‹ Madame de Warens, daprès de nouveaux documentsChapitre 9 sur 18 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

lia tt'ansfigupation.

C'est alors que Rousseau retourna à M™^ de Warens et jamais il n'y eut de retour aussi plein de regret et de tendresse.

Je ne sais s'il a fait le pèlerinage dont il parle dans une lettre à Thérèse, s'il est allé pleurer sur la tombe de maman. Albert Metzger dit avoir lu, dans sa jeunesse, sur une pierre tombale du petit cimetière de Lémenc, le nom de M™" de Warens. Qui donc a pu se ressouvenir de la morte et avoir soin de son tombeau? Jean- Jacques ?

Il revenait, comme autrefois, chercher chez elle un refuge. Le bonheur qui l'avait rendu égoïste et oublieux, s' était écroulé soudainement. En 1762, l'année même où mourait sa bienfaitrice, un événement imprévu l'avait arraché à ses nouvelles Charmettes, au nid délicieux où il avait retrouvé la liberté, le calme, les ivresses de la contemplation, les frénésies du rêve. Ce coup l'avait terrassé. La nostalgie de l'Ermitage, de Montlouis, du château des Luxembourg était devenue chez lui un regret plus général et plus

poignant : le regret de sa jeunesse, de sa vraie vie. Les Charmettes avaient réapparu devant lui, avec le charme triste des choses chères qu'on a perdues pour toujours.

Les Confessions furent sa consolation, sa justification, sa vengeance. Quelles que soient les causes occasionnelles qui l'ont décidé à les écrire et les préoccupations secondaires auxquelles il a obéi en les écrivant, elles ne cessent pas d'être, avant tout, la peinture de son ancienne félicité que la méchanceté des hommes a détruite. Je ne veux parler, bien entendu, que de la première partie de l'ouvrage, partie que Rousseau conçut, d'abord, comme un tout indépendant et achevé. Elle l'est, en effet. Vous saisissez tout de suite l'idée qui unifie et se subordonne les détails. Voulant mettre à nu son vrai moi, Rousseau analyse les circonstances qui ont permis à son naturel de se montrer et de s'épanouir : il fait l'histoire de son bonheur. De là, la grande place accordée aux Charmettes dans son récit; de là, le plaisir qu'il dit avoir trouvé à développer le tableau de sa jeunesse et la vision riante qu'il a gardée de l'ensemble, malgré tout ce que nous savons, malgré tout ce qu'il n'a pu faire à moins d' avouer. « Les doux souvenirs de mes beaux ans, passés avec autant de tranquillité que d'innocence, m'ont laissé mille impressions charmantes que j'aime sans cesse à me rappeler ». De là aussi, en dépit de ses continuels mensonges, r illusion sincère d' avoir exécuté une entreprise sans exemples, de s'être montré, héroïquement, dans

toute la vérité de la nature. C'est qu'il n'a pas caché à ses lecteurs tout ce qu'il y avait de faiblesse native et de lâcheté morale dans son idéal. Je le crois sincère sur ce point. Il a compris le danger social de ce qu'il regardait comme la plus pure des jouissances et, dans sa Cinquième Rêverie, il a mis en garde contre elle ceux qui ont besoin d'agir et de rester dans la vie.

Il s'est donc présenté comme l'homme de la nature. Il a accumulé les détails idylliques aptes à produire chez le lecteur une impression générale de douce sentimentalité. S'il eût dû, comme il lui arriva pour la Nouvelle Héloïse, choisir lui-même dc^s sujets pour l'illustration de son ouvrage, il eût proposé sans doute: Rousseau contemplant, de la terrasse des Charmettes, le ciel étoile ; Rousseau attendant, en prières, le lever du soleil ; Rousseau disant adieu aux Charmettes, baisant la terre et les arbres.

M™® de Warens, auprès de qui il avait passé sa jeunesse, ne pouvait pas ne pas se ressentir de cette idéalisation. Non seulement Rousseau cacha d'elle tout ce qui pourrait jeter un triste jour sur lui-même, mais il la transforma, elle aussi, en une créature primitive, s'harmonisant avec le fond général. Elle est la digne compagne d'un ami des fleurs, des abeilles, des verdures. Tous les pèlerins des Charmettes se souviennent, de son cri joyeux : « Voilà de la pervenche encore en fleur! » Elle aurait vécu, heureuse, au sein de la nature, si elle n'eût pas été déroutée par de pernicieuses influences. Elle a été son

éducatrice, celle qui lui a révélé ses inclinations simples et pures et qui lui a fourni le moyen de les satisfaire. Elle a été aussi, un peu, son élève. Car c'est lui, Rousseau, qui l'a engagée à vivre à la campagne.

Lorsqu'il écrit la première partie des Confessions, Rousseau n'a que cinquante-trois ans, mais il se considère désormais comme un vieillard. Son imagination n'a plus la force de se tourner vers l'avenir. Ce qui l'attriste le plus, au seuil de la vieillesse, c'est d'avoir à s'avouer que son idéal d'amour est demeuré une simple chimère et qu'il va mourir sans avoir rencontré la femme rêvée. Il y a un peu de ce désespoir sénile dans sa passion pour M'"*' d'Houdetot. Il donne le change, par l'imagination, à ses voluptueuses nostalgies. Dans la Nouvelle Hëloïse, il ne raconte pas ses propres aventures; il jouit, mentalement, des ivresses que lui refuse la vie. Certes, le monde fantastique où il aime à s'enfermer est fait des débris de son expérience, et sa figure idéale, Julie d'Etanges, est formée, en grande partie, du souvenir des deux matineuses d'Annecy, des belles élèves de Chambéry, de M™« de Warens...., de toutes les femmes qui ont, tour à tour, enfiévré ou enchanté son imagination. M™" de Warens a sans doute contribué plus

que toute autre à former son idée de la femme parfaite et du parfait amour. Julie d'Etanges lui doit sa préciosité vertueuse et son tempérament passionné. Son entourage, l'amitié de Wolmar et de Saint-Preux, ont déjà rappelé à plus d'un critique le ménage à trois de Chambéry. C'est le spectacle ignoble que M"^« de Warens lui donna dans sa jeunesse, qui a amené Jean-Jacques à considérer le ménage à trois comme la meilleure forme de l'amour. Vous savez quelle est pour lui la maîtresse idéale: celle qui est à la fois mère, amie, maîtresse. Aussi l'amour aura-t-il le calme et la durée d'un attachement familial; aussi la maternité et l'amitié auront-elles le charme voluptueux de l'amour. C'est là son idée fixe. Il a exprimé cette conception dans la Nouvelle Héloïse ; il a cherché à la réaliser dans ses rapports avec M™'' d'Houdedot.

En écrivant ses mémoires, Rousseau continue d'être obsédé par la même vision. C'est son « idéal rongeur». Il ne peut résister à la tentation de prolonger le plaisir que lui ont causé les tableaux charmants de le Nouvelle Héloïse. Il saisit l'occasion de jouir encore de sa chimère. Ajoutez qu'il est un faible et qu'il est honteux de sa faiblesse. 11 n'ose pas dire à ses lecteurs, qu'il a été incapable d'arracher à la vie les jouissances désirées.

C'est pourquoi, dans les Confessions, il dit que son rêve d'amour s'est réalisé. La femme qu'appelaient son cœur et son imagination, il l'a trouvée aux Charmettes. M"^*^ de Warens l'a aimé en mère, en amie, en maîtresse; non pas successivement.

comme nous avons vu qu'elle fit, mais tout à la fois, dans chaque élan de son cœur.

Ce premier mensonge en rend nécessaire un deuxième. Cette femme qu'il dit avoir rencontrée, il doit avouer qu'il 1' a perdue. Et ceci 1' oblige encore à de nouvelles inventions.

Rousseau en rejette la faute sur son entourage. Le ménage à trois avait été possible d'abord parce qu'Anet était un haut esprit et un noble cœur; il était devenu irréalisable quand Vautre s'appela Wintzinried et au calme herboriste succéda le perruquier vulgaire et intraitable. De plus, lui aussi, Rousseau, avait moralement évolué. Il avait fini par comprendre qu'un ménage à trois devait rester purement idéal. Il s'attribue, dans les Confessions, des phrases et des élans dignes de Saint-Preux.

Aussi Rousseau, qui n'aimait pas Claude Anet

— et en effet, dans la Nouvelle Héloïse, il donne le nom de Claude Anet à un personnage assez répugnant

— est-il amené à faire de lui un être supérieur, à l'appeler le plus solide ami qu'il ait jamais eu. Et,

>ar contre, il se voit forcé de ravaler autant qu'il mt son bon frère Wintzinried, à propos duquel il [écrivait, le 17 janvier 1749, à M"« de Warens:

»* «Je vous supplie de vouloir bien vous charger de [mes tendres remerciements pour le frère; de lui dire que ij'entre parfaitement dans ses vues et dans ses raisons et [qu'il ne me manque que les moyens d'y concourir plus ^réellement. Il faut espérer qu'un temps plus favorable

nous rapprochera de séjour, comme la même façon de penser nous rapproche de sentiments ».

La dernière aventure de M™« de Warens n'a pas été plus heureuse que les autres. Rousseau a tâché de lui faire une place parmi les femmes aimées des poètes, parmi les Béatrix et les Laure, au panthéon idéal de la beauté et de l'amour, et il n'est pas nécessaire que je dise combien de cœurs ont palpité pour elle, de Lamartine à Francis Jammes, de M™» de Staël à M'^« de Noailles.

Cette dernière supercherie est, elle aussi, dévoilée.

Mais il serait injuste de ne pas sentir ce qu'il y a, malgré tout, d'amour véritable dans cette transfiguration. C'est de M'»*' de Warens, non pas des autres femmes qu'il a aimées aussi ou qui l'ont aimé, qu'il a fait sa femme idéale. Cette adoration posthume l'embellit et la relève.

Rousseau ne cessa plus de l'aimer. Le 12 avril 1778, presque à la veille de la mort, il lui consacre son dernier écrit:

«Aujourd'hui, jour de Pâques fleuries, il y a précisément cinquante ans de ma première connaissance avec M™e de Warens ».

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