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Il faut pour cette entreprise de grands soins, « beaucoup d'intelligence », la présence au moins d'un des associés qui ait les connaissances nécessaires pour mettre le minéral en valeur. Vous comprenez à qui elle fait allusion Elle dit même explicitement que 4L leurs lumières » sont trop bornées en ce genre pour faire tout ce qu'ils imaginent et qu'ils devraient la garder avec eux, pour leur plus grand profit quand même elle n'aurait pas le sol.
Quant à sa quote-part, il ne lui serait pas difficile de la payer s'ils n'avaient interrompu de leur chef les travaux. On aurait à l'heure actuelle dix mille écus de bénéfice.
Il est vrai qu'elle a emprunté vingt louis à Borel ; mais cela prouve leur rusticité. S'ils n'étaient pas des paysans grossiers, ils lui auraient offert leur bourse et ils ne l'auraient pas obligée à demander de l'argent au chef mineur.
Reste sa complicité avec le dit Borel. La manière dont elle combat cette dernière accusation montre qu'elle n'est pas bien sûre de n'avoir rien à se reprocher. Non seulement elle soutient Borél, mais elle s'empresse de renoncer à sa portion et n' a pas le courage de plaider. L'idée d'un procès la met même au désespoir.
Elle écrit k M. Hugonin:
«Je vous supplie, mon cher neveu, de vouloir engager CCS messieurs à ne plus me chagriner. Ils ont de grands biens entre les mains. Dieu leur en donne joie...., j'aime mieux être pauvre pour le reste de mes jours que d'avoir
(les procès. Ainsi je ne leur ferai plus d'ombrage dans leui' société. Je les prie de me laisser tranquille; c'est tout ce que je leur demande......
Et encore le 6 avril 1749 :
«.... Je leur souhaite toutes sortes de bonheur dans leurs entreprises, mais je désire aussi qu'ils me laissent comme ils m'ont trouvée. J'abhorre les procès, à quoi bon se tourmenter les uns les autres. La vie est si courte qu'il faudrait la passer en paix.... ».
11 est probable que ses deux parents, eu égard aussi à leur parenté et aux bons offices de M. Hugonin, se désistèrent de leurs poursuites et qui prirent leur parti des pertes qu'ils venaient d'essuyer.
En septembre 1747, c'est-à-dire au moment même où sa situation dans la compagnie des mines de Chamonix devenait insoutenable, M'"*' de Warens en fondait une autre. Le coup d'essai n'avait pas été heureux, mais il avait assoupli la main de la joueuse. D'ailleurs son état d'âme était tout autre. Sa première entreprise avait été un expédient quelconque pour remonter un peu sa bourse et elle n'avait songé aux mines de fer que pour exploiter le goût du moment, les mines de fer jouissant alors d'une certaine vogue. Mais quelques mois d'expérience personnelle l'ont convaincue et passionnée. Elle sait maintenant quels
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trésors cachent les montagnes de la Savoie : presque partout (lu fer, cà et là des gisements de plomb, d'argent, de cuivre, dans les sables de certaines rivières de l'or. Aussi sa nouvelle entreprise est-elle plus grandiose et soutenue par un enthousiasme plus vif. Elle se propose de fouiller tous les terrains métallifères de la haute Maurienne et aspire maintenant, et avec raison, à une richesse princière.
Sa première compagnie avait eu une vie fort couj'te, ses associés s' étant aperçus «trop tôt pour elle », bien que déjà trop tard pour eux, de ses secrètes manœuvres. La nouvelle société se développa plus lentement, mais l'évolution fut la même. Les bases en furent jetées, comme nous l'avons déjà dit, en 1747. Elle n'est solidement constituée qu'en 1749. ;\p.io (jg Warens dirige seule les affaires et tient la caisse de l'établissement. En 1752 les associés ouvrent, eux aussi, les yeux et le règne de M'"® de Warens est (ini. Elle est poursuivie et mise à la porte.
M"'" de Warens avait appris à ses dépens que le coup ne lui réussirait jamais, tant qu'elle ne trouverait pas quelque bonhomme prêt à des versements à jet continu. Elle dit dans une de ses lettres:
« lu diversité des sentiments qui sont inséparables
d'une compagnie nombreuse occasionne toujours des frais inutiles, ce qui oblige nécessairement l'affaire être peu de chose avec beaucoup d'argent. C'est par l'expérience que j'ai acquise là-dessus que je ferais bien plus de cas d'un seul lionnète homme qui nous confierait seulement dix mille écus tout une fois pour former l'établissement
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que 220000 qui seraient mises en régie en forme de compagnie en règle. Je me propose de donner à celui qui (cra nos fonds un quart du bénéfice qui se trouvera dans nos fabriques et de contracter pour 30 ou 40 années.... ».
Elle croyait avoir trouvé l'homme qui lui fallait en M. Perrichon, capitaliste lyonnais, ancien prévôt des marchands et commandant de Lyon, qui la protégeait depuis longtemps et qui déjà avait montré sa générosité à Jean-Jacques Rousseau. M. Perrichon, homme d'affaires après tout, comprit la bonté de l'initiative, mais, étant sans doute au courant de la tentative de Chamonix et n'ayant pas, par suite, une confiance entière en M'"*' de Warens, il se réserva. Il promit son appui à la Société, et lui fit même secrètement des avances, mais voulut attendre, pour y entrer, que la solidité de l'entreprise apparût certaine.
Il fallait, cependant créer la Compagnie. M'"*' de Warens répéta l'ancien jeu. Elle se lia avec un mineur, un nouveau Borel, Mathieu Cash, dont la compétence lui était nécessaire et qui, comme homme du métier, pouvait augmenter aux yeux du public, le prestige de l'établissement. C'était aussi comme Borel, un fourbe sans scrupules, débrouillard, point difficile à corrompre : elle en fit à la fois son premier associé et son complice. Puis elle se procura un homme de paille, sans le sou, ou de qui, tout au moins, elle savait qu'il n'y avait rien à tirer, mais dont le nom pouvait éblouir, Jean-Guillaume Sautier de la Balme, seigneur de la Fournache, chambellan et capitaine au service de son altesse électorale de Bavière. Ce
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trio apparent ne contenait, en réalité, qu' une seule personne: M'"*' de Warens. En effet, Cash laissa sa procuration à La Balme et alla travailler dans ses montagnes ; La Balme, à son tour, constitua sa procuratrice M"™^ de Warens et lui laissa pleins pouvoirs. On établit, il est vrai, pour la forme, des dispositions générales auxquelles devrait se conformer la compagnie, mais on y ajouta un article qui les rendait inutiles :
« Comme cette entreprise peut demander des dispositions ultérieures et même des contraires, le dit Seigneur de la Balme donne à M'"« de Warens le pouvoir de gérer et digérer le tout à son gré, ce qu'il approuve et ratifie par avance ».
Les trois associés passèrent ensuite à une formalité plus grave : l'achat des fabriques que le marquis de la Roche possédait dans la Haute Maurienne. Je dis formalité, parce que le propriétaire ne fut payé que de mots. M'"" de Warens se fit délivrer par La Balme un certificat de cautionnement, où le hardi gentilhomme *c s'engageait en la meilleure forme possible de se rendre en personne auprès de ceux qui voudraient prêter dix mille écus (30.000 livres) à Madame; la baronne de Warens de la Tour pour être appliqués à l'acquisition des fabriques de M. le marquis d(î la Roche, comte de Granery et s'engageait de cautionner par l'hypothèque sur la généralité de ses biens le remboursement de la dite somme au cas 011 la dite dame ne pourrait pas le faire elle-même ».
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Ce n'était pas pour trouver le prêteur que ce document avait été rédigé, mais pour en imposer au marquis et lui faire voir que, s'ils n'avaient pas d'argent comptant, ils avaient tout de même de quoi garantir leur payement. Le 24 octobre 1747, k Annecj^ à sept heures du matin, dans l'auberge du sieur Nicolas RoUier à l'enseigne de la Cloche, M'"" de Warens et le seigneur de la Balme se trouvèrent avec le représentant du marquis et on rédigea le contrat de vente pour 25.000 livres à payer dans l'année avec les intérêts dès le 24 octobre au cinq pour cent.
L'an suivant, à la fin de l'hiver, on commence les travaux, à crédit, s'entend. Aucun nouvel associé. Le 10 juin, il n'y a pas encore un sou dans la caisse. En juillet, Cash menace de suspendre les travaux et dit carrément à M'"'' de Warens, qui s'est rendue d'urgence à Saint-Michel pour l'encourager à continuer, qu'il va cesser pour de bon, si quelqu'un de ceux qui ont promis d'entrer dans la Société ne fournit pas sa quote-part dans le courant du mois d'août.
Le premier versement, quinze cents francs, a enfin lieu le 26 juillet. François Mansord, de Grenoble, officier dans le régiment dragons de France au service de l'Espagne, s'est exécuté le premier.
Deux mois après, en rendant compte de la situation financière à l'homme d'affaires du marquis de la Roche pour lui expliquer pourquoi on ne peut pas encore lui payer le prix d'achat, M"'" de Warens lui écrit:
« L'argent de M. iMansord a fait C^ic) jusqu'à présent. Celui du monsieur de Lyon soutiendra le tout ».
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Le Monsieur de Lyon, c*est-à-dire M. Perrichon, entra officiellement dans la Compagnie le 26 septembre 1749, mais dès le début, c'est lui qui l'avait soutenue de son argent. En 1754 il fera dire par son avocat à M'"*- de Warens qu'il a déjà dépensé près de 200.000 livres pour les travaux de la Société, ce qui ne correspond pas aux dépenses qu'on peut vérifier officiellement, c'est-à-dire au prix des actions dont il est devenu acquéreur. M'"*' de Warens s'est vantée plus d'une fois d'avoir établi seule la Compagnie, à ses frais, sans aucun secours, de la part de ses deux associés, La Balme et Mathieu Cash : « J'ai fait à mes frais — dit-elle — toutes les premières avances». Oui, mais elle payait avec l'argent de M. Perrichon. Celui-ci est, dès novembre 1748, le seul maître de la Compagnie. En effet, d'après ce que raconte François Mugnier, le 4 novembre 1748, Mansord rétrocéda son action au vendeur et déclara, en présence de Courtille, qu'il avait été remboursé de ses avances et payements. Le 3 février 1750 il crut utile de répéter la même déclaration. Il s'était sans doute aperçu que ses trois associés n'avaient Jusque là rien fourni, et cette découverte l'avait effrayé. On tâcha de Tapaiser, afin d'éviter le découragement et les soupçons que ne manquerait pas d'éveiller cette désertion, d'autant que La Balme étant rappelé en Bavière, M'"« de Warens restait à peu pi'ès seule. On fit avec lui une convention secrète que nous ne connaissons pas et qui consistait probablement en ceci : Mansonl rostci-ait dans la Compagnie, associé pour
le public, en réalité, simple employé bien rétribué. De fait, Mansord renonça aussitôt à son grade d'officier et devint partie du personnel de la Société.
Grâce aux 36.000 livres que Perrichon verse, à son entrée, dans la caisse de la Compagnie, l'établissement s' organise enfin sérieusement. La direction en reste à M'"^ de Warens. Quand la fabrique de vaisselle de fonte est définitivement installée à Chambéry, au faubourg Reclus, c'est là qu'elle prend un appartement. Courtille est nommé inspecteur et contrôleur des mines pour neuf années, avec l'appointement de douze cents livres par an, sa table sur le pied de 300 livres et l'entretien d'un cheval. Dans une liste d'achats pour le personnel de la Compagnie, on trouve « les dorures pour M. De Courtilles ». Il prenait au sérieux, paraît-il, sa qualité d'inspecteur.
Une société du genre de celle dont je parle ne pouvait pas prospérer rapidement, à cause de la longueur des travaux préparatoires, à cause surtout des frais de transport trop onéreux. Au mois de janvier 1749 on n'a pas encore fait une première coulée et Ton est forcé, pour faire marcher la fabrique, d'employer des matières étrangères.
L'incapacité de la directrice s'ajouta aux difficultés naturelles.
M"™^ de Warens est incomparable, il faut l'avouer, du côté de la réclame et de l'intrigue. Ce fut, par exemple, un geste habile, comme réclame, que de fonder une messe à Gruffy « en action des grâces qu'il a plu à Dieu verser par l'intervention de la
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très-sainte vierge sur l'entreprise de ladite Compagnie et pour qu'il lui plaise vouloir les continuer».
Mais elle porte dans son emploi tous les défauts de la femme et de l'aventurière: son humeur, sa légèreté, sa prodigalité, son faste. Ses airs despotiques détachent d'elle Mansord et les autres associés. Car elle emprunte de son chef, commande des travaux sans s'être mise d'accord préalablement avec la Compagnie, dissipe l'argent de son- bon protecteur. Il lui prend la fièvre de l'orpailleur, l'envie de trouver pour elle seule et de cacher sa trouvaille ; elle cherche anxieusement les mines d'argent, les paillettes d'or, elle fait travailler pour son compte ; elle forme des sociétés dans la société, des conventions secrètes. Elle fait plus. Comme les bénéfices ne sont pas grands, comme non seulement elle ne peut pas payer sa part de fondation, mais qu'elle n'a pas de quoi vivre, elle recourt aux spéculations les plus louches. Stylé par elle, un sieur Roche, secrétaire de la Compagnie, accepte, ou feint d'accepter, une action et trois quarts d'action au prix, en apparence, de 12000 livres par action, au prix réel de 6000 livres, prix d'émission. On lui laisse une contre-lettre établissant qu'on se contentera de la moitié de la somme. Il est évident que Roche ne paiera pas même cette moitié, si les actions ne s' élèvent pas à un prix supérieur. Il pourra toujours objecter qu'il n'a fait qu'écrire comme secrétaire ce que lui a dicté un supérieur et qu'on lui a persuadé que c'était là « une démarche nécessaire pour faire avancer les deniers de M. Perri-
chou ». Grâce à cette comédie, M'"" de Warens peut l'aire croire à une hausse des actions et se faire forte, vis-à-vis du public, d'une créance de 21000 livres. Elle se met à faire le commerce de ses actions et de cette créance, follement, dirait-on au premier aspect, très sagement, à ne regarder que les résultats. Elle obtient ce qu'elle voulait. Elle empoche 3250 livres.
Tout cela ne pouvait pas rester longtemps un mystère pour les autres associés, surtout pour Perrichon. 11 connaissait les talents de Cash et de M"''' de Warens, mais il connaissait aussi leurs trahisons et le dommage qu'ils lui causaient. Il était tellement généreux et il avait déjà tant dépensé pour l'ensorceleuse qu'il aurait encore fermé les yeux, si elle n'eut entièrement lassé sa patience.
En 1752 une révision eut lieu. Elle eut pour résultat la nomination d'un directeur de la fabrique et l'abaissement de M'"^ de Warens, privée de tout pouvoir, au grade d'employée subalterne ayant des fonctions très spéciales. Elle fut sommée de payer sa part et, comme elle refusa de s'exécuter, on interrompit l'envoi de fonds.
Lorsqu'elle signait, le 23 octobre 1747, le contrat d'achat des fabriques du marquis de la Roche, M'"e c]e Warens savait bien qu'elle ne pourrait pas paj^er son tiers dans 1' année. Pour que cela fi\t possible, il eût fallu avoir, au bout de l'année, 25000 livres de bénéfices, tous frais faits, chose absolument inconcevable, la première campagne ne pouvant commencer qu'au printemps 1748 et tout étant
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encore à créer. Prévoyant qii 'elle resterait longtemps insolvable, elle tacha de gagner le marquis et de lui (](^venir, autant que possible, nécessaire. Elle essaya d'abord, comme elle avait déjà fait avec son neveu, (l«' lui faire prendre un compte à demi. Le marquis se laissa convaincre à moitié. Il ne refusa pas son concours, mais il voulut voir d'abord quelle serait la marche des affaires. Par une convention spéciale il se réserva « le droit de rachat perpétuel, passé le terme de cinq ans, pour un sixième, soit la moitié du tiers acquis par ladite dame, des biens, bâtiments, privilèges, concessions indiquées dans l'acte de vente du 24 octobre moyennant le prix de 4300 livres outre le remboursement du sixième des frais et des dépenses qui auront été faits, au cas cependant où M""" il<' Warens n'en serait pas suffisamment remboursée par les fruits et avantages perçus».
\jme (Iq Warens devenait ainsi, de certaine facnii, une mandataire du marquis et avait l'air de lui -iccorder une faveur toute particulière. Car il n'était pas douteux pour elle que le prix des actions n'eût à monter rapidement. Le marquis de la Roche n'aimait pas à (^e qu'on sût qu'il faisait partie de la Société; M'"*' de Warens n'aimait pas non plus laisser dire qu'elle commençait à se défaire, et sans profit, d'une partie de sa portion; aussi l'acte se passa-t-il pr-esque clandestinement, à onze heures du soir, devant des témoins obscurs.
Elle employa un autre moyen pour s'emparer • lu marquis : elle se mit à cajoler de toutes ses forces
son homme d'affaires Milleret. Il faut lire les volumes qu'elle lui écrit où elle cherche à lui faire croire qu'elle a trouvé en lui une nature droite et intelligente, digne de ses confidences les plus intimes ; elle feint de lui ouvrir son cœur et de lui avouer tous ses chagrins et ses espérances. Son espoir le plus vif est, bien entendu, que Milleret entre lui aussi dans la société; son plus grand chagrin, qu'on défigure journellement sa conduite et qu'on méconnaisse son rôle, son importance dans la Compagnie. C'est elle qui fait tout et sans elle tout serait perdu. Pour s'élever, elle ravale ceux qui l'entourent et renie ses complices. La Balme a beaucoup de vanterie et point de fond; elle sait maintenant à quoi s'en tenir sur ses richesses et si elle en avait su autant l'an précédent, elle se serait bien gardée d'un semblable associé. Cash est un voleur. Il sait trouver, lui, les bon filons, mais il les vide pour son compte et cherche à vendre peu à peu au dehors les matières volées. C'est à l'indolence et à l'incapacité de la Balme et aux malices de Cash qu'il faut s'en prendre si tant de soins, de peines et de dépenses n'ont pas encore apporté le profit espéré. Toute l'entreprise pèse sur ses épaules.
«Et d'ailleurs vous savez que j'ai procuré à notre compagnie la découverte de tous nos filons et que j'ai donné l'industrie et le plan de toute la fonderie et moulage sans avoir reçu aucune récompense de la Compagnie à cet égard et à celui de la peine que j'ai journellement pour le soutien de notre entreprise; vous savez que je
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suis kl plus mal partagée de tous les intéressés, ainsy ai- Je bien des sujets qui me rebutent entièrement et qui devraient ra'engager à jeter le manche après la coignée...».
Elle écrit cela en décembre 1749, mais on peut être sur que tel est sou refrain ordinaire.
Si M"'« de Warens espérait se faire remettre sa dette par son activité et ses services, elle se trompait lourdement. Le marquis de la Roche finit, lui aussi, par se lasser et poursuivit sa débitrice devant le Sénat. M. Perrichon acquitta la dette de son associée, dans l'espoir qu'un délai lui suffirait pour trouver son argent, mais lorsqu'il vit qu'il était inutile d'attendre, il reprit pour son compte les poursuites judiciaires. M'"*' de Warens comprit qu'elle était perdue, que le procès tournerait mal pour elle et que tout ce qui était à elle dans la Compagnie passerait à son adversaire. Elle eut alors un geste qui dut faire rire Perrichon, s'il ne l'a pas fait éclater d'indignation: elle lui offrit ce qui lui restait de ses actions pour 31000 livres (« dix mille écus comptant et un gâteau d'argent de trente marcs»). Sa défense, au procès, fut de la force de cette offre. Elle reprocha à Perrichon, son magnifique protecteur, de ne pas avoir pourvu aux besoins de la Société de manière à la laire prospérer: si les bénéfices avaient été considérables, elle aurait pu réaliser les dix mille livres qui lui manquaient. Condamnée à payer, et, à défaut de payement, à être expulsée des mines, elle demanda (m vain, outre le délai d'un an que la loi lui accordait j)ou!- le rachat de sa part, un deuxième délai
d'un an et un troisième de six mois. En 1757 elle n'avait pas trouvé les 10000 livres et son expulsion de la Compagnie des mines de la Haute Maurienne fut désormais définitive.
Voici maintenant de quelle manière, en 1755, elle résumait l'histoire de ses démêlés avec Perrichon dans sa supplique au roi:
« Cet étranger flatté par le succès des dites fabriques pensa à se les approprier en entier et à exclure celle même qui l'y avait placé; pour y réussir il a payé à l'insu de la suppliante le prix de la dite acquisition au marquis de la Roche, sachant bien que la suppliante n'était pas pour lors en état de le rembourser, il a agi rigoureusement contre elle...».
Bien qu'elle ait lutté désespérément jusqu'en 1757, c'est dès 1752, dès le jour où l'on nomma un directeur de la fabrique, que M"''' de Varens entrevit sa défaite. Elle fit alors ce qu'elle avait fait en 1747 : elle s'empressa de fonder, avant que sa ruine fût entière, une nouvelle compagnie. L'entreprise qu'elle conçut était encore plus vaste que celle où elle venait d'échouer. Il s'agissait de fouiller toute la Savoie pour la recherche et l'extraction de la houille. Déjà en 1732, la découverte d'une mine houillère, près des salines de Moùtiers, avait fait du bruit dans le pays ;
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mais le projet de M'"^ de Warens n'en était pas moins original et grandiose.
La supplique qu'elle envoya à la cour pour obtenir les patentes et le privilège nécessaires, fut examinée, d'ordre du roi, par le Congrès sur les mines et eut un accueil favorable.
C'est surtout à Wintzinried que revient le mérite de ce premier succès. En l'associant à sa nouvelle tentative, en l'employant comme ambassadeur auprès du monarque, M'"^ de Warens savait ce qu'elle faisait. Voici une lettre du deuxième président du sénat de Savoie, le comte de Garbillon, qui nous renseigne suffisamment sur ce point. C'est une lettre qu'il faut lire, après avoir lu les Confessions.
Cher Monsieur,
Le S'" de Courtille qui aura l'honneur de présenter cette lettre à V. E. est un jeune homme doué de génie et de talens, né d'une bonne famille dans le Païs de Vaud et qui ajant abjuré l'hcresie dans ses tendres années et après avoir servi quelque tems dans les troupes de France, a ensuite fixé sa résidence en Savoie, où se trouvant déia établi en 1741 j'eus occasion de l'employer dans l'exécution de quelques commissions pour le service du Roi, dont je lus honoré par feu Mous"" le Marquis d'Ormée sur la fin de la Campagne de Savoye, ce qui le mit dans le cas de l'aire diverses courses tant à Mians qu'ailleurs et lui pro- (aira même le bonheur d'être veu de S. M. qui eut la bonté do lui faire espérer, de même que Mous.'" le Marquis d'Ormée que ses peines et sou zèle seraient l'écompensés: mais la retraite de l'armée s'étant fait aloi's subitement
sans que le dit S,- de Courtille ait pu recueillir aucun fruit de ses fatigues et se trouvant dans le cas de faire à présent un voyage à Turin pour quelques affaires particulières, il m'a prié en partant de lui donner un témoignage auprès de V. E. de son empressement à servir le Roi dans la susdite conjoncture, afin de pouvoir mériter par ce bon endroit la puissante protection de V. E. et je n'ai pu lui refuser cet acte do justice, auquel je me suis prêté d'autant plus volontiers qu'il a de l'aptitude pour bien des choses, et que pendant le cours de la guerre il a tâché de se rendre utile au Public en diverses occasions. J'ose me flatter que V. E. ne désapprouvera pas la liberté que Je prens et elle me permettra de lui renouveller en même tems les protestations du profond respect avec lequel je serai toute ma vie etc....
le Cte de Garbillon A Chambéry le 3 février 1750.
Le destinataire a ajouté cette note :
« 1750, le 25 février. Rapporté au Roy, at ordonné que par le chev. De Caroli luy fussent payé quarante sequins pour les frais de son voyage n'ayant à présont aucun cmploy à sa portée de vacant».
En 1752, Charles-Emmanuel III avait donc encore à remplir ses vieilles promesses. Voilà pourquoi il prit à cœur la supplique que lui présentait Wintzinried et qu'il ordonna au Congrès de l'examiner «le plus promptement possible ». Il est probable que sans l'intervention de Wintzinried, M'"® de Warens n'aurait pas reçu si tôt une réponse de la Cour ou qu'elle l'aurait reçue moins aimable.
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Le roi lui fit répondre, le l^"" novembre:
«Le Roy a vcuc avec bonté la lettre que vous avés eu l'honneur de lui écrire le 25 septembre dernier et il a daigné de vous faire ressentir des nouveaux effets de ses grâces en accordant le privilège que vous avez supplié, Madame, avec M. de Courtille, à qui la Patente en a été remise. Je vous l'apprends avec plaisir en vous souhaitant beaucoup de succès et de satisfaction dans ce nouvel octroy etc.... ».
Lorsqu'il fallut fournir sa part d'associé fondateur, De Courtille se fit payer cher le service qu'il venait de rendre à la Société naissante : il ne versa que 200 livres. Chaque action était de 10 000 !
Je ne raconterai pas en détail les péripéties de la nouvelle Société. Son type est désormais connu. Ce fut encore, à tout prendre, une déception, et cette fois non plus les résultats n'égalèrent les espoirs.
Quoiqu'elle n'eût pas plus payé que d'habitude, M'"^de Warens ne fut pas chassée, cette fois, par ceux qui donnèrent à la Compagnie leur argent et leur nom, les Bérard père et fils et François Corbière. Elle ne fut pas condamnée par un arrêt du Sénat. Mais sa conduite fut jugée néfaste au progrès de l'entreprise, dangereuse pour les autres associés et pour elle-même. C est Wintzinried qui prononça la condamnation, lui qui fut pendant deux ans, par son ardeur et par ses qualités réelles, le vrai directeur des travaux. Les erreurs qu' il dénonça sont celles
justement qui avaient déjà fait avorter les précédentes tentatives :
« Lu l'açon do vivre que vous avez prise jusqu'ici
vous a ôté tous vos amis. Vous voulez entretenir bien des gens à gros frais ce que le seigneur le plus opulent ne pourrait pas faire. Voyez, Madame, à quoi vous sert de faire courir les montagnes à Fabro à 600 livres par année et si M. Daviet qui vous a trompée en tout et partout mérite davantage votre confiance. Le sieur Merkel qui a 600 livres de la Compagnie, outre cela vous l'entretenez lui et sa famille ; comment voulez-vous que cela se puisse faire, cela est impossible avec le revenu que vous avez et l'état présent de vos affaires demande un
ménagement tout contraire , laissez pour l'avenir toutes
sortes d'entreprises puisqu'elles ne sauraient tourner qu'à votre désavantage .... ».
Elle avançait ainsi vers la déconsidération et la misère complètes. L'heure arriva où elle ne put plus même compter sur ce qui avait fait longtemps sa force et son prestige, je veux dire son crédit â la cour.
L'occupation de la Savoie par l'Espagne l'avait sans doute confirmée dans l'opinion commune, qui était aussi celle de Rousseau, que la Savoie finirait par échapper tôt ou tard au roi de Sardaigne. Elle s'était crue libérée de ses anciens maîtres et, ou-
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hliant leurs accords secrets et son métier de convertisseuse, elle s'était jetée tête baissée dans les af aires. Tant que dura la domination espagnole et contrairement à son habitude, elle n'envoya pas au roi et à la famille royale ses souhaits de Pâques et de fin d'année, ou, tout au moins, je n'en ai trouvé aucune trace aux archives.
A la paix, quand elle redevint une sujette de Charles-Emmanuel III, elle eut de la peine à reprendre sa position première. Le billet suivant qu'elle reçut de la cour, le 28 septembre 1748, à S.-Jean-de-Maunenne, était décidément un peu dur:
«Celui qui m'a apporté votre Lettre du 12^ de ce Mois, m'a paru peu au fait des idées, dont il avoit à me parler et je pense qu'il s'en retourne, le tems présent ne donnant pas lieu d'ailleurs à entrer dans l'examen de ces so;tes d'affaires. Il ne me reste donc qu'à vous assurer et3. »
Peu à peu par la fréquence et l'humilité de ses lettres elle réussit à reconquérir un peu de l'ancienne faveur. C'est ce que l'on comprend par l'urbanité particulière des réponses.
Le 23 avril 1749:
«Aïant l'honneur de répondre à vôtre lettre du 29« mars dernier, j'ai celui de vous apprendre, Madame, que le Roy a reçu avec bonté les assurances de vos vœux et les a agréé. Vous pouvés être persuadée que S. M. voudra bien daigner vous continuer les effets de ses grâces. Je ferai toujours. Madame, tout ce qui pourra dépendre de moi pour ce qui vous intéresse, et j'ai l'honneur etc.».
Et le 27 décembre de la même année:
«J'ai reçu votre Lettre du 17** courant avec l'incluse: S. M. a eu la bonté d'agréer les assurances de vôtre zèle et de vos vœux. Je vous rends grâce, Madame, de coin que vous voulez bien faire pour moi à l'occasion des fêtes et de la nouvelle année. Je vous la souhaite remplie de satisfaction avec longue suite de prospérités, et j'ai l'honneur d'être etc.».
Si elle n'a pas repris son poste de convertisseuse, ella a repris sûrement celui d'espionne. Elle écrivait en 1756 au commandant du duché:
« 11 me reste après avoir remercié Votre Excellence de ses bontés de lui demander encore une grâce dès que je pourrai avoir les forces de sortir de ma chambre. J'ose lui demander un quart d'heure de ses moments précieux pour que je puisse en particulier lui donner des éclaircissements sur des choses qui sont de conséquence et qui regardent l'avantage de l'Etat».
Aussi, tandis qu'elle rendait des services à ses associés comme solliciteuse auprès du gouvernement, rendait-elle des services au gouvernement par ses travaux d'espionnage. Comme elle continuait d'être utile, on lui avait des égards; on lui écrivait, par exemple: «on verra tout ce qui se pourra faire.... je serai charmé de tout ce qui pourra être de votre satisfaction » ; mais elle avait cessé désormais de jouir d'un crédit spécial.
Maintenant, quand elle proteste auprès du roi pour qu'on lui paye régulièrement sa pension, on la
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prie de s'adresser ailleurs. Le secrétaire de S. M. lui écrit le 17 mars 1751 :
« Votre lettre sans datte m'a été apporté le 13 courant; j'ai eu l'honneur d'en faire le rapport au Roy et S. M. m'a fait la grâce de me dire qu'elle a donné ses ordres aux finances pour satisfaire autant et aussitôt que leur état le permettra les arrérages de pensions de la nature de ceux que vous demandés. C'est ce que j'ai à vous dire, Madame, en réponse, etc.».
Et l'an d'après, le 22 mars:
« M. le General des Finances aïant les ordres de S. M. pour ce qui regarde les demandes d'arrérages c'est à lui. Madame, que vous pouvés vous addresser pour celle contenue dans la Requête que vous m'avés addressée par votre lettre du 18 courant et que je vous rends ci-jointe en vous assurant etc......
Lors de ses démêlés avec Perrichon elle osa tâter le terrain, pour voir si elle pourrait obtenir un appui spécial de la cour. Les plaintes dont elle accompagna sa lettre de souhaits du 22 décembre 1753 demeul'èrent inutiles.
«J'ai reçu la lettre que vous m'avés fait l' honneur de m'écrire le 22 courant. Le Roy a eu la bonté d'agréer les nouvelles preuves que vous avés eu celuy de luy donner de votre zèle à l'occasion des fêtes et du nouvel an. M. le chevalier De Caroli m'a remis. Madame, la lettre que vous lui aviés addressée pour S. M.; comme toutes les représentations que vous y faites, Madame, ne roulent que sur des généralités sans donner aucune idée de ce
on quoy consiste votre demande, je dois vous dire que dans ces sortes d'affaire il faut un détail des faits; D'ailleurs, si vous croyés. Madame, être fondée à vous plaindre contre quelqu'un, vous avés les Tribunaux ordinaires auxquels vous pouvésvous adresser, et où vous pouvés toujours compter sur une bonne justice; et en cas que vous ayés quelques motifs a recourir pour avoir une délégation il faut. Madame, que votre demande soit faite par une Requête au Roy et l'addresser a la grande Chancellerie. Je vous rends de très humbles grâces de vos heureux souhaits etc......
M™® de WareDs répliqua, d'où une réponse plus froide et plus sévère:
« Sur tout ce que vous me faites l'honneur de me dire, Madame, par votre lettre du 2 cour., qui n'explique rien des objets de vos demandes, pour lesquels vous avés la voye ordinaire de la justice, si vous avez des plaintes à faire contre quelqu'un, je n'ai. Madame, qu'à me rapporter à ce que je vous ai déjà écrit là-dessus par ma lettre du 26 dernier et j'ai l'honneur d'être etc......
Il n'est pas douteux que M'"" Warens ne se rendît compte des progrès continus de sa ruine. Mais elle continuait d'affecter avec son entourage la confiance la plus sereine. C'était la base du crédit. Charbonnel et ses autres fournisseurs ne soupçonnaient point la gravité excessive de sa situation. Séduits par ses promesses, de nouveaux favoris, Merkel, Danel, remplaçaient Wintzinried. Danel lui resta fidèle Jusqu'au dernier jour. Mais la masse lui était hostile. Le curé Léonard écrivait à Rousseau, en 1753, que
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toute la ville, toute la province même était prévenue contre elle.
Son existence matérielle devenait déplus en plus difficile. Ni les mines de fer, ni les charbonnages ne l'avaient tirée de ses embarras. En 1748, elle supplia son neveu Hugonin de lui prêter 20 patagons. En 1750, Wintzinried, malgré son cheval et ses dorures, fait des démarches à Turin pour trouver un emploi. Depuis sa rupture avec Perrichon le problème se complique encore. Elle va jusqu'à vendre ses découvertes de filons, c'est à dire les secrets de la Société ; elle aide ses anciens concurrents ou fait semblant de les aider, et attend leur pourboire.
Elle tâche d'exploiter son ancien protégé et lui fait écrire par le curé Léonard qu'elle compte toujours sur son bon cœur. Mais Jean- Jacques se lasse vite. Rappelez-vous la lettre navrante que j'ai déjà rapportée: «vous vérifiez bien en moi ».
Comment vivait-elle? De Conzié, qui était en état de le savoir, a dit dans sa notice:
«Cette charmante et digne femme sans argent, et j'ose quasi dire sans crédit et accablée de dettes eut l'heureuse ressource de plaire à un vieux seigneur de la première distinction qui fournit tant qu'il vécut aux journaliers nécessaires de la subsistances de cette malheureuse baronne; mais le noble désintéressement dont son âme avait toujours été pénétrée ne lui suggéra jamais de confier à ce vieux seigneur le triste et inévitable avenir qui la menaçait. Aussi après cette perte se vit-elle forcée do mendier, pour ainsi dire, un recoin de chaumière dans un des faubourgs.... ».
Des critiques ont fait le nom du marquis d'Allinges. Ce ne fut pas une bévue, ni, comme l'a soutenu spirituellement M. Mugnier. la conséquence d'une bévue. Il suit tout naturellement du témoignage cité que le vieux monsieur dont parle De Conzié est mort avant que M'"^ de Warens s'installât au faubourg Nezin et que cette installation n'eût pas été inévitable, s'il eût été encore en vie. Or, le marquis mourut en janvier 1755. M™® de Warens se trouvait alors en Chablais: elle avait quitté Chambéry après sa condamnation pour ne pas subir la honte de l'exécution judiciaire et pour tâcher de trouver des fonds à l'étranger. C'est justement depuis cette date que son indigence devient vraiment absolue. Auparavant elle pouvait demander l'aumône ou l'avance de cent louis ; maintenant elle est forcée de demander à son neveu « quelques petites provisions de bouche » pour ne pas mourir de faim. Le marquis d'AUinges est la seule personne qu'on puisse appeler avec raison de la première distinction et avec qui l'on sache que M'"^ de Warens a eu des rapports. Non seulement il était lié avec le médecin Grossy, un des intimes de M'"« de Warens ; mais c'est dans une de ses maisons que celle-ci installe sa fabrique et prend son logement. Elle y reste quatre ans, d'octobre 1750 à septembre
Un petit détail qui n'est peut-être pas insignifiant. En 1751 le marquis d'AUinges propose à la cour un projet de loterie que la cour refuse. N'estil pas assez bizarre qu'un chevalier grand-croix de
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l'ordre des Saints Maurice et Lazare, chevalier de l'ordre de l'Annonciade, grand maître de la maison du roi, ministre d'Etat, général de cavalerie, ex-commandant général en Savoie etc. etc., qu'une personne de ce rang et de cette importance se mêle de loteries? Il se pourrait que M™® de Warens, l'ancienne collaboratrice de D' Aubonne, l'ait chargé de présenter, comme venant de lui, quelqu'un de ses projets.
Mais quel qu'ait été le nom du monsieur à qui M'"'' de Warens a eu «l'heureuse ressource» de plaire, ce qui est certain, c'est que, à cinquante ans, elle était entretenue par un vieillard. Rousseau confirme de certaine façon ce que dit De Conzié. Il fut à Chambéry en juin 1754, chez « maman », et il s'écrie en se rappelant cette rencontre:
«Je la revis!.... dans quel état, mon Dieu! quel avilissement! que lui restait-il de sa vertu première?».
C'était vraiment la fin. Quand Rousseau rencontra la dernière fois sa vieille amie, elle traversait sa dernière crise et la plus dramatique. Elle fuyait, comme en 1726, et, comme autrefois, avec l'illusion d'aller encore vers l'avenir. Nous savons déjà ce qui l'attendait. Elle ne réussit plus, cette fois, malgré l'audace rocambolesque de ses moyens, à constituer j une autre grande société. Depuis lors, son existence B n'est plus qu'une poignante agonie. Les anciens évé- B nements se répètent, mais en des proportions plus Bfc mesquines. Vous la revoyez encore à la tête d'une
petite fabrique de terrailles. Elle exploite encore ses relations et son influence en haut lieu, mais comme une vulgaire solliciteuse à gages et non plus pour se rendre nécessaire à des sociétés puissantes. Ellemême avoue qu'elle a perdu tout amour propre: le pain quotidien et la tranquillité, voilà tout ce qu'elle désire. Malgré son rire forcé, on sent que ses forces commencent à faiblir. La maladie et la vieillesse achèvent de la terrasser. Après quelques années de tentatives misérables, elle est forcée d'abandonner le combat.
Clouée dans son lit pendant plus de deux ans par ses infirmités, tolérée par pitié dans un bouge d'où les créanciers avaient presque tout emporté, ne vivant plus que par les secours de voisins presque aussi misérables qu'elle, la pauvre femme a-t-elle renoncé enfin au mirage brillant qui l'avait séduite toute sa vie? Qui peut dire ce qui se passait dans son âme aux heures de méditation solitaire, au cours des longues journées d'inaction? Aimait-elle, comme Rousseau, à évoquer les vieux souvenirs et à chercher les raisons lointaines de son malheur? ou continuaitelle de bâtir, dans son imagination incurablement romanesque, de nouveaux plans ponr la revanche?
Tout le monde l'oublia. Conzié seul, peut-être, est entré quelquefois dans la triste «cabane» où souffrait son amie, lui qui la loue, dans sa notice, d'avoir montré, jusqu'à sa mort, les sentiments d'une
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femme forte et bonne chrétienne, lui qui savait les horreurs de son logis.
«Comme elle est morte — écrit-il à Rousseau — quelques jours après mon départ de Chambéry, ou m'a informé que nos financiers royaux sous le prétexte d'aubaine avaient fait cacheter sa cabane, mais leur cupidité aura été peu assouvie, puisqu'ils n'auront trouvé chez elle que des témoignages de sa piété et des preuves de sa misérable situation ».
Elle répétait depuis longtemps que son rêve était de se retirer loin du monde, de se débarrasser de toutes sortes d'affaires pour employer le peu de jours qui lui restaient à l'ouvrage de son salut. C'était là sa pose, qui ne trompait plus personne. On savait assez qu'elle était la joueuse enragée qui jamais ne cesserait de tenter le sort. Il se peut tout de même que les souffrances de la vieillesse et la proximité de la mort aient vraiment ravivé sa religiosité, c'està-dire sa peur de l'enfer, et que la piété de ses derniers ans ait été sincère. Les registres de la paroisse de Lémenc affirment, comme M. De Conzié, qu'elle est morte en bonne chrétienne. Telle est ordinairement la On des pécheresses. Ainsi devait-elle finir pour masquer aux autres et,, peut-être, pour se masquer à elle-même, la dernière défaite, pour produire l'illusion d'un renoncement volontaire et obtenir du monde le pardon de ses fautes.
Elle mourut le 29 juillet 1762. On l'enterra dans le petit cimetière de Lémenc. Le curé de Lémenc, (pii l'avait connue charmante et heureuse, ne put
s'empêcher de songer, avec une certaine émotion, aux étranges vicissitudes de sa vie: dans son registre, au lieu d'en indiquer simplement le nom, il lui consacra une courte notice.
Aucun autre bruit, d' ailleurs, autour de cette tombe, que des murmures de créanciers désormais sans espoir.
liC 16 août, Jean Danel, son dernier homme de confiance, envoyait au bureau d'Etat pour les affaires internes une longue supplique:
« Sire,
Expose avec la plus profonde humilité Jean tils de feu Etienne Danel, natif de Genève, habitant à Charabéry.
Qu'étant entré par la miséricorde de Dieu dans le giron de l'Eglise, par abjuration aux pieds de nos autels le 24 juillet 1728 entre les mains de Fofîicial du decanat de Savoie, il se serait dès lors attaché à remplir les devoirs d'un bon catholique et depuis plusieurs années il était au service de Louise Françoise Eléonore baronne de Warens qui est morte ab intestat le 29 du mois dernier sans avoir satisfait aux salaires considérables qu'elle lui devoit et avoit promis, elle n'a aucun héritier, ni même aucune hoirie, tous ses avoirs consistent en pou et de mauvais meubles, les exécutions différentes qu'elle a essuïé avant sa mort le justifient, il resuite des dernières qu'il ny avoit plus rien à exécuter, elle a encore laissé des dettes, et beaucoup d'embarras, et votre majesté à qui l'hoirie reviendrait par droit d'aubene ne voudra sans doute pas s'en charger, et recueillir des haillons, sa charité ne peut mieux se répandre que sur celui a qui sont dus plusieurs salaires, et qui a rendu les derniers devoirs
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à celle que votre majesté daignoit entretenir et protéger; il ose même ajouter que l'heureux changement de religion avoit attiré la baronne de Warens en Savoie et que ainsi ce sera le comble de la piété et de la religion de votre majesté de laisser son hoirie à celui qui [fut] attiré et retenu par les mêmes sentimens, l'âge plus que sexagcnaire ou il se trouve, et l'excès de sa misère sont des motifs qui toucheront le cœur compatissant du meilleur dos roys et qui l'auttorise à recourir.
«A ce qu'il plaise à votre majesté jetter un regard favorable sur un proselite de la religion, ancien serviteur d'une autre proselite et courbé sous le poid de la pauvreté et des années, à ce qu'il est exposé à perdre des salaires qui sont si privilégiés et à ce que la dite hoirie est embarassante et de très peu de valeur, vouloir reraetre en faveur du supP le droit d'aubeine qui peut revenir à votre majesté sur la d^® hoirie sous l'offre que fait le supl* d'en acquitter les dettes légitimes suivant les forces d' icelle et le privilège du fisc et il ne lessera d'elcver ses prières au ciel pour la conservation et prospérité de votre Majesté et de son auguste et Royalle famille ».
C'est Sganarelle criant Mes gages! à la disparition de Don Juan. Rien ne saurait résumer plus éloquemment que cette plainte la dernière partie de la vie que nous venons d'étudier, ces vingt années de fausse splendeur et de misère affreuse; rien ne saurait évoquer plus puissamment le milieu triste et nu où agonisa deux ans la « châtelaine » des Charmettes.