CHAPITRE VI
lia faiseuse d'affaires.
La guerre avait appauvri la Savoie : la domination espagnole acheva de l'épuiser. Par ses malversations, ses négligences, ses abus, le nouveau gouvernement eût bientôt plongé le pays dans la misère la plus effrayante. Il y avait bien le Sénat, tribunal suprême chargé de conserver l'Etat en y maintenant Tordre et la justice. La cour de Turin ne se lassait pas de l'exciter à prendre en main la direction des choses, afin d'enrayer les maux publics par la punition sévère (les coupables. Le premier secrétaire pour les affaires internes encourageait surtout à ce rôle patriotique le comte de Garbillon. Mais l'Espagne avait ôté au Sénat toute énergie, en suspendant les traitements. Les lettres de son Président à la cour de Turin sont pleines de lamentations sur l'impossibilité de se faire payer. Un sénateur se plaint très franchement d'avoir écrit en vain au marquis de la Ensefiada au sujet de ses gages et de n'être réussi h toucher un quartier des douze qui lui étaient dûs qu'en rendant un petit service à la dame chez qui l'intendant fréquen-
tait. Une délégation, dont faisait partie M. de Conzié, fut envoyée en 1747 à Madrid et n'oublia pas, naturellement, «l'article des gages». Cette démarche n'aboutit à rien.
M*"® de Warens eut à souffrir elle aussi de la situation générale. Pendant quatre ans et neuf mois elle ne put toucher un denier de sa pension. On peut être certain, quoi qu'ait dit François Mugnier, qu'elle n'a rien négligé pour l'obtenir des vainqueurs ni pour attendrir l'Intendant. Elle s'est même adressée à Rousseau pour qu' il lui trouvât une recommandation puissante à la cour de Madrid. Au commencement d'août 1748, le Contador ayant reçu d'Aixla-Chapelle l'ordre de régler les arriérés, M'"^ de Warens toucha enfin, comme nous savons déjà, la somme de 7125 livres. Elle restait encore créancière de 2000 livres, il est vrai ; mais il suffit de jeter un coup d'œil sur VEtat des gages, pensions etc., dont j'ai déjà parlé et où elle figure, par exemple, avec la Chambre des Comptes, le Sénat, le prince de Carignan, pour s'apercevoir que sa créance fut privilégiée.
Ces détails ne sont pas inutiles. Il faut connaître au juste l'histoire de sa pension pour bien s'expliquer les dernières péripéties de sa vie.
M"»e de Warens vint donc à manquer, pendant cinq ans environ, de sa principale ressource ; sa petite ferme des Charmettes était loin de suffire à ses besoins. S'il se fût agi de quelques mois seulement, d'un an même, ce n'eût pas été pour elle un grave embarras, ses fournisseurs étant ordinairement très
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patients. Mais ils ne pouvaient pas patienter pendant cinq ans. Forcée d'emprunter de l'argent, des vivres même, elle dut bientôt faire attention aux lieux où elle passait. Son frère Léonard, le curé de Gruffy, lui reproche tristement dans une lettre que Wintzinried ne s*est plus laissé voir depuis un certain jour où il est venu prendre chez lui ses derniers six vaisseaux de froment.
Pour sortir de l'indigence, elle écoute avec transport toutes les voix qui semblent annoncer la fortune.
Elle crut sûrement être arrivée à la richesse le jour qu'on lui apporta la nouvelle qu'un seigneur de La Tour était mort à Constantinople en nommant le sieur Honoré Pelico pour son exécuteur testamentaire, « à la charge de faire parvenir ses biens à ses plus proches parents». C'était un frère de son père, Jacques-François de La Tour, parti très jeune pour le levant et dont elle ignorait jusqu'au prénom. Cet héritage ne pouvait lui être sérieusement contesté. Ce fut avec une très vive complaisance qu'elle dicta sa [)rocu ration k Antoine Roubin, négociant à Marseille, «pour exiger et retirer du sieur Honoré Pelico, négociant à Constantinople, tous les effets, tant meubles qu'immeubles, or, argent^ titres, dont il se trouvera saisi dépendants de la succession dudit seigneur de La Tour son oncle ». Cette démarche ne devait pas, à ce qu'il paraît, aboutir à grand'chose. Elle n'en tira, probablement, qu'un avantage moral : celui d'éblouir et apaiser momentanément ses créanciers.
Elle perdit absolument la tête quand il fut que-
stion, à la mort de sa belle-mère M"'^ Flavard, d'un héritage moins lointain et moins vague. Le Basset, la partie de sa fortune personnelle dont M'"" Flavard avait la jouissance jusqu'à sa mort, n'avait pas cessé de lui appartenir de droit et, pour en avoir la propriété effective, elle n'avait qu'à rentrer dans la religion protestante. M""^ Flavard qui regardait sa belle fille comme frappée de mort civile à cause de son abjuration, légua, en mourant, cette propriété au seul membre de la famille de La Tour qui restât au pays de Vaud, Françoise-Marie Hugonin, la petite nièce que M'"« de Warens avait gardée dix ans auprès d'elle. M"'® de Warens aurait dû, si elle avait eu le sens commun, faire reconnaître, par les époux Hugonin ou, en général, par les héritiers de M'"'' Flavard, une clause primitive du testament portant qu'ils eussent à se dessaisir du Basset en sa faveur au cas où elle retournerait vivre au pays. Car il y avait d'autres prétendants: les fils de son cousin germain, Jean-Baptiste de la Tour, le jeune, et le baron du Châtelard qui, en vertu de vieilles concessions, avait le droit de saisie sur tous les biens confisqués dans sa baronnie.
M'n*^ de Warens engagea contre tous une lutte forcenée. Elle partit mystérieusement en se cachant sous le faux nom de comtesse de Conzié. Un court séjour à Vevey chez les Hugonin la convainquit que il n'était pas possible de les charmer par de belles phrases ni de leur imposer ses volontés. Alors elle leur fait répéter par le juge consistorial de Vevey
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ses menaces et ses promesses ; elle recourt au Sénat, consulte des avocats, met en jeu ses relations. Partout elle prend des airs mystérieux et feint de préparer quelque coup de scène, laissant ainsi se répandre le bruit qu'elle va bientôt abandonner la Savoie et rentrer dans sa première Eglise. Elle accumule mensonge sur mensonge. Aux Hugonins qui peuvent Ini être utiles pour évincer les autres prétendants, elle promet hypocritement son héritage:
«Il est certain que si vous ne vous obstinés pas à contrarier mon droit et que vous vous unissiez au contraire avec moi pour me soutenir s'il est de besoin, dans mes justes prétentions, que vos enfants s'en trouveront bien un jour, car je les aime de tout mon cœur......
Cela l'oblige, naturellement à se faire passer pour riche et à inventer Thistoire, qui s'ébruita rapidement, que le Sénat avait reconnu la nullité de sa donation et qu'elle allait faire valoir tous ses droits contre son mari.
Dans la même lettre où elle débite tranquillement cette fausse nouvelle et fait entrevoir h ses neveux des richesses bien plus considérables que le petit bien du Basset, elle allègue sa pauvreté pour justifier ses poursuites. Kllf écrit, le 9 décembre 1745, à M. Hugonin :
« Vous me blâmeriez vous-même, Monsieur, si j'étais issez imbécile pour me désister d'un droit aussi légitime, .^ans penser a m'assurer ma subsistance. J'ai fait cette faute à l'âgé de 20 ans par la persuasion d'un époux que
je regardais comme mon père (!!!). Vous n'ignorez pas, monsieur, que j'en ay été la dupe. A l'âge où je suis aujourd'hui je ne serais plus excusable sy je ne pensais pas à mes besoins. Mais je veux me les assurer de mon propre bien et sans devenir à charge à personne de ma patrie s'il m'est possible ».
Son hypocrisie est parfois absolument gratuite.
Je ne vois pas trop, par exemple, quelle raison elle avait pour dépister ses adversaires: elle écrit d*Echallens qu'une indisposition Ta forcée de retourner à Chambéry et date sa lettre d'Echallens.
Les époux Hugonin faisaient épier les démarches de cette folle, tout eh gardant envers elle une politesse froide. Une lettre anonyme, en date du 5 juin 1745, leur donnait plusieurs avis à son égard et se terminait par ce jugement que vous retrouvez dans la lettre de M. de Warens à son beau-frère : «C'est une véritable comédienne, bien méprisable à tous égards ».
Influencé probablement par les voix qui couraient que M™® de Warens voulait rentrer en Suisse, le Sénat bernois prononça la sentence la plus paternelle. Il proposa qu'au lieu de confisquer les biens de la fugitive et de la frapper de mort civile, on plaçât seulement ses biens sous séquestre, sauf à lui en redonner la jouissance lorsqu'elle se déciderait à reprendre sa religion et son ancien domicile.
Cette solution n'était pas bien avantageuse pour Mme de Warens, le Basset seul ne suffisant pas pour sa subsistance. Elle finit par comprendre qu'elle ne
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pourrait jamais le ravoir, qu'on finirait par se lasser d'attendre son retour, et elle céda sa propriété à sa nièce qui s'obligea de lui en payer les revenus. C'était peu de chose, mais appréciable tout de même dans la situation où elle se trouvait. Elle écrivit à son neveu le 12 mars 1747, avec son orgueil ordinaire:
«J'accepte les 200 livres que vous m'offrez pour le cens annuel de mon bien.... si ma mauvaise destinée continue a me rendre cette petite somme nécessaire, je l'exigerai de vous tant que je vivrai, mais si mes affaires prennent un meilleur train, je vous assure que je ne vous ressouviendrai pas de cette bagatelle».
En conclusion, elle se donna beaucoup de mal pour un résultat assez mesquin. Aucun coup de fortune ne vint l'arracher à sa détresse.
Le problème restait : il fallait trouver de l'argent, et, même, en trouver beaucoup, et tout de suite.
M"*® de Warens s'avisa d'exploiter les connaissances étendues qu'elle se flattait de posséder en chimie et en médecine. Certaines recettes, certaines spécialités pouvaient être mises en commerce ; le petit laboratoire où elle fabriquait depuis si longtemps des remèdes et où elle avait eu pour collaborateurs Claude Anet et Jean- Jacques Rousseau, pouvait devenir le théâtre de quelque heureuse découverte qui rapporterait des trésors. Elle écrivait un jour k M. Hugonin (le 6 mars 1746) de lui envoyer 6 livres de gayra et G livres de cumin:
«Je vous dirai en confidence que c'est pour finir une composition particulière pour la maladie des bestiaux dont
j'ai vendu en Franco le secret vingt raille livres. Si je tarde trop à faire la dite composition cela me pourrait faire manquer mon marché ce qui mérite attention. 20000 livres valent encore la peine de les prendre. Je vous prie de n'en faire semblant à personne. Il sera assez tôt d'en parler quand je les aurai en poche. Cela ne gâtera rien à mes affaires».
Il n'y avait de réel dans ces lignes que la maladie des bestiaux qni sévissait alors réellement en Savoie. Tout le reste, le marché, le prix, peut-être même le remède, n'existaient que dans son cerveau. C'est avec cette force d'illusion qu'elle s'enthousiasmait pour tout nouveau projet.
Dans ses dernières années elle envoyait au baron d'Angeville son secrétaire Danel en le priant de lui laisser copier certaines recettes et de s'informer à Annecy combien il faudrait dépenser pour en faire imprimer deux cents exemplaires en bons caractères de Saint Augustin et en bon papier.
«Je trouve que cela conviendrait bien mieux d'être donné au public que les orviétans et il y aurait plus d'honneur et de profit à ce remède».
Elle songea aussi à appliquer industriellement ses connaissances de chimiste. Elle subissait en cela, outre la suggestion de la ftiim, l'influence de son entourage. Rousseau était absent, lui qui, en dépit de son idéalisme, était, à ce point de vue, la seule tête sensée de la maison et qui avait toujours contrebalancé l'influence des charlatans sur son amie. De loin
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encore, il la mettait en garde contre les « butors », et les « archi-ànes », tels que Kéister en qui elle mettait toute sa confiance. Wintzinriéd, actif et entreprenant, voyait avec plaisir toutes occasions de sortir d'embarras, de déployer son activité et de gagner de l'argent. Il paraît que M'"® de Warens s*est contentée d'abord de tentatives assez modestes. Le 5 août 1744 elle obtint du conseil de la ville de Chambéry l'autorisation de vendre le savon qu'elle fabriquait. Possédait-elle une fabrique ou avait-elle affecté à cet usage sa maison, ses Charmettes? On n'a aucun détail à cet égard. On sait qu'elle envoya à Rousseau, pour le jour de Tan, un échantillon de ses produits. Comme elle y joignit du chocolat on a cru qu'elle en fabriquait aussi. Mais l'autorisation en aurait sans doute parlé ou bien l'on aurait trouvé une autorisation spéciale. Dans ses lettres, dans ses divers écrits, elle ne mentionne jamais cette fabrique qui, peut-être, a tout de suite mal tourné. C'était le premier pas dans une voie fatale où elle devait perdre totalement son repos, sa santé, son crédit; où elle eût perdu son argent, si elle en avait eu.
Poussée par la nécessité, se sentant du reste les qualités requises pour atteindre son but, elle se décide à jouer gros jeu et la voilà dans la grande industrie, dans le gouffre des affaires, fondatrice de sociétés par actions, dirigeant des entreprises colossales.
Personne ne l'égalé dans l'art de manier les hommes, d'endormir les soupçons, de dissiper les doutes. Des irons });ihi!'s ^<. laissent prendre h son langage
insinuant, tantôt mielleux, insistant, plaintif, tantôt assuré et provocant. Elle a la certitude du charlatan, à qui « les promesses et paroles ne coûtent rien ». Ecoutez, par exemple, ce qu'elle écrit, le 24 janvier 1750, à M. Perrichon:
« Soyez persuadé, monsieur et bien cher protecteur, que je suis sûre de ce que j'avance et vous ne me trouverez jamais dans aucune occasion dire autre chose que la vérité, attendu que je ne fais point de systèmes en
l'air et sûrement notre (établissement) est un objet
solide et qu'il faut soutenir et conserver précieusement ».
Ecoutez maintenant ses victimes, ceux qu*elle a ensorcelés par ses manières et par ses paroles, quitte à les accabler de tout son dédain, dès qu'ils auront aperçu sa ruse et retiré leur appui à ses spéculations financières. Un de ses associés, M. De Rovéréa, constate, amèrement, la perfidie de sa conduite:
« Pendant que nous avons laissé faire paille des sommes que nous avons seuls fournies, ce n'était que flatteries continuelles de sa part et nous n'avons pas plutôt ouvert les yeux et voulu mettre en ordre les affaires de la fabrique qu'elle s'est servie de toutes sortes de reproches, d'invectives, de menaces».
Et un M. Perrin, qui ne mâche pas ses mots, lui non plus, lui écrit de même:
« Le langage qu'on tient au sieur Roque est bien différent de celui quand vous lui persuadâtes et invitâtes à prendre malgré lui cette action et tiers».
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Elle tâche, par l'étalage de sa culture spéciale, d'en imposer aux profanes et de donner l'idée d'une longue préparation, d'une pratique parfaite. Elle dit, en 1747, avec un mélange étonnant d'imposture et de suffisance:
«11 y a vingt-cinq années et plus que l'étude des minerais commence à m'ètre un peu connue».
Ce qui ferait croire qu'en 1722, et même avant elle pratiquait déjà des fouilles. Elle répète la même chose en 1755. Plus modeste, en 1748, elle parle de quatre années de fatigue et de dépense pour la recherche et la découverte d'une mine. De temps à autre elle intercale quelques termes techniques pouvant témoigner de sa pleine compétence:
« la gueuse qu'on tirera abondamment de cette mine nous sera très précieuse pour mélanger avec celle que nous tirerons de nos mines de Moriane qui sont, à la vérité, bonnes pour elles-mêmes, mais d'une nature sèche et cassante qui font qu'elles ne sont pas propres à toutes sortes d'ouvrages, au lieu que dès qu'elles seront mélangées nous ferons un fer marchand admirable et propre à établir la baléne on feuille, et par conséquent aussi, quand on voudra, toute sorte d'ouvrage d'emboutissure ».
Parfois elle affecte le désintéressement supérieur du spécialiste, qui aime son travail pour lui seul, sans autre préoccupation que de le bien faire, la joie pure de l'inventeur, du savant. Comme c'est de mines de fer el de fonderie qu'elle s'occupe, elle écrit à son
neveu, en lui envoyant quelques prémices des ouvrages qu'elle fait faire dans sa ftibriqne:
« quoique le fer soit une matière fort connue et dont on fait assez peu de cas pour l'ordinaire, je le regarde par d'autres yeux que celui du vulgaire. C'est par cette raison que je lui ai donné la préférence sur les autres métaux pour être l'objet principal de mes occupations ».
Des entreprises industrielles n'étaient pas ce qui convenait le plus à une nouvelle convertie. Pour la séquelle dévote, que mentionne Rousseau, une nouvelle convertie était presque une religieuse et ce fut sans doute avec horreur qu'on vit l'élève de Févêque d'Annecy à la tête de compagnies minières. Le crédit de la baronne tombait tout à fait. Elle cherche à le soutenir par des airs onctueux et des protestations hypocrites ; elle se révolte, à tout instant, contre « les esprits malicieux, mauvais plaisans et ignorans », qui tâchaient de faire échouer ses projets en ruinant sa réputation.
« J'ai toujours eu du courage espérant que la divine providence aurait pitié de moi et que j'accomplirais tôt ou tard ce grand travail que je n'ai commencé que pour la gloire de Dieu, le soulagement des pauvres et pour mon pain quotidien, n'ayant jamais dans tout ceci recherché la richesse du monde. C'est uniquement de la bonté divine que j'attends tous les secours dont j'ai besoin.... ».
Et ailleurs:
«11 me convient qu'on soit instruit de ma conduite qui sera toujours irréprochable devant Dieu. J'aime mieux le repos de ma conscience que tous les biens du monde.
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S'il me restait le moindre doute que le peu que j'aurai de cette entreprise ne fût pas de bon acquit j'y renoncerais sur le champ ».
Ou bien encore:
«C'est de la bonté de Dieu que j'attends ma récompense et non des créatures ».
Dans une supplique qu'elle envoya au roi en 1755 elle se loue d'avoir montré sa reconnaissance aux bienfaits souverains en employant au bien des états de Sa Majesté « ses connaissances et ses lumières en fait de minéraux ».
En somme, ses nouvelles entreprises étaient une mission généreuse, un sacrifice qu'elle faisait à l'Etat et à l'humanité.
On est tenté de penser, lorsqu'on ee la connaît que de surface, qu'elle obéit à un besoin inné de mouvement. Rousseau ramène à son désir incessant d'activité les erreurs de sa vie ; Conzié croit lui aussi que, « n'ayant nul goiit pour les ouvrages auxquels l'éducation accoutume son sexe », la ressource de la lecture ne suffisant pas à la vivacité de son imagination, elle ait entrepris de former une compagnie « pour s'occuper ». Un fin psychologue, Henri Bordeaux, l'a appelée un homme d'affaires, au tempérament jovial et exigeant, d'un esprit équilibré et de cœur large, n'ayant d'autres passions que celles de ses aventures industrielles, préférant à la médiocrité dorée, à l'aisance tranquille, les fièvres de l'action.
Aussi a-t-on idéalisé la grande industrielle, de
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même qu'on avait idéalisé la catholique et l'amoureuse. A mon avis, elle a été tout simplement un escroc. « Peu importe, pourvu que l'argent vienne ! » voilà le cri par où elle se révèle en entier, à son déclin, intriguante grossière désormais, dénuée de distinction, toute à la chasse de l'argent. Elle ne s'est pas dit seulement que, à manier de grosses sommes, il en reste toujours quelque chose aux doigts. Elle a eu son escroquerie à elle, sa spécialité. La voici en deux mots : On constitue une société. On cherche pour cela un ou deux hommes habiles, sans préjugés, préférablement avec un nom sonore et une réputation passable, ayant le même goût pour l'argent et la même impossibilité ou répugnance à en verser. Ce premier noyau de la société étant trouvé, on enrégimente un capitaliste qui fait les premières avances et entretient la caisse. On commence les travaux. Il est bon de s'en accaparer la direction et de joindre, si possible, à l'emploi de directrice celui de caissière, de s'identifier autant que possible avec la société. Que si les affaires périclitent et qu'on soit obligé de dissoudre la société ou d'en sortir, on aura du moins vécu quelque temps à ses dépens. Si la compagnie prospère, on pourra régulariser sa situation et payer sa quote-part d'associée fondatrice grâce aux bénéfices perçus ou à la vente partielle des actions qu'on se sera réservées.
Voilà le moyen de parvenir, la théorie que la dame de Warens suivit constamment dans ses différentes tentatives.
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M'"*' de Warens fonda d'abord une société pour l'exploitation des raines de fer dans le haut Faucigny, territoire de Chamonix. Elle réussit h grouper autour d'elle un français et un savoyard, deux hommes de paille sans doute, puisque leur adhésion resta purement nominale, et deux suisses, ses parents, MM. de Rovéréa et De Quartéry, qui firent seuls leur devoir d'associés bailleurs de fonds. Il est peut-être inutile d'ajouter que M'"" de Warens n'a pas versé, elle, son cinquième. Elle essaya, pour se libérer d'une part de la dette qu'elle contractait envers la Compagnie, de se mettre de compte à demi avec son neveu. Mais '•elui-ci n'en voulut rien faire.
Pour le coup, elle ne put s'en tenir rigoureusement à son plan. Elle avait affaire à des gens sérieux, aimant à surveiller eux-mêmes leurs intérêts, ii'op prudents pour lui confier la caisse. Comme elle n'avait constitué la Compagnie que pour avoir quelque argent, elle se lia étroitement avec le chef mineur, un certain Borel, voleur, sans scrupules, et il lui fut ainsi possible, pendant quelque temps, d'avoir ses coudées franches. D'emblée elle se fit remettre par lui vingt louis du premier argent que les associés uisses lui avaient donné pour commencer les travaux. < 'ette circonstance n'échappa pas aux deux associés. D'autres irrégularités de même genre, dont paraissait
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responsable Borel, sans que la complicité de M"'« de Warens fût à exclure, finirent par leur ouvrir complètement les yeux. Ils ne se furent pas plutôt aperçus qu'on les exploitait et qu'eux seuls fournissaient les fonds, qu'ils suspendirent les travaux et intimèrent à leurs associés de France et de Savoie de fournir leurs contingents. On invita Borel à restituer ce qu'il avait volé.
M'"« de Warens se vit à mal parti. Elle n'avait personne qui pût payer pour elle sa quote-part. Elle essaya encore une fois, mais inutilement, de toucher son neveu en lui parlant tendrement de ses enfants. C'était pour eux qu'elle avait pris une action de la Compagnie. Son intention était, si Dieu bénissait cette entreprise, de rendre en tout ou en partie cette portion réversible à ses petits neveux, ses héritiers naturels. Elle eût déjà passé au profit de la Compagnie une cession en règle de tout ce qu'elle pouvait prétendre, puisque ses associés voulaient pour eux le morceau tout entier, mais, connaissant la bonté et la richesse des minerais, elle cherchait des fonds pour conserver sa portion en faveur de ses petits neveux.
Irrités au plus haut point, M. M. de Rovéréa et de Quartéry la menacent alors d'un procès.
Les raisons que leur oppose la baronne sont typiques : elle les répétera en d'autres occasions.
Ils devraient lui être reconnaissants de ce qu'elle leur a révélé les plus riches minerais du pays; c'est grâce à ses lumières qu' ils ont entre les mains la jneilleure entreprise qu'il y ait en Savoie.