‹ Madame de Warens, et J.-J. RousseauChapitre 10 sur 139 · E. Rilter, la Famille de Jean-Jacques · texte numérisé non relu

E. Rilter, la Famille de Jean-Jacques

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dresses et des gâteries, alors qu'il aurait eu besoin d'une direction ferme et éclairée.

La mort prématurée de la mère fut d'abord un malheur pour François, le fils aîné. De bonne heure, il devint un mauvais sujet. La préférence marquée que le père manifestait pour le fils cadet n'était pas un bon moyen pour ramener l'aîné dans la bonne voie, et les corrections brutales qui lui étaient infligées valaient moins encore. Le 21 octobre 1721. François fut réassujetti pour un terme de vingt et un mois comme apprenti horloger; mais bientôt il quitta la maison paternelle et disparut '.

C'était un singulier père de famille qu'Isaac Rousseau. A peine Jean-Jacques sut-il lire qu'il lui donna les romans laissés par la mère. « Nous nous mîmes à les lire après souper, mon père et moi... » Dans l'hiver de 1719, ce fut autre chose. Pendant que le père travaillait, le fils lui lisait l'Histoire de l'Église et de l'Empire, par Lesueur, le Discours sur l'Histoire univer-

I. En 1721, Isaac Rousseau, qui était encore horloger, habitait à un troisième étage avec deux enfants et sa sœur Suzanne (Th. Heyer, ouv. cit., et Dufour-Vernes, Recherches sur Jean-Jacques Rousseau, p. 13).

selle de Bossuet, les Métamorphoses d'Ovide, les Hommes illustres de Plutarque, etc.

Plutarque surtout devint ma lecture favorite. De ces intéressantes lectures, des entretiens qu'elles occasionnaient entre mon père et moi, se forma cet esprit libre et républicain, ce caractère indomptable et fier, impatient de joug et de servitude qui m'a tourmenté tout le temps de ma vie dans les situations les moins propres à lui donner l'essor. Sans cesse occupé de Rome et d'Atliènes, vivant pour ainsi dire avec leurs grands hommes, né moimême citoyen d'une république et fils d'un père dont l'amour de la patrie était la plus forte passion, je m'en enflammais à son exemple, je devenais le personnage dont je lisais la vie...

Nous devons supposer, pour donner à ce récit quelque apparence de vérité, que les lectures se prolongèrent jusqu'en 1722, époque où Jean-Jacques accomplit sa dixième année et où son père dut se séparer de lui.

Isaac Rousseau était emporté et querelleur. Son goût pour les romans et pour la chasse avait sans doute nui à la prospérité de ses affaires, car il était redevenu maître de danse \

Au mois de juin, il avait eu maille à partir

I. Nous venons de voir qu'il était encore horloger l'année précédente.

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avec un citoyen genevois, M. Gautier, cx-capitaine au service du roi de Pologne l. Gautier lui ayant dit de respecter ses prés où il s'apprêtait à chasser, Isaac Rousseau le coucha en joue. Gautier s'enfuit pour aller chercher des secours. Rousseau ne les attendit pas; mais le 9 octobre suivant, ayant rencontré Gautier à Genève, il le regarda sous le nez pendant quelque temps. Puis, à une observation de Gautier, le prit sous le bras en lui disant : « Sortons de la ville et nous déciderons cela avec Tépée. » Gautier répondit qu'il avait mis quelque fois la main à l'épée, mais qu'avec des gens de sa sorte, il ne se servait que du bâton. A cette injure, Isaac tira son épée et criant : « Je suis Rousseau! je suis Rousseau! » en frappa Gautier et le blessa à la joue. On les sépara, et Gautier s'étant plaint au lieutenant de police, une information judiciaire eut lieu. Pour échapper à la prison, Rousseau s'enfuit en Allemagne. Le 9 novembre 1722, après trois défauts sucessifs, il fut condamné à venir devant le conseil « demander pardon, genoux en terre, à Dieu, à la Seigneurie et au sieur

1. Et non capitaine en activité an service de la France. comme l'a écrit Rousseau (Confessions).

Gautier, des excès par lui commis ; à trois mois de prison eh chambre close, à cinquante écus d'amende et aux dépens ». Le consistoire, à son tour lui infligea un blâme \

La sentence du conseil est prononcée contre le « sieur Rousseau, .maître de danse ». Cette mention, dans un jugement où tout doit être certain, établit péremptoirement qu'il avait cessé d'être horloger. C'est vraisemblablement à cause de sa profession actuelle que le capitaine Gautier dit à son adversaire que contre des gens de sa sorte, Ton se servait du bâton. Isaac Rousseau n'exécuta pas la sentence. Il préféra s'exiler pour toujours. A partir de cet événement, le pauvre Jean-Jacques n'eut plus de père, on peut le dire. Assurément, il n'eut plus de chez .soi.

En quittant sa patrie, Isaac Rousseau laissa son fils sous la garde de Gabriel Bernard, son beau-frère, qui était ingénieur pour la ville de Genève. L'oncle mit son neveu en pension à Bossey 2, chez le pasteur Lambercier, avec son propre fils, pour y apprendre le latin. Jean-

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