qui nous manquera totalement. Ce n'est point le coup que vous m'avez porté qui m'afflige; mais c'est la main dont
il part malgré cela je suis et serai toute ma vie votre
véritable bonne mère».
Rousseau ne conçoit pas, de son côté, un attachement moins profond. Il aime en vrai fils cette tendre mère qui écarte de lui les duretés de la vie et qui vient remplir sa solitude. Il se cramponne h elle comme un enfant peureux. Son nom est Petit, nom qui rend assez bien la nature de son affection. Il apprendra plus tard qu'on peut trouver un successeur à maman, et que, 1* essentiel étant d'avoir une bonne ménagère, peu importe qu'elle s'appelle
Al""' de Wai'ens ou Thérèse Levasselir. Maintenant il lui semble impossible, je ne dis pas d'être heureux, mais de vivre sans elle. Il est tel cri désespéré où il a mis toute sa douleur et sa passion :
«Orna clièrc maman ! j'aime mieux être auprès de Vous et être employé aux plus rudes travaux de la terre, que de posséder la plus grande fortune dans tout autre cas ».
Au commencement de 1733, après quinze ou seize mois d'existence en commun, il y avait sans doute déjà, entre le séduisant pensionnaire et son hôtesse une réelle familiarité. Une maladie qui survint alors au jeune homme acheva de les rendre intimes. Il suffit de revivre un instant, avec un peu de sereine sympathie et de sens de la réalité, ces années qu'ils ont coulées ensemble, pour comprendre l'importance extrême de cet événement. Je ne sais quel auteur a écrit que les femmes naissent toutes garde-malades. Il faut bien que cela soit vrai, puisque M"^*' de Warens, la franche égoïste que nous connaissons, n'épargna nul soin pour son jeune ami: «Ce sont les soins de M"'"" de Warens qui me soutiennent et qui peuvent prolonger mes jours », écrivait Jean- Jacques à son père. Il s'agissait, semble-t-il, d'une lente inflammation de poitrine et il y avait apparence, selon Jean- Jacques, que cela dégénérât en phthisie. La maladie dura longtemps. La lettre où Rousseau informait son père de son infirmité, est, si je ne me trompe, du milieu de l'année, de juin ou de juillet probablement :
« Je suis .très impatient, mon cher père, d'apprendre l'état de votre santé... Pour la mienne je ne sais s'il
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vaut la peine de vous dire que je suis tombé depuis le commencement de l'année, dans une langueur extraordinaire... ».
C'était donc la première fois qu'il écrivait à son père cette année- là. Il ajoute, après avoir demandé pardon de la longueur de son silence:
« Depuis six 7nois, que vous ai -je demandé autre chose que de marquer un peu de sensibilité à Mj^^ de Warens pour tant de grâces, de bienfaits dont sa bonté m'accable continuellement»?
L'état d'âme auquel auraient abouti, d'après les Confessions, ces longs mois de dévoûment et d'angoisse, est celui auquel s'attend tout lecteur. Ce que Jean-Jacques y voit d'exceptionnel, d'unique, est tout à fait dans la vérité humaine:
«S'il y a dans la vie un sentiment délicieux, c'est celui que nous éprouvâmes d'être rendus l'un à l'autre. Notre attachement mutuel n'en augmenta pas, cela n'était pas possible, mais il prit je ne sais quoi de plus intime, de plus touchant, dans sa grande simplicité. Je devenois tout-à-fait son œuvre, tout-à-fait son enfant et plus que si elle eût été ma vraie mère. Nous commençâmes, sans y songer, à ne plus nous séparer l'un de l'autre, à mettre en quelque sorte notre existence en commun , et, sentant que réciproquement nous nous étions non seulement nécessaires, mais suffisants, nous nous accoutumâmes à ne plus penser à rien d'étranger à nous, à borner absolument notre bonheur et tous nos désirs à cette possession mutuelle, et peut-être unique parmi les humains, qui n'étoit point, comme je l'ai dit, de l'amour, mais une possession plus essentielle qui, sans tenir aux sens, au sexe,
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.à râgc, à la figure, tenoit à tout ce par quoi l'on est soi, et qu'on ne peut perdre qu'en cessant d'être ».
Rappelez-vous que Jean-Jacques a vingt-et-un ans. Songez à son imagination romanesque, à sa nature paresseuse et superbe. L'honneur de cette intimité lui tourna la tête.
Déjà la douceur de cette vie avait commencé à l'énerver, à le gâter. L'agréable conversation de maman, ses concerts dont elle lui donnait la direction, ses soupers gais et bruyants, le beau monde qui affluait chez elle, avaient fini par le dégoiiter de son bureau et de son travail :
«Occupé huit heures par jour du plus maussade travail, avec des gens encore plus maussades, enfermé dans un triste bureau empuanti de l'haleine et de la sueur de tous ces manants, la plupart fort mal peignés et fort malpropres, je me sentois quelquefois accablé jusqu'au vertige par l'attention, l'odeur, la gêne et l'ennui ».
Aimé par une dame dont il s'exagère puérilement la distinction, considéré comme un fils dans une maison dont il ne connaît pas bien les ressources, Jean-Jacques a bientôt perdu de vue le réel : il est devenu, à ses propres yeux, le vrai flls d'une baronne opulente et s'est abandonné de nouveau à sa mollesse inguérissable, à ses folles chimères.
«Je quittai volontairement mon emploi, sans sujet, sans raison, sans prétexte, avec autant et plus de joie que je n'en avais eu à le prendre il n'y avait pas deux ans».
Comme son arrivée à Chambéry a eu lieu, probablement, vers la fin de l'été de 1731, c'est donc.
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vraisemblablement, au commencement de Tété de 1733 qu'il faut placer sa sortie du cadastre.
Cette date nous laisse deviner ses motifs.
Elle nous apprend avant tout qu'il a abandonné son poste après cinq ou six mois de maladie. Il est de ceux — lui-même l'avoue — qui ont de la peine à recommencer une fois qu'ils ont interrompu leur travail. La régularité seule nourrit leur ardeur. Ajoutez, en l'espèce, la lâcheté du convalescent aveuli par ses longues souffrances et par les gâteries de son infirmière.
Mais il y a autre chose.
En 1733 Rousseau a vingt-et-un ans et se croit en droit de réclamer sa part de l'héritage maternel. Dès la fin de 1732, si mes calculs sont exacts, il se résout à donner signe de vie au bon parent qui l'a si rudement malmené. 11 l'assure, sans doute, que le seul but de sa démarche est de restituer à M"'^ de Warens tout ce qu'elle a dépensé pour lui. Isaac Rousseau ne sonne mot. M™« de Warens écrit, elle, au père de son protégé. Cette deuxième lettre n'a pas plus d'effet que la première. Sur ces entrefaites, la maladie, dont nous venons de parler, se déclare. La crise n'est pas plutôt passée que Jean-Jacques prend la plume pour reprocher à son père la malhonnêteté de son procédé. Sa lettre nous est parvenue. Elle trahit le ressentiment le plus vif. Jean-Jacques fait noter à son « très cher père », avec beaucoup de vigueur et d'ironie, ce qu'a son silence de dur et d'offensant pour lui, de bizarre, d'impoli, d'ingrat
pour sa bienfaitrice. Cette petite attaque émeut enfin le père Rousseau et lui arrache quelques explications, quelques promesses. En effet, vers la fin du mois d'août, Jean-Jacques est à Genève. Il écrit de Cluses, le 31 août:
«J'étais à Genève, gai comme un pinson, pensant terminer quelque chose avec mon père mais, madame,
l'imagination court bien vite, tandis que la réalité ne la
suit pas toujours. Mon père n'est point venu et m'a écrit
une lettre de vrai Gascon ainsi rien de fait ni à faire
pour le présent suivant toutes les apparences ».
Nous verrons bientôt combien son imagination excessive exagérait ce petit héritage. 11 me semble certain que la perspective de cette grande fortune a contribué avec les autres raisons à lui rendre son humble emploi insupportable et à lui donner les airs d'un richard. Il parle de sa sortie du cadastre comme d'un caprice irraisonné; mais il paraît bien que sa décision n'était pas sans motifs, puisqu'il dit, quelque part, que ces motifs étaient peu sensés. Il ambitionnait, au lieu du train monotone de sa vie d'employé, l'existence libre et brillante d'un jeune homme de qualité. L'ancien employé du cadastre apprendrait la danse et l'escrime et s'apprêterait à figurer dans le beau monde. Comme un homme judicieux, Claude Anet, est à la tète de la maison, on ne lui permet pas, après l'insuccès de sa démarche à Genève, de rester sans rien faire et il enseigne pendant quelque temps, ou fait semblant d'enseigner la musique. Mais dès qu'il s'aperçoit d'avoir sur M"'^ de Warens au-
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tant d'ascendant que C. Anet, il ôte le masque et abandonne tout travail.
C'est précisément en 1733 qu'un événement imprévu transforma sa situation dans la maisonnée. A l'époque, il était un beau jeune homme de 21 ans. \pne fiQ Warens, qui en avait trente-quatre, ne le caressa pas longtemps en mère. Sa maternité se changea en amour : elle s'en fit un amant.
Ce n'est pas une invention de Rousseau. M. de Conzié, qui aspira en vain à cet honneur, rappelle solennellement, dans la lettre où il fait part à Jean- Jacques de la mort de leur amie, ce qu'elle lui avoua lorsqu'il lui déclara son amour:
«J'ay toujours respecté cette aimable femme, surtout depuis l'aveu confident qu'elle me fit des motifs qu'elle avoit de ne vouloir partager son cœur avec d'autres qu'avec vous, mon cher Rousseau. Cet aveu de son sexe, peu porté, à ce genre de naïvetés réfléchies, luy a mérité les hommages constants que je rendrai à ses vertus jusqu'à mon dernier soupir».
Il n'est pas douteux que M*"® de Warens n'ait été tout d'abord la mère de son protégé ; il n'est pas douteux non plus qu'elle soit devenue sa maîtresse. Ces deux faits étant certains on est forcé d'accepter presque en entier les singuliers détails que les Confessions nous rapportent.
Mme ^Q Warens, suivant Rousseau, aurait eu l'idée de le « traiter en homme » par pure bonté maternelle, pour le sauver des périls de son âge, pour le détourner <le toutes les femmes qui commencaieut
à lui faire perdre la tête. Or il n'est pas impossible que, au moment d'écouter la voix de sa robuste jeunesse, elle se soit souvenue de son rôle de mère et que cette idée l'ait fait hésiter. La manière dont elle s'offrit prouve, peut-être, qu'elle a voulu rester, tout en brisant le rêve, aussi pure que possible dans le souvenir de son amant.
Cela ne lui a pas bien réussi. Jean- Jacques a reconnu, il est vrai, la générosité de son cœur; mais il l'avait placée trop haut pour ne pas lui en vouloir un peu d'être descendue au niveau commun. Dans les Confessions, un peu d'amertume, et comme une secrète animosité, se trahit, ça et là, malgré lui et en dépit de l'idéalisation générale. 11 lui applique assez explicitement les termes d'Aspasie et de catin; il expose sa philosophie amoureuse, les fameux principes de M. de Tavel, avec une blessante crudité de langage ; il dévoile, on dirait avec plaisir, les fautes de sa conduite. Les contrastes qu'il relève chez elle, les efforts qu'il fait pour concilier entre elles les deux femmes, la maîtresse et la mère, l'élève de Tavel et la figure tout idéale qu'il avait aimée finalement, prouvent aussi la pureté de sa première vision. Parce qu'il l'avait aimée sans la désirer, parce que jamais il ne l'avait associée à ses imaginations voluptueuses, elle n'existait pas pour lui comme femme, il cherchait ailleurs ses maîtresses. « Je connaissais trop son cœur chaste et son tempérament de glace », dit-il pour une époque où il n'était pas encore son amant. Il savait déjà qu'elle avait pour amant son
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domestique, le sérieux Claude Aiiet ; mais, comme il ne la désirait point, il n'était pas jaloux et ne s'en apercevait presque pas.
On peut très bien croire que cette union ait eu lieu dans la deuxième moitié de 1733, en tout cas avant la mort de Claude Anet (mars 1734). 11 me semble voir, en effet, dans un passage fameux des Confessions, une preuve assez forte que le ménage à trois a existé. Rousseau dit avoir appris tout ce qu'il nous rapporte sur l'éducation amoureuse de M'"« de Warens de la bouche même de sa maîtresse, dans les entretiens qui suivirent leur union et qui seuls la rendirent délicieuse. Or une femme peut très bien avouer que Monsieur un tel a été son amant — il n'y a rien de plus fréquent que cela — mais est-ce qu'elle vous dira jamais qu'on l'a corrompue par des sophismes? Et cela tout en continuant à regarder ces sophismes comme la vérité même et à les mettre en pratique? Car il est évident que Rousseau a entendu M'"*' de Warens soutenir personnellement la théorie que « la chose en elle même n'était rien ». En quelle occasion? Une seule conjecture est possible: lorsqu'il fut nécessaire de styler le jeune Rousseau que surprenait et affligeait la rivalité de Claude Anet. En écrivant les Confessions, Rousseau répond à une question qui ne pouvait pas ne pas se présenter à son esprit: d'où une dame si bien née tenait-elle des idées si dangereuses? Il les attribue, naturellement, au premier qui avait pu en avoir besoin, à son premier amant, à M. de TaveL
On comprend aussi par d'autres détails que l'écrivain ne se borne pas, ici, à rapporter les aveux de sa maîtresse. Il remarque, à propos de M. de Tavel: « Il en fut puni par la plus dévorante jalousie, persuadé qu'elle le traitait lui même comme il lui avait appris à traiter son mari. Je ne sais s'il se trompait sur ce point. Le ministre Perret passa pour son successeur. . .» . Ce n'est certes pas M'"^ de Warens qui a pu parler de la sorte.
Grâce à sa nouvelle qualité, l'amant de M"'^de Warens put s'abandonner plus résolument à sa paresse et à ses rêves. Il lui sembla plus naturel de se laisser entretenir.
« Livré tout entier au désir de rendre à maman la vie heureuse, je me plaisais toujours plus auprès d'elle et quand il fallait m'en éloigner pour courir en ville, malgré ma passion pour la musique, je commençais à sentir la gène de mes leçons».
11 fut une époque, après la mort de Claude Anet, s'il faut en croire les Confessions, où M'"'' de Warens tâcha de faire de Rousseau son homme d'affaires.
Nos lecteurs se sont sûrement déjà demandé au cours de cette étude: le secret de M'"*' de Warens en était-il un pour son entourage? Anet, Jean- Jacques, Wintzinried ont-ils connu ou ignoré l'ignoble
métier de leur maîtresse? Y ont-ils collaboré? Pour Claude Anet, la chose est probable. Il accompagna ;\Xme ^Q Warens à Paris et, tel que les Confessions le décrivent, sérieux, grave, réfléchi, circonspect, inviolablement dévoué, il est le vrai homme de confiance. Wintzinried fut peut-être aussi son complice; mais Rousseau? Elle est déjà pour lui, à d'autres égards, un poids assez lourd d'infamie, cette grande dépense que sa protectrice fit pour lui ; faut-il l'accuser par surcroit d'avoir su qu'il mangeait l'argent d'une espionne?
On a parfois souligné, pour prouver que Rousseau n*a rien ignoré, l'éloge assez curieux qu'il a fait de sa bienfaitrice:
«;i sa place, M'"« de Longueville n'eût été qu'une tracassiére; à la place de Madame de Longueville, elle eût gouverné Tétat».
On pourrait lire uniquement dans cette phrase le regret que les qualités de sa protectrice, son goût des affaires, son activité inépuisable, n'aient pas trouvé le milieu ni l'objet dont elles étaient dignes, la certitude que, placée dans une situation plus favorable, chargée d'un rôle proportionné à ses talents, elle eût pu devenir un grand personnage. Mais il faut noter tout de même l'étrangété de ce rapprochement et le fait que, dans la première rédaction des Confessions hi même chose est aflirmée plus franchement encore : «j'ose dire qu'elle était faite pour être ministre d'état».
Rousseau raconte que, étant devenu le confident
de M"»^ de Warens, l'état désespéré de ses affaires lui sauta tout de suite aux yeux et que sa frayeur en fut tellement vive que de petits voyages lui étaient nécessaires pour s'étourdir sur sa peine.
« Les prétextes ne me manquaient pas pour tous ces voyages et maman seule m'en eût fourni du reste, tant elle avait partout de liaisons, de négociations, d'affaires, de commissions à donner à quelqu'un de sur...».
Remarquez que M"'*' de Warens n'en était pas encore à ses tentatives industrielles, auxquelles elle n'aura recours qu'après l'invasion espagnole.
C'est à la même époque que Rousseau place un petit fait, dont il serait assez étonnant qu'il se soit souvenu si les choses .s' étaient passées aussi innocemment qu'il le dit, petit fait du reste qu'il raconte d'une façon fort équivoque. Il avoue avoir donné à r avocat Coccelli, directeur général du cadastre, un mémoire fort rare, peut-être unique, sur les fortifications de Genève. Bien qu'il cherche à atténuer l'importance de cette pièce et qu'il la juge, en passant, plus curieuse qu'utile, il reconnaît tout de même explicitement que c' était « une critique assez judicieuse », due à un homme « d'un grand talent, savant et éclairé », et que confier un écrit de ce prix à un haut fonctionnaire du roi de Sardaigne, c' était, vu les vieilles convoitises de la cour de Turin vis-à-vis de Genève, montrer les plus grands défauts de cette place à son plus ancien ennemi.
Pourquoi ce cadeau? Et, d'abord, en était-ce vrai-
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ment un? Car il n'est pas impossible que Rousseau ait troqué contre de l'argent l'important mémoire qu'il venait d'hériter de son oncle. Il écrivait à sa tante David':
«J'ai appris avec un vrai regret la mort de mon oncle Bernard .... S'il lui reste quelque manuscrit de feu mon oncle Bernard qu'elle ne se soucie pas de conserver, elle peut me les envoyer ou me les garder; je tâcherai de trouver de quoi les payer ce qu'ils vaudront».
Notez, en plus, que c'est ce rôle peu délicat de vendeur qu'il se fait attribuer par M. Coccelli. Il dit à ce sujet:
« Je ne doute pas un moment qu'il n'ait bien fait valoir
à la cour de Turin cette pièce et qu'il n'ait eu grand
soin de se faire rembourser de manière ou d'autre de l'argent qu'il lui en avait dû coûter pour l'acquérir».
Un cadeau même est rude à expliquer. Pour être gratuite, la trahison envers Genève n'en devient pas moins grave. Jean-Jacques nous parle d'une espèce de vol. Il aurait fait voir à l'illustre chef du cadastre le rare exemplaire, et cela pour faire l'important, pour prouver qu'il appartenait à des notables de Genève qui savaient les secrets de l'Etat; il n'aurait plus pu les ravoir ; de sorte qu'il aurait fini par en prendre son parti et par se faire un mérite de la chose en transformant le vol en présent.
Reste une difïiculté. Un cadeau de cette espèce laisse supposer une familiarité assez surprenante entre Rousseau, petit employé récemment sorti du cadastre et son ancien chef. Notre auteur résout la difficulté
par un dernier détail. Le directeur de la douane l'ayant prié de vouloir bien tenir un sien enfant dont Madame Coccelli serait la marraine, cet honneur l'avait rapproché de M. l'avocat et lui avait tourné la tête,
Or cela est, semble- t-il, une pure invention. M. Mugnier, qui a examiné les registres des trois paroisses de Chambéry, n'a retrouvé aucune trace de ce fait. Nous pouvons le croire lorsqu'il dit: « S'il eût existé, il ne nous aurait pas plus échappé que les actes de ce genre que nous signalons ».
L'auteur se montre désolé qu'une petite bêtise qu' il a commise étant très jeune, insignifiante au fond et uniquement inspiré par sa vanité juvénile, puisse avoir un jour des conséquences fâcheuses pour sa patrie, possibilité, d'ailleurs, qu'il estime fort difficilement réalisable. C'est son procédé habituel que nous avons déjà dénoncé. Ce qu'il veut c'est que le lecteur, attendri, ne puisse s'imaginer qu'un cœur aussi délicat et qui aime à ce point sa patrie ait pu un jour la trahir et la trahir consciemment.
L'hypothèse la plus sûre et la plus favorable à Rousseau, c'CvSt qu'il faille voir dans le petit événement que nous venons de conter l'adresse habituelle de M™« de Warens, habile h saisir toute occasion de marquer son zèle et son dévouement à ses chefs et à ses protecteurs. Cette petite trahison contre Genève s'encadre à merveille dans ce que nous avons dit jusqu'ici. L'ancienne complice de D'Aubonne n'eût fait que se maintenir fidèle à son rôle, en engageant le petit Rousseau à se dessaisir, dans l'intérêt des ennemis de Genève, de son précieux document.
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Ce que nous venons d'indiquer ne nous autorise pas à répéter, absolument, contre le successeur de Claude Anet, la terrible accusation que lancera plus tard, contre son secrétaire, l'ambassadeur Montaigu. Nous ne dirons pas que Jean- Jacques fut un espion ; mais ce qu'il est légitime de penser c'est que M"^« de Warens, sans l'associer ouvertement à tous ses intérêts, l'a plié pendant quelques temps à ses vues, lui a comme façonné une mentalité de nouveau converti, en lui persuadant qu'il appartenait au roi et que sa nouvelle situation l'obligeait d'aspirer et, au besoin, d'aider à la conversion de sa patrie. Plus tard, en 1739, dans le Verger des Charmettes, Rousseau conseillera encore à ses concitoyens de revenir à la foi de leurs aïeux.
Il faut avouer aussi que rien ne prouve que, malgré leur intimité, il y ait jamais eu entre les amants une entière communauté d'idées, une parfaite cohésion d'intérêts. Après la mort de Claude Anet (13 mars 1734) et jusqu'à son départ pour Montpellier (septembre 1737), Rousseau fut le seul amant de M"™" de Warens, le maître de la maison. Mais, bien que du maître il ait accepté tous les droits, l'on se tromperait lourdement si l'on croyait qu'il en a accepté aussi les devoirs. Il n'a senti sa responsabilité qu'en écrivant ses souvenirs. Il est, alors, le plus dévoué et le plus prévoyant des économes. Des scènes tragiques font ressortir la sincérité de son zèle. Vous le voyez, par exemple, se jeter, tout effrayé, aux pieds de Madame pour la prier, la conjurer
de réformer sa dépense, de commencer par lui, de songer à ses vieux jours, aux vexations des créanciers, à la misère; où bien se lever dans la nuit, quand son mal le fait le plus souffrir, et se traîner jusqu'à la chambre de sa bienfaitrice pour lui donner des conseils pleins de justesse. Tantôt il se vante d'avoir mis les choses sur le pied d'aller sans empirer; tantôt il se plaint de l' inefficacité de ses conseils, et de son peu d'aptitude pour ce rôle d'intendant et de censeur. La peur de la catastrophe imminente le torture jusqu'au désespoir; il lui arrive de s'enfuir, affolé, pour se soustraire à cette obsession; l'inquiétude incessante que lui met au cœur le mauvais état des affaires de sa pauvre maman est une des causes de sa maladie. En vain, pour amasser à maman un fonds pour l'avenir, il cherche des cachettes où fourrer les quelques louis qu'il peut escamoter: M™^ de Warens les évente toujours. C'est pour prévenir la banqueroute tant rédoutée et ses pires conséquences qu'il se plonge dans l'étude.
« je sentis enfin que je n'avais point d'autre ressource contre le malheur que je craignais, que de me mettre en état de pourvoir par moi-même à sa subsistance, quand, cessant de pourvoir à la mienne, elle verrait le pain prêt à lui manquer».
Dans sa dernière Rêverie il atteste de nouveau, pieusement, la noblesse et le désintéressement de ses intentions :
«Je ne désirois rien que la continuation d'un état si doux; ma seule peine étoit la crainte qu'il ne durât pas
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longtemps, et cette crainte, née de la gêne de notre situation, n étoit pas sans fondement. Dès-lors je songeai à me donner en même temps des diversions sur cette inquiétude, et des ressources pour en prévenir l'effet. Je pensai qu'une provision de talents étoit la plus sûre ressource contre la misère et je résolus d'employer mes loisirs à me mettre en état, s'il étoit possible, de rendre un jour à la meilleure des femmes l'assistance que j'en avois reçue »
Mais des documents irréfutables démentent ces attestations. L'amant de M'"'' de Warens est tout autre. Grisé par le bonheur, il fuit tout ce qui peut le faire sortir de son engourdissement délicieux. Il ne s'occupe pas du tout de l'avenir de sa maîtresse. C'est un enfant, un enfant nerveux, impulsif, égoïste, dont M'"« de Warens s'efforce en vain de faire un homme. Un désaccord profond les sépare et se révèle parfois avec éclat. Eux-même comprenaient qu'une barrière était entre eux.
Rousseau écrit un jour à sa bonne maman:
«Vous n'avez connu ni mon cœur ni ma situation. Permettez-moi de vous répondre ce que vous m'avez dit si souvent: vous me connaîtrez quand il n'en sera plus temps ».
Quel que soit à cette époque son empire dans la maison, Rousseau ne peut se laisser aller sans
obstacle à ses penchants. Son âme n'est pas sortie plus virile des épreuves, la souffrance n'a pas mûri son esprit, mais M""^ de Warens veille et le rappelle au respect du réel. Elle ne pouvait le laisser longtemps dans la situation fausse où il se trouvait. Il fallait choisir un état, se poser nettement le problème de l'avenir.
«Je passai deux ou trois ans de cette façon, entre la musique, les magistères, les projets, les voyages, flottant incessamment d'une chose à l'autre, cherchant à me fixer sans savoir à quoi, mais entraîné pourtant par degrés vers l'étude, voyant des gens de lettres, entendant parler de littérature, me mêlant quelquefois d'en parler moi-même, et prenant plutôt le jargon des livres que la connaissance de leur contenu».
Cette période est, à mon sens, moins décousue, moins sujette au caprice qu'il ne ressort de ces lignes. Voici ce que j'y entrevois,
Rousseau a commencé par demander du temps. Les aventures de sa jeunesse ne lui avaient laissé rien apprendre à fond. Il n'avait jusque là suivi régulièrement aucune carrière. Voulant pouvoir aspirer à des postes honorables il avait besoin de se préparer, de combler les lacunes de ses connaissances : ime année ou deux d'études préparatoires lui étaient nécessaires. M""" de Warens ayant approuvé cette idée, Jean- Jacques se fit un plan rationnel d'études et entreprit de l'exécuter.
Deux pères jésuites, amis de maman, Hémet et Coppier, l'aidèrent de leurs conseils et mirent à sa
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disposition leur bibliothèque. Jean-Jacques aborda ces nouvelles études avec l'ardeur juvénile qu'il mettait dans tous ses débuts. Il n'y eut pas plutôt fait quelques pas que leur beauté et leur grandeur l'éblouirent. Rien n'égale la joie qu'il ressentit à découvrir cette forme exquise du bonheur. Il s'initie à la vie intime. Ce qui, dans son intention première, n'était qu'un moyen, devient le but même, la vraie vie. Il écrit à son père en 1735:
« il est vrai que le vide de mes occupations journalières est grand; mais je l'ai entièrement consacré à l'étude, et U"^" de Warens pourra me rendre la justice que j'ai suivi assez régulièrement ce plan: jusqu'à présent elle ne s'est plainte que de l'excès. Il n'est pas à craindre que mon goût change; l'étude a un charme qui fait que, quand on l'a une fois goûtée, on ne peut plus s'en détacher; et d'autre part l'objet en est si beau qu'il n'y a personne qui puisse blâmer ceux qui sont assez heureux pour y trouver du goût et pour s'en occuper».
Vers la fin de l'année suivante, en écrivant au marquis de Bonac, il exalte avec encore plus de transport cette félicité intérieure dont il lui est donné de jouir et il se plaît à opposer au présent heureux les longues années de flânerie et d'abjection.
« C'est par le moien de ses bienfaits et de ceux
de feu monseigneur l'Éveque d'annessi que je jouis depuis quelques années dans la maison de cette Dame d'une douce tranquillité que j'ai taché de mettre à profit en travaillant sérieusement à devenir honnête homme et bon Chrétien. Je me suis fait un plan d'études propres à former mon
cœur et à cultiver mon esprit et Je les suis régulièrement autant qu'une santé délicattc et une langueur qui ra'ôte Fespérance d'une longue vie peuvent me le permettre; J'ai réglé ma conduitte d'une manière que j'ai jugé convenable à ma situation et à mes sentiments et J'ose me flatter d'avoir fait quelque progrès dans l'estime des honnêtes gens. Pardonnes moi tant de liberté, Monseigneur, Je sais que tous ces détails blessent le respect que Je dois à Votre Excellence : mais ils sont l'effet d'une effusion de cœur dont Je ne suis point le maître. Quand je réfléchis que sans les soins charitables de V. Excellence, Je ne serois apparamment qu'un malheureux vagabond; quand Je réfléchis que si J'ai fait quelque chemin dans le sentier de l'honneur, si J'ai pris quelque amour pour la vertu c'est à Votre Excellence que j'en suis redevable; soit par son opposition à mes résolutions étourdies, soit par ses sages exhortations; En vérité. Monseigneur, il s'en faut peu que Je ne me figure de parler à un bon Père, dans le sein duquel Je verse touttes mes confidences et les plus secrettes dispositions de mon cœur. Je viens donc Monseigneur, avec un cœur attendri et plein de reconnaissance faire à V. E. l'hommage que je lui dois comme à l'auteur de tout le bonheur que Je puis espérer; Je me reconnois redevable aux bienfaits de V. E. des avantages qui me sont les plus précieux ».
Lisez les pages des Confessions où Rousseau a rappelé la série de ses études aux Charmettes. La majeure partie de ces souvenirs appartiennent à une époque plus ancienne, à celle dont nous parlons en cet instant. En effet l'auteur lui-même, tout en donnant pour fond à son beau poème de la vie intel-
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lectiielle le paysage des Charmettes, le place avant le voyage de Genève et le départ pour Montpellier. Notez que c'est dans une lettre de 1735 qu'il écrit:
«la bonté qu'a eue M'"® de Warens de m'accorder chez elle un asile m'a procuré l'avantage de pouvoir employer mon temps utilement et c'est ce que j'ai fait avec assez de soin jusqu'ici. D'abord, je me suis fait un système d'ét ;de que j'ai divisé en deux chefs principaux: le premier comprend tout ce qui sert à éclairer l'esprit, et l'orner de connaissances utiles et agréables; l'autre renferme les moyens de former le cœur à la sagesse et à la vertu. M'°^ de Warens a eu la bonté de me fournir des livres, et j'ai tâché de faire le plus de progrès qu'il était possible, et de diviser mon temps de manière que rien n'en restât inutile ».
Or n'est-ce pas Ik précisément ce que développe l'auteur des Confessions dans l'évocation de sa vie aux Charmettes?
On ne saurait exagérer l'importance de ces premières années de réflexion et de travail, « de compilations immenses », pour le développement général de son esprit. C'est la naissance du vrai Rousseau, du penseur ardent qui va régner sur tant de consciences. Car l'étude est bien, pour lui, un passetemps agréable, un moyen d'éluder la réalité brutale et de rester loin de la mêlée humaine, une espèce de sentimentalité contemplative, mais elle est aussi une élévation de tout l'être, un effort vers la perfection morale. « Les principes dont je fais profession, dit le jeune autodidacte, m'ont souvent fait né-
gliger la culture des talents de l'esprit en faveur de celle des sentiments du cœur, et j'ai bien plus ambitionné de penser juste que de savoir beaucoup».
Un nouveau rêve, à la fois mesquin et grandiose, s'ébauche timidement dans son esprit, rêve où se concilient sa passion pour les hautes connaissances et son attachement pour M'"^ de Warens, son ardeur et son indolence, Il se dit que cette vie paisible, partagée entre l'amour et l'étude, dominée par un noble idéal de vertu, pourrait durer toujours. Pourquoi ceux qui avaient soin de sa vie ne le laisseraient-ils pas à ses livres, à ses méditations? Il se contentait de peu, il n'avait pas d'ambition. Qu'on le laissât rêver à son aise et qu'on ne lui parlât pas d'argent.
Ce secret dessein, il n'ose pas l'avouer tout de suite à sa maîtresse. Tout en admirant ses élans vers la science et la vertu, elle a l'esprit trop pratique pour comprendre ce que peut être l'étude pour l'étude, et elle veut savoir à quoi tout cela est bon. Il y a dans le mémoire de M. De Conzié un renseignement curieux qui la peint: «Son goût décidé pour la lecture — on parle de Jean-Jacques — faisait que M'"" de Warens le sollicitait vivement pour qu'il se livrât tout entier à l'étude de la médecine : ce à quoi il ne voulut jamais consentir».
Ne pouvant faire dire explicitement à Jean-Jacques quelles étaient ses vraies intentions, M™^ de Warens les lui fit demander par son père. Isaac Rousseau écrivit à son fils en lui montrant la nécessité de faire le choix d'une carrière et en le priant de lui communiquer ses vues à cet égard.
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Jean-Jacques se recueillit quelques jours avant de répondre. Il reconnaissait avec raison que la matière était importante. Il comprenait que sa lettre n'était pas tant pour Isaac Rousseau que pour M""® de Warens et qu'il allait passer avec sa maîtresse un contrat idéal qui pèserait sur sa vie. Malgré la lenteur circonspecte et la pédantesque clarté de ses raisonnements, sa logique me paraît sincère; c'est la logique maniaque d'un voluptueux, réfractaire à l'action, prenant pour vertu son égoïsme d'amant et de poète.
Condensée en peu de mots, sa réponse est fort simple. Il n'a pas besoin de s'établir. M"^« de Warens l'entretient. Il songera à un « établissement » quand il en aura le motif. Il ne lui sera pas difficile, au besoin, de se tirer d'affaire. Il croit posséder toutes les qualités que doit avoir le secrétaire d'un grand seigneur et assez de connaissances scientifiques et littéraires pour devenir gouverneur d'un jeune homme de qualité. Il est vrai qu'on ne trouve pas tous les jours des places de ce genre et qu'on ne s'ouvre pas toujours aisément l'entrée des grandes maisons et que, « pendant qu'on cherche et qu'on se donne des mouvements il faut vivre ». Mais il connaît la musique: elle pourra toujours servir, entre temps. Telles sont ses ressources, au cas où les secours dont il dispose présentement viendraient à lui manquer. Mais c'est une folie que de penser à ces choses-là. « Il est temps, dit-il, de vous développer mes véritables idées». L'important, c'est qu'il n'a
pas de raisons pour désirer des changements. Il ne peut pas concevoir de vie plus heureuse et plus noble que celle qu'il mène actuellement. Elle lui suffit et elle devrait suffire à sa bienfaitrice. Une existence vertueuse et calme, dépensée tout entière dans l'étude, voilà son œuvre, voilà la récompense qu'il donne à M"^" de Warens, le beau spectacle où elle peut se complaire.
«Vous n'ignorez pas, mon cher père, les obligations infinies que j'ai à M^^e de Warens; c'est sa charité qui m'a tiré plusieurs fois de la misère, et qui s'est constamment attachée depuis huit ans à pourvoir à tous mes moyens, et même bien au delà du nécessaire. La bonté qu'elle a eue de me retirer dans sa maison, de me fournir des livres, de me payer des maîtres et, par dessus tout, ses o?tcellentes instructions et son exemple édifiant, m'ont procuré les moyens d'une heureuse éducation et de tourner au bien mes mœurs alors encore indécises. Il n'est pas besoin que je relève ici la grandeur de tous ses bienfaits; la simple exposition que j'en fais à vos yeux suffit pour vous en faire sentir tout le prix au premier coup-d'œil. Jugez, mon cher père, de tout ce qui doit se passer dans un cœur bien fait, en reconnaissance de tout cela; la mienne est sans bornes; voyez jusqu'où s'étend mon bonheur, je n'ai de moyen pour la manifester que le seul qui peut me rendre parfaitement heureux. J'ai donc dessein de supplier M™® de Warens de vouloir bien agréer que je passe le reste de mes jours auprès d'elle, et que je lui rende jusqu'à la fin de ma vie tous le services qui seront en mon pouvoir; je veux lui faire goûter autant qu'il dépendra de moi, par mon attachement à elle et par
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la sagesse et la régularité de ma conduite, les fruits des soins et des peines qu'elle s'est donnés pour moi : ce n'est pas une manière frivole de lui témoigner ma reconnaissance; cette sage et aimable dame a des sentiments assez beaux pour trouver de quoi se payer de ses bienfaits par ses bienfaits mêmes, et par l'hommage continuel d'un cœur plein de zèle, d'estime, d'attachement et de respect pour elle. J'ai lieu d'espérer, mon cher père, que vous approuverez ma résolution, et que vous la seconderez de tout votre pouvoir. Par là, toutes difficultés sont levées; l'établissement est tout fait, et assurément le plus solide et le plus heureux qui puisse être au monde, puisque, outre les avantages qui en résultent en ma faveur, il est fondé de part et d'autre sur la bonté du cœur et sur la vertu ».
Ignorant les secrets rapports de son fils avec M'"« de Warens, Isaac Rousseau ne pouvait comprendre toute la portée de ce projet, ni saisir ce qu'un tel parasitisme avait à la fois d'ignoble et de poétique. Rousseau veut, de certaine façon, légaliser sa situation et donner, dans les limites- du possible, à une relation momentanée la dignité du mariage. C'est pourquoi il sollicite l'approbation et l'intervention paternelles. Notez qu'il ne répète pas les banales excuses auxquelles il recourt habituellement. Il ne parle pas de sa mort prochaine. Il expose nettement, simplement, un rêve qu'il croit supérieur. Je doute fort que Rousseau le père se soit employé auprès de M'"« de Warens pour Rousseau le fils, mais il est certain qu'elle connut les projets de son amant. Deux
ans plus tard, lorsqu'elle voudra l'éloigner, il lui écrira à propos de sa ferme décision de rester près d'elle:
« Il est inutile de penser que je puisse vivre autrement: il y a longtemps que je vous l'ai dit et je le sens encore plus ardemment que jamais».
M*"** de Warens ne goûta pas, s'entend, le faux idéalisme de son ami. Elle ne voulut pas se soumettre, en principe, et continua à lui parler de ses misères, de son avenir, de la nécessité, pour lui, de se placer et de gagner quelque chose. La bonne dame avait, au besoin, la langue bien pendue et sa colère devait être écrasante. Pour un mot outrageant qu'elle lui avait dit dans une querelle — racontent les Confessions ■— Claude Anet tenta de se suicider. Vous pouvez imaginer les scènes qu'elle dut faire à Jean-Jacques.
Jean- Jacques n'avait rien de solide à opposer à la justesse de ses reproches. Il ripostait parfois avec fierté qu'il payerait tout sous peu ; il faisait sonner haut l'héritage de sa mère. Le testament qu'il fit le 27 juin 1737, en prenant prétexte d'un petit accident qui lui était arrivé en essayant de fabriquer de l'encre de sympathie, est un document précieux à cet égard. C'était, à y bien regarder, un testament pour rire, le testateur étant sans doute persuadé que sa vie n'était pas en danger. Par cet acte, Jean-Jacques établit son héritière la dame Françoise-Louise de la Tour comtesse de Vuarrens « la priant très humblement de vouloir accepter son hoirie comme la seule marque qu'il lui pût donner de la vive re-
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connaissance qu'il a de ses bontés ». Il déclare, de plus, « — .... pour la décharge de sa conscience.... devoir à la dame Françoise-Louise de la Tour de V^iarens.... la somme de 2000 livres de Savoye pour sa pension et entretien que la dite Dame luy a fourni depuis dix années, laquelle somme le dit Rousseau promet luy paier, si Dieu Iny conserve la vie, dans six mois prochain.... ». Tout, dans ces lignes, est gasconnade. Rousseau s'y déclare débiteur de dix années d'entretien, sans vouloir rien décompter pour le temps de son séjour à Turin, ou pour celui de son voyage en Suisse et en France immédiatement avant son séjour k Ghambéry. Il feint aussi d'oublier qu'il a été nourri par l'évêché, à Annecy. Il veut montrer, par cette inexactitude réfléchie, qu'il ne marchande pas, qu' il ne défalque pas tout le temps, deux ans au moins, qu'il a passé loin de M'"^ de Warens. Il est certain, d'autre part, que l'héritage tant vanté était obéré de dettes et se réduisait à peu de chose. D'autres fois il protestait qu'il pouvait gagner son pain n'importe où et il partait, plein de confiance en ses talents, sûr des triomphes qui l'attendaient, pour rentrer presque aussitôt h la maison dès que son argent était fini. De là les fréquents voyages dont il parle dans les Confessions et dont le but aurait été, selon lui, de se distraire, de s'arracher un instant à ses inquiétudes. Les orages, auxquels il se soustrayait par ses fuites, devaient être quelquefois très violents. Lorsqu'il partit pour Montpellier, il écrivit de sa première étape :
«On ne peut être plus satisfait d'une ville que je le suis de celle-ci. On m'y a marqué tant d'amitiés et d'empressement que je croyais, en sortant de Chambéry, me trouver dans un nouveau monde».
Mais cela n'est rien. Il lui arriva de disparaître soudainement, sans rien dire. Il écrit dans une lettre à son père du 26 juin 1735:
« je suis entièrement redevable aux bontés de
M™« de Warens de mon retour au bon sens et à la raison ; c'est encore sa sagesse et sa générosité qui m'ont ramené de cet égarement-ci: j'espère que, par ce nouveau bienfait, l'augmentation de ma reconnaissance, et mon attachement respectueux pour cette dame, lui seront de forts garans de la sagesse de ma conduite à l'avenir; je vous prie, mon cher père, de vouloir bien y compter aussi ; et quoique je comprenne bien que vous n'avez pas lieu de faire grand fond sur la solidité de mes réflexions après ma nouvelle démarche, il est juste pourtant que vous sachiez que je n'avais point pris mon parti si étourdiment que je n'eusse eu soin d'observer quelques-unes des bienséances nécessaires en pareilles occasions. J'écrivis à M™» de Warens dès le jour de mon départ, pour prévenir toute inquiétude de sa part; je réitérai peu de jours après; j'étais aussi dans les dispositions de vous écrire; mais mon voyage a été de courte durée, et j'aime mieux pour mon honneur et pour mon avantage que ma lettre soit datée d'ici que de nulle part ailleurs».
Est-ce à cette équipée que Rousseau fait allusion lorsqu'il parle, ailleurs, de son « maudit voyage de Besançon», « voyage éternel et malencontreux s'il en fut»; dont il est obligé, s'il lui arrive d'en causer,
de déguiser un peu le motif? On n'en sait rien. Peutêtre s'est-il rendu, non une seule fois, mais plusieurs, dans cette ville. Ses souvenirs, à ce sujet, sont beaucoup trop imprécis et contradictoires.
Il ne retournait pas toujours avec un air contrit. « Tout bien examiné, disait-il à propos d'un de ses voyages de Besancon, je ne me repens point d'avoir fait ce petit voyage qui pourra dans la suite m'être d'une grande utilité». Il se donnait l'air de mettre des conditions à son retour : « Ayez la bonté de m 'écrire, madame, si j'y serai reçu avec plaisir
et si l'on m'y donnera des écoliers je vous avoue
que je ne me soucie guère de partir que je ne sache au vrai si l'on se réjouira de m'avoir: j'ai trop de délicatesse pour y aller autrement». Il insinuait que la protection de M™*' de Warens ne lui était pas indispensable: «...je prendrai la liberté de consulter le secours de vos sages avis sur l'option d'aller à Paris en droiture avec M. l'Abbé Blanchard ou à Soleure auprès de M. l'ambassadeur».
M'"« de Warens finit par se lasser. L'idylle de Chambéry se termina, à peu près, comme l'idylle fumeuse de Venise: au jeune homme rêveur, malade, inactif, querelleur, on préféra l'homme robuste, gai, laborieux; à un amour tumultueux, alternative fatigante de ruptures et de reprises, on préféra un dévoiiment égal et solide. Rousseau fut supplanté par un nouveau venu: Wintzinried. A son retour de <ienève, en 1737, il le trouva déjà dans la maison. 11 partit presque aussitôt pour Montpellier, le petit hé-
ritage de sa mère lui permettant encore une fois de s'abandonner à son caprice. Comme d'habitude, lorsqu'il s'aperçut que son fonds était près de finir, il marqua à M'"" de Warens sa résolution de retourner auprès d'elle. Son ancienne passion ne devait pas encore être éteinte et il devait paraître à sa maîtresse moins accommodant qu'il ne voudra plus tard se faire croire, puisqu'elle s'effraya de ce retour et s'empressa d'aller à rencontre des inconvénients qui pourraient en sortir. Elle avertit Jean-Jacques de ne point rentrer avant la Saint-Jean et qu'elle avait pour cela de graves motifs qu'elle ne pouvait pas lui avouer; elle lui annonça qu'elle venait de le proposer comme secrétaire à M. de Lautrec, colonel du régiment d'Orléans, qui l'avait comblée d'amabilités à son passage à Saint-Jean-de-Maurienne et à Chambéry. Jean-Jacques s'obstina. Il écrivait le 23 octobre 1737: « Vous m'exhortez. Madame, à rester ici jusqu'à la Saint-Jean ; je ne le ferais pas quand on m'y couvrirait d'or». Et le 14 décembre 1737: « Vous devez avoir reçu ma réponse par rapport à M. de Lautrec». Il avait sans doute répondu par un refus, puisqu'il ajoute:
«0 ma chère maman!..... Pourvu que j'aie cet avantage {de rester auprès d'elle) dans quelque état que je sois, tout m'est indifférent. Quand on pense comme moi, je vois qu'il n'est pas difficile d'éluder les raisons importantes que vous ne voulez pas me dire. Au nom de Dieu, rangez les choses de sorte que je ne meure pas de désespoir. J'approuve tout; je me soumets à tout, excepté
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ce seul article auquel je rac sens hors d'état de consentir, dussé-je être la proie du plus misérable sort. Ah ! ma chère maman, n'étes-vous donc plus ma chère maman? ai-je vécu quelques mois de trop? Vous savez qu'il y a un cas où j'accepterais la chose dans toute la joie de mon cœur, mais ce cas est unique. Vous m'entendez».
Le sens tragique de ces derniers mots a échappé jusqu'ici aux lecteurs les plus pénétrants. Ce sens ne peut être douteux pour nous, après ce que je viens de narrer. Rousseau veut parler du cas où M"^« de Warens aurait cessé de l'aimer. C'est alors, uniquement, qu'il quitterait avec joie sa maison.
Des craintes commençaient donc à l'assaillir; mais il espérait encore. Il n'eût pas fini sa lettre par cet appel poignant à leur vieil amour, par ce cri désespéré: ai-je vécu quelques mois de trop? s'il avait connu les raisons importantes que M'»« de Warens ne voulait pas lui dire et que nous connaissons ; elles lui eussent appris que tout était fini pour toujours.
Pourquoi M»"» de Warens ne voulait>elle pas que Jean-Jacques rentrât avant la Saint- Jean ? A la Saint- Jean, elle allait prendre possession d'une maison de campagne située à une demi-heure de Chambéry. Là elle voulait réléguer l'ancien amant, devenu désormais un embarras.
Retourné à Chambéry en février ou en mars, Rousseau passa encore quatre ou cinq mois dans la
sombre maison où avait fleuri tristement son idylle. Dès qu'on put habiter les Charmettes, il en fit sa maison à lui, sa seule demeure.
Les Charmettes ! Ce nom n'a pas perdu pour la masse son poétique prestige ; il signifie encore pour la plupart « l'idéal roman d'amour après lequel tout homme plus ou moins a soupiré dans sa vie », le sort heureux de «rencontrer à l'aurore de sa jeunesse une femme intelligente, belle, instruite, indépendante, pleine de douceur, d'enjouement, d'élégance qui vous forme Tesprit, vous fasse vivre auprès d'elle dans un vallon poétique et charmant, vous ouvre les horizons d'une existence harmonieuse, vous protège, vous aime, vous le dise et vous initie à de mystérieuses délices.... ».
Disons adieu h tout ce beau roman. L'histoire des Charmettes n'est pas « celle de nos plus beaux jours ». Aucune idylle ne brilla dans le cadre enchanteur que tant de nouveaux mariés visitent encore comme le temple même de l'amour.
Au cours des deux années qu'il demeura aux Charmettes, depuis l'été de 1788 jusqu'au mois de mai 1740, Jean-Jacques fut laissé, la plupart du temps, dans la plus complète solitude. M'"^ de Warens et Wintzinried ne passaient aux Charmettes que la belle saison. Lui y restait aussi pendant l'hiver. Le 3 mars 1739 il écrivait à sa « chère maman»:
« depuis que vous voilà établie en ville, ne vous
prend-il point fantaisie d'entreprendre un jour quelque
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petit voyage à la campagne? Si mon bon génie vous l'inspire, vous m'obligerez de me faire avertir quelques trois ou quatre mois à l'avance, alin que je me prépare à vous recevoir et à vous faire dûment les honneurs de chez moi ».
Et le 18 du même mois:
«Il n'est pas nécessaire, je crois, de vous assurer que je languis depuis longtemps dans l'impatience de vous revoir. Songez, ma très chère maman, qu'il y a un mois et peut-être au delà, que je suis privé de ce bonheur».
Rousseau faisait donc de temps à autre des apparitions en ville. Il s'y était rendu vers la moitié de février. Mais l'ancienne maîtresse n'était pas venue, elle, le visiter dans son ermitage. Il ne lui eût pas fait le reproche que nous avons vu tout à l'heure.
Mais alors même qu'ils séjournaient ensemble à la campagne ou qu'ils se revoyaient momentanément à Chambéry, Jean-Jacques était seul. Il avait beau être charmant, rampant même, avec tous; il avait beau traiter son successeur en frère et témoigner à M'"^ de Warens, redevenue sa maman, la tendresse la plus filiale. Il était désormais un étranger dans cette maison qui l'avait eu pour maître. Sa bonne mère ne se lassait pas de lui chanter la même antienne: qu'il se plaçât, qu'il pensât à son avenir. Elle ne lui épargnait pas les réprimandes ' sévères, les regrets offensants. Rousseau lui écrivait le 18 mars:
«J'ai reçu comme je le devais, le billet que vous m'écrivîtes dimanche dernier et j'ai convenu sincèrement
avec moi-mêrùe que, puisque vous trouviez que j'avais tort, il fallait que je l'eusse effectivement; ainsi sans chercher à chicaner, j*ai fait mes excuses de bon cœur à mon frère et je vous fais de même ici les miennes très humbles »
On a cru que Rousseau avait fait à M'"" de Warens quelque grosse injure ou l'avait compromise d'une façon grave avant même le voyage de Montpellier et qu'aux yeux de sa bienfaitrice il avait augmenté ses torts en cherchant querelle à Witzinried. Non. Le rôle de Witzinried dans cette affaire se réduit, à mon sens, à celui d'ambassadeur, Rousseau a fait d'abord sa réponse au porteur du billet et a confirmé, quelques jours plus tard, par une lettre, ce qu'il avait répondu de vive voix. La querelle est entre lui et M™« de Warens. Ce que celle-ci lui reproche est d'avoir négligé ses avis, de n'avoir pas recouru, pour sortir de sa misérable situation, à l'appui paternel. Voyez en effet ce qui suit:
«Je vous remercie, ma très chère maman, de l'avis que vous m'avez fait donner d'écrire à mon père. Rendez-moi cependant la justice de croire que ce n'est ni par négligence ni par oubli que j'avais retardé jusqu'à présent. Je pensais qu'il aurait convenu d'attendre la réponse de M. l'abbé Arnaud, afin que si le sujet du mémoire n'avait eu nulle apparence de réussir, comme il est à craindre, je lui eusse passé sous silence ce projet évanoui! Cependant vous m'avez fait faire réflexion que mon délai était appuyé sur une raison trop frivole et pour réparer la chose le plus tôt qu'il est possible, je vous envoie ma
lettre que je vous prie de prendre la peiue de lire, de fermer et de faire partir si vous le jugez à propos».
Toute une vie amère, heurtée, haineuse presque, se révèle à nous dans ces lignes froidement railleuses. ;\Xme ^\Q Warens n'est plus seulement, ici, pour Rousseau, la voix du réel qui réveille le rêveur inerte; c'est le cri du besoin qui le pousse à tout tenter, h fouler aux pieds toute dignité et tout orgueil. Rousseau obéit à contre-cœur. Sa superbe native, qu'a augmentée l'éducation, lui tient lieu de vertu. Tout en se soumettant, il tâche de racheter par la noblesse de ses paroles l'ignominie de ses actes.
M™« de Warens ne lui impose pas seulement de s'adresser à son père ; elle l'engage à exploiter sa qualité de nouveau converti et h écrire au gouverneur de Savoie pour avoir, à ce titre, une pension. Le mémoire qu'ils rédigent ensemble dans ce but est la plus basse des escroqueries. D'un bout à l'autre, tout y est faux. Rien n'a été oublié qui pût diminuer la monstruosité du cas: un jeune homme de 27 ans demandant une pension. On observe qu'il a abandonné ses droits pour entrer dans le sein de l'église, qu'il n'a jamais fait aucune démarche pour implorer des secours, qu'il ne lui reste que peu de temps à vivre, le temps qu'il faut pour recueillir son esprit et mettre son âme et sa conscience en paix avec Dieu. Surtout Jean- Jacques tient à ne pas se confondre avec les gens indignes qui ne rougissent point de faire un trafic honteux de leur foi et il se vante d'avoir montré par sa conduite d'être éloigné de
pareils sentiments. Il avait beau jeu, quant à ce point. Monseigneur de Bernex étant mort, le marquis de Bonac étant mortellement malade, il pouvait travestir à son gré les événements et attribuer à ces deux grands personnages un rôle qu'ils n'avaient jamais eu. L'évêque d'Annecy devient le protecteur spontané de son enfance: c'est lui qui l'a confié à M™e (Je Warens et recommandé au marquis de Bonac.
«Voilà les trois seuls protecteurs à qui j'aie eu l'obligation du moindre secours Ils ont envisagé en moi
un jeune homme assez bien né, rempli d'émulation, et qu'ils entrevoyaient pourvu de quelques talents et qu'ils se proposaient de pousser. Il me serait glorieux de détailler à son excellence ce que ces deux seigneurs avaient eu la bonté de concerter pour mon établissement; mais la mort de monseigneur l'évêque de Genève et la maladie mortelle de M. l'ambassadeur ont été la fatale époque du commencement de tous mes désastres. Je commençai aussi moi-même d'être attaqué de la langueur qui me met aujourd'hui au tombeau. Je retombai par conséquent à la charge de M™« de Warens qu'il faudrait ne pas connaître pour croire qu'elle eût pu démentir ses premiers bienfaits, en m'abandonnant dans une si triste situation ».
C'est presque de la folie. Partout un tel dédain de la vérité qu'il semble impossible qu'on ait pu mentir ainsi de sang froid. Les autres détails ne sont pas moins fantaisistes. De peur que le gouverneur ne l'appelle devant lui ou qu'on ne lui vienne faire subir un interrogatoire aux Charmettes, il a le
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courage d'ajouter que «pour comble de disgrâce, [il est] tombé dans une maladie affreuse qui le défigure ».
Aucun autre document ne montre mieux le désarroi de sa conscience, son impuissance de rhéteur, qu'exaltent les grands mots et qu'épouvante l'épreuve. L'auteur de cette supplique ignoble, de ce chef-d'œuvre d'hypocrisie et de fausseté, prend des airs de Caton. En envoyant son mémoire à M™« de Warens il s'écrie avec fierté: «Après tout, pour quatre misérables jours de vie, vaut-il la peine de se faire faquin?» et plus clairement encore, à propos de sa pension: «j'espère bien n'en jamais souiller mes mains ».
C'était bien l'ancien rodomonte qui, huit ans auparavant, dans la détresse la plus affreuse, avait écrit à son père : « Si j'ai refusé plusieurs fois une fortune éclatante, c'est que j'estime mieux une obscure liberté qu'un esclavage brillant », et qui, en 1737, lors de son passage à Grenoble, avait écrit à M"™® de Warens : «Ce monsieur.... m'off'rit un écu de six francs, je l'acceptai par timidité, mais je crus devoir en faire présent au portier. Je ne sais si j'ai bien fait, mais il faudra que mon âme change de moule avant de me résoudre à faire autrement.... ».
Comment donc un homme pensant de la sorte vivait-il, à vingt-sept ans, des aumônes d'une femme? Rousseau était obligé d'expliquer cette contradiction, de se justifier vis-à-vis du monde et de lui-même. Ses rapports avec la baronne étaient pour beaucoup
de gens une énigme et les bonnes langues n' avaient pas tardé à murmurer:
Vainement des cœurs bas, des âmes mercenaires, Par des avis cruels plutôt que salutaires. Cent fois ont essayé de m'ôter vos bontés.
Le Verger de Madame la Baronne de Warens, d'où ces vers sont tirés, et qu'il publia en 1739, fut sa réponse aux calomnies, l'adroit stratagème par lequel il réussit à apaiser ses propres remords. Car Rousseau a la sincérité de l'artiste ; il est tour à tour, avec une entière sincérité, ce que l'obligent d'être ses rôles. Il a trouvé l'étrange formule qui le sauve : il était vrai que M'"« de Warens était sa bienfaitrice, mais c'était là un honneur qu'il n'accordait pas à tout le monde. Il dit, à propos des « cœurs bas » dont je viens de parler:
Qu'ils suivent à leur gré ces sentiments affreux. Je me garderai bien de rien exiger d'eux. Je n'irai pas ramper ni chercher à leur plaire; Mon cœur sait, s'il le faut, affronter la misère, Et plus délicate qu'eux, plus sensible rà l'honneur, Regarde de plus près au choix d'un bienfaiteur: Oui, j'en donne aujourd'hui l'assurance' publique, Cet écrit en sera le témoin authentique Que si jamais le sort m'arrache à vos bienfaits, Mes besoins jusqu'aux leurs ne recourront jamais.
Deux ans après, il répète fièrement sa formule à M™^ de Sourgel qui lui a jeté à la figure un ancien cadeau :
« je n'ai jamais songé à recevoir votre présent,
dans quelque état d'abaissement qu'il ait plu à la fortune
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do rae placer. J'y regarde de plus près que cela dans la choix de mes bienfaiteurs ».
Les secours de M'"*" de Warens n'étaient pas l'aurnône imprudente et superbe que le riche laisse tomber dans les mains du mendiant. M'"« de Warens n'était pas seulement une femme charitable : elle était un mécène. Sage et vertueuse, ayant la libéralité des Tite et des Trajan, son plaisir suprême était d'essuyer des larmes, de faire des heureux. Elle l'avait protégé parce qu'elle avait compris qu'il était digne d'être tiré de l'indigence et d'être guidé vers un plus haut destin:
Vous... dès mon enfance attachée à m'instruire, A travers ma misère, hélas ! qui crûtes lire Que de quelques talens le ciel m'avait pourvu, Qui daignâtes former mon cœur à la vertu. Vous que j'ose appeler du tondre nom de mère
Il était naturel qu'ayant eu jusqu'alors pitié de lui, elle ne l'abandonnât pas dans ses derniers moments, qu'elle lui permît de les passer noblement dans la paix de la nature et les joies de l'étude, qu'elle lui laissât, en un mot, les Charmettes.
Ces belles fantasies, qui allaient s'imposer de plus en plus à son esprit et devenir un jour, lorsqu'il écrira les Confessions, tout son passé, n'oubliez pas quelle est leur origine. Elles ont été tout d'abord un men.songe volontaire, un secours de l'imagination contre la réalité désolante.
Somme toute, elles furent bien tristes, les années des Charmettes.
Vous connaissez déjà la première source de tristesse: l'incertitude de l'avenir, la fièvre des projets. S'il faut en croire Senebier, le futur auteur de la Nouvelle Héloïse aurait même envoyé au ministre du roi de Sardaigne un plan de diligences dont il se proposait d'être l'administrateur.
Ajoutez le regret de l'ancien amour et, peut-être l'indignation accablée du faible, qu'a supplanté un rival plus vigoureux:
« Vous m'avez fait dire qu'à l'occasion de vos pàques vous voulez bien me pardonner. Je n'ai garde de prendre la chose au pied de la lettre et je suis sur que quand un cœur comme le vôtre a autant aimé quelqu'un que je me souviens de l'avoir été de vous, il lui est impossible d'en venir jamais à un tel point d'aigreur qu'il faille des motifs de religion pour le réconcilier. Je reçois cela comme une petite mortification que vous m'imposez en me pardonnant et dont vous savez bien qu'une parfaite connaissance de vos vrais sentiments adoucira l'amertume».
Ces lignes ont été écrites par Rousseau à M'"^ de Warens le 18 mars 1739. J'y sens une mélancolie profonde et comme une ironie triste. Et il me revient en mémoire d'autres lignes qu'il a écrites plus tard et que lui à dictées la même douleur :
«Quel prompt et plein bouleversement dans tout
mon être En un moment je vis évanouir pour jamais
tout l'avenir de félicité que je m'étais peint. Toutes les douces idées que je caressois si affectueusement disparu-
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rent; et moi, qui depuis mon enfance ne savois voir mon existence qu'avec la sienne, je me vis seul pour la première fois. Ce moment fut affreux : ceux qui le suivirent furent toujours sombres. J'étais jeune encore, mais ce doux sentiment de jouissance et d'espérance qui vivifie la jeunesse me quitta pour jamais.
Qu'il ait alors senti sa solitude et entrevu Tabîme qui le séparait des autres hommes, c'est ce qui ressort aussi du seul témoignage que nous ayons pour ces années-là, le mémoire déjà tant cité de M. de Conzié :
« Comme je le voyais tous les jours et qu'il me parlait avec confiance, je ne pouvois douter de son goût décidé pour la solitude et je puis dire un mépris inné pour les hommes, un penchant déterminé à blâmer leurs défauts, leurs faibles; il nourrissoit en lui une défiance constante en leur probité».
Mysanthropie que nous témoigne, par exemple, l'avertissement qu'il a placé en tête du Verger. L'avertissement se termine par un trait, qui veut être mordant, contre le monde qui l'a délaissé:
«On ne manquera pas de s'écrier: Un malade faire des vers! un homme à deux doigts du tombeau! C'est précisément pour cela que je fais des vers Combien des
gens qui regorgent de biens et de santé ne passent pas autrement leur vie entière ! Il faudrait aussi savoir si ceux qui me feront ce reproche sont disposés à m'employer à quelque chose de mieux».
Rousseau a connu dans son ermitage toutes les tortures de la solitude et de la défaite.
Mais au poète qu'il était la solitude a fait connaître aussi toutes ses délices et la célèbre maison du coteau de Chambéry a pu rester dans son souvenir pleine de gaîté et de lumière.
Ayant brisé ses rapports avec la société, il les renoua avec la nature. Son âme si vibrante et si artiste s'absorba dans les beautés simples et grandioses de la campagne, dans les plaisirs innocents de la vie rustique. Il goûta la joie des aurores, des libres lectures aux bords des fontaines et aux pieds des arbres, des promenades à travers champs dans l'air pur du matin. Il devint l'ami des pigeons et des abeilles et écouta la chanson du rossignol. Il s'intéressa aux récoltes, aux vendanges, à toute cette existence ingénue et charmante qu'il a idéalisée plus tard dans la Nouvelle Hèloïse et dont il a fixé l'âme musicale dans le Devin du village. Mais sa contemplation ne se borna pas au paysage pittoresque que fermaient au loin les montagnes. Par la méditation et par l'étude il contempla une nature plus vaste : la nature.
si chaque jour je jouis de moi-même,
Tantôt en m' élançant jusqu'à l'Etre suprême, Tantôt en méditant, dans un profond repos. Les erreurs des humains, et leurs biens et leurs maux, Tantôt philosophant sur les lois naturelles J'entre dans le secret des causes éternelles; Je cherche à pénétrer tous les ressorts divers Les principes cachés qui meuvent l'univers.
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Ce ne sont plus, comme en 1735, les études préparatoires d'un futur précepteur. C'est la marche victorieuse d'une grande pensée à qui le monde et Dieu se révèlent. Il a entrepris le Verger pour expliquer ses relations avec M'»^ de Warens ; peut-être aussi pour récompenser de quelque façon sa protectrice par réloge de sa bienfaisance. Mais le petit poème est devenu un éloge de la vie aux champs et de l'étude. Les vers sont médiocres, il est vrai ; mais ce sont tout de même des vers, à savoir une tentative d'exprimer ce je ne sais quoi de poétique que Jean-Jacques sentait au dedans de lui et autour de lui. Un enthousiasme sincère anime les tournures conventionnelles. 11 faut rapprocher du Verger les prières en prose qu'il a composées à la même époque. Ce sont des expressions parallèles d'une même exaltation mystique.
Sa tristesse s'apaise. Elle fait place à un stoïcisme résigné, sans secousse, sans révoltes.
Vainement les douleurs, les craintes, la misère, Veulent décourager la rtn de ma carrière. D'Epictète asservi la stoïque fierté M'apprend à supporter les maux, la pauvreté.
Il lui arrive même quelquefois d'oublier tout à fait ses souffrances et de sentir son cœur inondé par une félicité sans égale. Ce n'est pas seulement la douce paix que versent dans les cœurs les plus vibrants le calme de la campagne et le rythme régulier des occupations journalières. C'est une vie spirituelle
plus intense, une plus superbe floraison de désirs, d'émotions, d'élans, de rêves, une intuition plus pure de la réalité, une existence plus libre, plus près de la nature, c'est-à-dire plus près de Dieu. Une âme nouvelle, qu'il a jusque là méconnue, une âme pleine de bonté, riche d'énergie, éprise d'absolu, se libère en lui et s'épanouit joyeusement. Il se replie sur luimême et se plaît à analyser son bonheur. Il se dit que ce sont là « les plus beaux jours que le ciel lui dispense» ; que c'est là sa vraie vie, celle pour laquelle le ciel l'a créé. Il sait gré à la solitude d'avoir dégagé, des éléments impurs qui le comprimaient et r étouffaient, son tempérament véritable, aimant, indépendant, contemplatif, solitaire.
«Il n'y a pas de jour où je ne me rappelle avec joie et attendrissement cet unique et court temps de ma vie où je fus moi pleinement, sans mélange et sans obstacle, et où je puis véritablement dire avoir vécu.... Sans ce court mais précieux espace, je serois resté peut-être incertain sur moi: car, tout le reste de ma vie, facile et sans résistance, j'ai été tellement agité, ballotté, tiraillé par les passions d'autrui, que, presque passif dans une vie aussi orageuse, j'aurois peine a démêler ce qu'il y a du mien dans ma propre conduite, tant la dure nécessité n'a cessé de s'appesantir sur moi. Mais durant ce petit nombre d'années, aimé d'une femme pleine de complaisance et de douceur, je fis ce que je voulois faire, je fus ce que je voulois être, et, par l'emploi que je fis de mes loisirs aidé de ses leçons et de son exemple, je sus donner à mon âme, encore simple, et neuve, la forme qui lui convenoit davantage et qu'elle a gardée toujours. Le goût
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le lu solitude et de ki contemplation naquit dans mon (•<eur avec les sentiments expansifs et tendres faits pour cHre son aliment. Le tumulte et le bruit les resserrent et les étouffent; le calme et la paix les raniment et les exaltent. J'ai besoin de me recueillir pour aimer. J'engageai maman à vivre à la campagne. Une maison isolée, au penchant d'un vallon, fut notre asile, et c'est là que, dans l'espace de quatre ou cinq ans, j'ai joui d'un siècle de vie et d'un bonheur pur et plein, qui couvre de son cliarme tout ce que mon sort présent a d'affreux.... ».
Les dernières lignes de Rousseau ont été pour les Charmettes aimées. Non pas parce qu'elles avaient été le théâtre de son grand amour. Mais parce qu'elles représentaient pour lui l'idéal entrevu : « être soi sans contradiction ». Il l'a poursuivi toute sa vie, cet idéal, et il l'a placé dans un au-delà plus harmonieux. C'est la même aspiration nostalgique qui 1' a enchaîné à Montmorency et qui lui a fait aimer l'île Saint-Pierre. C'est avec le même élan de reconnaissance et de regret qu'il a célébré tous les ermitages où se sont enlormies ses tristesses. Il a répété pour tous ce qu'il I dit des Charmettes : C'est seulement là que j'ai vécu.
Mes lecteurs savent le rôle de Rousseau dans l'humanité de son temps. Il est une phrase de ï Emile (lui l'ésume ce rôle à merveille, phrase qui pourrait servir d'épigraphe à ses œuvres: « Mortels, je viens vous annoncer que la nature existe ».
Or, c'est aux Charmettes, à l'époque dont je parle, qu'il a fait la grande découverte. En retrou-
vant son vrai moi, il crut avoir retrouvé l'archétype de r homme. Il vit la grande harmonie des choses créées, l'ordre fondamental et providentiel qu'il faut respecter pour être heureux, ce qu' il appelle la nature. L'homme avait troublé le rythme universel. La volonté divine et l'art humain n'avaient pas marché dans les mêmes voies. Les apports funestes de la civilisation s'étaient superposés au fonds primitif remontant à la création. De là la décadence humaine. Pour reconquérir le bonheur, il fallait séparer les éléments contradictoires, « revenir à la nature ».
Au lieu de tout ordonner par rapport à l'humanité, il fallait tout ordonner par rapport au Tout. Il était encore possible de restaurer l'homme naturel, à savoir l'homme tel qu'il serait s'il pouvait se développer librement. Il suffisait de l'arracher à l'esclavage social et de replacer l'individu, non plus sur le fond étroit de la vie sociale, mais sur le fond immense de la vie universelle. La société et la nature! Voilà la grande antinomie, celle qui s'est présentée sous tant de formes différentes aux esprits qu'attire le mystère, et que d'autres ont appelée le bien et le mal, l'absolu et le relatif, l'âme et le corps, le rêve et la réalité.
Rousseau étend à toute l'humanité sa propre chimère. L'«état dénature», l'âge d'or auquel il voudrait la ramener, n'est qu'une généralisation de sa vie aux Charmettes: une vie libre, à la campagne, partagée entre les douces affections et les occupations champêtres, dominée par le sentiment de l'uni-
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verselle beauté et de T universelle harmonie. La peinture légendaire de la Rome républicaine lui fit croire que son rêve était réalisable. De là son œuvre à la fois si incohérente et si une: oeuvre éminemment révolutionnaire, puisqu' elle condamne la société et prêche le plus âpre individualisme ; œuvre profondément conservatrice aussi, puisqu'elle croit, ingéniiment, sauver de vieilles traditions en péril, et réhabiliter les valeurs humaines les plus pures.
Quoi qu'il en soit, ces songes éclosent, ou commencent à germer, dans la solitude des Charmettes. Déjà dans le Verger, Rousseau afïîrme nettement que la nature est toujours pure et déjà il s'y souvient de sa Rome moderne, de Genève. L'influence de Genève aurait été pour beaucoup, suivant Gaspard Vallette, dans la naissance de ses théories républicaines. Je n'y crois guère. Pour que le souvenir de sa patrie libre et austère se changeât chez lui en regret, il fallait que le fier républicain existât déjà et que le changement intérieur que je viens de décrire fût entièrement accompli.
Ainsi ce qui constitue la plus grande originalité de Rousseau, ce qui a fait l'attrait dangereux de sa doctrine et l'étrangeté paradoxale de sa conduite, se rattache étroitement aux Charmettes. Il n'eût pas été ce qu'il fut sans ces années de recueillement. Ce fut son prix de Rome. Oublieux de la réalité, il but alors avidement la poésie infinie qui émane de la nature et de ridée.
Le Verger de Madame la Baronne de Warens s' ouvrait par un souhait qui ne devait pas s'accomplir :
Verger cher à mon cœur, séjour de l'innocence, Honneur des plus beaux jours que le ciel me dispense. Solitude charmante, asile de la paix, Puissé-je, heureux verger, ne vous quitter jamais.
Rousseau le quitta aux premiers jours de mai 1740. M'"*' de Warens était enfin parvenue à lui trouver un emploi : une place de précepteur chez les Mably.
Ce n'était point encore le départ définitif. Avant de dire adieu à sa jeunesse et de quitter pour toujours la Savoie, il revit, aux moins deux fois, les Charmettes. La courte étape qu'il y fit en 1741 n'a pas laissé de trace dans ses souvenirs et dans son œuvre. Mais les jours qu'il y passa en 1742 ont marqué une époque nouvelle dans l'histoire de sa vie intérieure. Les Charmettes ne sont plus, en 1742, le romantique berceau d'une philosophie un peu farouche, le refuge d'un solitaire qui a renoncé aux faux plaisirs et qui tâche de réaliser l'homme véritable. Il y a, idéalement, deux Charmettes distinctes. L'hôte de 1742 a renié ses anciennes croyances. Lui qui
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dans la pré(\ice du Verger s'excusait d'avoir fait des vers, il est maintenant et se propose d'être un poète. Son but est maintenant de se faire un nom dans les lettres. Aussi trouve-t-on déjà aux Charmettes Rousseau tout entier. Elles ont hébergé tour à tour les deux hommes contradictoires dont la coexistence fera l'intérêt dramatique de sa vie; les deux hommes que D'Alembert et Ch. Bordes, et tant d'autres critiques, se plairont à opposer l'un à l'autre dans leurs attaques fameuses.
Son séjour à Lyon a été pour beaucoup dans ce changement. Deux années de frottement social dans une ville opulente ont poli sa surface rude.
Lyon le ravit.
Tous les plaisirs du goût, le charme des beaux-arts A mes yeux enchantés brillaient de toutes parts.
Les attraits réels de son nouveau séjour s'augmentent de toute l'horreur de deux hivers passés à la campagne, loin de tout contact digne de lui. Il trouve à Lyon
Des amis plus polis, un climat moins sauvage.
Son poste chez les Mably le met en état de faire des connaissances brillantes, de se faufiler dans la société des «enfants de Plutus».
Sa figure vive ne passe pas inaperçue. M'"« Fleurieu parie, rien qu'à le voir, qu'il a de l'esprit, ce qui lui vaut de la part du jeune précepteur une galanterie rimée où elle devient « divine». L'intendant
Fallu l'honore de ses bonnes grâces, ce qui lui vaut, à lui aussi, une divinisation poétique:
Apollon et Plutus, étonnés d'être ensemble, De leurs longs différents ont peine à revenir Et demandent quel dieu les a pu réunir. On reconnaît tes soins. Fallu; tu nous ramènes Les siècles renommés et de Tyr et d'Athènes.
Des amis intelligents et dévoués qu'intéressent l'originalité de ses idées et le romanesque de ses aventures, l'associent à leurs amusements, applaudissent à ses vers, écoutent ses confidences, l'incitent à entrer résolument dans la carrière des lettres.
Bons mots, vers élégants, conversations vives, Un repas égayé par d'aimables convives, Fetits jeux de commerce et d'où le chagrin fuit, Où sans risquer la bourse, on délasse l'esprit
Rentré dans la réalité commune, il écoute lui aussi les appels de sa sensibilité juvénile:
Mou cœur qui jusqu'alors avait été paisible. Pour la première fois enfin devint sensible: L'amour, malgré mes soins, lieuroux à m'égare r. Auprès de deux beaux yeux m'apprit à soupirer.
Une lumière bourgeoisement optimiste se répand sur le monde. Au plaisir esthétique de l'artiste que passionnent les choses les plus contraires, à l'étonnement naïf du provincial, se môle la satisfaction du gueux qui est libéré, pour le moment, de ses soucis matériels. Les deux épîtres en vers qu'il écrivit à
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cette époque et qui sont déjà, elles aussi, des Confessions, contrastent violemment avec le Vej^ger parleur platitude heureuse. Il y a là, au fond, la gaîté lourde d'un séminariste en goguettes, le goût borné d'un camarade de Venture.
L'épître à M. Bordes, est un désaveu formel de son utopie sociale.
Mais pourquoi m'occuper d'une vaine chimère?
L'état de nature est bien loin. Il n'y a plus aujourd'hui de pauvreté vertueuse, de grandeur obscure.
Restes trop précieux de ces antiques temps Où des moindres apprêts nos ancêtres contons Recherchés dans leurs mœurs, simples dans leurs parure, Ne sentaient de besoins que ceux de la nature, Illustres malheureux, quels lieux habitez-vous? Dites, quels sont vos noms?
L'indigence n'est plus une alliée du génie. Le mérite ne résiste pas sous le poids de la faim ; la vertu s'éteint dans les cœurs qu'humilie la misère. Le pauvre est maintenant un paresseux, un vicieux indigne de pitié.
Non, célébrons plutôt l'innocente industrie Qui sait multipher les douceurs de la vie. Et, salutaire à tous dans ses utiles soins, Par la route du luxe apaise les besoins.
Et il chante la richesse. Il s'attendrit sur les soieries lyonnaises.
L'épître à Parisot, c'est l'abandon dédaigneux de son programme stoïque. 11 rappelle, avec un sourire de pitié, sa présomption d'autrefois. Il s'était fait l'illusion de pouvoir bannir de son cœur les passions humaines, de pouvoir atteindre au bonheur par la seule vertu. Il avait voulu être un Dieu, non un homme.
Du Portique autrefois la triste austérité A mon goût peu formé mêlait sa dureté.
C'avait été l'erreur d'un pédant vivant en dehors de la civilisation contemporaine, prenant au pied de la lettre les paroles des anciens. C'avait été la folie d'un sauvage, porté par sa nature, par sa naissance, à l'indépendance et à la révolte et s' habituant avec peine au contact des hommes. L'auteur de l'épître se croit désormais arrivé au terme de son évolution. Tel qu'il se voit, il se croit un homme accompli. En racontant son passé il l'arrange en philosophe de sorte que son état actuel en ressorte comme le résultat définitif. Je fais allusion, non à l'épître tout entière, mais à son noyau central qui a été d'abord, à coup siir, un poème isolé. Rousseau a écrit en marge du manuscrit: «achevé le 10 juillet 1742». Il était alors aux Charmettes. Mais il dit dans ses Confessions avoir lu chez M'"« de Bézenval une épître écrite à Parisot pendant son séjour à Lyon. « Ce morceau ne manquait pas de chaleur: j'en mis dans la façon de le réciter et je les fis pleurer toutes trois ». Il n'a certainement pas lu toute l'épître : certains
passages eussent choqué les trois femmes au lieu de les émouvoir. Il a pu réciter le long morceau :
Né dans l'obscurité, j'ai fait dès mon enfance etc., jusqu'au vers qui le résume:
Voilà de mes erreurs un abrégé fidèle.
Ces 184 vers détonnent pitoyablement, au point de vue logique, dans l'ensemble de l'épître. Jean- Jacques les a sans doute écrits étant k Lyon pour constituer un tout à part. Leur signification, en ce cas, est évidente. Il a voulu remercier Parisot de l'avoir aidé h s'humaniser, à devenir un être normal.
C'est toi, cher Parisot, c'est ton commerce aimable, De grossier que j'étois, qui me rendit traitable.
Parisot avait terminé l'œuvre commencée par M'»« de Warens. Cette idée fondamentale, qui n'était peut-être pas tout à fait contraire h la vérité, reçoit naturellement dans l'épître les développements les plus fantaisistes. Les malheurs de sa jeunesse découlent tous d'un noble conflit: le conflit de la fierté républicaine dans laquelle on a élevé son enfance et de la superbe des grands auxquels la dure nécessité l'a contraint tout le temps de recourir.
Pendant ces deux années de vie lyonnaise, si tranquilles dans l'ensemble, Rousseau n'a pas échappé tout de même à des contretemps assez graves. Son préceptorat n'a pas duré longtemps. S'il a dit vrai dans les Confessions, il est resté chez les Mably un an seulement. Il se réfugia pendant quelque temps aux Charmettes. Mais ce furent de courtes vacances.
Dans une lettre fameuse qu'il faut replacer à cette époque, c'est-à-dire vers la moitié de 1741, il annonce sa rentrée à Lyon: «Je tente un voyage et des projets que mon malheur ordinaire empêchera sans doute de réussir». C'est à M"'' Serre, sa bienaimée, la demoiselle aux beaux yeux dont parlent les vers que nous avons vus tout à l'heure, qu'il fait part de son arrivée. M. Dufour est convaincu que cette lettre a été écrite en 1735. Je ne puis partager son avis. En 1735 Rousseau ne pouvait pas écrire — et il pouvait au contraire l'écrire en 1741 — : «j'avais résolu de passer le reste de mes jours en philosophe dans une retraite qui s'offrait à moi; vous avez détruit tous ces beaux projets». Certains passages de la lettre supposent déjà un longue série de tentatives de la part de l'ardent adorateur: ce qu'il serait difficile d'admettre pour l'année 1735. Comme au revers de la minute, qui nous a été conservée, Rousseau a écrit Jeunesse égarée, M. Dufour nous fait réfléchir qu'un temps assez long a dû s'écouler entre la rédaction de la minute et le moment où cette note fut ajoutée. Mais, en 1742, l'époque probable où il apposait la postille, Rousseau ne répétait-il pas le même jugement dans son épître à Parisot : « Amour heureux à m'égarer»? Dans les Confessions, du reste, il a placé la période la plus heureuse de ses rapports avec M"'' Serre immédiatement avant son départ pour Paris. Relisez la lettre en question. Elle appartient sans doute à la période la plus passionnée.
En retournant à Lyon, Rousseau se proposait, je
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crois, d'y donner des leçons. Il comptait aussi, sans doute, sur la fidélité de quelques amis, et avec raison, paraît-il, puisqu'il pourra remercier Parisot d'avoir été pour lui « un ami tendre, un père ». Dans ce nouveau voyage, il fut, ce me semble, moins malheureux qu'il n'avait craint de l' être. Certaines expressions des Confessions ne pouvant cadrer qu'avec cette dernière période de son séjour, montrent qu'elle lui a laissé de joyeux souvenirs : « A ce voyage ayant plus de loisirs... », « les délices dont mon cœur fut inondé durant ces six mois.... ».
D'ailleurs, déjà en 1742, il a pu embrasser d'un seul regard satisfait son séjour tout entier:
Enfin, pendant deux ans, au sein de ta patrie J'appris à cultiver les douceurs de la vie.
Le 18 mars 1742, Jean- Jacques est aux Charmettes, malade, relevant à peine d'une grande crise qui a mis ses jours en danger:
Malgré l'art d'Esculape et ses tristes secours La fièvre impitoyable allait trancher mes jours; 11 n'était dû qu'à vous, adorable Fanie, De me rappeler à la vie.
Probablement, des raisons de santé l'avaient forcé de quitter momentanément sa clientèle et de recourir aux soins de maman. Ses amis de Lyon espéraient qu'il les rejoindrait sous peu.
Mais il dévoile tout à coup son « triste projet » : il écrit à Parisot qu'il a décidé de s'ensevelir aux Charmettes. Parisot ne répond pas.
Jean-Jacques comprend ce que signifie ce silence. Il écrit son épître pour se justifier:
Sans m'avoir répondu, ton silence a parlé.
Je ne m'excuse point dès qu'un ami me blâme;
Le vil orgueil n'est pas le vice de mon àme:
Mais qu'il me soit permis, par un soin légitime, De conserver du moins des droits à ton estime: Pèse mes sentiments, mes raisons et mon choix. Et décide mon sort pour la dernière fois.
Je laisse à mes lecteurs d'analyser en détail son apologie. Malgré ses détours lâches, ses contre-sens, ses mensonges, à cause même de tout cela, cette pièce décousue et fiévreuse me semble refléter fidèlement le trouble auquel Jean-Jacques est en proie. Tel aveu sort de l'âme et exprime vraiment un découragement infini:
Me voici presque au but de mon sixième lustre. La moitié de mes jours dans l'oubli sont passés Et déjà du travail mes esprits sont lassés.
C'est la plainte accablée du vaincu. Mais vous entendez éclater presque en même temps un cri victorieux :
le bonheur en vain s'obstine k se cacher
Puisqu'enrin je connais où je dois le chercher.
Car les Charmettes l'ont repris. Le souvenir de l'ancien bonheur, de ses beaux jours de paix, de liberté, de travail, s'est réveillé en lui. De plus, cette fois, il n'est plus seul. M"'^ de Warens, dont les goiits
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se sont tournés vers l'agriculture et qui dirige ellemême l'exploitation de son bien, cohabite avec lui. Elle a maintenant quarante-trois ans, Jean-Jacques en a trente. L'éloignement a fortifié leur amitié. C'est sans doute pendant ces deux années de séparation qu'a le plus avancé dans l'âme de Jean-Jacques l'idéalisation de sa protectrice. De Lyon il lui a écrit on ne peut plus affectueusement; en parlant d'elle à Parisot, il s'attendrit jusqu'aux larmes:
Tu sais, cher F^arisot, quelle main généreuse Vint tarir de mes maux la source malheureuse; Tu le sais, et tes yeux ont été les témoins Si mon cœur sait sentir ce qu'il doit à ses soins.
Aux Charmettes il retrouve sa bonne maman, une vieille maman désormais, plus malade qu'à l'ordinaire, mais toujours sémillante et rieuse, en excellentes dispositions envers lui. La lettre du 14 mars prouve leur parfaite union. Vous les voyez folâtrer comme deux enfants, jouant aux amoureux, cette fois en vers et pour rire.
Dans son épître à Parisot, Rousseau n'a pas tout dit. Quelque sincère que fût son envie de se cacher, de disparaître, de dire adieu pour toujours aux projets de gloire qu'il caressait depuis si longtemps, il n'avait pas renoncé effectivement à la lutte. Il songeait même à de plus hautes tentatives.
Voyez ses occupations aux Charmettes. Il y a des moments, il est vrai, où M'"" de Warens a besoin d*un secrétaire, d'un avocat habile et c'est lui alors
qui rédige des lettres où M'"" de Warens se borne à apposer sa signature. Mais, en général, toutes ses forces sont tendues vers le même but: se faire une place dans le monde des lettres, s'installer à Paris, le seul centre où la carrière littéraire puisse se parcourir brillamment. Il prépare une édition de ses poésies: la Muse alloWoge ou les Œuvres du Petit Poucet. Pour attirer sur lui les regards du monde parisien il tâche de faire approuver par l'Académie des Sciences un projet de réforme de l'écriture musicale. Le lOjuillet, lorsqu'il achève aux Charmettes son épître à Parisot, ce programme lugubre de renoncement et de solitude, il était probablement déjà en relation avec le secrétariat de l'Académie. Il dut recevoir peu de temps après la réponse désirée : qu'il était admis à lire sa dissertation à la présence des Académiciens. On sait que cette lecture eut lieu le 22 août 1742. On lit dans les Confessions:
« Je parvins à noter quelque musique que ce fût par mes chiffres avec la plus grande simplicité. Dès ce moment je crus ma fortune faite; et dans l'ardeur de la partager avec celle à qui je devais tout, je ne songeai qu'à partir pour Paris, ne doutant pas qu'en présentant mon projet à l'Académie je ne fisse une révolution. J'avais apporté de Lyon quelque argent, je vendis mes livres. En quinze jours ma résolution fut prise et exécutée. Entiii, plein des idées magnifiques qui me l'avaient inspirée, et toujours le même dans tous les temps, je partis de Savoie avec mon système de musique comme autrefois j'étais parti de Turin avec ma fontaine de héron».
Jean- Jacques, on le voit, affecte volontiers des allures singulières, des airs de bohème ; il n'est pas iïiché de passer pour un peu fou. Je ne crois pas du tout, pour mon compte, à sa petite histoire.
Wintzinried écrivit un jour à M™« de Warens :
« ....j'aurais envie d'écrire à M. Périchon pour le prier de me protéger et de me faire avoir un emploi en France de mémo qu'à M. Rousseau, car il faut absolument penser à faire quelque chose ou aller mendier notre pain, ma femme et moi...».
L'allusion est claire. C'est M. Perrichon, un riche capitaliste lyonnais, qui a trouvé une place à Rousseau. Il n'est pas parti à l'aveuglette.
J'ai la conviction que le voyage qu'il fit au mois d'août, quand l'Académie l'admit à lire son ouvrage, ne fut qu'une course rapide de quelques jours.
Il dit s'être rendu à Paris pendant V automne de 1741 (lisez 1742). Dans un cahier que possède maintenant la bibliothèque de la Société Jean-Jacques Rousseau, M'"« de Warens a transcrit en partie la lettre d'un inconnu sur le siège de Prague ; l'autre partie est écrite — on en reste persuadé au premier aspect — par Rousseau. Or cette lettre est datée du 13 septembre 1742.
Tout porte k croire que Jean -Jacques, après l'insuccès de sa tentative, se renferma encore une fois aux Charmettes et que, si les circonstances l'eussent permis, il y serait resté plus longtemps. Mais le moment était critique. La guerre de succes-
sioii d*Autriche avait éclaté et, Charles -Emmanuel III s'étant déclaré pour Marie -Thérèse, la Savoie avait été envahie par les Espagnols. Ils étaient entrés à Chambery le 2 septembre. Il fallait s'attendre à toutes les suites matérielles d'une guerre: les traitements allaient sans doute être suspendus. On comprend que, dans cette crise, Rousseau ait fait ses derniers efforts pour quitter le vaisseau sombrant. C'est alors sans doute qu'il s'adressa à Perrichon.
La manière dont il décrit son départ dans les Confessions est d'un dramatique navrant. Il laissait une maison où la vie ne lui était plus possible, où en vain il était venu rechercher le passé qui n'était plus et qui ne pouvait plus renaître. Le départ pour Paris marque la fin de ses rapports avec M'"*^ de Warens, la fin absolue de sa jeunesse.
La realité est plus navrante encore. Ils se sont quittés en bons amis, sûrs de se revoir sous peu, persuadés qu'une séparation est nécessaire à leur bonheur. M°*® de Warens l'a même, peut-être, accompagné jusqu'à Lyon. On a d'elle cette petite note: « liste des numéros de la loterie des enfans trouvés que j'ai pris à Lyon ce 18 octobre 1742». L'oubli est venu peu à peu, insensiblement, l'oubli banal où s'éteignent les dévoûments les plus purs.
On ne peut feuilleter sans une certaine émotion le cahier de Rousseau où M'"« de Warens continua à transcrire ses vers pieux. Elle a marqué sur une feuille le prix des Observations sur les écrits mo-
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dernes de l'abbé Desfontaine: elle voulait lire, probablement, ce qu'on y disait de son ami.
Rousseau continua longtemps de l'aimer et d'aspirer au bonheur de finir ses jours auprès d'elle. Il lui écrit assez souvent ; il s'alarme de ses silences ; quelquefois, il lui envoie même des secours. Mais en 1754 lorsqu'il la revoit pour la dernière fois, chargée d'infirmités, au plus fort de ses infortunes, leur amour n'est déjà plus qu'un fantôme. Jean-Jacques fait alors ce qu'il ne pouvait pas ne pas faire, il lui donne quelque argent; mais ce dut être de manière à lui ôter toute envie d'en redemander. M™® de Warens traversa depuis lors des crises encore plus tragiques ; à quelques mois de là elle se mourait littéralement de faim. Elle ne recourut plus à son ancien protégé. Les années les plus brillantes de la vie de Rousseau furent celles où M'"® de Warens se trouva dans la situation la plus affreuse.
De Conzié dit dans sa notice:
«Après le départ de Jean-Jacques, je continuais de la voir et souvent j'allais lui porter de ses nouvelles quand je supçonnais qu'elle en manquait».
Aussi peut-on croire qu'elle a suivi, pas à pas, la route glorieuse de celui qui se déclarait autrefois son élève.
Aucun intérêt, par contre, de la part de Jean- Jacques, pour les dernières aventures de la baronne. De Conzié ne fut pas peu étonné, à la fin de sep-
tembre 1762, quand Rousseau lui en demanda des nouvelles. Elle était morte depuis deux mois. De Conzié répondit le 4 octobre:
«Vous voulez que je vous parle de notre digne amie la baronne de Warens; quelques réflexions mal réfléchies me tirent passer sur cet article lorsque je vous écrivis»
Il avait donc jugé inutile de lui faire connaître la mort de sa bienfaitrice, tant il la savait oubliée. Peut-être avait-il craint aussi que ce qu'il avait à lui dire sur elle ne lui semblât un reproche.